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LES BOURREAUX TAQUINS DE LA RÉPUBLIQUE

distraction forcée du métier de soldat et de la caserne.

Cette loi, qui ne serait qu'inutile, si elle n'était pas la plus cruelle, la plus impertinente des plaisanteries, n'a pas môme pour prétexte le despotisme des circonstances et les impérieuses nécessités des temps de guerre. Elle n'est pas faite pour ces temps-là. Quand ces temps-là viennent, l'Eglise, malgré son horreur du sang, n'a pas horreur de celui qui coule de ses veines, et le seul évéque qui représente l'Eglise dans cette Chambre républicaine a su le rappeler à l'odieux ministre qui l'oubliait. Quand il s'agit de mourir pour la patrie, le prêtre, qui ne peut être soldat, sait être martyr. Dans cette guerre dont nous saignons encore, on les a vus, brancardiers intrépides, aller aussi avant dans le feu que nos soldats qui tombaient, mais c'était pour les ra-

masser :

14 avril 1881.

C'en est fait ! Les fanatiques de Saint-Pétersbourg ont vécu. Ils ont été pendus, comme ils méritaient de l'être ; car la mort du tué doit engendrer nécessairement la mort du tueur, selon la justice séculaire telle que l'ont entendue les Codes de toutes les nations. Mais dans ces temps nouveaux, empestés de fausses philosophies et de fausses clémences, on a pu douter un moment du supplice de tous les coupables dans ce crime du meurtre du Czar... L'idée de leur nombre troublait les esprits, l'idée aussi de ces deux femmes, impliquées dans cette atrocité collective. Mais Alexandre III a élé ce qu'il devait être : il a été inflexible. Il ne pouvait

vraiment pas faire cet outrage au cercueil chaud encore du sang de son père, d'un peu de pitié pour ses assassins.

Des deux femmes coupables et condamnées, une a été momentanément épargnée parce qu'elle est grosse de plusieurs mois, et l'on a respecté la vie et l'innocence du malheureux enfant qui n'a pas choisi l'affreux ventre dans lequel il a eu le malheur de naître... L'autre femme, la noble, és"ale aux hommes dans le crime, a été égale aux hommes dans le supplice. Et c'est ainsi qu'Alexandre III, succédant à son père, a commencé son règne avec l'intrépidité de son père, resté Empereur comme lui, Alexandre III, sera Empereur, sous les menaces des assassin- '.

Et, en effet, c'est les assassins qu'il faut dire : ce n'est pas seulement les assassins d'Alexandre II. puisqu'il n'y a pas que ceux qui l'ont tué et qu'il doit en repousser d'autres à mesure qu'ils tuent et qu'on les tue ! puisqu'ils sont tous, ces assassins, une phalange cachée et disciplinée, au nombre inconnu, mais certain, et toujours en armes !... Pour trouver la pareille de cette phalange mystérieuse, il faut remonter jusqu'au Moyen Age et passer d'Europe en Asie. Seulement, le fanatisme des assassins du Vieux de la Montagne avait au moins sa raison d'être

et même sa noblesse, puisqu'il était un fanatisme religieux ; tandis que le fanatisme des nihilistes, de cette armée aux chefs qui se cachent, c'est le fanatisme de l'envie, le seul fanatisme dont les peuples modernes soient capables et soient dignes de porter le nom.

L'envie, en effet, la détestable envie, la plus vile et la plus hideuse des passions de l'humanité, n'est pas nouvelle dans nos âmes. De tout temps, les moralistes l'y ont vue, et Dieu sait comme les poètes l'ont représentée et peinte dans leurs vers! Elle existe donc de toute éternité, comme l'homme déchu, et par le fait de sa déchéance ; mais si vous parcourez l'Histoire, elle n'a jamais — au grand jamais — existé avec la force qu'elle a aujourd'hui. Le serpent, le serpent immonde, qui se traînait dans l'ombre et la fange de nos cœurs, est maintenant une hydre immense qui lève ses mille têtes insurgées du fond de l'âme de tous les peuples ! Python énorme d'un temps qu'il dévore, et qui, malheureusement, hélas! [tour le tuer n'a plus de Dieu, l'envie, qui n'existait que dans quelques àmes, comme la vipère

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dans son trou, est devenue le vice universel. Ce n'est pas — comme elle le dit — la fille de l'Orgueil parce qu'elle en est sortie. Elle n'en est sortie que parce qu'elle est son excrément, mais venue d'en bas, elle a, grâce à nos mœurs modernes, exaltatrices de toutes nos vanités, contracté l'intensité d'un fanatisme dans nos âmes appauvries de tout, mais puissantes encore par là, — scélératement puissantes !

