LES HOMMES D'ESPRIT CHARGÉS DE RELIQUES
MM. V. FOURNEL ET ED. FOlJRNIER
16 août 1863.
Dieu merci ! toutes les reliques ne sont pas portées par des ânes. Notre époque offre même en ce genre un spectacle curieux où, comme toujours, un fond de le* gique se cache sous des contradictions apparentes.
Jamais on ne mit plus d'acharnement à démolir, à détruire, à faire le vide, à abolir le passé, non-seulement dans le présent, mais dans le passé même. On dirait des gens qui, après s'être défaits d'un ennemi, poursuivent encore ses traces sur le sable et s'efforcent de supprimer tous les objets où il a laissé son empreinte. En même temps, grâce à un secret penchant de noire cœur qui aime à ressaisir ce qu'on lui enlève et à garder l'image de ce dont il perd la réalité, une foule de connais-
* Us Spectacles populaires et les Artistes de^ rues, par M. Victor Fournel. — Le Roman de Molière, par M. Edouard Foumier.
seurs, d*èrudits, d'archéologues, d'artistes, s'acharnent à recueillir en détail ce que Ton détruit en masse, et à arrêter au passage, morceau par morceau, chacune de ces épaves dont tous ou presque tous ont désiré, accepté ou précipité le naufrage.
Rien de plus respectable, assurément, que ce travail de sauvetage ; mais la plupart de ceux qui s'y livrent nous font Teffet d'héritiers en deuil occupés à ramasser, dans des urnes de différentes grandeurs, des cendres qu'ils seraient peut-être très-fâchés de ranimer. Quoi qu'il en soit, à voir cette fièvre de restauration d'après coup, de curiosité rétrospective et d'exhumations sous des ruines, on peut aisément croire que le jour où auront disparu sous la sape et le marteau les derniers témoins, en bois et en pierre, de ces temps désormais perdus dans les brumes lointaines, on en retrouvera toutes les parcelles, rangées, classées et étiquetées dans les collections, les musées et les livres. Il n'y aura plus une seule fleur ; mais il y aura beaucoup d'herbiers.
C'est un bonheur du moins, quand cette tâche, quelquefois féconde, souvent puérile, tombe entre des mains capables d'y apporter le charme et la vie d'une œuvre originale et de faire deviner Tartiste dans le travail de l'érudit. Au premier rang de ces rares écrivains, habiles à nous présenter, sous le jour le plus attrayant et dans le cadre le plus hitéraire, leurs recherches ingénieuses ou leurs piquantes découvertes, hâtons-nous de placer MM. Victor Foumel et Edouard Fournier : il semble que leurs noms s'appellent l'un l'autre comme leurs livres : tous ces chapitres si amusants du volume de H. Foumel, Farceurs
de la me^ Opérateurs, Sots et Enfants sans souci, etc., paraissent échelonnés, en guise de hérauts ou de précurseurs, pour annoncer et préparer Molière, et Ton a déjà l'esprit plein du grand homme, quand M. Fournier nous présenfe son roman.
Le roman de Molière! il est triste, et l'on ne saurait exprimer sans quelques réserves le mélancolique intérêt qu il inspire. Ceci nous amène à indiquer un détail qui n est pas étranger à notre sujet.
Nous parlions tout à l'heure de ce trait caractéristique de notre époque : la manie de ramasser dans les décombres toutes les rognures et toutes les miettes de ce que l'on a détruit. Âjoutez-y d'autres tendances : cette furie d'analyse qui veut aller au fond de tout; cette avidité réaliste qui cherche volontiers la petite bête dans le grand homme, enfin cette propension paradoxale à déplacer le sentiment du respect, en le prodiguante gauche, pendant que nous le refusons adroite, et vous comprendrez quenous tombions à tout propos dans deux inconvénients : fouiller et refouiller dans le dossier authentique ou apocryphe des écrivains célèbres, jusqu'à ce que nous ayons trouvé de quoi joindre à leurs grands et beaux ouvrages je ne sais quel appoint fait tout au plus pour les compromettre, s'ils pouvaient être compromis ; et nous attendrir ou nous extasier, en ce qui touche à leur biographie ou à leur personne, sur les détails qui méritent le moins d'exciter l'attendrissement ou l'extase.
