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Dernières poésies

En publiant , il y a cinq mois, Y Éloge funèbre de Jean Roboul, nous exprimions le désir d'entendre un témoin plus autorisé nous raconter la vie du grand poète , apprécier son mérite et ses vertus , le louer eniin d'une manière digne de lui. Ce témoin n'est pa.^ encore venu. On a , sans doute, beaucoup écrit sur Reboul; mais parmi ces biograpliies, dont quelquesunes sont excellentes , nous n'en avons pas rencontré qui nous aient semblé contenir assez de détails, (ixcr

\'I JEAN REBOUL

suffisamment les faits et les traditions, entrer dans une étude convenablement étendue du caractère et des œuvres de notre ami. ^

C'est que nos souhaits étaient sans doute trop hâtifs. Peut-être aussi , parmi les hommes que leurs relations antérieures avec Reboul mettaient à même de mieux remplir nos vœux , les uns étaient-ils trop loin de Nimes pour se renseigner complètement, tandis que les autres avaient déjà commencé d'importants travaux dont ils ne pouvaient ni se distraire ni se détacher.

Sur ces entrefaites, la famille de Reboul a bien voulu, par un choix dont nous la remercions , nous appeler à partager les travaux de ceux auxquels elle avait exclusivement confié la publication des Œuvres inédites du poète nimois.

Pour répondre à cette attention flatteuse, et ne pas demeurer oisif, tandis que M. Auguste Demians et M. Germer-Durand se livraient à l'ingrat labeur de comparer les diverses copies, de les classer, de les mettre en ordre , nous avons pris pour nous la tache plus aisée de recueillir tous les éléments d'une biographie de notre illustre compatriote.

1 Mous recoinmaudous, en parliculicr, la noiice publiée par M. leCo'iite A. de Pontmarliu , d;uis le Correspondanl du 25 jniu 1865 , celle de M. J. Canonge, dans la Semaine des Familles du 30 juillel snivanl, et VÉlude remarquable écrite par M. l'abbé L. Baunard pour la Revue d'Économie clirâtienne, liv. de juin 1864.

JEAN REBOUL. VU

l^lacé près des lieux où Uebonl a vécu ; familiarisé , dés notre enfuncc, avec ses habiliides; au courant de ses relations; nourri enfin de la lecture assidue de ses œuvres , nous n'avons eu qu'à consulter ses parents pour donner à nos souvenirs personnels l'exactitude désirable. Nous espérons avoir précisé, pour la postérité , tout ce qu'elle demande à savoir sur les hommes dont le nom lui est devenu cher.

C'est avec amour et respect que rous avons entrepris et continué notre travail. Que si la trace de ces sentiments est trop visible, nous n'en avons pas de regret. L'admiration est rare de nos jours , sans doute parce que les âmes capables de l'inspirer sont en petit nombre , certainement aussi parce que notre siècle se méfie de l'exaltation et de l'enthousiasme.

Quant à nous, fils d'une terre généreuse où la vivacité des sentiments est traditionnelle, nous nous plaisons dans l'ardeur des saintes croyances, et nous voudrions pouvoir dilater assez notre cœur pour y faire retentir en même temps les moindres vibrations de la foi, de l'honneur et de la fidélité. Peu nous importe si ces profondes secousses ébranlent l'économie tranquille de la vie ! L'apathie n'est pas une di\inité.

Aussi, la noble fierté de Reboul, sa pauvreté modeste , ses vertus domestiques , son indépendance et

vin

JEAN REBOUL

son dévoûment de citoyen , par-dessus tout sa piété sincère, la fermeté de ses convictions, sa constanle tolérance pour les hommes, son énergie dans la réprobation des doctrines fausses et funestes , voilà ce qui nous a séduit et attaché pour jamais à sa mémoire.

Les mérites incontestables du poète ne viennent qu'après. Un temps arrivera où la renommée littéraire de J. Reboul , déjà si bien établie , sera plus populaire encore. Les lauriers ne sécheront pas sur son front. Cela seul toutefois ne justifierait point assez , dans une époque aussi troublée que la nôtre, la présence d'un prêtre parmi ses panégyristes. Le sanctuaire est mieux et plus qu'une école d'éloquence; on n'y discerne pas le grec d'avec le barbare , l'homme lettré d'avec l'ignorant; c'est la terre sacrée de la suprême et inamissible égahté. Mais le prêtre est le juge né de la conscience et de la vertu ; c'est par là que la louange est de son domaine. De sa part , elle ne peut être qu'un hommage à la vérité , un encouragement et une exhortation.

