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LES ENFANTS JUGES

absolue, et la vérité et la justice sont cosmopolites.

Etre cosmopolite ! La grande chose qui a remplacé d'être d'un pays, d'avoir une pairie. Ils pourraient devenir peut-être les grands prévois en tournée du professoral européen !

Grotesques, n'est-ce pas? ces conséquences! Grotesques, n'est-ce pas? toutes ces importances déjeunes drôles qui, à l'heure de se faire courageusement hommes, oublient qu'ils ne sont que des écoliers! On en rirait comme de la plus burlesque comédie, si on n'en était pas honteux. Honteux pour la France du présent, inquiet pour la France de l'avenir ! Et de fait, quels bons soldats préparent pour la guerre future ces insurgés presque au biberon, qui s'essayent, dès l'Ecole, au désordre pour toutes les carrières et dans toutes les hiérarchies, et qui certainement n'auront pas plus de respect pour leurs officiers que pour leurs professeurs? Leurs devanciers, ces siffleurs d'un autre âge. nous les avons vus dans cette horrible guerre dont nous saignons encore. Nous les y avons vus soldats émancipés et officiers

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sans autorité ! On est las de le répéter, mais il y a des choses qu'il faudrait enfoncer dans les têtes humaines avec des coins et un maillet : c'est l'oubli dn commandement et l'indiscipline qui ont aidé à nous perdre. Nous les avions cheznou*: nous les avons eus devant l'ennemi. Un témoin oculaire m'a conté qu'un jour, aux avancées, un officier de la garde nationale — faite avec des médecins et des avocats, sortie presque tout entière des Ecoles, de ces ruches où l'on travaille en rébellion, — reçut, par manière de plaisanterie, un coup de pied au derrière de la part d'un de ses camarades-soldats qui l'avaient élu officier. L'ofiicier. qui avait un sabre au coté, l'y laissa! C'était un bon enfant comme M. Dolbeau. Il ne fit pas cependant d'enquête ; mais enfin, quelle que fût la douceur de ce coup de pied au derrière. — aussi doux que M. Jules Simon. ■ — il donna sa démission d'officier...

Mais, quant à nous, toute la Fiance, nous donnerons notre démission de la victoire avec des soldats élevés comme ça !

17 avril 1872.

LES AMNISTIARDS

Amnistiards, — comme on dit : Communards, et pour les mêmes raisons. L'un n'est pas plus français que l'autre. Mais il ne faut pas des noms français aux choses qui ne sont pas françaises. Les Amnistiards peuvent entrer dans la langue comme les Communards, qui y ont fait effraction et qu'y voilà établis, forçant le dictionnaire, le traitant comme un monument. Et, d'ailleurs, les Amnistiards sont des Communards aussi; des Communards en retard, il est vrai, des Communards d'arrière-train et de seconde date, qui n'ont pas brûlé, eux ! — qui n'ont pas osé ou qui n'ont pas pu, — mais qui, à présent que la chose est faite, veulent qu'on amnistie les brûleurs et qu'on ne parle plus de la brûlure. ii. 2

Or, parmi ces Communards de seconde date, vierges — physiquement — de pétrole , mais trop indulgents aux pétroleurs pour ne pas être moralement leurs complices, il y a deux journaux, entre tous, le Radical et le Rappel, qui se sont mis, ces jours derniers, à piauler longuement sur la nécessité d'une amnistie, et cela avec une lamentation de chien fouetté, plus éplorée et plus affolée que jamais ! Jusque-là, ils n'avaient guères poussé que de gros soupirs langoureux quand il s'agissait d'amnistie, mais aujourd'hui, c'est une clameur plaintive. C'est un double hurlement, en accord parfait, sur la nécessité de l'amnistie, qui doit, disent-ils, apaiser et sauver la France. Le croient-ils vraiment, ces bonnes gens ?