Molière personnifie à nos yeux, dans la littérature profane, la plus grande gloire de la France. Dire que nous l'admirons ne serait pas assez. Ses œuvres capitales,
TaHufe, le Misanthrope, les Femmes savantes^ nous inspirent ce genre d'étonnement sans bornes qu'éveillent des difficultés prodigieuses, magistralement surmontées sans que ce miracle de Tart coûte rien au naturel le plus exquis. Est-ce là tout? Pas encore ; nous apprécions à leur juste valeur, dans le caractère et la vie de Molière, bien des traits oùse révèle une âme haute, fière, passionnée, largement ouverte aux inspirations de la bienfaisance et de la bonté. Enfin, étant données les licences inhérentes à la profession, les mœurs du temps, cette perpétuelle invitation au désordre que les comédiens d'alors trouvaient dans leur mise au ban de la société régulière, il n'y a pas lieu de se montrer bien sévère envers des faiblesses et des fautes, cruellement expiées. Que refusons-nous donc à Molière? Uniquement Tapotliéose. Au moment où on fait de Dieu un homme et où Ton représente les saints comme d'honnêtes gens hallucinés, nous ne voyons pas de raison pour faire de Molière un dieu ou môme un saint. Entre une école exclusive qui a essayé de le traîner aux gémonies et un groupe de dévots qui Font hissé sur Tautel de leur petite église, nous tenons le milieu et nous disons : Molière fut un génie incomparable et une âme passionnée, que sa situation exceptionnelle induisit en deux sortes de tentations ; forcé d'obtenir des sauf-conduits pour ses hardiesses et de trahir la vérité pour qu*on lui permît de la dire, il écrivit Amphitryon^ qui, pour lui, rima trop richement à talion : cédant aux entraînements d'un état où l'on pouvait alors se croire tout permis parce qu'on ne comptait pour rien, il fit de sa vie intime et romanesque un vrai pêle-mêle où les amours épisodiques se croisaient
et s'enchevêtraient sans cesse avec les attachements plus sérieux. Dès lors, comment voulez-vous que je le plaigne- On a d'avance perdu le droit de se plaindre et d'être plaint, quand on recueille ce que Ton a semé, et Molière avait passé sa vie à semer, soit dans sa comédie publique, soit dans son roman personnel, toutes les mauvaises herbes qui infestèrent son ménage.
N'insistons pas trop, mais ne faiblissons pas; ne laissons pas croire que la morale a deux poids et deux mesures, selon qu'on apporte dans la balance dix chefsd'œuvre ou le bulletin obscur d'une vie silencieuse et inutile : tous les genres de gloire et de grandeur ayant un côté où ils penchent, où ils risquent constamment de tomber, il faudrait, du même coup, non-seulement amnistier, mais glorifier le souverain qui décime une population ou dépeuple une ville sous prétexte qu'il est toutpuissant, le conquérant qui usurpe des provinces sous prétexte qu'il a gagné des batailles, le général qui prodigue à flots le sang de ses soldats parce que son plan stratégique l'exige, l'artiste qui transporte dans ses habitudes le culte de la matière et de la chair, parce que la statuaire ou la peinture vivent de chair et de matière, etc., etc.. — Restons dans le vrai ; les grands hommes n'y perdront rien, et Molière moins que tout autre. Tout compte réglé, il demeurera prouvé que l'immense majorité fait pire que lui, sans avoir écrit Tartufe et le Misanthrope,
C'est par là que pèche, selon moi, le livre, si intéressant d'ailleurs, de H. Edouard Fournier : j'aurais voulu que, sans rien lâcher ni de son admiration pour son poëte, ni de ses douloureuses sympathies pour des cha-
grins de cœur toujours plus navrants dans une âme illustre que dans une nature vulgaire, il indiquât ce qu'il y a eu de trop explicable et de trop natt^rel dans les infortunes conjugales du mari d'Armande Béjard, méritées, avant d*ètre subies, par Tamant de Madeleine : un mot, un trait de plume, rien de plus; une fiche de consolation pour cette pauvre vertu, à qui ne suffisent pas toujours les jetons de présence académique ; ce qu'il fallait pour prouver qve les spirituels courtisans de Holiére ne sont pas tout à fait aussi aveuglés que les courtisans de Louis XIV par les rayons de leur Roi-Soleil.
