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LES FILLES

Nous allons bien ! Elles sont partout, — et elles vont entrer, jupes au vent, jusque dans le Collège de France, — en la galante personne de M. Deschanel, l'historien des filles de la Grèce.

« Aimez-vous la moutarde?... on en a mis partout ! »

Et de cette moutarde des Filles qui pique et réveille son palais blasé, le siècle présent, tombé en pornographie comme on tombe en enfance, raffole! Ah! ce n'est plus là les filles que Béranger, le grivois Béranger, chantait dans une chanson de noces :

Faites des filles!

Nous les aimons !

Celles-là, c'étaient l'innocence promise de loin à l'amour ! Mais ce sont de tout autres filles, faites, hélas ! aussi par nous; car l'homme est toujours, d'une façon ou d'une autre, l'abominable père de la corruption de la femme. C'est Adam qui. maintenant, rend à Eve sa séduction et son péché. C'est Adam qui, maintenant, ravalé jusqu'à Eve, la tentatrice Eve, tient la pomme et triomphe comme le serpent. L'homme fait la fille avec les filles qu'il a défaites. Il fait du vice avec de l'innocence... Il fait la fille après avoir arraché, une par une, à la femme, toutes ses vertus; il fait la fille qui n'a plus que le nom de son sexe pour tout nom, qui a honte de celui de son père, quand elle peut avoir honte, et qu'on appelle: la fille, comme on dit de toute espèce d'animal : la bète !

Cette fille-\k a multiplié, en ces derniers temps, d'une façon étrange, comme une nouvelle plaie d'Egypte; seulement avec cette différence que les plaies d'Egypte faisaient crier l'homme à Dieu pour en avoir la délivrance, et que de celle-ci — la pire de toutes! — les hommes meurent en adorant ce qui les tue. . .

Et s'ils la lèchent, cette plaie, ce n'est pas comme les lions leurs blessures, pour laguérir.

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Cerles ! pour nous qui croyons à la Chute, la corruption n'est pas d'hier dans le monde et n'a rien qui doive beaucoup nous étonner. La fille, cette rose empoisonnée de cantharides, a dû apparaître de bonne heure dans l'humanité, et peut-être même dans le buisson virginal des roses de Saron il s'en sera glissé quelques-unes ! La fille, cette marchande de son corps, qui le vend après l'avoir donné, a fait son commerce dans l'antiquité la plus haute. Elle souille à leur origine toutes les nations de l'Histoire. A Babylone, on la trouve déjà maquillée comme à Paris, avec ces pendants d'oreille symboliques et éternels, qui sont les premiers anneaux de la chaîne par laquelle elle traîne les hommes! En Grèce... demandez à M. Deschanel ! Deschanel ! Duhamel ! Le livre de l'un est comme la maison de l'autre... Au Moyen Ace, malgré l'admirable Christianisme du Moyen Age, les filles sont tellement nombreuses qu'on les oblige à porter une ceinture dorée pour les reconnaître, et l'or de la ceinture en exprimaitl'infamie. Dans les temps modernes, elles ont continué de fleurir avec

l'impudence du faste et le faste de l'impudence, et le xviii0 siècle en a été le bouquet le plus superbe qu'on ait, jusque-là, jamais vu. Mais tout cela n'est pourtant pas la fille encore, telle que nous l'avons à présent, après tant de siècles d'une débauche si cultivée. Nous sommes arrivés à la fille pour la fille, à la fille (pure ou impure, comme il vous plaira). Des complexités delà courtisane d'autrefois, cette Mille-fleurs qui, par la force de ses parfums, faisait comprendre ses ivresses, nous en sommes venus à ce miracle de simplicité, à la fleur anémique qui ne sent plus rien, à cette fleur bête du camélia que nous passons à nos orgueilleuses boutonnières et qui suffit à la platitude de nos mauvaises mœurs !

Aujourd'hui, pour régner sur le monde, il ne s'agit plus d'être le diable devenu femme, comme Sophie Arnould, ou toute autre verseuse de Champagne et d'amour àtant la bouteille ! Il ne s'agit que d'être la première venue, qui n'ait ni esprit, ni manières, ni manèges, ni chatteries, ni diableries, ni rien de plus que d'être fille, pour faire porter aux hommes la queue de sa robe (et de la robe qu'ils ont payée), et pour avoir des caudataires comme des cardinaux !

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Et à ce bas prix elle règne, et je l'ai dit, elle est partout. Elle a l'ubiquité ! Sa robe emplit et couvre le monde comme une cloche à cornichons. Elle est en loge ou au balcon dans les avant-scènes des spectacles, chargée de diamants comme l'âne de reliques. Elle est au Bois, conduisant, même à quatre chevaux, et saluée comme si elle était quelqu'un quand elle n'est rien que quelque chose... Elle s'étale dans les milieux physiques. Elle, physique, qui a besoin d'espaliers pour que mieux on la voie ! Quoi d'étonnant? Mais elle entre aussi dans nos mœurs, et dans l'esprit du siècle, cette goule qui voudrait avaler la société entière! Et, par parenthèse, cela ne serait pas la perle de Cléopàtre qu'elle avalerait! Il n'y a pas maintenant une pièce de théâtre ou un roman où elle ne s'étale comme au Bois. Elle est le fond des arts et de la littérature. Pradier l'a sculptée quand elle n'était qu'une lorette encore, et Garpeaux lui a fait danser le cancan — sa vraie danse à elle ! — sur la façade de l'Opéra. Elle a dans les journaux toute une cour de bons petits jeunes gens qui lui font des médaillons sous

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son nom de fille, et qui les soignent comme des miniatures de princesse... Que dis-je? elle a un journal, à son usage, écrit et illustré spécialement pour elle : La Vie parisienne ! Il y a quelques jours, on la voyait dans le Mariage d'Olympe. Hier, elle soupait dans Jack, cette pièce nouvelle dont Triboulet vous parlera demain.

Et dans cette polissonnerie morale contre l'immoralité du divorce qui s'appelle ironiquement : Divorçons! madame Céline Chaumont, qui connaît le public de son temps, n'a pas manqué de faire de la jeune mariée une vraie fille, qui revient, par tous les sentiers de la fille, à son époux ! Et c'est même parce qu'elle y exagère la fille qu'elle a tant de succès et qu'elle lance si haut la pièce de M. Sardou sur la raquette endiablée de son jeu. Dans la salle, du reste, nul œil de femme ne se baisse devant ce jeu déhonté. Aussi folles que les hommes, les femmes ouvrent de grands yeux passionnés sur la fille, partout où elle est, comme sur un phénomène intéressant, et elles l'admirent souvent, hélas ! pour plus tard l'imiter... Les filles sont les rétiaires des femmes honnêtes... Elles les roulent dans le filet de leurs cheveux ! Au Cirque, n'y a-t-il pas un jour, entre tous, dans la semaine, où les femmes du

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