L AMI DES FEMMES
Ce n'est qu'une préface, — mais elle vaut une œuvre et elle en est une.
Cette préface d'une comédie tombée, qui ne relèvera pas cette comédie ; cette préface qui, elle, ne tombera point, et qui, à propos de Y Ami des femmes, est tout un Traité de la femme, n'a pas plus réussi, quand elle a paru, que la comédie qu'elle précède. La renommée de M. Alexandre Dumas fils n'y a rien fait. Tout le monde a été contre elle et l'est encore : les Niais et les Dadais, — le fonds social ! — les Sentimentaux, qui deviennent si nombreux qu'il faut bien inventer pour eux un pluriel, les Convenables, les Légers, les Galantins et les Pbiisan-
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tins! Les Galantins l'ont trouvée irrespectueuse et même outrageante. Les Plaisantins l'ont prise, comme ils prennent tout, pour une plaisanterie, un peu salée, d'un puissant Malin. « Ce diable d'Alexandre Dumas fils a-t-il de l'esprit et du fouet, et sait-il fouetter sa toupie! » Voilà à peu près ce qu'ils ont dit, mais nul d'entre eux n'aurait pris à son compte les opinions de cette terrible préface, la plus faite pour le scandale qu'on ait vue de mémoire de préface, depuis celle de Mademoiselle de Maupin (dans un genre différent), ou celle de l'Encyclopédie!
Rien, du reste, de plus naturel que l'impression qu'elle a causée. Nous sommes, en France plus qu'ailleurs, les fils de la femme. « En France, — disait Sterne à la lin du xvin0 siècle, — il n'y a de salique que la monarchie. » La question de la femme y a toujours tenu une place énorme, non seulement dans les mœurs, mais dans la pensée ; non seulement dans les livres, mais dans les conversations. A toute époque, les penseurs qui expriment les mœurs, en essayant de les modilier, et que pour cette raison on appelle « des moralistes », l'ont incessamment posée dans leurs écrits; mais auxix0 siècle, à cette heure présente du xix° siècle, ce sont les femmes elles-mêmes qui la posent dans les leurs; car elles se sont
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mises à écrire, sans cesser pour cela de parler ! Elles ont invoqué à leur bénéfice le principe d'égalité que la Révolution française avait érigé et proclamé, sans penser à elles. Elles veulent avoir, comme nous, leur petit quatre-vingt-treize moral... ou immoral. Elles ont même élevé des chaires contre nous. Au lieu de tricoter, elles tribunisent... Au milieu de ce dévergondage, le moins aimable de tous ceux qu'elles se soient jamais permis, un moraliste qui a de la griffe, un auteur comique aux yeux tristes et au sourire froid, un grand expérimenté de la femme qui l'a étudiée dans toutes ses cabrioles, a trouvé cette dernière un peu trop forte, et il l'a dit!... Et alors, les voilà qui se plaignent, comme Baron, le comédien, qui se plaignait, à je ne sais plus quel duc, de ce que les gens de ce duc avaient battu les siens, et qui s'attira la réponse :
« Aussi, pourquoi as-tu des gens, mon pauvre Baron ? »
Oui! la griffe y est, — dans cette préface de M. Dumas fils, — mais c'est l'erreur qui coule sous cette griffe, encore plus que le sang. Certes!
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l'amour-propre de la femme — qui a son amourpropre collectif, son amour-propre de sexe, comme elle a son autre amour-propre, son amour-propre de personne, — n'a pas été ménagé dans cette âpre étude, dans cette anatomie sur le vif ; mais c'est moins L'amour-propre, si insolemment extravasé, de la femme moderne, que M. Dumas a voulu atteindre, que l'erreur des hommes sur la femme, sur sa fonction et sur sa destinée. M. Dumas fils, qui s'est peint, dit-on, dans Y Ami des femmes, ce Monsieur le Premier d'autrefois, avec elles, qui trouve meilleur de n'être plus maintenant que Monsieur le Second, n'a pas pour moi fait monter ses rancunes, s'il en a, jusqu'à ses idées, dont elles auraient troublé probablement la lucidité. En cette préface de Y Ami des femmes, M. Dumas a oublié qu'il était un poète et un homme pour ne se souvenir que d'une chose, c'est qu'il devait, avant tout, dans une question de nature humaine et de société, rester strictement un observateur; et il l'est resté. S'il a pu mettre dans sa création de Y Ami des femmes l'exagération qui, comme le masque antique, est nécessaire aux proportions du théâtre, en cette préface, qu'il pourrait signer du nom même de son type, il a été rigoureux de vérité exacte, malgré son atrocité dans l'expression..