Pour moi, le Radical et le Rappel, avec leur politique d'extinction par l'amnistie, par la douceur, par l'indulgence, la bonté, l'amour et le baiser Lamourette universalisé, me font l'effet de ce pauvre bonhomme qui s'en allait par les rues, tout déboutonné, une torche d'une main, pour brûler le paradis, et de l'autre, un verre d'eau, pour éteindre l'enfer. Ce n'est peut-être pas le paradis que le Rappel et le Radical voudraient brûler. Us se contenteraient de moins que cela. Mais ils s'imaginent que l'amnistie serait le

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verre d'eau, et voilà pourquoi ils la demandent ! Le Radical, le farouche Radical, qui ne craint pas d'être rouge jusqu'au sang, la demande presque aussi tendrement que le doux Rappel, d'un rouge déteint jusqu'au rose, à force de pâlir, le brave journal ! Couleur qui lui va bien, du reste, puisque c'est celle de la tendresse, et qu'il est toujours mouillé de ces larmes que M. Hugo verse depuis quarante ans sur le sort des condamnés, si méchamment mis à mort par cette coquine de société !

Et tous les deux, le Radical et le Rappel, unis aujourd'hui comme les deux doigts de la main, doux comme ils voudraient qu'on le fût, Rominagrobis enfarinés, élevant leur plainte comme deux aveugles sur le chemin de Jéricho, demandent formellementl'amnistie. — la suave amnistie! Mais voici le joli et même le comique : au nom de qui la demandent-ils?...

Eh bien, ils la demandent à M. Thiers au nom de sonintelligence politique, à lui. M. Thiers, qu'ils appelleront demain un imbécile, s'il la leur refuse aujourd'hui ! Ils la demandent — étonnez-vous ! — au nom du préfet de police et de ses rapports qu'ils ont lus et dans lesquels ce préfet de police délicieux, qui va leur faire aimer la police, déclare que Paris n'a jamais été

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plus gentil et plus sage que dans ce moment Et plus fort encore : le croira-t-on? ils la demandent au nom du général Ladmirault lui-même, qui a assez comme cela de l'état de siège et qui voudrait bien s'en aller î Enfin, ils la demandent au nom de la France tout entière qui brûle une nouvelle manière de brûler !) de se réconcilier avec ses incendiaires et ses voleurs el de les serrer dans ses bras !

Mais, il est juste de le reconnaître, ils ne la demandent pas en leur nom personnel, ces Vmnistiards désintéressés! Ils ne disent pas qu'ils la demandent pour se mettre en mesure avecla Commune prochaine, et qu'ils se préparent, par une amnistie du passé, une autre amnistie pour l'avenir !

Par exemple, ils ne soufflent pas un mot de cela !

Ah ! l'avenir ! voilà le mot terrible et voilà la question pour tous. Un grand esprit que les pleurards à sentiment du Radical ou du Rappel n'ont jamais lu et auquel, s'ils l'ont lu. ils n'auront rien compris. Bonald. disait un jour à la

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Chambre des pairs avec une simplicité profonde : « Toute amnistie est un déni de jugement envers la société » ; et il avait raison. La société, en définitive, est le juge suprême, et par l'amnistie, vous lui arrachez son droit de juger. D'un autre côté, comme elle est éternelle, comme elle dure encore quand l'individu a disparu, elle est tout, dans cette question d'amnistie, et pour elle le passé est justiciable de l'avenir. Or, en les amnistiant, vous volez à l'avenir ses coupables qu'il a le droit et le devoir de punir, et qu'il punit en maintenant la peine dont le présent les a frappés... Mais que sont ces considérations de justice et de société au regard d'esprits qui ne voient jamais en doctrine sociale que le chiffre homme et n'ont plus la notion du bien et du mal, — car s'ils l'avaient, ils seraient sévères, — et qui, dans leur gâchis enragé d'amnistie, amnistient tout et tous en cet instant, depuis Rochefort jusqu'à Courbet — depuis Rochefort, qu'ils voulaient amnistier en le faisant rester en France, jusqu'à Courbet, en faveur duquel ils ont demandé au Jury d'Exposition un décret d'amnistie pour avoir fait cette besogne prussienne de renverser la Colonne sculptée dans les canons prussiens?

