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LE PAPE PIE IX

Il va mieux, — nous dit la Diplomatie discrète. — Non ! il est plus mal, — dit le Journalisme indiscret. — Mais qu'il vive ou qu'il meure, peu importe à la durée delà sainte Eglise! Peu importe à la Papauté!

S'il meurt, ce sera un saint de plus dans cette magnifique liste de Saints qui furent des Papes, coupée à toutes places par de grands hommes qui cumulent, et qui,;pour être de grands hommes, n'en sont pas moins des Saints ; mais ce ne sera point un échec pour la Papauté, comme se l'imaginent ceux qui dansent déjà sur sa tombe. La Papauté, qui n'est pas un Pape, fût-ce le plus grand de tous, n'en continuera pas moins, après

la mort de Pie IX. d'être ce qu'elle a été toujours : la clef de voûte de tous les gouvernements de ce monde, qui sans elle sont ce que vous voyez : — l'Anarchie et la Bêtise dans les intelligences, en attendant quils soient, dans la réalité de l'Histoire, les Jacqueries et la Cruauté...

Car nous y touchons, à ces instants terribles. Nous en sommes au Proscenium grotesque, cela étant une loi en politique que le grotesque précède toujours l'atroce. Barodet, cette caricature. Barodet, ce Caboche gai des canuts de Lyon, doit précéder un autre sinistre Caboche, parmi les Maillotins des temps futurs !

Est-ce que les pantins du i Septembre, ces affreux comiques, n'ont pas précédé les pantins sanglants de la Commune, ces tragiques affreux ?..

Pie IX, par la poitrine duquel tous les cœurs catholiques respirent, n'empêchera pas pourtant, le jour que cette poitrine cessera de battre, le catholicisme de respirer. 11 mourra certainement un jour ou l'autre, et que nous fait l'heure 1 mais il n'emportera pas avec lui l'Eglise éternelle, ainsi que l'ont dit tant de prédictions

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imbéciles! Lui, le seul grand homme du xixe siècle, de par sa fonction et contrairement aux Rois qui ont perdu le sens de la leur, peut mourir en paix et justifier l'ancien mot : Le Roi est mort! Vive le Roi! que tous les Rois, l'un après l'autre, ont fait mentir. Et, en etïet, de toutes les monarchies de la terre, il n'y a que la Papauté qui ait le droit de dire d'elle, dans l'écroulement moral de ce misérable monde, ce que les monarchies ne disent plus.,

Le Roi est mort... Ah! il est bien mort quand c'est un grand homme ! Depuis Louis X1Y, le Roi, qui était l'Etat, était bien complètement mort, et la France avait beau rabâcher la vieille formule : Le Roi est mort! Vive le Roi ! elle n'en ranimait pas la poussière. Il était bien mort, et savez-vous pourquoi? C'est qu'il ne croyait plus en lui. C'est qu'il avait perdu la vertu de son sacre. C'est que le scepticisme de son peuple l'avait envahi. C'est que les foules, qui se disent souveraines, le faisaient trembler... C'est qu'il se laissait couper la tête, comme Louis XVI, jeter à l'exil, comme Charles X et même comme Louis-Philippe, ce quasi-Roi révolutionnaire, qui aurait dû avoir, pour résister, du moins quelques gouttes de sang du Comité de Salut public dans les veines, et qu'ils sont tous ainsi, les

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pauvres Rois Je ces derniers temps, depuis ceux qui décampent jusqu'à ceux qui n'osent pas venir, — depuis ceux qui attendent que la Providence les apporte dans son tablier à leurs peuples, jusqu'à ceux qui se font reconduire à la frontière de leur royaume d'un jour, avec des flambeaux de gala et des mousquetons, comme les messieurs Dimanche de la Royauté!