Principe des révolutions dernières de notre histoire, l'envie a pris des proportions tellement incommensurables qu'on peut la comprimer... peut-être, mais l'étouffer, impossible ! Elle a grandi comme les chiens de la lice. Elle est devenue menaçante et plus que menaçante, puisqu'elle a commencé de mordre, mais comme le dogue qui, sous le fouet, ne lâche pas une fois ce qu'il a pris, le crime accompli, elle menace encore de recommencer. Elle tue des Gzars et les prévient à l'avance insolemment qu'elle les tuera, si dans trois mois ils n'ont pas payé ces épouvantables billets à ordre, comme, après les Czars tués ou avilis, ce qui est la même chose, s'ils obéissent, elle tuera les nobles et les riches. Elle tuera les beaux, elle tuera les heureux, elle tuera les spirituels, elle tuera enfin tout ce qui a une supériorité quelconque dans la vie ! Elle

a dit, un jour, par la plume deProudhon, qu'un savetier est plus qu'un Homère, et par la bouche d'un communard, incendiaire de Paris, à qui moi-même je l'ai entendu dire : « que l'incendie du Louvre n'était qu'un coup manqué, mais qu'on recommencerait »', parce que la gloire des faiseurs de chefs-d'œuvre comme Raphaël et Michel-Ange n'avait pas le droit d'exister dans la société égalitaire que ces fanatiques de l'envie promettent à l'avenir!

Voilà donc le fanatisme moderne ! Voilà le fanatisme qui a remplacé tous les autres fanatismes de cette vieille humanité décrépite et dégradée ! II* y en avait d'autres autrefois. Il y avait le fanatisme de la patrie et de sa gloire. Il y avait le fanatisme militaire. Il y avait le fanatisme religieux. Et tous valaient certainement mieux que cet ignoble fanatisme de l'envie, qui est le seul fanatisme à portée de nos âmes basses d'aujourd'hui! En ce siècle nain qui a rapetissé tout, le crime lui-même a perdu de sa grandeur. Les femmes vous envoient du vitriol à la tète et s'enfuient ! ou elles vous tirent des coups de pistolet dans le dos ! et l'envie elle-même, qui est une femme, est sans bravoure. Son fanatisme tremble en frappant, puisqu'il se cache, puisqu'en préservant sa tête, Scœvola sans héroïsme,

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ce fanatisme n'expose que sa main ! Ali! le fanatisme religieux, que ce siècle de polissons impies méprise, était plus grand... Jacques Clément, le fanatique religieux, ne se cacha point, lui. Il mit sa vie au jeu résolument, sachant qu'il la perdrait.

Il frappa Henri III au venlre. mais avec l'acier d'un brave couteau, et non pas avec des bombes lâches, jetées de loin dans les jambes d'un généreux Empereur qui courait au secours des Cosaques qui mouraient pour lui. Le moine, ce fanatique de moine, s'agenouilla aux pieds de Henri pour mieux le frapper, mais il ne se releva pas d'à genoux, et il attendit tranquillement sans bouger les quarante-cinq coups d'épée qui le tuèrent aux pieds du Koi et qui pour lui étaient le martyre ! Ravaillaç, qui poignarda Henri IV, ne s'enfuit pas, ni Damiens non plus. Damiens, le meurtrier impossible, l'homme au canif et l'instrument d'un fanatisme plus liant que le sien, Damiens le roué et l'écartelé, quand les fanatiques de Saint-Pétersbourg n'ont été que pendus ! Certes! il y avait dans de pareils fanatiques, à travers l'odieux de leur crime, quelque chose de hardi, de sacrifié et de presque chevaleresque, qui n'existe [tas dans les fanatiques de l'envie, criminels anonymes qui se masquent

contre le danger et pour échapper au supplice.

Tenez ! rappelez-vous ! a-t-on assez ri du fouet que recevaient, en France, les pages du Dauphin, quand le Dauphin avait fait une faute!... Eh bien, le nihilisme qui joue au Roi et au Roi absolu, fait absolument la même chose; et on ne rit plus, parce que la chose est terrible ! Le pouvoir exécutif du nihilisme a, comme le Dauphin, des pages qui reçoivent sur leur derrière le fouet qu'il mérite.

C'est lui qui mériterait le plus la corde et ce sont d'autres que lui qui sont pendu*.

17 avril 1881.

