ENCORE UN SICNE DES TEMPS
dant la discussion, péril!... A l'armée, devant l'ennemi, et même ailleurs qu'à l'armée, on n'a pas le temps d'attendre. L'homme n'a partout que deux minutes à vivre. La rapidité du temps coupe net la discussion, et on meurt de s'y être attardé. Des discussions ont perdu Byzance. Elles nous perdront probablement encore, car tout l'effort des législations imbéciles auxquelles présentement on travaille, c'est de les allonger.
Que tout ceci soit, je ne m'en étonne ; mais qu'un chef de guerre ait de ces notions de discipline... Je me demande ce que les vieux Romains et l'armée Romaine auraient pensé de cela ?
1" juin 1872.
Elle n'est plus prussienne, celle-là. Elle n'est point de ce fameux bataillon de balayeuses qui, avant la guerre, balaya Paris au profit de la Prusse, et que nous, les dupes et les étourdis séculaires, nous laissâmes paisiblement gratter notre sol coupable, — qui méritait presque leurs tombereaux !
Non ! la balayeuse que voici, qui a succédé aux prussiennes, se pique d'être française, mais c'est une prétention. Elle le dit, mais ne la croyez pas ! Elle n'est pas de France. Elle est de tous les pays, surtout du pays des chimères. Cette bohème d'hier, en vagabondage dans l'histoire de France, tour à tour ou successivement
romaine, grecque, américaine, humanitaire, — abstraction, quand elle n'est pas copie, — et qui, pour avoir une possession d'Etat, s'est faite dernièrement la fille de tout le monde... par le suffrage universel, — la République enfin (puisqu'il faut l'appeler par son nom, comme la peste), la République, toujours et à toute époque provisoire, est revenue avec le balai qui lui sert de sceptre, et a repris sa besogne de balayeuse providentielle et aveugle ; car elle est tout cela, la République! Comme les esclaves qui, les yeux crevés, battaient le lait, chez les Scythes, la République, en France, balaie, sans y voir, pour quelqu'un qui doit venir...
En 1793. elle balaya — et vous savez avec quel balai ! — pour un inconnu dont elle ne se doutait pas. Napoléon Bonaparte, et plus tard. en 1849, pour un .Napoléon Bonaparte encore ! Or, en 1872. la voici qui. de nouveau, se remet à balayer, et pour qui ?... Dieu le sait ! mais elle balaie, — quoique ce ne soit pas tout à fait de la même manière, tout à fait avec les mêmes robustes bras et le même terrible balai !
C'est qu'après tout , on n'est pas immortelle, toute République qu'on soit. On vieillit, on s'affaiblit, comme les royautés etles races détestées par les républiques. Notre petite et vieillote provisoire de Versailles ne ressemble guère à cette robuste et jeune femelle de 1793. qui tricotait si formidablement de son balai sanglant, et pêle-mêle poussait devant elle des têtes de Roi et de Reine. — des clergés, — des noblesses, — l'ancien régime tout entier, ces ordures immondes et immenses, qu'elle jetait dans la hotte du grand chiffonnier social. — le bourreau, qui les emportait ! Ce n'est plus cette vigoureuse goujate, au bonnet phrygien, dont le balai, aux crins d'acier, coupait si dru où il passait, et faisait la place rouge et nette. Elle n'est plus même celle-là, déjà plus mûre, mais ferme encore, qui balaya en 1849 1e faubourg Saint-Antoine avec les boulets du républicain Cavaignac. — ce duc d'Albe de trois jours.
La République d'aujourd'hui, honnête et modérée, et de l'âge de la placidité et de la sagesse, ne voulant plus faire peur à personne, a mis
son bonnet dans sa poche, lavé son balai rouge, et si elle ne s'est pas livrée à un grand balayage à fond , elle a continué cependant le balayage héréditaire pour lequel elle est faite... Et ce n'est pas des ordures monarchiques qu'elle balaie ! Il en reste si peu sur ce sol démocratisé! Mais ce sont — étonnez-vous ! — ses propres ordures à elle, comme, par exemple, les restes de la Commune vaincue; car. qui peut nier que la Commune ne soit pas sortie de la République? Seulement l'Histoire le dira dans sa justice, non comme une fille, mais comme un excrément!
Oui ! la fatalité providentielle du coup de balai auquel elle est vouée est plus forte qu'elle, la République! Voyez! Son idéal, — hypocrite ou sincère, que m'importe pour le moment! c'était, depuis Robespierre, en descendant bien bas, bien bas. jusqu'à Jules Simon, l'abolition de la peine de mort, en matière politique, et même en toute matière, et elle ne s'en est pas moins servi, de cette peine nécessaire, et à ce point que les républicains qui ne tiennent pas le manche du balai, les républicains, non du balai, mais de la balayure, s'en sont voilé la face. A présent, qu'elle s'en soit assez servie, de cette effrayante peine de mort, que la main lui ait tremblé en l'appliquant, c'est une question que je ne pose
pas. L'Histoire jugera, et sur des faits qui sont à naître encore; car toutes les boutures épargnées de l'arbre du mal repoussent toujours, et cellesci sûrement repousseront!