pour les Galantins! Je ne fais aucune réserve à cet és;ard. Son étude sur la femme creuse dans la réalité aussi avant qu'on puisse y creuser... et assurément je ne crois pas qu'aucun moraliste connu ait éclairé et pénétré par plus de perçante lumière cet être dont la Bible n'a pu dire que dans le sens surnaturel qu'il mettrait le talon sur la tête du serpent, et qui, en attendant, le met naturellement sur la tête et sur le cœur de l'homme, et même de celui-là qui ose et qui sait le juger. Comparez cette étonnante Préface, que je soutiens être une œuvre en soi, cette formidable dissection physiologique, psychologique et sociale de la femme et des divers tempéraments dans lesquels elle tourne comme les astres dans leur orbite ; comparez-les à tout ce que les moralistes ont concentré ou éparpillé dans leurs œuvres : vous ne trouverez rien de pareil à ce torrent de lumière ramassée, condensée et étreinte par la main vigoureuse de M. Dumas. Et de fait, est-ce La Rochefoucauld, le soucieux et jaune La Rochefoucauld, est-ce l'éclatant La Bruyère, le fébrile Rousseau, le suave Joubert ; est-ce Chamfort le misanthrope et le misogyne Chamfort. est-ce l'omnipotent Balzac lui-même, qui a écrit tant de choses sur la femme en concordance avec ce que vient d'en écrire
DKRNIKRES POLÉMIQUES
M. Dumas fils, est-ce un d'eux ou tous eux, dans les œuvres de qui vous puissiez trouver un fragment ou plutôt un ensemble de cette longueur et de cette tenue, de cette profondeur et de cette intensité?... Il y a ici une beauté d'effort et une volonté de synthèse qui est bien au-dessus de toutes les beautés d'analyse... C'est tellement complet de thèse posée que j'ai eu raison d'appeler ces pages tout un Traité de la femme, et c'est tellement articulé comme pièce de raisonnement, que pour un homme accoutumé au travail mystérieux de l'engendrement des idées, il ne serait pas très difficile d'indiquer de quelle métaphysique, de quelle philosophie générale ce traité est sorti et à quelles il doit aboutir.
Et voilà l'important pour moi! L'important n'est pas pour moi que la préface de M. Dumas fils soit un chef-d'œuvre de vérité de fait, d'observations scientifiques, des agacité de détails, et par-dessus tout cela, d'expression : mais ce qui m'importe, c'est que la vérité du fait n'y soit point une vérité isolée ; c'est que le rayon que je tiens sous mon regard n'y soit brisé ni en avant ni en arrière; c'est qu'il n'y ait pas seulement ici qu'une apparence de synthèse, mais que la synthèse y soit réellement, sinon dans la lettre de l'œuvre de M. Alexandre Dumas, au
moins dans la tète qui l'a pensée ! Pour moi, tel est l'intérêt, telle est la question qui résulte de l'écrit nouveau qu'il nous donne. D'ailleurs, si la synthèse, indécise encore, mais que je crois apercevoir émergeant dans ce jeune et robuste esprit, s'y montrait nettement et s'en emparait avec autorité, comme elle affermirait, comme elle confirmerait, à mes yeux, la vérité de fait arrachée à la réalité par la force de l'observateur ! Eh bien , c'est cette synthèse, que je crois voir confuse, et que je cherche depuis longtemps déjà dans l'esprit de M. Alexandre Dumas! Pourquoi donc ne le dirais-je point? de tous les esprits de sa génération. M. Alexandre Dumas fils est celui qui me donne le plus de confiance. C'est celui en qui j'espère le plus. Je sais trop d'où il est parti, et j'ai trop mesuré le chemin qu'il a parcouru pour que je ne le croie pas fait pour monter très haut... Elevé — est-ce élevé qu'il faut écrire? — par un père qui n'eut que des instincts, et dans un milieu à incendier les marbres, — ou même à les pourrir, — M. Dumas fils commença la vie intellectuelle bien avant la vie morale. Il eut aussi le libertinage de la pensée de bonne heure, et presque avant la puberté. Du roman, dans lequel il débuta, et dans lequel il jeta ses gourmes d'extrême jeunesse, du roman
indécent, hardi et casse-cou, qu'il écrivit de celte plume physique et cassante qui est devenue cet instrument, cet emporte-pièce, cette tenaille d'acier que Ton sait et dont il vient d'écrire admirablement cette préface de l'Ami des Femmes, du roman et par le roman il passa au drame où il éclata brusquement, comme un cactus qui rompt ses dures enveloppes. Le théâtre, par les succès qu'il lui valut, semblait être sa vocation; mais j'ai mes raisons pour dire semblait, car je crois le théâtre un art fini, tournant toujours dans la même spirale, comme le vilebrequin dans le vide, quand la planche est percée. Il y fut le premier, sans comparaison avec personne; mais, sentant le néant de cet art fini, il essaya de le renouveler, écrivit les Idées de Madame Aubraij et tomba dans des théories, la ressource des artistes désespérés. Seulement, cet homme, qui est la réflexion comme son père est l'instinct, cet homme qui est arrivé par la pensée aux idées morales qu'on avait oublié de lui donner, cet homme de volonté et de travail, organisé, je crois, pour les grandes choses, sentait en lui s'agiter la faculté synthétique, qui est la faculté des esprits réellement supérieurs, ce besoin d'une philosophie générale qui est la nécessité des grands esprits, et qui. pour les esprits non pas
seulement grands, niais bien faits, ne peut être jamais que le Catholicisme, et c'est de ce côté qu'il inclina. Déjà, comme la rose qui, plus tard, doit s'ouvrir, et qui montre sa pointe rose à l'extrémité des enroulements de son bouton, le catholicisme de M. Dumas avait pointé dans les Idées de Madame Aubray, mais il s'épanouit et il embauma, dans son livre des Filles repenties.