Une fois cette réserve faite, nous n'avons plus que du bien à dire de ce joli volume, petite chapelle d'un grand temple où il est plus facile d allumer beaucoup de cierges que d'apporter en offrande une bonne comédie. Rien de plus amusant que l'épisode de Molière et le Procès du pain moUetj auquel il n'a manqué que de se rencontrer sur les pas de Boileau échauffé par le combat des chanoines pour donner un pendant au Lutrin, En outre, ce chapitre m'explique pourquoi une des vieilles rues du quartier du palais de Justice s'appelle ou s'appelait — car, à force de se perfectionner, tout le vieux Paris sera bientôt kV imparfait — la rue Jean-Pain-Mollet ; ce que je n'avais jamais pu comprendre. Il n'est pas moins curieux et instructif de comparer, d'après le journal de La Grange, ingénieusement compulsé par H. Edouard Fournier, les finances, les bénéfices et le train de maison de HoUère au budget des auteurs dramatiques d'aujourd'hui. Ainsi le Misanthrope a rapporté à peine deux mille livres, la cinquantième ou soixantième partie de ce que le Duc Job a trouvé sous
son fumier à Taide du plumeau do M. Laya. C'était, on le voit, Tenfance de Tart dans ses rapports avec l'arithmétique. Nous avons fait, depuis 1663, bien des progrès dans ce sens-là. C'est dommage que nous soyons obligés d'inscrire sur le registre de nos modernes La Grange, à la colonne des chefs-d'œuvre, tant de zéros à côté de tant de chiffres.
Et pourtant à tout seigneur tout honneur. Dans ce monde bariolé qui va des tréteaux de Turlupin aux mer- Veilles du Misanthrope, Molière fut encore le mieux ordonné et le plus riche. On sent, chez lui, non-seulement un art parvenu à son apogée et qui, après lui, ne pouvait plus que décroître, mais une heureuse tentative pour régulariser et organiser ce qui n'avait été jusque-là qu'une sorte de chaos abandonné à tous les caprices de la fantaisie, de la bohème et du hasard. Avant d'arriver au premier degré de cette échelle dont M. d'Ennery, millionnaire ceint de l'écharpe municipale, marque le point culminant, que de gradations, de transitions, de divagations bizarres, bouffonnes, extravagantes, falotes, saugrenues, pailletées, déguenillées, phénoménales, plaisantés, lamentables, ébouriffantes, ébouriiîées ! C'est ici que se présente M. Victor Fournel avec son livre sur les Spectacles populaires et les Artistes des rues. Vous venez de voir l'aigle, Molière! Là vous voyez l'œuf; œuf couvé par toutes sortes d'oiseaux fantastiques^ de tous les plumages et de tous les ramages ; hérons échassés sur leurs longues pattes, cormorans pansus, oisons babillards, perroquets bavards, pinsons, étourneaux et pies borgnes, hirondelles frileuses, moineaux libertins, ramiers amou-
reux, pierrots, paillasses, opérateurs, jongIeurs,trouveurs, charlatans, saltimbanques, arracheurs de dents, géants, nains, monstres, toutes les variétés de la comédie primitive et de la comédie populaire s'agitant autour de ces points de repère où se résumaient l'âme, l'esprit, la vie, la gaieté du vieux Paris; les Halles, le Palais, le Louvre, le pont Neuf et la foire Saint-Germain.
Vous avez cent fois entendu parler de cet artiste qui, sur une même page, avait trouvé moyen d'exprimer la décroissance du type de beauté, depuis TÂpoUon jusqu'à la grenouille en passant par le singe : c'est une opération contraire que vous ferez dans cet agréable voyage à travers les plaisirs du Parisien d'il y a trois ou quatre cents ans et les pages du livre de M. Victor Fournel. Vous irez, en pleine rue, sous le soleil et la pluie, — mais cette pluie n'est pas ennuyeuse,^— des premiers essais des clercs de la bazoche, des enfants sans souci et des farceurs au gros sel, jusqu'au seuil de la civilisation la plus exquise qui ait poli les mœurs et du théâtre le plus admirable qui les ait corrigées en riant. Cette espèce d'incubation, en plein vent, de la Comédie française, suffirait à donner une saveur toute particulière au livre de H. Victor Fournel. On croit voir une de ces kermesses où les peintres flamands entassent un si appétissant fouillis de figures rubicondes, de poitrines débraillées, de nez rouges, de venlres opulents, de grosses commères, de tables plantureuses, de cruches titubantes, de jupes retroussées et de jarretières écarlates.