Voilà pour quelle raison nous avons voulu continuer à notre cher compatriote ce tribut de féhcitations austères que la parole de notre Évêque, si juste appréciateur du talent et du caractère , nous avait autorisé à consacrer par la majesté de la chaire chrétienne.

Quand la poésie consent à réaliser ce que l'aimable

JEAN Fli:iU)LL. IX

Jonbcrt disait à s.i louange , * k quand elle est chaste et pieuse , élevée au-dessus de la terre, et que , voisine du ciel , elle voit les Ames , les pensées , inais peu les corps» , elle a droit aux hommages conune aux respects de tous. Assise alors avec ses nobles sœurs , la Philosophie ou la Théologie , parmi ces reines invisibles de rintelligence que le pinceau de Raphaël a si dignement représentées , elle reflète, comme elles , l'éclat des divines splendeurs. Faire son éloge, c'est louer Dieu !

Puissions-nous raconter ainsi la simple et virile <*arrière de notre poète bien-aimé ! Puissions-nous faire remonter jusqu'à l'Église et jusqu'à Dieu l'hommage que nous devons aux grandes qualités de Picboul ! Luimême n'aurait pas voulu d'une autre gloire. C'est la seule qui soit assez pure pour servir à son nom de couronne et d'auréole.

Le 22 janvier 2 4796, au lendemain du troisième anniversaire de l'assassinat juridique de Louis XVI ,

1 Pensées de Jouhcrt. 2* édition ia-8. Leiiorinunt. 1850. 1. p. 30 cl 207.

2 Quelques biographes ont fail naître Reboul le 23 janvier. Les actes de l'cHal civil portent que « Gabrielle Tibaul est accouchée le 2 pluviôse , an IV, ii 6 heures du malin ». Or, celle année, le 1" pluviôse lonibait le 21 janvier. — Claude Reboul demeurait place de lu Salamaudrc.

X JEAN REBOUL

Claude Reboul , ^ serrurier , se présentait à la mairie de Nimes pour y faire inscrire un fils que sa femme, Gabrielle Tibaut , venait de mettre au monde. L'enfant qu'une liumble famille d'ouvriers recevait , au milieu de cette époque agitée , comme un présent du ciel , comme la joie de son pauvre foyer, cet enfant apparaissait , parmi les siens , à un moment qui semblait présager ses futures destinées.

1 Nous trouvons, dans les papiers du poète, une lettre de M. Louis Reboni , pasteur de l'Église Française de Schwede sur l'Oder, dans rUkermarc, de laquelle il résulterait que la famille Hebonl était originaire «du petit lieu de La Chaise, an Bas-Vivarais ». L'arrière grand-père de ce pasteur fabriquait de la serge; au moment du Refuge , il s'exila avec un grand nombre de ses compatriotes , mais sans perdre pour cela les souvenirs ni l'amour de la mère-patrie. La lettre du pasteur de Schwede , monument précieux de l'invincible atlachetnent qui lie les Français à leur terre natale, avait été soigneusomeiil onscrvée par notre illustre ami: ce n'est pas sans doute uni(|uement parce qu'elle lui montrait jusqu'où étaient allés le nom el les vers « du parent de Wimes » , mais parce qu'elle lui apprenait d'intéressants détails sur le berceau de sa famille. Le fabricant de serge ne déplaisait pas au boulanger.

Voici comment, vers 1830 , le poète, déjà célèbre , écrivait à un personnafre haut placé, près duquel un solliciteur s'était recommandé d'une parenté prétendue avec la famille Reboul : « IVla famlle est des plus humbles ; c'est vous dire qu'elle ne s'est pas beaucoup occupée de sa généalogie.... Je suis ici le seul de ma famille portant le nom de Ileboul. Quand j'étais jeune , j'ai su par mes parents qu'un de mes oiîclos était allé s'établir h Lorienf. La personne dont vous me parlez serait-elle un de ses fils ? Je n'en sais rien. Voilà quarante :ujs que nous n'en avons pas eu de nouvelles. Quoi qu'il en soit, si la personne dont vous me parlez est malheureuse et digne d'in!{^rêt , je serais fùché que ma réponse suspendit les bonnes intentions àc M. votre père à son égard ». (Papiers de famille. — Noies autographes au crayon.)