C'est Triboulet qui le premier, parmi les journaux, a décomposé le nihilisme et l'a réduit à ses éléments primitifs. Il n'a pas eu, le joyeux bouffon, une seule minute Téblouissement de la terreur... Bas-bleus et Ratés, a-t-il dit, voilà au fond le nihilisme ! Voilà à quoi peut se réduire cette monstruosité sanglante qui frappe présentement de terreur cette immense Russie qu'on croyait si forte ! Bas-bleus et Ratés, quels ennemis ! Ils devraient faire pitié à un gouvernement digne de ce nom et ils font épouvante. Bas-bleus qui veulent être des hommes et qui ratent; Ratés, eux, ratés de naissance, et dont cette plate humanité est faite de toute éternité ! Mais à ce compte-

là, il y a partout des nihilistes. Ce n'est pas seulement une société secrète, mais tout un monde visible, à ciel ouvert, et en plein soleil ! Ce n'est pas seulement en Russie qu'ils existent, c'est partout; — car partout, en ce moment, les Bas-bleus et les Ratés font masse, et s'ils ne procèdent nulle part avec le même fanatisme qu'en Russie, c'est que partout ailleurs ils s'épanouissent et s'étalent dans le ridicule heureux de leurs prétentions triomphantes, ce qui leur épargne la peine et l'horrible courage de l'atrocité !

Et pourquoi seraient-ils atroces, en effet ? Pourquoi ces grotesques nihilistes de France tourneraient-ils au terrible ?... Ici, tout leur sourit. Tout leur réussit. Tout les porte où ils veulent aller, dans leur plus folle espérance ! De ce côté de l'Europe, ils sont — à l'exception de quelques vieux Gaulois qui n'ont pas perdu l'esprit de leur race et qui se moquent d'eux — la coqueluche universelle. En Angleterre, cette terre natale des Bas-bleus, ce pays qui les a nommés et les a tenus sur les fonts du baptême, ils sont à la veille d'obtenir les droits politiques pour lesquels ils clabaudent, et soyez sûrs qu'ils les obtiendront ! 11 y a tel homme d'Etat, imbécillisé par eux, qui votera pour eux en plein Par-

lement ! En France, ce pays anti-politique de la galanterie, où les femmes peuvent tout impunément se permettre, ils s'imposent de très haut aux hommes de gouvernement qui se croient des hommes d'Etat, — de l'Etat que nous sommes ! Ils s'imposent de très haut à ces bouviers qui conduisent le stupide troupeau au gouffre qui doit l'engloutir. Ils comptent, sans peur du sifflet ou de l'éclat de rire, avec mademoiselle HubertineAuclerc par exemple, ou ils tremblent devant mademoiselle Louise Michel, cette Théroigne de Méricourtsansbeautéet qu'on ne fouettera pas, comme l'autre! Madame Adam, bas-bleu plus doux, qui est à madame Tallien ce que mademoiselle Michel est à Théroigne, fait des Revues qu'on lit, — ce qui est plus fort que de les faire! — madame Adam, la Minerve de cette république sans Jupiter maintenant, a eu la puissance de disgracier les pauvres chefs de cette république qui ont fini par lui déplaire, à cette femme de goût ! Certes ! si la pendue de ces derniers jours, en Russie, avait eu à Saint-Pétersbourg l'importance, la position et la fortune de madame Adam à Paris, elle n'aurait pas eu l'héroïsme de la pendaison qu'elle a subie. Voilà pour les Bas-bleus ! Quant aux Ratés, ils ont en France un bien autre succès encore. Ils ont, eux, ce à quoi les Bas-bleus aspirent. Ils sont par-

tout, à tous les étages de ce gouvernement qu'ils occupent de la base jusqu'au faîte. Il faut inventer des mots pour des choses si nouvelles ! C'est le Ratisme qui nous gouverne. L'Opportunisme n'était que le degré qui nous conduisait au Ratisme, et, du reste, nous méritons son gouvernement, puisque, plus bas que lui, nous le laissons nous gouverner, tout en le jugeant et en le méprisant comme la dernière des choses méprisables !

Pourquoi donc ces Bas-bleus et ces Ratés de France assassineraient-ils nos maîtres, puisqu'ils sont plus forts que nos maîtres, et que nos maîtres, dansées temps où l'on a inventé le gouvernement du nombre, sont sortis de leur nombre, à eux?... Ils disentdegros mots et l'ont degrandes menaces, mais ce ne sont là que de gros mots ! Verba et voces et prœterea nihilllls sont jaloux des Ratés qui sont arrivés, avant eux. au pouvoir, dans cette république que l'on peut appeler « Ratapolis » :

Ratapolis était bloquée...