Quel mouvement, quel jeu de lumières et de couleurs^ quelle vie grossière, mais débordante, autour de cette
iiiimense chaudière où des personnages tantôt aiTamés, tantôt avinés, font bouillir, pour la plus grande joie du populaire, toutes ces fortes épices de Tesprit des rues et de la gouaillerie parisienne, toutes ces larges brassées de sel gaulois, qui seront un jour notre littérature dramatique! Rien n y inanque, ni la cause grasse, si chère à la bazoche, à la bourgeoisie de Paris et même aux graves magistrats, la cause grasse où Thémis en goguette couvrait de son bonnet carré un tas de facéties dignes d'amuser Gargantua et d'enrichir M. Domange ; ni tous ces types si caractéristiques et si tranchés, la Mère Sotte, Ângoulevent, Gringore, et les marchands d'orviétan, et le mire, et le diseur de bonne aventure, et le jongleur, et le ménestrel, et le triacleur, et le spagyrique, et le Marocain, et le pitre; tous portant des costumes pittoresques, des physionomies spéciales, parlant une langue ruisselante d'images, traînés par des animaux apocalyptiques, marchant avec un cortège d'acolytes, un bagage d'instruments et d'outils de toutes les formes, bûchant sur d'insolites véhicules les compères chargés de leur donner la réplique, d'ameuter la foule, de vanter leur onguent et leurs élixirs, de subir une grêle de calembredaines et de coups de pieds, de jouer cette comédie de l'annonce, de la réclame, du trombone et du boniment, qui ne se joue presque plus aujourd'hui qu'à la quatrième page des journaux : inutile d'ajouter qu'il n'en reste rien pour les trois autres.
Peu à peu, de ce Pandémonium picaresque où règne en servante-maîtresse la curiosité populaire, se dégage l'élément dramatique, qui finira par absorber ou expulser
tout le reste. Déjà, sur ces chars de triomphe et de parade où se débitent de si merveilleux spécifiques, voici des dialogues, des scènes, un feu croisé de questions plaisantes et de reparties bouffonnes, une avalanche de quolibets et de calembours, d'énormités salées et poivrées, qui tombent comme la manne du désert sur le bon peuple de Paris. Les célébrités du genre, Barry, Caretti, CrocquesoUe, Digby, l'Orviétan, Mondor surtout et son compagnon Tabarin, se rattachent par maint endroit à la littérature et au théâtre ; ils rivalisent avec leurs pitres de verve et d'éloquence. Dans ce fatras, quelques traits comiques n'attendent plus qu'une main leste, habile à prendre son bien partout où elle le trouvera. Au milieu de cette masse compacte de badauds, ébahis et ahuris devant les prodiges de la farce, il y a des filous de toutes sortes, qui excellent à vider les poches du bourgeois accaparé par la faconde de Mondor ou de Tabarin. Voyez-vous circuler dans les groupes ce jeune homme au front large et pâle, à l'œil observateuretprofond, aux lèvres contractées par un fin sourire, au visage étincelant de génie? C'est un voleur aussi, un voleur d'idées, ou plutôt c'est un alchimiste immortel, qui ramasse ç^ et là dans la boue quelques grains de poudre d or, et qui en fera sa comédie, — la comédie de Molière.
Encore un pas : de Tabarin à Gaulthier-Garguille, son contemporain et son gendre, c'est à peine si un regard superficiel peut saisir la différence : elle existe pourtant. Tabarin n'est qu'une informe ébauche de comédie mise au service d'un opérateur ou d'un charlatan, servant d'humble accessoire à un débit de drogues ou de spéci-
flques. Gaulthier-Garguille, Gros-Guillaume et Turlupin sont déjà des acteurs et des personnages comiques : ils tendent une main aux Crispin, aux Mascarille, aux Sganarelle, aux Scapin, aux Gros-René qui vont s'installer en plein Théâtre-Français, l'autre à cette lignée de farceurs, Scaramouche, Jean Farine, Bruscambille, Guillot-Gorju, Gringalet, Goguelu, Taconnet, Bobèche, Galimafré, Volange, qui vont aboutir et se perdre dans nos petits théâtres où peut-être on trouverait encore leurs traditions et leurs traces.