Oui ! l'amnistie ! l'amnistie ! disent-ils à tuetète et sur tous les tons, ces Amnistiards. ces

indulgenciers. C'est leur « Dieu le veut ! » l'amnistie. L'amnistie ! Et la France des coupables sera corrigée de cela seul qu'on ne lui aura pas appliqué de correction ! les liens sociaux seront renoués de cela seul qu'on les aura relâchés ! la législation fortifiée par son affaiblissement même! et la clémence, la clémence bête pour des partis toujours implacables, s'attirera le respect et la reconnaissance de cela seul qu'on croira qu'elle a peur ! En nature humaine, est-ce assez insensé? assez invisible en Histoire ? Cherchez-y — dans l'Histoire — si jamais gouvernement ou nation a dû quelque chose à ces concessions impuissantes, à ces grâces qu'on se laisse arracher et qui s'appellent des amnisties !

La clémence de César fut une amnistie et il fut poignardé. L'homme de l'Edit de Nantes, qui avait amnistié les protestants, le fui aussi, Louis XVI, le faible Louis XVI, qui amnistiait son peuple à chaque révolte de son peuple, qui mit le bonnet rouge sur sa tête (amnistie du 10 août ! ) et signa la Constitution civile du Clergé (autre amnistie, plus lâche encore !) , Louis XVI. dont le règne sembla n'être qu'une succession d'amnisties, fut décapité. Et de nos jours, qu'a servi à Pie IX l'amnistie par laquelle il ouvrit son pontificat ? Le poignard qui tua Hossi ne fut

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pas assez long- pour l'atteindre, à travers Rossi : mais si le Pontife-Roi n'en est pas réduit, à cette heure, à n'être plus que le curé de la paroisse du Vatican, c'est que la tiare, surnaturelle et éternelle, ne se confisque pas comme une couronne. Mais il n'en reste pas moins la preuve éclatante et vivante de l'inutilité de ces amnisties qui sèment, à l'aveugle, la miséricorde, pour ne récolter qire l'ingratitude!

Voilà l'Histoire ! Mais le Radical, en sa qualité de radical, doit mépriser l'Histoire, et le Rappel ne la lit pas : il lit M Hugo. Je ne sache qu'un argument qui puisse faire renfoncer dans le ventre de ces messieurs leurs déclamations sur l'amnistie; c'est un argument de fait, un argument de l'ordre de ces messieurs, individuel et égalitaire :

Vous voulez l'amnistie, — leur dirai-je : — mais les exécutés?... C'est une injustice envers vos morts que l'amnistie !... Si on vous l'accordait sur vos instances, n'auriez- vous pas peur que les spectres de tous les fusillés des conseils de guerre ne vinssent, la nuit, vous tirer par les pieds '!...

27 avril 1872.

Ils ne sont pas rouges, les ruraux... et en voici un écarlate ! Ecarlate d'opinion, écarlate de sentiment, écarlate d'expression : toutes les intensités d'écarlate, il les a, quoique rural, ce rural endiablé ! Auteur déjà connu du Bouscassié, cette robuste églogue qui monte parfois jusqu'à l'épique, M. Gladel publie à Yinstant même un nouveau livre, de l'haleine du premier, plein de rutilance et de furie pittoresque...

Ce n'est pas que cela m'étonne ; non ! mais c'est que cet éclatant rural soit républicain. Rural et républicain, chose rare ; presque une contradiction ! car les républicains détestent les ruraux, et comme le mot clérical pour désignes

les catholiques, rural est un nom qu'ils ont inventé et qui veut être une injure, cinglée par eux, au visage des paysans.

M. Cladel, qui est un paysan et qui s'en vante, et qui a raison de s'en vanter ; M. Cladel, qui s'est voué à les peindre à fond, et qui les a peints une seconde fois dans sa Fête votive de saint Bartholomée Porte-glaive (son livre actuel) avec une énergie plus grande encore que la première fois (dans le Bouscassié), s'est bien gardé, tout républicain qu'il puisse être, d'écrire sur ses deux volumes : « mes ruraux », qui serait ridicule, mais il a mis : « mes paysans », qui dit nettement que dans ses livres il ne s'agit exclusivement que des paysans de son pays.

