LIVRE DEUXIÈME. Si
Dans le champ de la giierre et dans celui des arts , L'image d'Alexandre enfante des Césars.
Quand l'admiration arrive jusque aux larmes , Elle cherche autour d'elle une lyre ou des armes. César donne le monde à l'empire romain , Corneille transfigure etSénéque et Lucain ; Kl Uacme, à son tour, s'emparant d'Euripide , S'élève dans son vol bien plus haut que son guide. J'admire en môme temps et je plains ces auteurs Tombant entre les mains de tels imitateurs: Vaincus parles rayons nés de leurs étincelles, Les vieux astres font ombre aux étoiles nouvelles. La Grèce avait connu les effets étonnants Qui naissent du contact des chantres éminents: Jusqu'au sein de la mort, paré d'une guirlande, Le mystère reçut l'honneur de la légende : Dans Chio, depuis lors reine de l'Archipel, Sous ce ciel d'Ionie au sourire éternel , Quand de son doigt glacé la grande victiinairc Eut mis le sceau funèbre à la lèvre d'Homère, Auprès de son tombeau se donnant rendez-vous , On dit que les oiseaux avaient des chants plus doux,
5il A UN JEUNE POETE.
Et qu'au bruit des forêts, des vents et des fontaines. Ses mânes généreux donnaient des voix bumaines. •
En /«:;:■/ surannés exprimant leurs .dédainn ,
Qu'en de petits journaux, de petits écrivains
Fassent rire aux dépens de la Muse tragique ,
Ce travers est cbez eux presque de la logique.
Mais que tel professeur descende à ce métier
Et tâche d'amoindrir notre plus beau laurier ,
C'est ce qui me confond : « Nos tragiques sont paies.
Notre scène a manqué d'œuvres nationales ,
C'est un jour emprunté.... » Regardez mieux, docteurs ,
Et rendez, s'il vous plaît , justice à nos auteurs.
Comme dernier effort de sa grandeur féconde ,
Du royaume des Francs Rome dota le monde ;
Et Corneille de Rome illustre les destins ,
De l'époque des rois aux Césars byzantins.
Racine a célébré le peuple et les miracles
De ce Dieu dont le Fils vit dans nos tabernacles:
Et les peintres divins de nos deux grands berceaux
Ne sont pas , dites-vous , assez nationaux?
MVni; DCIJXIKMR. •> »
Non , non, je ne suis pas diipo d'une cliinièrc ; ^ Ces grands Fian^:ais lisaient dans l'unie de leur mère , Alors qu'ils composaient son royal écusson Des murs du Capitole et des tours de Sion.
N'allons pas oublier le domaine comique : Faut-il l'en dérouler toute la poétique ? 1.0 comique y ennemi des soupirs et des j^f leurs, JS'adtnet point en ses vers de tragiques douleurs, La maxime, tombant d'une plume incisive, Peut, au premier aspect, sembler un peu naïve ; Si le conseil suivant n'en modérait l'excès, La Palisse à Boileau pourrait faire un procès. Mais soyons sérieux : la grande comédie , Ciièreaux honnêtes gens et néanmoins hardie. Ne serait pas possible aux jours où nous vivons : Trop nombreux sont les sots et surtout les fripons. La victime d'alors est montée à l'empire, VA fait seule le choix de ceux dont on peut rire ; George Dandin fleurit dans les plus hauts emplois ;
Dédaigneux de ses vers , Vadius fait des lois ;
Scapin aux grands seigneurs donne les étrivières ,
Et , maire de son bourg , couronne des rosières.
Monsieur Jourdain sera le Gomle de Jourdain;
Tartufe du pouvoir s'est foit le chapelain :
Opulent directeur de cinq à six gazettes ,
ïl prêche au genre humain la vertu des guinguettes ;
Transfuge désormais du confessionnal ,
Il trouve mieux son compte au foyer radical.
Si tu voulais fronder la puissante séquelle ,
Les quolibets sur toi pleuvraient comme la grêle :
« D'où nous vient, diraient-ils , cet impudent censeur
Qui des héros du jour ose attaquer Thonneur ?
Avez-vous vu jamais un fou de cette espèce?...»
Et dans la cave aux ours on jetterait ta pièce.
Bref, pour avoir raison du vice souverain ,
Il faudra te camper sur un autre terrain.