Xon ! ce que je veux aujourd'hui mettre bien en lumière, c'esl que la République, la meilleure des Républiques peut-être, la République honnête et modérée qui a inventé une commission des grâces pour l'honneur de sa philanthropie, n'a pu s'empêcher de donner ce coup de balai, et. en cela, a fait absolument comme les monarchies abhorrées, lorsque les monarchies avaient le courage de leur droit. Si. au lieu d'être une république, elle eût été une monarchie, elle aurait été bien embarrassée, avec l'état de l'opinion sur les monarchies, de donner ce grand coup de balai nécessaire ; mais elle (la République! a pu faire cette besogne de salut au qompte et au profit des monarchies futures qui n'auront pas à la refaire. Et c'est sa destinée! C'est pour de tels services qu'elle a dû être mise au monde, la République! Sans cela, le monde n'y comprendrait rien.
Elle seule — et de cela seul qu'elle est la République — peut toucher impunément et sans que l'opinion se mette à beugler comme une vache enragée, et à la vie humaine, qu'elle a
dite inviolable et sacrée, et à la liberté, qu'elle a dite sacrée et inviolable. Elle seule, toujours impunément, peut épargner aristocratiquement les chefs des émeutes populaires et frapper sur le reste sans toucher à la sainte Egalité, professée ainsi par elle. Elle seule peut faire la part à son balai, en choisissant ceci et cela parmi les ordures fraternelles, et n'en rester pas moins la Fraternité en personne. Et ce qui a lieu dans le grand balayage à fond n'en a pas moins lieu dans le nettoyage du détail. Les obligations pullulent sous les Républiques libres. Nous allons les compter.
D'abord, l'obligation du service militaire, que je ne blâme certes pas! moi le partisan de tous les despotismes (excepté celui des Assemblées), et à qui, puisque le Pape n'est plus à la tète des souverainetés chrétiennes, un calife conviendrait très bien. L'obligation du service militaire, rude obligation pour une République qui nous avait fait croire au développement à fond de train, par elle, de notre pauvre petite chériede liberté ! La Commune; républicaine en cela très repu-
blique) avait même invente l'incendie gratuit et obligatoire, comme disait agréablement le fameux serrurier de la rue de Yerneuil qu'on a été obligé de fusiller. Mais cette obligation, qu'un jour on reprendra peut-être, n'est pas encore pour aujourd'hui! On se contente pour aujourd'hui de l'instruction gratuite et obligatoire, et laïque surtout, pour qu'on se sente mieux obligé. Avec toutes ces obligations, la liberté s'en va sous le balai ; et en même temps aussi toutes les petites pagodes en qui elle nous avait fait croire, toutes les petites chinoiseries que nous admirions sur l'étagère des Républiques. Elle est en train de les balayer très proprement et de les enlever très doucettement comme poussière et toile d'araignée, avec cet implacable balai qui fait l'hypocrite et qui voudrait bien se donner les airs modestes d'un plumeau !
Lisez, en elîet, le Radical d'il y a deux jours, le Radical, à qui le plumeau-balai de la République a fait l'effet d'une étrille sur sa peau politique à'écorché, et tremblez pour les chinoiseries! Le Radical annonce que le droit de pétition va être incessamment restreint. Ce sera l'obligation de ne plus pétitionner ! La mort de toute une charmante littérature! Le Radical s'afflige de
voir le Journal officiel rempli d'arrêtés qui annulent les délibérations des conseils électifs, ou suspendent les conseils électifs eux-mêmes. « Et le jury (lui-même !) qui a eu le tort (textuel) d'acquitter les dix journaux poursuivis par ordre de l'Assemblée, le jury va subir de profondes et regrettables modifications ! » Si le Radical est bien informé, voilà le balai qui va jouer, et qui, après les grands coups, arriverait aux petits, pour achever Yappropriement de cet affreux ménage politique d'une nation, dans l'absence de ses maîtres...
Certes ! ce n'est pas nous qui nous étonnerons de cela, ou qui le reprocherons à la République. Sa raison d'être est là, et n'est que là. La République, qui se sait et se sent provisoire, balaie utilement pour que le pouvoir monarchique , qui est le Saint-Sacrement des nations, puisse passer... si Dieu nous en croit dignes encore î
Dieu a pour habitude de faire faire ses plus grosses besognes par ses ennemis.
17 juin 1872.