JEAN UKIIOUL. XI

ï/\Provi(lcnco choisissait bien riiourc do la naissance fin poète, essentiellement monarchiqne et français, en l'associant de si près an son venir dn pins ^rand de nos crimes nationaux, en le plaçant anssi dans celle année gloriense où la France, sortie de ses sanp:lantes ivresses, allait renoner avec la victoire une alliance longtemps indissolnble.

Dans les moments solennels où , après un orage , le soleil , vainqueur de la tempête , perce les nuages amoncelés pour sourire encore à la terre , il y a toujours quelques rayons isolés qui se séparent de la gerbe étincelante , et qni seml)lent chercher , à travers les feuillages humides, les fleurs perdues de la prairie. l*eut-étrc en est-il de même dans les instants où la gloire s'apprête à couronner de feux tout nouveaux une nation longtemps afiligée; elle a, dans ses trésors , de quoi parer tous les fronts; et tandis qu'elle rayonne sur les généraux ou les orateurs , dans les camps ou à la tribune, elle se plaît aussi parfois à faire briller tout à coup des noms arrachés à la double obscurité de la naissance et de la profession. Le fils de Claude Reboul fut un de ces rares privilégiés. Rien ne le prédestinait aux faveurs de la renommée ; elle honora pon riant son bercean d'nn regard, et le marqna dès lors pour être l'un des ))lus grands parmi ses concitoyens.

Baptisé dans le secret , sous le nom de Jean , par l'un

X[t JEAN REBOUL.

de ces vieux prêtres qui avaient bravé toutes les menaces et tous les dangers de la Révolution, l'enfant grandit sous l'œil de ses pieux parents, vrais catholiques , accoutumés « à marcher le front haut » * , dans une fière pauvreté. Il entendait, le soir, à la veillée , raconter les événements sinistres qui venaient à peine de s'accomplir et dont l'horreur était toute vivante; il entendait bénir l'antique royauté des Bourbons dont les malheurs inouïs avaient appris au monde, selon la belle expression de Chateaubriand, « ce que les yeux des princes peuvent contenir de larmes ». 11 nous semble voir ce petit garçon robuste , « aux yeux de flamme , brillant sous des cheveux noirs ))2 , assis ou accoudé sur les genoux de son père , écoutant d'une oreille avide tous les tristes récits du temps , tous ceux de notre histoire locale, si troublée, hélas! et si dramatique depuis le seizième siècle. Nul ne savait en quels caractères et jusqu'à quelle profondeur pénétraient ces enseignements domestiques. Mais il n'est pas douteux que Reboul n'ait été dès lors pleinement formé par cette simple et forte éducation. Chez lui , comme chez tous ceux à qui le ciel a donné des parents dignes de ce nom , V/ionncle homme était né des premiers embrassements d'une mère chrétienne.

La religion , sous les traits d'un curé vénérable , se

1 V. le Phiîlre , Poésies (édil. Dclloje) , p. 131. — 2 Poésies , p. 11x8,

JEAN UEnoUf.. " XIII

présenta bientôt à ses yeux , sans doute dès la réouverture des églises:

Mon curé, d'un doigt glacé par Tagc,

Me caressait la joue et me disait : Sois sage , Quand mes pieuses mains, aux prières du soir, Pour ranimer ses feux balançaient l'encensoir. *

Mais le service de l'autel ne suffisait pas à Tactivité de cette vive intelligence. A six ans, on le mit sous la direction d'un maître 2 , qui devait lui apprendre les premiers éléments. Deux années après , il eut successivement deux autres professeurs s. Enfin , à onze ans et demi , il entra comme clerc d'avoué dans l'étude de M^ Boyer û. Ce fut là qu'il commença à donner les preuves de sa précoce valeur. Sa sœur , madame Achard , raconte que , à cette époque , M. Fournier disait avec admiration, en parlant du petit clerc , qu'il rencontrait chez son parent : « Je donnerais deux doigts de ma main pour avoir ses aptitudes ».

Nous devons aussi raconter , d'après le témoignage dé cette femme respectable , comment la vocation poétique se manifesta chez son frère. M. Claude Reboul , leur père, épuisé par les fatigues' de son pénible état

1 Poésies, p. 92.— 2 M. Cylnien , nie Ste-Ursulr. — 3 MM. Botzet vl Kayuioiid , nie de l'I^loile. —6 Le père de M' Alph. Boyer, le célèbre avocat.