Ce terrain est celui de la haute satire. C'est un combat permis, quand la vertu l'inspire , Et que , ne voilant pas un dépit personnel , Elle prend au collet un puissant criminel,
Ou, dressant au grand jour sa potence morale , Vençe Hionneur public d'un immense scandale. Ne va pas toutefois , en Ju vénal grossier , Armer ta Némésisd'un fouet de charretier , Et par des crudités qu'on ne saurait entendre, Blesser cette pudeur que tu prétends défendre. Mais garde-toi surtout de frapper au hasard ; La langue est quelquefois pire que le poignard. Ta victime en pourrait porter la cicatrice Jusqu'au jour où, là-haut , Dieu rend enfin justice. — Mais nous verrons plus tard en quelle occasion La Muse doit avoir la griffe du lion.
L'Épopée héroïque est l'œuvre la plus haute ; Les lois depuis longtemps en sont dans Aristotc , Si , fils de l'imprévu, Tastre effroi de la nuit Peut avoir une orbite et peut être conduit. Une telle œuvre est rare , et , pour la voir éclore, Il fa«t parfois mille ans et puis mille ans encore; Il faut, pour qu'elle éclate en toute sa splendeur, Des temps gratifiés de naïve grandeur.
36 A UN JEUNE 1>0ÈTË.
Le nôtre en vrai géant fièrement se comporte
Et crie en arrivant : Qu'on exhausse la porte !
Pour celui qui se vante et se pose si bien ,
La lyre et le pinceau ne serviraient de rien.
Certes , pour réveiller la torpeur des Homères ,
Le siècle fournirait d'assez amples matières.
D'où vient donc que pour lui les Muses sont sans voix ,
Et que Franconi seul célèbre ses exploits ?
Car je ne compte point ces chantres asthmatiques.
Ornements obligés de nos fêtes publiques,
Automates vivants qui rendent des accords ,
Quand la faveur a 6oin d'en monter le ressorts.
Serait-ce qu'en nos jours, fertiles en tempêtes.
Les luttes du forum prennent nos fortes têtes,
Et que , voyant l'oubli peser sur l'Hélicon ,
Virgile se renie et se fait Cicéron?
Quoi qu'il en soit , vainqueurs en toute autre carrière ,
L'Europe en celle-ci nous voit rester derrière.
Quand viendra le phénix si longtemps attendu t
Afin de consoler notre orgueil confondu ,
Je sais dans les recueils la phrase qui circule :
a L'art cherche et trouvera sa nouvelle formule ».
MVUK nrixiKME.
Mais je crains, entre nous, que, pour la dénicher , Nous soyons l)ien longtemps encore à la chercher. Si cette œuvre pourtant aiguillonnait ta veine , A la grandeur du chant mesure ton haleine ; Songe à quelle hauteur il faudrait t'élever , Et qu'une vie entière est peu pour l'achever.
Si , moins ambitieux , tu tentes l'élégie , Que ta manière échappe à cette mièvrerie Commune à ces ramiers qui roucoulent à faux , Et poussent des soupirs pour trouver des échos. Car ce genre, avant tout, répugne à l'artifice; L'œil est sec, le cœur froid pour la douleur factice ; Afin de le porter au suprême degré , Du deuil que l'on exprime il faut être navré.
Comme aussi, pourfoiu'nirsa carrière effrayante. L'ode n'a point d*essor sans une ûme croyante. Pour chanter sa louange en vers de bon aloi. Du héros qu'on choisit il faut avoir la foi ,
Môme quand cette foi, dans sa rigueur, ordonne Qu'un rameau de cyprès se mêle à sa couronne ; Même quand riiéroisme, allant encor plus loin , N'aurait, comme d'Assas, que le ciel pour témoin* C'est alors seulement qu'aux célestes abîmes L'aigle peut en montant pousser des cris sublimes, Et , dotant le martyr d'un bymne sans pareil , Détacher pour sa tombe un rayon de soleil.
Si la Muse pouvait m'ouvrir son sanctuaire, Je lui demanderais , dans une humble prière , De donner à ma voix plus de force et d'ampleur Pour un auteur modeste et de haute valeur; Et , pieux néophyte, armé de cette aumône , J'oserais apporter ma feuille à sa couronne. Interroger Boileau sur son injuste oubli Et répondre aux dédains du chantre de Milly. Philosophe profond , railleur plein de finesse , 11 en naît rarement d'une pareille espèce. Nul si frais et si beaux , sur des rameaux plus vei'ts. En si petit terrain , n'eut plus de fruits divers;