Ce sont bien les siens, en effet. Ce sont bien les paysans de sa province, non de la province à côté... Seulement, disons-le avec une joie qu'il ne partagera peut-être pas, les paysans de ce républicain ne sont pas plus républicains que les autres. Ce sont des républicains comme les autres, des paysans très vrais, très étudiés, très sus, — des terriens acharnés qui ne pensent qu'à la terre, heureusement pour eux et pour nous! et qui, s'ils étaient républicains, penseraient à autre chose, mais ne seraient plus alors ces paysans que M. Cladel et moi nous adorons, et

qu'il nous a peints d'une touche de flamme, avec tous les enthousiasmes et les bonheurs de l'adoration.

Adoration!... c'est bien fort ; mais ce ne l'est pas trop pour exprimer le sentiment qui circule à travers le nouvel ouvrage de M. Cladel. Shakespeare a dit quelque part, en parlant d'un fort orage : que « le vent et la pluie se battaient « à qui serait le plus puissant». Eh bien, flans le livre de M. Cladel, le sentiment et le coloris se battent à qui sera le plus puissant, et ils s'exaspèrent l'un par l'autre ! L'auteur de la Fête votive de saint Bartholomée Porte-glaive — un nom de tableau bien plus que de livre ! — n'est, à exactement parler, ni un inventeur dans l'ordre du roman ou du drame, ni un esprit d'aperçu qui voit les idées par-dessus les images, ni un écrivain... littéraire. C'est un peintre, — un peintre à la plume, et à une plume trempée dans le vermillon, rivale acharnée du pinceau. Le livre éblouissant qu'il publie aujourd'hui

t n'est pas un livre fait avec les combinaisons propres à tout livre, mais un tableau pris du

pied des choses, presque contondant de relief, presque poignardant de couleur. Les pusillanimes d'organisation, les vues ophtalmiques, les sens qui se croient délicats parce qu'ils sont faibles, se plaindront de la violence d'une œuvre qui. par la couleur et le style, rappellent Rubens et Rabelais ; mais moi. non ! Je tiens à honneur, pour M. Cladel, de lui signaler son origine, et je veux qu'aristocrate en Art, ce républicain en politique soit lier, comme un paon, d'avoir de tels aïeux !

Peintre à la Rubens et à la Rabelais, peintre de grande nature, peintre de kermesses, de foules, de ruées, de batailles, peintre du tempérament physique le plus impétueusement débordé, M. Cladel s'est trouvé républicain comme il est peintre, et pour les mêmes raisons. La République, pour ce peintre genuine, c'est un tableau, une suite de tableaux à la David, mais à un David chauffé à rouge. La République, ce sont des batailles, des fêtes votives aussi, des apothéoses. L'œil de M. Cladel fait grandiose l'objet en le regardant, et le républicain chez lui est tellement peintre, qu'il rajeuni! et splenditie par la couleur les vieilles rengaines républicaines, quand elles lui tombent sous le pinceau. Magie du talent ! Les choses qu'il

devrait le plus avoir en horreur, les choses les plus répugnantes à un grand artiste, les misérables vulgarités du Siècle, par exemple, il les inonde d'un ilôt de couleur qui les transfigure, comme la lumière d'or de Murillo ruisselant sur la teigne de son Pouilleux.

Ah ! il est bien heureux d'être peintre. S'il ne l'était pas, que serait-il ?... Mais il l'est à un tel degré qu'on est arraché à toute réflexion par la force de sa peinture. Cet homme, je ne dirai pas si naturel, mais si nature, cet artiste d'une forme si sincère et si brave, qui dit tout et n'a peur de rien, qui ne recule devant aucun détail, a — est-ce incroyable ? — les petits préjugés de deux sous des bourgeois, endimanchés de république. Ainsi, lui, le paysan, le naturel, l'objectif, il déclame comme un professeur de Duruy contre l'ignorance ! il croit à la lumière par les livres ! il veut, lui aussi, l'instruction obligatoire, cette instruction qui n'exalte que l'orgueil et jette l'homme aux livres comme l'enfant à l'eau ! et il ne voit pas que l'instruction obligatoire lui gâterait, que dis-je ? lui

supprimerait ces chers paysans dont il raffole. et qu'il peint dans toutes les magnificences agrestes, frustes et même brutales de leurs vieilles mœurs.