(hélas! elle l'a été!), etqui, certainement, si on leur faisait passer des examens, à ces Ratés du

pouvoir, le seraient peut-être autant que ceuxlà qui les envient?... Ce sont de gros mots comme les Ratés en peuvent dire, eux qui n'en savent dire ni de puissants ni de spirituels ! Ce sont de gros mots comme en écrit cette charcutière de Louise Michel, quand elle dit que : « Quand le cochon est gras, on le tue », ce qui n'est qu'une phrase, du reste, unevilaine et orde phrase comme la démocratie en vomit et voudrait nous en faire avaler. Allez! mademoiselle Louise Michel, cette Charlotte Corday manquée de la démocratie, ne renouvellera point l'assassinat d'un autre Marat dans son bain. Et pourquoi, en effet? Dans la folie qui transporte le temps actuel, la dictature de Gambelta peut conduire, qui sait? aussi bien qu'autre chose, au consulat de Louise Michel le bas-bleu, qui, comme tout bas-bleu, n'est qu'un homme raté, très digne de ce temps et aussi capable que les autres de le gouverner ... No fautil pas que nous épuisions toutes les folies? Dernièrement, on a, dit-on, envoyé (était-ce elle?) à Ciambetta un œuf de Pâques dans lequel il y avait un poignard, un llacon d'acide prussique, un revolver et une petite guillotine, avec cet aimable avertissement : « qu'il périrait par une de ces trois choses après les vendanges »; mais que ce soit elle ou non, à mon sens ce n'est là

rien de plus que la plaisanterie sinistre de quelque Raté jaloux, mis en veine par ce qui se passe en Russie, où Ton n'envoie pourtant pas à l'Empereur de ces petits meubles à choisir, quand on le menace de mort prochaine.

C'est qu'en Russie, les Bas-bleus et les Ratés sont exaspérés et l'exaspération les a rendus tragiques. En France, ils sont puissants, ils sont heureux. Us font des livres. Ils ont des réputations et des places. Ils sont l'état-major de ce pays qui ne sait plus d'aucune façon où est la force et que toutes les médiocrités attirent et dominent. Pourquoi donc s'insurgeraient-ils ? En Russie, les Bas-bleus et les Ratés meurent de vanité rentrée et d'un orgueil extravagant qui les étouffe. En Russie, ils n'ont pas, comme en France, cette vaste soupape des Conférences publiques dans laquelle ils puissent dégorger leur envie et leurs haines contre une société qui les réduit à rien, ces nihilistes ! Leurs livres, s'ils en font, n'ont pas le retentissement des livres que font chez nous les Bas-bleus et les Ratés, si aisément célèbres ! Sans talents supérieurs qui appellent le regard sur eux, mais bourrés de connaissances prises dans les enseignements des écoles el des gymnases, et qui, tombant dans ces tètes ma] faites, le- raussenl un peu

plus, Bas-bleus et Ratés retournent leur science contre une société dans laquelle ils n'ont pas leur place. Trissotins et Philamintes qui ne sont plus littéraires, comme les gredins reliés en veau qui divertissaient Molière, ils sont devenus les affreux Trissotins et les abominables Philamintes de l'assassinat politique et scientifique, mais ils n'en sont pas moins pour cela des Philamintes et des Trissotins !

Certes ! quand on y réfléchit, il est absolument impossible de croire que la Russie, qui aime ses Empereurs comme elle aime Dieu, ne viendra pas à bout de cette poignée de scélérats, et de scélérats qui ne sont en somme que l'insurrection effrénée des médiocrités contre toute supériorité, et qu'Alexandre en aurait moins raison que son aïeul, Nicolas 1" de glorieuse mémoire, qui, à son avènement au trône, trouva devant lui à l'état de révolte une partie de son armée, en proie aux sociétés secrètes, et que son intrépide énergie sut leur arracher!

Avril 1881.

A moi! Comte, deux mots! mais ce n'est pas un comte, c'est un quidam! Il y a peu de jours, un écrivain, comme il en passe au Figaro, a signé de ce nom de Quidam, au profit des romanciers contemporains et même du roman, une petite théorie qui, sous des formes affectées de bonhomie, a l'impertinence de vouloir être un conseil. Ce quidam, avec l'autorité du nom qu'il cache et d'un talent quil ne peut pas cacher, met aimablement une main, tout à la fois modeste et protectrice, sur l'épaule des plus retentissants romanciers d'aujourd'hui, et il a la bonté de les avertir de la baisse accélérée, devant l'opinion, de leurs ouvrages, et de la nécessité pressante