Pour mon compte, j'en fus enivré. Je dis alors aux libres penseurs que Dumas fils venait à nous. Je me suis trop hâté, sans doute. De l'émotion et de l'accent ne suffisent pas. Il faut une armure à la Foi. Il faut la doctrine, et par la doctrine M. Dumas fils, je le crains, est bien loin d'être catholique encore. Les derniers mots de sa préface de Y Ami des Femmes ne me l'ont que trop prouvé. Mais si M. Dumas ne tient pas dans toute son intégralité la synthèse qu'il lui faut pour avoir toutes les puissances de sa pensée, l'idée du moins qui plane sur son travail d'aujourd'hui, si profond et si péremptoire, et dans lequel la femme est toisée d'un œil si ferme, cette idée ne donne aucun démenti à l'idée chrétienne sur la femme, et à notre manière, à nous autres chrétiens, de la juger !
Et, en effet, le Christianisme n'est doux à la femme que quand il l'a sumaturalisêe . Tout le temps qu'elle reste la créature humaine que cet Africain de Tertullien, aussi dur que M. Dumas, appelle d'un ton si méprisant : un instrument de volupté (instrwncntum voluptatis), le Christianisme la voit comme elle est et la met à sa place. Il n'entend pas qu'elle brise l'unité de la société domestique, rompe les catégories sociales et viole la hiérarchie éternelle. Sur ce point, l'auteur de la préface Je Y Ami des femmes est chrétiennement irréprochable.
M. Alexandre Dumas iils, moraliste de l'époque la plus préoccupée des sciences physiques, et qui s'est livré à leur étude avec passion, depuis celle de la physiologie générale jusqu'à celle des physiologies particulières, M. Dumas, l'homme d'un temps qui ne croit plus qu'à la science, et qui pousse la sienne jusqu'à la chiromancie, — car, il faut bien le dire, M. Alexandre Dumas est chiromancien et touche, avec son bon sens empoi-
sonné, à l'astrologie judiciaire, — n'en regarde pas moins, avec ce bon sens empoisonné, mais vivant, la destinée et la fonction de la femme comme tous les moralistes chrétiens les ont envisagées. Il sait tout autant que les plus grands esprits qui aient jamais expliqué les choses humaines par le péché originel et par la Chute, quels sont les seuls devoirs de la femme, son inégalité d'institution divine vis-à-vis de l'homme, et sa fonction de sacrifice et d'amour. L'auteur de la préface de Y Ami des femmes est aussi indigné de l'orgueil actuel de la femme et de sa révolte insensée contre l'homme, qui est la dernière des insurrections et qui devrait faire honte à l'homme des siennes, que pourraient l'être, par exemple, des penseurs catholiques de laforce de de Maistre, de Bonald et de Saint-Bonnet. Les sciences, auxquelles il croit, n'ont point déchristianisé son esprit, cet esprit qui est toujours plus chrétien qu'on ne se l'imagine dans une société longtemps chrétienne et dont la tradition morale, quoique affaiblie et méconnue, est comme un second baptême, même à qui n'aurait pas reçu le premier baptême, celui qui est un Sacrement.