XIV JKAN nEtJOtll.

S'en allait par ce mal triste et lent

Qui détruit, fil à fil , la trame de nos jours 1.

a Ma mère, a dit pins tard le poète ,

Ma mère, avec des yeux qui cherchaient respérance,

Disait au médecin qui nous donnait ses soins :

« Ne le trouvez-vous pas mieuxqu'hier ?» — «Beaucoupmoins. »

Et ses yeu\ se mouillaient de larmes , et les miennes

Se mettaient à couler, voyant couler les siennes....

Et , sortant pour aller essayer le bonheur ,

.l'entendais une voix me dire au fond du^ cœur :

« Comment te réjouir quand ta famille pleure ?... » 5

Or, un jour, l'enfant était venu , dans le vieil amphithéâtre romain , chercher une distraction , bercer

Son cœur, son pauvre cœur à la tristesse en proie 5.

Là , se trouvait

Un figuier, dérobant sous ses feuilles sauvages, Le cintre d'un portail corrodé par les âges û.

Jean se coucha sous celle ombre et s'endormit d'un profond sommeil. Comme, alors, les pierres du vieux mionument n'étaient pas encore « sans rêve pour lui » ^ , son imagination , frappée des scènes de douleur dont il était sans cesse témoin, effrayée des sinistres

1 Pot'sies , p. 92. — 2 Poésies, ib. — 3 Ibld. — h Poésies , p. 19. — 5 Ibicf.

JEAN HEHOUL. XV

présages que les paroles du doetcur confirmaient trop , lui fit voir, dans un douloureux cauchemar, son père au cercueil et sa mère au désespoir. Ce fut pendant ce songe terrible que l'Ange de la Poésie descendit du ciel vers lui: il se réveilla, les lèvres consacrées par l'Esprit des chants , les mains faites au contact de la lyre :

Son génie est né de ses pleurs 1.

Nous n'avons pas retrouvé cette pièce fiévreuse, écrite après les agitations d'un sommeil plein de terreur. Mais ses parents en ont gardé le souvenii* , et il semble probable que, parvenu à l'âge d'homme , Reboul aui'a donné une forme savante à ce premier bégaiement de la Muse ; on devait le rehre en commun , quand on songeait aux morts bien-aimés : c'était comme une page sainte, la plus religieuse des annales de la famille.

Depuis deux ou trois ans, Reboul songeait à se marier. Ce n'étaient pas les calculs d'intérêt qui devaient

1 Poésies , p. 125, On raconte que RI. de Caprna5, sons-préfet sons

l;i P»('slanralion , (Mail venn voir Relionl à IViines el Ini avait de-

-'niandé en reml)rassanl : « Où donc ave/.-vons lionvé celle chose

divine, la Poésie » ? Heboul aurait répondu : « Dans le deuil et

dans les larmes».

XVI JKAN REnoUL.

guider son choix; ce ne pouvaient ôtre non plus de factices et légères sympathies. Instinctivement , peutêtre même à son insu , il cherchait un cœur où le sien pût se verser tout entier, sans hésitation comme sans repentir. Il avançait ainsi dans la vie , considérant les jeunes filles de son rang , non pas à la façon frivole des jeunes gens , par le côté purement extérieur de la grâce ou de la beauté , mais avec l'obstination d'un regard qui souhaitait découvrir le fond d'une âme pieuse, pure , élevée, capable enfin de porter le poids difficile d'une condition humble sans bassesse, ou celui de la gloire sans enivrement.

Deux fragments , l'un demeuré manuscrit, et dont la facture inexpérimentée vaut pour nous une date certaine, l'autre publié dans les Poésies nouvelles * , témoignent de ces préoccupations silencieuses et nous semblent empreints d'un charme inexprimable. On dirait deux esquisses rapides de la même figure tracées par une main encore inhabile, mais où la flamme de l'art a cependant marqué sa trace. Ne la voyez-vous pas, vivante devant vous, cette enfant, « modestement mise » , réservée et pudique, belle, mais s'ignorant elle-même, les yeux baissés, indifférente à tous les i-egards , « descendant le perron de l'église » pour s'en retourner auprès de sa mère ? Reboul s'est arrêté

JEAN nVMOlL. XVII

derrière clic: il la contemple. Frappé de son cliasle maintien,

Il a su d'où venait cette réserve sainte :

C'est que Dieu de cette ame a la meilleure part.