Mais la Papauté, elle! n'a jamais donné de ces lâches spectacles. Elle n'a jamais douté, comme les Rois, que Dieu fût sur sa tête et qu'elle fût la pierre angulaire du monde. Elle est restée où Dieu l'a mise. Elle a été, à toutes les époques de l'Histoire, insultée, persécutée, opprimée, exilée, mais, du fond de son exil, elle a lancé sa foudre. Où qu'elle fût, elle a toujours été sans défaillance, la Papauté. Pie IX, ce doux vieillard, qui avait commencé son règne par cette faiblesse d'une amnistie dont mourut Rossi poignardé, a retrouvé dans la conscience de sa fonction et dans la tradition du Saint-Siège la force des plus énergiques pontifes qu'ait jamais vus la Papauté. Dieu pourtant l'avait fait et pétri d'une bonté et d'une suavité angéliques, le contraire, à ce qu'il semble, de ce qu'il faut qu'un homme soit dans des temps d'épreuves furieuses et de haine ; mais c'était sans doute pour nu mirer

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davantage que l'homme n'est plus rien quand il devient LE PAPE, et que de ce creuset de la Papauté toutes les âmes sortent égales entre elles et douées de la môme incoercible vigueur pour le service de Dieu. Un Hildebrand, dans les circonstances de nos jours, montrerait moins la force delà Papauté que le doux et vieux Pie IX, — aussi énergique, — à cette heure, — aussi Pape que le serait Hildebrand. Et que dis-je ? il Test peut-être davantage ; car Hildebrand mourant ne disait-il pas dune bouche amère : « J'ai aimé la justice et j'ai haï l'iniquité. Voilà pourquoi je meurs dans l'exil ! » tandis que Pie IX, qui n'a pas moins haï l'iniquité et aimé la justice que le grand Grégoire VII, Pie IX, captif au Vatican presque autan tque Louis XVI au Temple, mourra sans jeter ce cri-là!

Il peut donc mourir. Il peut donc s'en aller. Quand Dieu voudra le prendre, nous n'aurons qu'à enregistrer un grand pontife de plus dans l'histoire de l'Eglise romaine, dans cette histoire où tout Pape devient grand dès que grandissent les circonstances. Nulle anxiété ne planera pour

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nous sur l'élection du Pape qui doit le suivre. Nous sommes certains que, quel qu'il soit, il suffira aux temps futurs, quelles que soient leurs menaces et leur atrocité ; car il se pourrait bien qu'ils fussent atroces...

Et Pie IX lui-même sait si Lion, par sa propre expérience, que la tiare grandit toujours le front sur lequel elle tombe, qu'il peut s'en aller de ce monde aussi calme et aussi serein qu'il y a vécu.

24 avril 187:.'..

Il y était, hier, sur la scène, — mais s'il y revenait, à cette heure, en pleine réalité, en pleine rue, en plein salon, en plein comité, que dirait-il, Aristophane?... Que dirait-il de notre charmante société et de l'instant plus charmant encore où nous sommes, dans cette charmante société ? Lui paraîtrait-elle, pour l'heure, assez anarchique comme cela, assez ridicule, assez ennuyeuse, à lui, ce pauvre Aristophane, qui n'était pas déjà si content d'Athènes, de la démocratique Athènes, la France d'alors, quand il vivait 1 Que dirait-il, Aristophane, le comique, entre ces deux personnages comiques qui défraient en ce moment le beau Paris e1 le passionnent : Barodet

et Réinusat, Rémusat et Barodet ? Pour qui voterait-il des deux , Aristophane ? Serait-ce pour Barodet? Serait-ce pour Rémusat? Rémusat ne lui plairait guère; car c'était un conservateur et un aristocrate qu'Aristophane, qui était pour la vieille Athènes contre la nouvelle Athènes, et il ne voterait certainement pas pour Rémusat, qui sacrifie, lui, la vieille monarchie à la république nouvelle ; mais que diable ! il ne serait pas non plus pour Barodet ! Il détestait les Barodet d'Athènes, ce clérical d'Athènes; car il était clérical comme Yeuillot, Aristophane. Il n'aimait pas non plus en politique les charcutiers, les corroyeurs, les faiseurs de cuirs. Comment pourraitil supporter ceux que Barodet fait peut-être, et, s'il n'en fait pas, ceux qu'il vend ; car pourquoi ne serait-il pas commissionnaire en cuirs, le commissionnaire Barodet? Barodet ne vaut pas certainement Socrate, dont je ne suis .pas fou, du reste, et contre lequel j'aurais été aussi, comme Aristophane, si j'avais été à Athènes du temps d'Aristophane. Barodet ne vaut pas Socrate, et Aristophane a tué très bien — et sans ciiruë — Socrate, en le fourrant dans un panier. Mais comment tuerait-il — et en le mettant dans quoi — Barodet?

