DES HONNÊTES GENS
Ce n'est pas M. Thiers.
Le Robespierre des honnêtes gens ! Il y a longtemps que j'y pense... Mais s'il y a un temps et un moment pour l'appeler de tous nos vœux, c'est celui-ci, après Barodet. Le Robespierre des honnêtes gens ! c'est ce qu'il nous fallait après la Commune, — mais ce qu'il nous faut plus que jamais après la Commune ressuscitée; — car la voici ressuscitée. — C'est un Robespierre des honnêtes gens, des honnêtes gens menacés par la dernière canaille. Oui ! — disons-le hardiment, — ce qu'il nous faut, c'est un Robespierre, — mais des honnêtes gens! Le Robespierre qui fut
celui des coquins, n'en avait pas moins la notion de l'ordre dans une société désordonnée. Le Robespierre que nous détestons, n'en avait pas moins l'instinct de l'ordre et le besoin de l'unité. C'était (et ce sera son honneur dans l'Histoire) l' anti-canaille et l'anti-athée, le contraire de tout ce que le monde et ses tribuns sont à présent. — et voilà pourquoi nous regrettons que les honnêtes gens n'aient pas à leur tète un Robespierre ! Et les mots ne nous font pas peur. Nous ne sommes pas un imbécile philanthrope. Pour nous, ce n'est pas le sang qu'il fit couler qui est le crime de Robespierre : c'est la cause qui le fit couler !
Le Robespierre dos honnêtes gens ! Malheureusement, les honnêtes gens — ces bêles qui ont peur de toute énergie ! — ne voudraient pas d'un Robespierre. LU Robespierre des honnêtes gens, oui! mais il faudrait qu'il eût une épée ! Robespierre, qui avait l'énergie d'un soldai, n'en est pas moins mort, comme Louis XVI. pour n'en avoir pas porté une. M. Thiers, qui fait croire quelquefois aux historiens qui ont des distrac-
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tions qu'il est une tête d'homme d'Etat, n'a pas d'épée non plus, et il périra par ce manque d'épée ; car on ne gouverne la France, cette nation soldat, qu'avec un glaive. C'est nous qui le lui prédisons. M. Thiers n'est qu'un avocat comme Robespierre, mais il n'a ni la vue rectiligne de Robespierre, ni sa volonté fanatiquement froide, ni sa foi à soubassement d'envie, mais sa souplesse, à lui, sa finesse, son tact, toutes ces qualités bonnes pour des jours heureux, suffisentelles pour les jours mauvais? et pour la gloire qu'il aurait pu rêver, M. Thiers, suffiront-elles devant l'Histoire?...
C'est un avocat que M. Thiers. Robespierre l'était aussi. Mais Robespierre ne l'était que de situation et de hasard de naissance. Il était né du Tiers, comme on disait dans ce temps-là, et il n'avait pas le crâne assez large pour accepter les hiérarchies sociales de ce temps. C'était un homme de facultés élevées et de sentiments mesquins, né avec une tête de maître et un cœur de domestique, et voilà pourquoi il se révolta contre ses maîtres... Mais M. Thiers, lui, qui ne se révolte contre rien, et qui veut ou croit concilier tout, n'est qu'un avocat, non plus seulement de position, mais de nature. C'est un avocat de pied en cap. Il a écrit l'histoire de l'Empereur, qui
méprisait tant les avocats et qui supprima leur gouvernement par ce sublime coup de pied dans le cul du 18 Brumaire, mais on ne change point sa nature. M. Thiers, qui joue à la redingote grise avec sa redingote marron, n'a pas pris, en écrivantl 'histoire de ["Empire, l'esprit soldat que cette histoire aurait dû lui donner. On a pu le croire un moment. M. Thiers, courageux à l'émeute et s'y montrant à cheval sous Louis- Philippe, a pu faire croire qu'il était sorti soldat de l'histoire qu'il écrivait alors, mais l'avocat qui est sa nature et son talent l'a bientôt repris et a étouffé en lui les nobles velléités du soldat. De là son impuissance, à M. Thiers. De là s;i situation d'aujourd'hui. De là son règne, dans l'Histoire des temps futurs, qui s'appellera le règne de l'avocasserie; du maquignonnage, des ruses de palais, des tours de procureur, des discours! Et ce règne même sera l'avocasserie vaincue par l'avocasserie ! car les ennemis de M. Thiers qu'il n'a pas su tuer, et qui le tueront, sont des avocats. Gambetta lui coupera le sifflet, un de ces jours; Gambetta, obligé à son tour de taire sa gueule démocratique pour parler le royal langage du Peuple-Roi, devant quelque autre claque-dent, devant quelque autre cliquette, devant quelque autre borborygme de cruche, dans ce pays livré,