de changer immédiatement leur manière, s'ils veulent être lus désormais et goûtés du public qui commence à se dégoûter d'eux. Ce n'est pas, du reste, ce dégoût qui m'étonne, mais c'est le moyen que ce quidam donne aux romanciers pour conserver la faveur publique : « Faitesnous, — leur dit-il, — faitos-nous maintenant du Paul et Virginie! C'est l'heure! » Faites-nous du Paul et Virginie! Comme si cela se faisait, comme si c'était facile ! Après être descendus jusqu'à M. Zola, remontons vers Bernardin de Saint-Pierre! 11 n'y a plus que du Paul et Virginie qui puisse réussir à cette heure et se vendre triomphalement sur la place; — car la vente d'un livre, c'est la juste mesure de son mérite et de son succès, et le quidam ajoute finement : «Après tout, le public n'est pas si bête ! » en croyant le représenter.

Ce conseil, qui ne manque pas de bouffonnerie, de faire du Paul et Virginie et des romans vertueux comme on fait de petits pâtés chauds, ne mériterait que la gaieté de ceux qui aimeront à rire de la fatuité, doublée de sottise, d'un conseil qui, comme le public (dirait quidam), n'est peut-être pas si bête qu'il en a l'air. Mais il y a plus sérieux que cela. L'article du quidam — qui sait? — est peut-être une préface commandée

par le Figaro, ayant en poche quelque Paul et Virginie qu'il veut lancer. Réaction prévue î Nous allons certainement vers des placements de vertu et de sentiment dans le Figaro ! Et ma foi ! je n'aurais rien à dire de cette rubrique d'économie qui n'a rien de littéraire, si elle n'impliquait pas un outrage à la littérature que je ne puis pas supporter. C'est, en effet, appliquer impudemment aux. lettres l'idée de ce suffrage universel, qui, à présent, trouble tout, abaisse tout, empêche tout ! C'est la royauté acceptée bassement des masses imbécilles, substituée à l'oligarchie des esprits qui ne sont jamais que quelques-uns! C'est enfin le despotisme de la pièce de cent sous pour ceux-là qui croient que le succès, le mérite et même la gloire, ne sont jamais, en somme, qu'une affaire de trottoir, et, à tout prix, le raccrochage du public !

Mais heureusement, les œuvres de l'esprit, fût-ce des romans, ne tombent pas toutes dans la poêle à frire de la cuisine aux théories commerciales de Quidam (serait-ce un libraire, par hasard ?) et le tripotage de ses conseils. Les

romanciers qui no sont pas seulement des romanciers de feuilleton, même quand ils paraissent en feuilleton, ont d'autres manières de faire ce qu'ils font que ce que M. Quidam leur conseille do faire. Pour peu qu'ils aient le moindre talent, ils ne s'assoient pas à leur table de travail et ils ne relèvent pas leurs manches en se disant : « Il faut leur faire aujourd'hui du Paul et Virginie. Nous avons déjà fait du Zola, après avoir fait du Balzac. Eh bien, après avoir fait du Zola, faisons du Bernardin! Soyons de petits Bernardins de Saint-Pierre ! Changeons de casaque comme le maître Jacques de la comédie, pour recevoir les ordres de notre Harpagon de public, dont nous sommes les valets, non pas à deux fins, mais à toutes fins. » Mais l'homme de talent ne valète derrière personne! Il a une fierté égale à son talent. Quand il n'a pas de talent, il a la vanité qui lui fait répudier les imitations et soutenir même qu'il n'imite pas quand il imite. Il a son idéal quelconque, — bas ou noble. — et il le voit cl il le réalise, dans la proportion exacte de son talent. Le désintéressement de tout ce qui n'est pas son idéal est la gloire de son inspiration. Or, l'idéal du romancier comme de tous les écrivains qui touchent h la nature humaine, c'est de la pénétrer avec profondeur et

de l'exprimer avec éclat en l'agrandissant avec lame ou le génie qu'on a. On fait ce qu'on peut. On ne prend conseil de personne. Il n'y a pas de conseil. Il n'y a pas de rhétorique. Il n'y a pas de genres. Le Roman ne s'emprisonne pas dans un genre. 11 n'y a pas en roman de genre sentimental, de genre vertueux, de genre immoral; car l'immoralité est une tache en littérature, et la Morale et la Beauté dans les chefs-d'œuvre sont des sœurs. Cette vieille distinction des genres est usée comme un vieux bas dans lequel le Quidam d'aujourd'hui met sa jambe, et qui montre trop la pauvreté du mollet qu'on n'a pas.

Je voulais seulement glisser cela ici, non pas pour tourmenter le goût très insignifiant de M. Quidam pour les choses innocentes, mais simplement pour l'honneur des romanciers contemporains et du roman.

-i novembre 1883.

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