‹ Dernières poésiesChapitre 25 sur 91 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

Le théâtre a pourtant des beautés plus austères; Un pinceau vigoureux, peignant des caractères Et captivant l'esprit par la force du vrai. Du triomphe scénique est le dernier degré. Un tel mérite est rare : à ces hauteurs divines Tous nos Pixérécourts préfèrent leurs machines. Mais ce qui leur promet des profits plus certains , C'est d'offrir le tableau des faciles hymens ; A différents degrés , la foule des modèles Va voir si les portraits se trouvent bien fidèles ; Si , comme on dit , l'ouvrage est un mets épicé A pouvoir réveiller l'appétit émoussé.

Mais, quand il a recours à ces moyens infimes , Le théâtre descend et touche presque aux mimes , Interprètes brutaux , obscènes complaisants Des basses régions de l'esprit et des sens. Dçvant un tel succès ou plutôt cette vogue , Sans même débiter le moindre monologue Sur la pudeur et l'art à ce point profanés , Passe rapidement , et bouche-toi le nez. Ta colère serait de peu d'effet suivie, Et l'auteur la prendrait pour le cri de l'envie.

u8 A UN JEUNE POÈTE.

Dans la création d'un drame sérieux, Fais l'abus redondant d'un style ambitieux. Que le fond seulement relève le langage. Dialogue , récit, n'importe en quel ouvrage , Pour toucher l'auditoire , exigent que l'auteur S'oublie, en accordant la parole à l'acteur. Que , dans un entretien d'un intérêt suprême , Maître de l'univers ainsi que de lui-mdme , Auguste , sous le coup d'un poignard clandestin , En termes familiers parle à son assassin; Je reconnais mieux là le maître de la terre Que dans le fiiux César inventé par Voltaire , Portant sous ses lauriers la perruque de cour Et prêtant son enflure aux maximes du jour. Sous le coup du malheur qui vient de le surprendre Dans sa perplexité ne sachant où se prendre , Je consens qu'un héros consulte son démon ; Mais je veux une lutte et non pas un sermon. Le philosophe est froid , lorsqu'il est sur la scène , Et l'art rougit encor du triomphe à' Irène.

LIVllE DEUXIÈME. 'ij)

Sans descendre jamais à l'ignoble patois

Qu'on attribue à faux à tous les villageois,

Ne fais pas s'exclamer l'enfant d'une cbaumière

D'un ton à rappeler Bernardin de Saint-Pierre.

Le paysan est loin d'admirer les forôts;

(l'est d'après leur produit qu'il vante ses guérets ;

Kt,s'il en existait, par hasard, d'autre sorte ,

Le maître intelligent les mettrait à la porte.

Que faire d'un bouvier qui, du matin au soir ,

Serait à contempler les sites du terroir?

Le bonheur des Sylvains est très-digne d'estime ;

Mais , comme à tout bonheur , il y faut du régime.

C'est par le souvenir et la privation

Que l'aspect d'un hameau nous fait impression.

Virgile jouissait d'une auguste retraite,

Quiiiid il jugea les champs dignes de sa palette,

El c'est dans les splendeurs du quartier Palatin

Que l'on prisait le plus le Tilyre divin.

Ainsi , quand tu feras paraître un personnage, Qu'il soit selon son rang , sa naliue et son âge :

5o A W JEUNHT POÉftE .

Que rien , dans son parler , ne soit hors de saison : Point d'éclat, d'apostrophe et de comparaison ; A moins que ce ne soit un augure , un prophète , Qui, portant à leur front la sainte bandelette , Après avoir transmis l'ordre des immortels , Tombent, à bout d'extase , au pied de leurs autels. L'œil hagard, le front pâle et la bouche écumante. Bref, pour que rien ne blesse et pour que rien ne mente. Il faut que l'action marche avec le discours Et que le naturel l'accompagne toujours ; Car , si la vérité l'attire avec délice , L'esprit devant le faux se cabre et se hérisse , Comme un coursier qui sent l'hydre sous les roseaux.

Préfère les sujets qui sont originaux :

Si tu n'en trouves pas , tu n'es pas un trouvère.

Toutefois , sans blesser le précepte ordinaire.

Au risque d'encourir un reproche envieux ,

Tu pourras imiter , si tu crois faire mieux ;

Car, jusque dans le choix des morceaux qu'il imite ,|

On reconnaît toujours un écrivain d'élite.

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