Il ne voit pas que si on la lui concédait, cette instruction obligatoire, si on lui campait entre les jambes ce cheval de bois sur lequel ils se plantent tous à califourchon pour aller à la conquête de l'avenir, c'en serait fait à tout jamais de sa peinture, de l'originalité de ses modèles ; c'en serait fait de ses chers paysans ! Ils deviendraient des messieurs, des citoyens. Ils tomberaient dans les habits noirs de Féval. Et qu'il ne dise pas qu'il peindrait autre chose. 11 sait bien que non, M. Cladel !

Il est un génie de terroir. C'est le sol et le soleil de son sol qui l'ont fait, comme le vin. La patrie, cette patrie qui n'a que quelques pieds d'horizon et qui a porté notre berceau, qui nous entre par les yeux dans le cœur aux premiers moments delà vie, et qui est comme le cœur concentré de l'autre et grande patrie, est entrée trop avant en lui pour que son talent puisse exister sans elle. Comme Antée, il faut qu'il ail sous les pieds ce morceau de terre sacrée pour être fort... Malgré son talent herculéen de peintre, M. Cladel perdrait la moitié de sa [ta-

lette s'il ne peignait pas son pays, ou si ce pays perdait lui-même ses mœurs, ses saveurs séculaires, sa puissante originalité. L'auteur du Bouscassic et de la Fête votive est un génie essentiellement autochtone. Il se rattache à la grande famille sédentaire des Burns et des Walter Scott, qui n'eurent pas besoin de s'en aller loin de leur pays chercher des inspirations pour en avoir... « Mes peu/sans », dit-il. C'est qu'il les aime, comme on aime, même quand il les déteste, même quand il les accuse d'avarice (leur vice, à eux), qu'il leur reproche et qu'il caractérise avec cette sanglante manière que M. Yeuillol a prise un jour pour de la haine et qui, au contraire, est de l'amour!... Les amants irrités sont terribles... M. Gladel ne ressemble pas à Balzac, qui a l'ait aussi des Paysans, lesquels, eux, n'étaient pas les siens, ni ceux d'aucun pays de France, excepté peut-être des environs de Paris.

lîalzac est un inventeur d'une telle puissance qu'il inventa souvent quand il ne devait qu'observer, et cela donne parfois des airs cruels à son génie. M. Gladel, qui n'invente point, aime la réalité de ses paysans, dont il garde le souvenir et le regret dans l'exil des villes, et qui sont peut-être toute sa poésie : car notre idéal est toujours manqué, et c'est ce qui le fait notre

tO DERNIÈRES POLÉMIQUES

idéal!... Or, quand on aime, on aime en bloc. On ne choisit pas ceci, on ne laisse pas cela. On prend tout. Je ne crois donc guère, en M. Cladel, à ces idées du moraliste républicain. Pour sa libre pensée, parlez-moi de sa libre peinture ! Je ne crois pas plus au libre penseur qu'an moraliste. M. Cladel est un catholique sans le savoir, comme il est un rural. D'impression et d'enfance, il est de cette religion qu'on peut appeler la religion des peintres, et d'où sont sortis Michel- Ange et Raphaël. M. Cladel ne le croit pas : mais je le lui affirme, moi, dont le métier est de dégager du talent qui se sent, la métaphysique qui s'ignore...

Et faites le jeu vous-même sur le livre d'aujourd'hui, et voyez si M. Cladel est autre chose qu'un peintre, mais un peintre d'une force infinie ! Dans ce livre, le républicain méprise hautement tout ce que les républicains exaltent. Il hait Paris ; il l'appelle : « Cette goule si cruelle « aux âmes naïves. » Il le hait au nom des campagnes, ce Paris dont on voudrait faire la France tout entière, ou du moins la grande Commune de France. L'esprit de ce peintre, qui comprend la diversité, ne veut pas de la monotonie égalitaire ! Dans ce livre encore, le libre penseur est épris des mœurs que le Catholicisme a faites.