Oui ! voyons, vousl'imaginez-vous? Que feraitil, Aristophane, s'il était à Paris, clans cette heure d'anarchie et de bavardage où Paris tout entier piaille et partage sa piaillerie entre le triste Rémusatetlerutilant Barodet ? Rirait-il ferme de ce qu'il verrait et entendrait, ou, s'il avait le cœur moins grec que français, en pleurerait-il : car il parait que les poètes comiques rient souvent des choses, pour n'avoir pas à en pleurer?... Admirerait-il comme un grec frivole le calibre du bon sens français et de la fierté d'un peuple qui passait autrefois pour fier et spirituel, et qui, de tous ses gens d'esprit, de tous ses lettrés, de tous ses soldats, va choisir précisément pour le représenter Childebrand Rémusat ou Barodet Childebrand, et qui prétend faire tourner le poids de l'Etat sur l'un de ces deux gonds énormes, le gond Rémusat ou le gond Barodet?... Ah ! je ne sais pas ce qu'il ferait ou ce qu'il dirait, Aristophane ; mais peut-être, de dégoût et d'ennui, détournerait-il sa noble tète de ce spectacle qu'il ne voudrait pas reproduire, et laisserait-il le soin de cette comédie à Sardou !

Triste, plate et écœurante comédie, en effet! Triste pièce que cette comédie électorale, qui dure plusieurs jours comme un drame allemand, et dans laquelle tout le monde, excepté Barodet, peut dire, avec l'humeur peccante de la mère Jourdain aux gens qui la bernent : « Oui! vraiment, nous avons grande envie de rire, grande envie de rire nous avons ! » Seul, il rit et peut rire dans sa barbe, Barodet ! Comédie fatigante et ridicule pour ceux qui la jouent, encore plus ennuyeuse et fatigante pour ceux qui ne la jouent pas. Comédie honteuse pour tout le monde, où Paris, cette petite Pologne, montre son néant politique, et où les Parisiens, hypocrites de patriotisme, sont, au fond, plus divisés que feu les Polonais ! Comédie tintamarresque et ridicule jouée en l'honneur du suffrage universel : grand steeple-chase électoral où personne n'est arrivé à l'heure, excepté Rémusat et Barodet! Champignons politiques d'un jour, tués le jouisuivant comme s'ils s'étaient mangés eux-mêmes ! Muscades escamotées, paraissante! disparaissant! Eparpillement d'idées, dissolution d'opinions,

déliquescence entraînant tout dans un flot incessamment montant d'inconséquences, d'irrésolutions et de sottises ! Partis scindés, déchirés et rapprochés comme les lèvres d'une plaie saignante qui ne se refermera pas ; cohue de la conservation, qui reste cohue malgré la peur du spectre rouge, qui n'est plus un spectre, mais qui pourrait hien être un revenant, voilà l'étoffe et voilà l'emploi de cette comédie du suffrage universel où les coquins, qui ne sont pas plus politiques que nous, s'entendront ensemble comme larrons en foire pour nommer Barodet et compléter cette comédie de la foire, que tu ne voudrais pas signer, ô mon pauvre et grand Aristophane!

Ah ! tout cela n'est-il pas humiliant et amer !... Que j'en souffrirais pour mon compte, si je n'avais pas pris le parti du dégoût vis-à-vis des farces du suffrage universel et de la royauté populaire ! si j'étais autre chose qu'un simple observateur qui, au jeu, marque les points de la partie! Pour moi, en effet, Barodet et sa queue, car nous allons voir une queue de Barodet, recourbée, comme celle du monstre d'Hippolyte, en replis tortueux, ne sont point l'intérêt palpitant de la situation présente, quoiqu'ils soient certai-

nement un danger. Pour moi, il est certain que Barodet sera le vainqueur dans ces jeux olympiques du suffrage universel où les canailles donnent le laurier. Au colonel Stoffel, cette noble épée, qui ne fut pas un colonel de la Commune, les voyous de Paris préféreront naturellement le pion Barodet. Mais c'est peut-être tant mieux, cela ! On se demande si, à la fin, l'élection d'un Barodet ne portera pas au suffrage universel un coup funeste, et s'il ne doit pas un jour périr sous ces Barodet répétés.

Eh bien, à ce prix-là, j'accepterais Barodet !

27 avril 1873.

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