LIVRE PUEMIEU
Dans les sentiers de l'art, plein d'une foi naïve. Si lu veux , à tout prix et quoi qu'il en arrive , Choisir pour t'éclairer le moindre des soleils, Je vais, mon jeune ami , t'aider de mes conseils , Et , comme un bon curé , te dire , de ma chaire , Bien moins ce que je lais que ce (pie tu dois faire.
Pour ne pas t'endormir la méSiiode à la main , Mes leçons au hasard iront dans leur chemin , Sans jamais cependant sortir de la matière , Et , si nous le pouvons , sans trop suivre l'ornière >
Je commence. Et d'abord, je t'apprends sans détours Qu'on n'est point un héros pour aimer les tambours , Mozart ni Rossini , pour avoir bonne oreille. Tel qui , lisant Cinna , se croyait un Corneille v N'est pas même un Pradon , s'il se met à rimer : L'amour du beau n'est pas le don de l'exprimer.
— Autre avis important que je prends dans Horace : On peut bien , nous dit-il , on peut bien faire grâce , Dans toute autre carrière, aux talents incomplets: Des degrés différents sont admis au palais , Et la nécessité fait accepter sans peine L'orateur médiocre après un Démosthène ; Mais pour celui qui rime, ainsi que pour le dieu, De la terre à l'Olympe il n'est pus de milieu. —
i.ivnE pni-MiER.
Donc vois , ù la lueur d'une lampe lidèle ,
Si ta vocation est factice ou réelle ;
Si ton esprit est tel qu'il puisse ôtre un miroir
A réHéchir le monde et nous le faire voir ,
Et si ton cu'ur , ouvert à la moindre influence ,
Porte le sentiment à sa toute-puissance.
Riche de ces trésors, ne demande plus rien :
Phébus t'offre chez lui le droit de citoyen.
Tu peux , dès ce moment, mettre la main à l'œuvre ;
Mais travaille en oisif, et non pas en manœuvre.
De la tache obligée il faut te méfier :
I/art est un beau caprice et non pas un métier.
J'en ai vu , cependant, et de ceux que l'on vante , Qui s'estimeraient fiers d'en payer la patente. Mais tout flanibeau s'épuise à briller constamment : Les Phrynés, de l'amour perdent le sentiment. Ainsi , laisse venir les faveurs de la Muse ; Aux provocations sa fierté se refuse.
Kcrivant, elTaçant... quand on n'est pas dispos , On cherche le sublime , on arrive au pathos.
Ou , si VOUS parvenez à la clarté logique.
Le galimatias fait place au prosaïque.
C'est dans de tels moments qu'insectes importuns ,
Bourdonne dans l'esprit l'essaim des lieux communs ;
C'est alors , s'il vous faut décrire une disgrâce
Dont on reçoit déjà le coup par la menace ,
Que du vieux Damoclès le glaive suspendu
Du bout de notre plume échappe à notre insu.
Ce qu'on entend toujours perd de son excellence ;
Ce n'est plus même un bruit pour notre intelligence :
A force de l'ouïr , l'oreille du rameur
Des flots qu'il a brisés n'entend plus la rumeur.
Il est vrai que , logeant tous dans la même auberge , Nous ne pouvons avoir un verre qui soit vierge ; Que l'allure du temps sur nous se fait sentir ; J'en demeure d'accord, mais tâche d'en sortir. Et laisse reposer la vieille métaphore Dans les journaux bourgeois qui s'en servent encore, Avec ce Beau commun , cher au professorat , Et propre, tout au plus , à faire un lauréat.
LIVUE PllEMItlU 0
— Je plains, d'une pitié sincère et sympathique, Le mortel afdigé d'un prix académique : Sous le laurier conquis soupçonnant des pavois , Le pul)li(: rarement confirme les bravos. Le sujet à traiter est indiqué d'avance. C'est là surtout qu'il faut chanter la circonstance , Kntre Voltaire et Dieu partager son parfum, Kt danser sur des œufs sans en briser aucun. Un riineur peut tenter celte palme éphémère ; Le poète concourt à la façon d'Homère , Prenant pour point de mire à ses traits éclatants L'universalité de l'espace et du temps.
La Muse quelquefois laisse dormir sa flamme : Il est de ces langueurs de l'esprit et de l'àme Où Ton croit , inhabile au plus léger effort , Pareille au papillon qui fuit le rosier mort, Que l'inspiration ne viendra plus nous dire : « Ami , prèle l'oreille et ressaisis la lyre ». Souffre ce calme plat qui n'est que passager. Voilà que l'air fraîchit et le lemi)s va changer,
10 A UN JEUNE r»OÉÎË,
Que ta voile se gonfle , et que , loin du rivage , Ton cœur se sent renaître à l'ardeur du voyage. La mer est envahie, et déjà sur tes mâts S'abattent des oiseaux venus d'autres climats ; Kt le parfum des fleurs qui se répand sur l'onde, Peut-être, heureux Colomb, t'annonce un autre monde* Une terre en jachère a des produits plus beaux, Kt l'esprit est fécond même dans son repos.
Une plus rude épreuve , une autre défaillance Vient, pour ainsi parler, d'un excès de vaillance : Parfois , dans son essor , trouvant un ciel nouveau , L'écrivain de son temps dépasse le niveau ; Son œuvre alors , atteinte au fond et dans la forme , Reçoit le coup de pied des muses de réforme Qui tiennent le haut bout dans tous les feuilletons , Et font, après leur saut, sauter tous les moutons. Comme Un taureau blessé qui ne veut plus combattre , Hué sur tous les points du vaste amphithéâtre , L'amertume dans l'âme et le dédain au cœur, Le poète s'impose un silence vengeur ;