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Son Mage (une des grandes figures de sa Fête votive) n'est au fond qu'un prêtre catholique paganisé, mais c'est d'un accent qu'une intelligence pénétrée de catholicisme pouvait seule trouver... Homme d'impression bien plus que d'opinion, M. Gladel reviendra par la plus belle des routes — celle du Beau, — à la Vérité. Le républicain et le libre penseur apparaissent encore dans son livre, mais ils s'y noient dans la couleur au fond de laquelle ils vont sombrer, et quand ce sera fait, rien ne troublera plus cette mer d'écarlate lumineuse.

Et alors vous vous appartiendrez, monsieur Gladel, et nous planterons sur vous notre pavillon !

Signalons, en unissant, que la Fête votive de M. Gladel est le premier livre littéraire, esthétique, désintéressé, qui paraisse depuis nos malheurs et surgisse au-dessus de ce fourmillement de livres intéressés, publiés sur la guerre par des généraux qui n'ont imité Soubise que dans sa défaite, car il se tut après Rosbacli.

4 mai 1872.

UN POETE PRUSSIEN

Il s'appelle M. Victor Hugo.

Jusqu'ici on le croyait Français. — Démocrate, c'est vrai, avec la haine inconséquente, folle et plus souvent bête de la démocratie pour tout ce qui a fait, dans le passé, la gloire de la France et la personnalité de la patrie; mais, après tout, malgré les ivresses et les idées fausses, Français pourtant! On le croyait, — et il ne Test plus. Tombé sans être Lucifer ! Si la France y tenait, elle pourrait en faire son deuil ! U Année terrible (elle le sera pour lui) est un terrible livre, qui nous montre M. Hugo sous un aspect inal tendu même pour ses ennemis, même

pour ceux qui ne savent que trop le désordre de cette tête égarée...

Il le montre... Prussien !

Prussien, avec des mots français et des déclamations françaises. Prussien sans le savoir ou en le sachant. S'il le sait, il passe à l'ennemi. S'il ne le sait pas, car la gangrène s'ignore. — elle ne se sent point , — il reste avec nous, mais nous n'en voulons plus ! Seulement, alors, il est... Mettez le mot que nous n'écrirons pas !

Le livre de M. Victor Hugo n'est qu'une élégie enflammée, violente, hypocrite et comminatoire sur les malheurs et les punitions de la Commune. De ses crimes, rien ! Personne n'est coupable, dit-il en toutes lettres. Et si. pourtant ! Quelqu'un le serait, pour peu que ce fou fût logique; mais elle se soucie bien d'être logique, sa malheureuse tête ! Quelqu'un le serait : Versailles et l'armée ! Ceux qui, provoqués par les exécrables assassins de la Commune, ont éteint avec des obus nécessaires les incendies allumés par eux ! Ce serait enfin la France, qui — toute ! — était avec

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Versailles contre la Commune de Paris. En déplorant crocoditement les guerres civiles, le poêle sans sincérité de l'Année terrible n'a de pleurs, d'indignations, de frémissements et de cris, que pour les provocateurs et pour les bourreaux ; mais il n'a pas un mot, pas un soupir pour les victimes ! Cette pleureuse des Communards n'a de pitié que pour ceux qui furent sans pitié. Et on l'a dit. Même les hébétés d'admiration pour le génie hébétant du poète l'ont vu et ils l'ont dit! C'est là (ont-ils dit) un parti pris, coupable et dangereux. Mais le vrai crime, personne ne l'a vu, et le voici :

Paris était cerné par le Prussien. L'ennemi n'avait pas osé, même pour s'en vanter à ses femmes quand il serait rentré dans son pays, dépasser, en entrant dans Paris, la place de la Concorde, où il fut sifflé par des gamins. L'empereur prussien ne s'était pas risqué à rendre à Paris la visite faite à Berlin par l'empereur Napoléon, quand il le traversa de part en part, sur son cheval au pas, à la tête de sa garde, le pistolet à la main. Mais il était là, l'ennemi. Nous étions son spectacle. Il avait ses loges à Saint-Denis. Des loges indécentes et insolentes ! Il y caressait ses cocodettes, qui sont cosmopolites, comme M. Hugo, et y buvait

notre vin de Champagne à la mort de la France, lorgnant obstinément dans ce cirque où il n'était pas descendu. Eh bien, tout à coup, il y vit... ce qu'on n'avait vu chez aucun peuple, à nulle place de l'Histoire !