Faut-il deniander quelle est sa (auiille , s'incpiiéter de sa demeure? Non, reprend le poète ,

Je ne cherclicrai pas à connaître son nom , Afin que rien d'humain ne me trouble dans elle, Et qu'elle soit pour moi d'origine immortelle.

N'est-ce pas là un tableau gracieux et pur, tout prôt pour le pinceau? Reboul a pris soin de voiler luimême pieusement « cette céleste image, que nul pouvoir ici-bas n'aurait pu chasser de son souvenir ». Mais s'il l'a protégée par son silence contre une indiscrète curiosité , nous pouvons cependant conjecturer que cette inconnue , sans ternir l'illusion du jeune homme , sans cesser d'être pour lui d'origine immortelle , hii fut ce])endant unie quelques jours par des liens sacrés. Nous croyons en effet ne pas nous troml>er: cette ébauche liàtive, dessinée d'un crayon si léger, à demi effacée par le temps, conserve pourtant une ressemblance frappante avec les traits de Mlle Marie-Madeleine Michel. C'est bien là la jeune femme, frêle et maladive, délicate et distinguée, à laquelle des yeux bleus, des cheveux blonds, une timidité naïve.

JCYIIÏ JEAN REBOLL,

une pudeur austère, avaient fait donner le surnom de tête de vierge,

Sigalon l'avait admirée. Keboul la demanda en mariage; il l'obtint et l'épousa le 21 novembre 1819 i. Sans doute , en contractant ces nœuds désirés , notre ami formait les rêves purs et sereins qui sont le cortège souriant des légitimes affections. Mais la mort est jalouse! Deux mois étaient à peine écoulés que déjà, le 25 janvier 1820 , un triste veuvage pesait sur l'époux délaissé : une maladie de langueur lui avait ravi sa chère compagne.

Reboul garda la mémoire éternelle de ces cinquante jours d'un bonheur fugitif. Il avait trouvé, semble-t-il, le trésor qu'il demandait à Dieu ; et sa chaste jeunesse, en se posant sur cette fleur parfumée , avait cru respirer l'arôme du miel le plus savoureux.

Aussi faut-il voir , dans les derniers vers de l'Élégie des Poésies nouvelles , la peinture fidèle de ce qu'il éprouva lorsque, cette vision de félicité disparue, il se retrouva seul au milieu d'un monde désenchanté :

1 L'acte du mariage civil est dn 21 novembre 1819, 5ft heures après niitli. Le mariage religieux fut c('Iehré le lendeuiain. lilaric- ÎMadeleine Michel avait quelques uiois de plus que 5on mari: elle dtait née le û vendém. au IV. — Les téuioins du mariage snul : J. B. Allemand, ancien négociaul; M. F. Ponge, étudiant en Droit; J. lî. Flandrin , cardeur de filoselle, et M. Eyiuonel, laflfetassier.

JEAN I\En0UL. XIX

Quand je veux évoquer pour une œuvre naissante

Quelque type idéal

C'est elle qui se lève et qui répond toujours. Exhalez-vous , parfums d'espérance dernière ! Mais, si l'ange exilée est remontée aux cieux , Quand la main du trépas aura clos ma paupière, Mon cœur en aura soif au séjour de lumière. Et la reconnaîtra bien plus tôt que mes yeux I

Après cela, après ces rêves détruits, comment notre poète eut-il le courage de penser à de secondes noces !

Hélas ! il n'est pas toujours possible à l'ouvrier de perpétuer ses regrets; la dure nécessité, les exigence? de son métier lui imposent parfois un apparent oubli. Il lui faut faire taire son cœur, etcacbcr, sous les dehors de l'inconstance, le deuil récent de son âme. Heboul fut obligé de subir ces lois cruelles de la pauvreté. Ses sœurs étaient mariées , sa mère infirme et vieillie ; son état demandait qu'il y eût toujours au magasin une personne pour répondre aux acheteurs, et, dans le secret de la maison, une ménagère attentive au bon ordre aussi bien qu'à la préparation des repas. Il se soumit donc à cette contrainte; il se choisit une seconde épouse , digne de la première et de lui-même. Le 2 août 1820, mademoiselle Jeanne-Fanny 3Iaignon * devenait madame Jean ïleboul.