On le voit, c*est là le point de contact et de transition : la farce et la parade d'une part, la comédie, de l'autre, s'attirent, se touchent un moment, puis se séparent; Tune, arrivée à cet instant.suprême où tout conspire à la perfection d'un genre, pourvu qu'un homme de génie s'en mêle, va écrire ses chefs-d'œuvre ; les autres poursuivent leur aventureuse destinée, tantôt côtoyant le théâtre, tantôt retombant dans le ruisseau, pliant ou dépliant leur lente pour obéir aux déplacements dé la civilisation et de la vie parisienne, ayant des haut et des bas, des jours gras et des jours faméliques, et parfois se faisant regretter, à mesure que la comédie moderne devient plus froide, plus guindée, plus pâle, plus fausse et plus fade.
Je n'ai pas dit la moitié du bien que je pense du livre de M. Victor Fournel et je n'ai fait ressortir qu'une très* faible partie de son mérite; il faut le lire : peu de lectures sont plus attachantes^ plus variées, plus pittoresques^ plus piquantes, plus instructives, plus vivantes. Ce défilé de l'ancien Paris donne à réfléchir en présence du nou'
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veau. Je ne voudrais, à Dieu ne plaise ! ni médire de mon temps, ni contester nos progrès,, ni calomnier nos conquêtes ;. mais il me semble que ce Paris-là devait être beaucoup plus gai que le nôtre ; les rues étaient un peu étroites, les ruelles un peu tortueuses, les maisons un peu noires, les ruisseaux un peu sales, le pavé un peu dur, l'éclairage un peu borgne : mais quelle expansion de vie, de force, de jeunesse et de joie ! Que de mouvement et d^entrain ! Comme ces mœurs étaient plus en relief et en saillie, mieux accentuées et caractérisées que les mœurs modernes ! Quelle carrure dans ces physionomies populaires, qui semblaient d'avance taillées tout exprès pour s'assimiler les bonnes grosses farces des Tabarin et des Turlupin ! comme ces traits vigoureusement prononcés se prêtaient bien à l'interprétation bouffonne et comique! Sous ce régime de corporations et de confréries, comme l'individu était appuyé, soutenu, en possession de cette sécurité qui donne carrière à toutes les libertés de la fantaisie en belle humeur, certain de faire partie essentielle d'un tout, d'un ensemble, au lieu de se sentir isolé, réduit à ses propres forces, condamné à la loi rigide et triste du chacun pour soi par le nivellement et le déclassement démocratique ! Le bourgeois de Paris, spirituel, observateur, curieux et flâneur, avait alors plus de jouissances qu'aujourd'hui. Toutefois, les compensations ne lui manquent pas absolument : il a, par exemple, les expositions de peinture, vulgairement nommées Salons. Je connais un bourgeois de Paris qui y a trouvé l'occasion d'en rapporter des pages pleines d'esprit, de justesse, de malice et de goût ; ce bourgeois, M. Victor Fournel ne le
connaît peut-être pas, mais ils seraient dignes de faire connaissance ^
* Sous le pseudonyme de un Bourgeois de Paris ^ M. Victor Foume Tenait de publier de charmants articles sur le Salon de 1863.
M. DE RENUSSON'
'23 août 1863. ' Un jeune homme du monde, et du meilleur monde, renonçant aux plaisirs de son âge, ne s*occupant que médiocrement du triomphe de la Toixques et de Stradellaf prenant bravement une plume, non pas pour écrire un roman ou un vaudeville, mais pour discuter, dans un volume de quatre cents pages, les plus graves problèmes dès temps modernes et de la destinée humaine, c'est là un trop rare spectacle, une trop noble exception, pour ne pas intéresser à la fois et désarmer la critique, même en supposant que cette courageuse entreprise n'eût réussi qu'à moitié.
G*est à monseigneur Donnet, cardinal-archevêque de Bordeaux, que M. Renusson a adressé son livre; ce sont les encouragements de Taimable prélat qui Font engagé à mener jusqu'au bout sa périlleuse tentative. Cette recommandation pourrait suffire ; il n'en faut pas davantage
< Le ChrUtiattUme et le Suffrage universel.
pour nous indiquer dans quel esprit cette œuvre est conçue, avec quel heureux mélange de rectitude et de douceur le jeune écrivain a pris parti pour le christianisme et Ta chargé de résoudre toutes les questions difficiles ou brûlantes, soulevées par les nouvelles institutions et les doctrines nouvelles.
