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LA LÉGION D'HONNEUR

Ont-ils le projet de la déshonorer, elle qui représente en France l'honneur même? Mais si la chose qu'on dit est vraie, les plus coupables envers elle sont encore ceux-là qui la donnent ! Un journal indigné s'en plaignait hier. Ceux qui la donnent, disait-il, si par hasard ils l'avaient eue avant d'être au pouvoir, poussent maintenant l'insolence jusqu'à ne plus la porter. Parvenus de la République, ils méprisent cette épave de l'Empire ramassée comme une aubaine encore, après le naufrage de l'Empire, et jetée superbement par eux qui la dédaignent, moins aux serviteurs de l'État qui la méritent qu'aux serviteurs de leurs personnes qui ne la méri-

tent pas... Impudent spectacle! Ils oseraient payer leurs créatures avec cette monnaie sublime, inventée par l'Empereur pour payer le dévouement à la patrie et le sang versé pour elle, et c'est ainsi qu'ils donneraient à l'étoile que Byron appelait l'étoile des Braves, et qui l'est toujours, pour ciel, des poitrines de valets !

Certes! le cœur peut se soulever décela... Mais l'esprit est obligé de convenir qu'ils ont doublement raison, ces républicains égalitaires, qui, après avoir égaré la Légion d'honneur sur des poitrines indignes d'elle, mettent honteusement la leur dans leurs poches. Ils sont dans la double logique de leur tradition et de leur intérêt. Est-ce que, de tout temps, les républicains n'ont pas haï les décorations de toute la force de la plus orgueilleuse envie?... Est-ce que du temps de Washington, quand la République américain!1. un moment en proie à l'admiration et à la reconnaissance, voulut fonder YOrdre de Cincinnatus, il ne s'éleva pas comme un tonnerre parmi les républicains de toute la terre d'alors, contre cette distinction qui puait sa vieille monarchie, et qui menaçait d'infecter la pure aurore de cette première des modernes Républiques? Estce donc que les pavots de Tarquin, qu'il fallait

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abattre partout, allaient refleurir, en décorations, sur le cœur des hommes?...

Ah! ce fut alors un fier frémissement le long de l'échiné républicaine ! Aujourd'hui, chez nous, après deux Monarchies, — la Monarchie de droit divin et la Monarchie Impériale, de droit divin encore, — car pour ceux qui croient à la main de Dieu dans l'Histoire, l'aigle de Napoléon, avec son épée dans sa griffe, est aussi envoyé du Ciel que la colombe de Glovis ; — aujourd'hui, les républicains, victorieux moins par leur génie que par les fautes de ces deux Monarchies, se replacent dans leur idée et dans leur tradition de supprimer tout signe de distinction et de décoration parmi les hommes, et ils se replacent aussi dans leur intérêt, jamais oublié, de se servir des décorations tout le temps que, selon eux, les hommes croiront à cette duperie. Pour ces petits Machiavels de la République, en moyens de gouvernement il n'y a pas de bassesse, et d'ailleurs, prostituer la Légion d'honneur serait peut-être la meilleure manière de la tuer. Et pour la tuer, ils la prostituent ! Seulement, quoi qu'ils fassent, et comme l'aristocratie est humainement éternelle, et môme dans leurs cœurs, et qu'elle repousse du sol rasé par eux et des hommes humiliés sous le même niveau, ces

Egalitaires insensés, el pour le coup, inconséquents, qui veulent tuer l'aristocratie, s*en constituent une entre eux, en ne portant pas leur Légion d'honneur. Leur élégance, leur aristocratie à eux, leur honneur même, est de ne plus la porter !

Jamais plus insultant outrage n'a été fait à un Ordre par des hommes qui en sont triplement les ennemis, et qui le détestent parce que c'esl un Ordre, parce que cet Ordre est d'institution impériale, et qu'il porte ce grand nom de Napoléon qui a fait rentrer sous terre une République, mais qui ne l'a pas. hélas! empêchée d'en ressortir... Nous souffrons tons, et peut-être devons-nous tous mourir du vice même de notre naissance... L'institution de laLégion d'honneur mourra peut-être de la sienne. Elle fut fondée dans le plus noble luit que pût atteindre le génie politique d'un homme; mais celle institution a le môme vice que son père, et ce vice, il faut bien le dire, c'esl la gouttelette du venin révolutionnaire qui roulait dans le sang de l'homme le mieux fait pour gouverner les autres hommes el pour s'en faire, avec enthousiasme, obéir.

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Malheureusement, ce beau génie fanatisant et autoritaire de Napoléon ne fut pas absolu, et l 'idée fatale des transactions et des fusions politiques l'énerva malgré sa force. L'Empereur crut toujours — et c'est là ce qui l'a perdu — à la possibilité d'une alliance entre le feu et l'eau, entre la Révolution et la Monarchie. Jacobin, — il l'avait été, — Jacobin converti, il est vrai, mais toujours un peu Robespierre à cheval, comme l'a si bien dit madame de Staël, il crut pouvoir enlever cette bague de la pointe de son épée et au galop de son cheval de guerre, mais il la manqua toujours! Il fît son Gode avec cette idée, y mêlant la législation de Louis XIV avec la législation révolutionnaire. Il fit, avec cette idée encore, sa Légion d'honneur, cette institution d'égalité civile et politique, qui récompensait de la même manière des services rendus, — lesquels ont leur rang et leur hiérarchie, comme les hommes, — et qui les confondait dans l'unité anarchique de la même gloire...

Ce n'était plus un Ordre; ce fut une confusion ! Napoléon couvrit, en effet, tous les genres de services et de dévouements du même ruban, qui n'aurait dû être rouge que pour ceux qui le rougissaient de leur sang... et l'idée de ce rapprochement et de cette union des partis, dont

cette grande tète positive, si peu faite pour rêver, avait la rêverie, fut si opiniâtrement préoccupante dans son esprit, qu'elle le poussa jusqu'à l'ingratitude pour ce qu'il aimait le mieux, — pour ces soldats, instruments de sa gloire et de sa puissance, confondus sous le même ruban que ceux-là qui servaient la France, je le veux bien ! mais qui ne mettaient pas héroïquement leur vie au jeu... Cela dut lui coûter furieusement, cette ingratitude militaire. Mais l'homme d'Etat, qui a son cœur dans sa tête (disait-il souvent), l'y étouffa, et il sacrifia tout à ce qu'il croyait la France et ce qui n'était que deux partis, qu'il ne rapprocha pas et qu'on ne rapprochera jamais !... Nous autres, venus après lui, ne nous sentons-nou- pas aussi ennemis, en ce moment, que nos pères l'étaient, au lendemain de la Révolution française.'... Telle fut la faute, la seule faute politique de Napoléon, et l'Histoire, qui ne la lui a pas reprochée, à coup sur. un jour, la lui reprochera. Restreinte à des soldats, l'institution de la Légion d'honneur auraiteréé une aristocratie militaire, sans laquelle les gouvernements monarchiques se trouvent toujours désarmés. Mais étendue à toute la.France, sous la dénomination vague de services rendus, die n'a plus été qu'une institution démocratique'

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