1 L'acte du mariage csl du 2 août 1820. Les téinoms soûl MM.

XX JEAN REBOUL

Ce mariage, en un sens plus heureux que le premier, puisque l'union des deux époux dura douze ans, ne fut pourtant pas béni de la bénédiction que les Patriarches souhaitaient à leurs fils : Reboul n'eut pas d'enfants. Son cœur, avide de tendresse, ne put jamais goûter les joies profondes de la paternité. Il ne s'exprimait guère sur cette douleur dont, selon la belle image d'un poète ancien , il laissait « couler le sang au dedans » : il en souffrait pourtant, et dans l'intimité discrète d'un ou deux parents , il a quelquefois trahi sa plainte intérieure.

Fidèle avec religion à la mémoire de sa première femme , dont le court passage à travers sa vie lui avait laissé d'ineffaçables impressions , il fut toujours affectueux , prévenant, déhcat pour la seconde. Absent, il lui écrivait très-fréquemment, et prenait avec scrupule toutes les précautions possibles pour lui épargner les moindres soucis i.

J. Carrière , avoué au Tribunal civil de 1" iiislance; Casimir Car rière, licencié eu Droit; P. E. Laurel, uiarcliaiid papetier et A. Bailivet , lailleui.

1 Nous avons plusieurs lettres de Reboul h sa femme, datées d*Aiguesniorîes, du 30 août au 3 septeuibre ISoO. Le poète était allé cher ses amis MiVI. Conte et Gros, st; reposer des terribles émoiions des trois journées glorieuses. Cesletlres, où se peint le plus généreux patriotisme, sont un témoignage précieux de la tendre sollicitude de Reboul pour sa famille, à laquelle il assure « qu'il ne se passait pas d'heuie sans qu'elle ne se piésentài à son esprit». —C'est pendant ce séjour h Aigiiesiuorics que fut composée la belle pièce : A la mer. Poésies iDelJojCj p. iJô.

JKAN UKBOUL. XXI

Mais , dans les prcrnicrs mois de 1830, une maladie lente iVa[)i)a Mme Reboiil , que la délicatesse ingénieuse du poète avait su mêler à toutes ses joies et comme environner des premiers rellets d'une gloire naissante. Les lettres de M. de Fresne, de 31. de Capmas, celles même de Lamartine, témoignent d'une compassion alTectueuse pour les inquiétudes que Ueboul avait conçues sur la santé de sa femme. Aussi , quand il eut la douleur de la perdre, en mars 183:2, ces nobles amitiés vinrent à lui pour le consoler.

De Màcon , l'auteur illustre des Méditations lui éci'ivait: « Je m'attendais. Monsieur, au douloureux événement qui vous enlève tout ce qui vous attacbait le plus à la vie. M. de Capmas m'avait dit qu'il n'y avait plus d'espoir que dans votre cœur.

« Vous êtes homme tout entier , vous êtes plus : vous êtes homme religieux. Vous croyez, parce que vous le sentez, à une destinée plus large, plus élevée, plus complète que celle-ci, et dont celle-ci n'est que l'ombre. Vous êtes sûr que l'individualité humaine n'est pas détruite , mais améliorée , mais divinisée dans un état supérieur , dont la mort n'est que le rideau. Vous ne vous trompez pas en croyant ainsi; car l'instinct de toute la nature , cette voix de Dieu lui-même , le croit avec vous. Dans cette pensée est tonte consol.ition pour nous qui demeurons encore (pielques jours ici-bas.

XXII JEAN REDOUL.

« Il VOUS reste d'autres affections à soigner sur la terre; conservez-vous pour elles.

« Cette profonde affliction , loin d'abattre votre génie , lui donnera une réalité , une gravité plus forte et plus pénétrante. Ce talent, vous en devez compte à ce triste monde qui a tant besoin qu'on le relève de son abaissement , et qu'il faut relever sans cesse , malgré ses chutes réitérées, sans se plaindre de lui et sans se décourager. Dans cette œuvre , que nous devons tous accomplir proportionnellement à nos forces, se trouvent votre mission et votre raison de vivre et d'agir.

« Adieu, Monsieur. A revoir dans deux mois, en passant à Nimes. »

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