Écrit et publié avant Tapparition du livre de M. Ernest Hanan, Touvrage de H. de Kenusson en renfermait, pour ainsi dire, le pressentiment et lui emprunte un surcroît d'à-propos. c Les antithéistes, nous dit-il. (page 75), ont déclaré Jésus un homme incomparable^ sans cependant pouvoir rien trouver pour mesurer sa stature. Il importe de savoir qui a tort ou raison. Après ce que nous avons dit, il est facile d'éclairer le débat, de résoudre logiqueinent une question si débattue de Tautre côté du Rhin, depuis surtout les fameux travaux du docteur Strauss. Si la justice ne nous peut arriver que par la révélation, il est hors de doute que la créature qui a connu assez certainement les secrets du ciel pour opérer Fimmense et salutaire révolution qu elle a faite, ne saurait avoir été un être ordinaire, que cet être porte évidemment au front l'empreinte indubitable de la divinité : et d'ailleurs, si c'était rhomme qui fût chargé de faire la lui morale, comment expUquer cette continuelle et invincible révolte du législateur contre la loi? » Il semble que ces lignes aient été écrites, non pas la veille, mais le lendemain dé la publication de la Vie de Jésus, et, malgré cette légère différence de dates, H. de Renusson peut réclamer l'honneur de prendre rang parmi les laïques associés à nos plus illustres évèques, à nos religieux les plus éloquents dans
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cet ensemble de réparations et de protestations contre le livre de H. Renan.
Abordons maintenant le plan adopté par H. de Renusson, et, ensuivant ses contours un peu capricieux, n'oublions pas que, sous notre plume, la discussion philosophique doit garder une physionomie littéraire.
Ballanche, au sortir d'une lecture de la Cité des Hommes, de notre pauvre Adolphe Dumas, comparait ce poème à une forêt vierge à laquelle on aurait mis le feu, et d*où s'échapperaient toutes sortes de bêtes, féroces ou pacifiques, réunies un moment par la stupeur et l'épouvante. De magnifiques éclairs sillonneraient des nuages de fumée ; des arbres géants, hêtres, chênes et sycomores, élèveraient leurs têtes séculaires au-dessus du foyer de Tincendie; d'immenses lianes, enroulées autour des branches, s'écrouleraient avec des crépitations sinistres dans le foraiidable cratère, ou secoueraient au vent leurs chevelures enflammées ; des millions d'étincelles jailliraient dans l'espace, pendant que les pas tremblants du voyageur gUsseraient sur la cendre encore chaude et se heurteraient à des entassements de feuillages et de débris. Tout au plus, à travers ces voiles opaques, déchirées de fauves lueurs, serail-il possible d'entrevoir quelques étoiles dans un fond de sombre azur, comme une image d'espérance au milieu de la désolation et du chaos.
Nous avouerons tout d'abord à H. de Renusson que plusieurs chapitres de son livre nous ont causé une impression analogue à celle que Ballanche essayait de dépeindre d'après l'épopée humanitaire d'Adolphe Dumas. L'imagination, TinteUigence et la mémoire de
l'auteur du Christianisme et du Suffrage universel sont trop riches, trop touffues» trop exubérantes : la critique aurait besoin de se faire précéder dans son ouvrage par une compagnie de sapeurs ou par quelques-uns de ces hardis pionniers de Gooper, dont la hache opérait de vastes éclaircies dans les forêts américaines. Il y a, dans les raisonnements, dans le style, dans les citations de H. de Renusson, des effets de miroitement qui éblouissent, une variété d'évolutions qui fatigue, un luxe qui étonne, des rapprochements de mots, d'idées, de personnes, de noms propres, qui compromettent parfois la gravité de ses raisonnements et le feraient volontiers ranger parmi les fantaisistes, si l'on pouvait se méprendre sur le but sérieux de son œuvre. Proudhon, saint Augustin, Alfred de Musset, Eugène Sue, Lacordaire, Béranger, Lermontoff, H. Feydeau, Ozanam, Scribe, Louis Veuillot, Paul de Kock, le duc Decazes, se rencontrent et se heurtent dans son volume comme dans un salon de prince étranger ou de banquier allemand où seraient indifféremment invités des personnages habitués à* ne pas se saluer dans la rue.