Ecoutez-le parler, dans ce style qui fait voler les vitres en éclats, comme sous les cinglements
d'une baguette de fusil : «C'est aujourd'hui — « dit-il — la femme, et la femme-animal, qui en- « vahit sans distinction de naissance et d'éduca- « tion, de race et de fortune, la société moderne. « Les Barbares descendent des montagnes en « attendant que les sauvages traversent les mers. « L'être fonctionnel chasse l'être idéal. L'être « simple dans son instinct remplace l'être comte posé dans son sentiment, et la femme se met « en tête de réclamer ses droits au nom de sa « beauté, de ses besoins et de ses organes. Elle « a pris sa supériorité légendaire au sérieux et « la voilà décidée et résolue à manger l'homme! « Elle engage la lutte par tous les côtés, par en « haut, par en bas, par en bas surtout... Il n'y « a pas une famille à cette heure, dans le monde « civilisé, qui n'ait à se défendre contre ce « nouvel ennemi : la femme! » Certes! les grands prédicateurs diraient-ils autrement, du haut de leurs chaires, que ce moraliste d'une société matérialiste et qui, dans ses études, a brassé assez de matière pour s'en mettre plein les yeux et s'en aveugler?... Excepté le mot « légendaire», que j'ai souligné comme n'étant pas chrétien, l'observateur pose ici la question comme un prêtre et la résout aussi comme un prêtre, quand, après ces rages sur la femme -animal, les plus
hardies qu'on ait jamais écrites dans un livre qui n'est pas un livre spécial de médecine, après ces descriptions physiologiques, cyniquement belles (et je me soucie bien de l'adverbe !), mais nécessaires pour les faire rentrer, elles et leur orgueil, dans leur ventre, ces femmes dont le ventre est en somme tout elles-mêmes ! pour leur mettre le nez de leurs folles prétentions dans le sang' et la chair de l'organisation dont elles dépendent, il conclut des divers tempéraments qu'il expose avec une si éloquente et si brutale réalité, que la virginité religieuse est d'une nécessité absolue et le seul remède qu'il y ait contre le vice originel des tempéraments, et qu'il oppose à la iemme-animal, à la femme de la nature, la femme-âme. la femme du monde surnaturel !
L'Eglise n'a pas dit davantage. Elle a dit autrement en bien des choses et même avec un autre accent, mais elle n'a pas dit autrement sur la femme. Elle a dit, elle aussi, dans cet incomparable langage qu'on ne met en regard de celui de personne, que la Virginité était l'axe du monde, et c'est pour cela qu'Elle a multiplié les vierges comme seule elle peut le faire, dans le genre humain ! Sur la Virginité, comme sur le Mariage, qu'il définit d'ordre divin et hors
lequel l'amour, dit-il, n'est jamais plus ou moins qu'une prostitution, sur la Maternité, c'est-à-dire sur les trois questions qui sont le triple pivot du monde moral, M. Alexandre Dumas fils a le mérite d'avoir vu comme l'Eglise. Çà et là. sa préface de Y Ami des Femmes contient, je le sais bien, des erreurs navrantes, de ces lézardes intellectuelles qui, tout à coup, fendent une voûte de vérités dont on admirait la hardiesse! Mais il a cela d'avoir pensé, sur les points principaux de son écrit, comme l'Eglise, et, pour la gloire du penseur, cela est assez, si c'est assez, pour notre regret, à nous, qu'il y ait, à côté de cela, autre chose !
Hélas ! le désordonné des doctrines qui pour l'heure affolent le monde, n'a pas impunément passé par cette tête que je veux croire assez forte pour, dans un temps donné, les rejeter! La préface de Y Ami des Femmes, ce travail qui, comme les grands fleuves, a une source petite, puisque ce travail a été fait sous le coup d'une comédie à peu près tombée. — autre chute que celle de la pomme, pour Newton ! — la préface àeYAmi 'des Femmes, cette mosaïque de vérités et d'erreurs, mais où la vérité domine, a des places d'erreurs que le siècle y a faites bien plus que la pensée de M. Dumas. C'est le siècle.
le xixe siècle, qui a jeté ces pavés d'achoppement dans son œuvre. C'est le siècle, cet énorme badaud qui ne devrait guère en imposer pourtant à un praticien de la comédie et de la plaisanterie déshabillante de la vigueur de M. Alexandre Dumas, c'est le xixe siècle qui a plaqué dans sa préface : « que l'humanité est Dieu «en action comme la matière est Dieu en fait », ce qui n'est même plus un pavé, mais une bouse de vache de l'Hegelianisme. C'est le siècle encore qui a écrit : « Il n'y a pas de fin du monde. » C'est le siècle enfin qui a tracé cette grotesque arabesque par laquelle finit cette préface en queue de rat protestant : « Quant au livre qui « contient toutes les vérités, la Bible éternelle à « laquelle Dieu lui-même a travaillé en collaborait tion avec tous les hommes qu'il a chargés de le « représenter sur la terre, ils l'ont emporté avec « eux : ils l'achèvent en ce moment. Il sera bientôt « traduit dans toutes les langues, et il s'appelle