Il y vit la ville qu'il haïssait — qu'il lui avait été impossible de détruire ! — détruite, massacrée, incendiée par les Communards. Des gens du pays qui agissaient, eux. comme lui, l'ennemi, n'avait pas osé faire! ! Payée ou non, car qui est entré dans cet abîme de boue? il vit la Commune brûler Paris. Il goûta l'incendie avec son Champagne et fit claquer sa langue après : il le trouva meilleur. Et ceux qui lui donnaient cette joie, qui régalaient ainsi la sensualité de sa haine, ces valets de l'ennemi, ces aides de bourreaux oisifs, ces goujats de la Prusse, M. Victor Hugo les inonde de ses larmes, les grandit, les idéalise !

Il est le payeur de la Prusse. Avec son livre, les voilà payés, ces goujats prussiens !

Et c'est là le crime de M. Victor Hugo. — lé crime de son livre. Nous ne voulons pas l'exa-

UN POETE PRUSSIEN

miner littérairement. Nous dédaignons de descendre jusqu'à celte besogne sur sa poésie, du haut du crime qui la rapetisse, qui la souille, et qui la frappe d'une honteuse immortalité. La littérature, quand il s'agit de la patrie ! Nous croyez-vous si byzantins?...

Qu'importe que toute cette vieille poésie qui radote ne soit plus que de la poésie à procédé, ou rien ne tient, ni à clous ni à chevilles, ne bon sens, mais où il y a beaucoup de chevilles, et encore plus de clous, en vers ! Qu'importe que le poète de Y Année terrible ne soit plus qu'un rabâcheur ^aurores, de rayons, de gouffres et de ténèbres! Qu'importe sa bassesse enthousiaste avec le peuple, qu'il flatte comme son tyran, à lui ! et comme nous, nous n'avons, certes ! jamais flatté les nôtres ! Qu'importent même ses familiarités- grotesques, si elles n'étaient blasphématoires, avec Notre-Seigneur Jésus-Christ ! Tout cela est trop petiot pour que cela nous choque. Mais tout cela, pour d'autres que pour nous, se discuterait et serait matière à dispute, tandis que ceci ne souffre pas de discussion. Ceci est infiniment simple et entre de plainpied dans tous les esprits : Vous faites plaisir à tous ceux qui ont fait plaisir à la Prusse. Qu'on vous attelle avec le Prussien Courbet !

Vous payez en admiration et en attendrissements les gages des ouvriers d'incendie de la Prusse contre nous ! Cela la dispense de les payer. Quel service vous lui rendez là ! Vous n'êtes donc, dans votre Année terrible, qu'un employé volontaire de la Prusse; et s'il y a des gens qui, en vous lisant, ne le comprennent pas ou le nient, c'est que le cosmopolitisme leur a pourri dans le cœur le sentiment de la patrie, comme à vous ! Vous pouvez renoncer à la langue française, qui ne s'en plaindra pas; car depuis longtemps vous l'avez assez éreintée. Ecrivez votre prochain livre en allemand ! Vous le dédierez à cette Allemagne dont vous avez fait dans une pièce spéciale de votre livre : — Choix entre les deux Nations, — une glorification monstrueuse à cette place et dans ce moment, quand elle a encore le pied sur nos poitrines.

Vous, c'est ce moment-là que vous choisissez pour le baiser, ce pied oppresseur ! Baisez-le donc et laissezTnous tranquilles !

Vous avez mérité l'Aigle Noir.

13 mai 1872.

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