Au moment où Ton suit avec un intérêt sympathique une série de pensées graves, d'un fissu ferme et brillant, d'une portée haute et large, déduites avec une sincérité souvent éloquente, on est subitement arrêté par une bizarrerie d'expression, un pêle-mêle de majuscules qui vous fait tomber à la renverse. J'en citerai, sans trop appuyer, quelques exemples. Dans une exposition d'ailleurs fort remarquable, M. de Renusson esquisse à grands traits l'état de la société moderne; ce malaise général
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qui se traduit, chez les âmes élevées, par une recherche inquiète de la vérité, chez les âmes vulgaires par l'adoration du succès, des intérêts matériels et des jouissances sensuelles ; ce désarroi des consciences qui, faute de pouvoir se rattacher à des principes soUdes, à des croyances éclairées d'une lumière divine, se laissent choir dans un scepticisme commode, s'abandonnent à tous les caprices; — très bien! mais il sgoule : « Qu'y a-t-il donc de mieux à faire qu'à répéter avec le spirituel auteur de la Reine de Chypre.
Tout n'est en ce bas monde Qu'un jeu, qu'un jeu I
C'est la première fois, nous le croyons, qu'un vers d'opéra, exprimant la philosophie de H. Scribe avec accompagnement de trombones, aura eu l'honneur de figurer, à titre de document, dans une œuvre où se discutent à fond les grandes questions sociales.
Dans un chapitre excellent sur l'amour et le mariage, purifiés et consacrés par le christianisme, l'auteur, après avoir rappelé en de belles pages la dégradation où était tombé le paganisme dans ses rapports avec Eros et Antéros, l'abaissement cynique où languissent les nations de rOrient, énervées et corrompues par le matérialisme, la polygamie et leurs annexes, oppose à ce triste tableau les bienfaits de la religion chrétienne, qui, en réglant au nom de la morale évangélique ces questions délicates, a maintenu et affermi chez les peuples de l'Europe la vigueur intellectuelle et physique. Tout cela est parfait; mais il ajoute : « C'est à ce pieux entêtement dans le
vrai que les nations de FEurope doivent leur moralité comparative, ce tempérament sain et robuste qui leur a permis d'échapper à tant de révolutions, leur retenue, leur délicatesse, leur exclusivisme jusque dans leurs plus grandes faiblesses du cœur. C'est, qu'il me soit permis de l'observer en passant, cet exclusivisme remarquable qui a seul inspiré H. Feydeau dans son célèbre roman de Fanny. »
Assurément, s'il arrive à M. Feydeau de lire le Chris-tianisme et le Suffrage universel (p. 234), il sera étonné d'apprendre que sa fameuse scène du balcon, amoureusement vantée par M. Sainte-Beuve, est le produit plus ou moins direct de l'influence du christianisme sur les mœurs des peuples de l'Occident : la chose ne pourrait s'expliquer qu'au moyen d'une variante et d'un calembour : il faudrait dire que le type des mœurs occidentales devait en effet se trouver dans une scène du couchant.
. Ailleurs, dans ce même chapitre (p. 247), H. de Renusson dépeint, avec autant de justesse que d'éclat, celte chaste et noble flgure de la femme chrétienne, réhabilitée, émancipée, dirigée, replacée à son vrai rang et sous son vrai jour par une religion de liberté et de paix, de pureté et de luiAière, qui a su proclamer ses droits en déterminant ses devoirs : il énumère avec une légitime complaisance les plus célèbres de ces femmes dignes de prendre place dans cette galerie pudique et chrétienne, et. il ajoute : « Le christianisme la prit par la main... et flt d'elle tour à tour la femme courageuse et martyre que nous dépeint Terlullien, une Elisabeth de Hongrie, une
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Blanche de Castille, une Jeanne d'Are, l'amante idéalisée et respectée de Pétrarque (bien t bien), en attendant qu'il en fît une lady Russel (très-bien!) l'impératrice Joséphine (Aïe ! aïe ! aïe !) la reine Marie-Amélie, etc., etc...» Voyons, nous voulons être sérieux, n'est-ce pas ? Eh bien, il faut s'entendre et tâcher de concilier la vérité avec les égards dus au beau sexç. Si, à propos de l'aimable et intéressante veuve du marquis de Beauharnais, vous voulez parler de grâce, de bonté, de douceur, de charité, de dévouement aux malheureux et aux proscrits, vous n'en sauriez assez dire : il n'en faut pas davantage, étant données les mœurs du temps, pour qu'il soit de bon goût do couvrir d'un voile respectueux des faiblesses attestées par d'unanimes témoignages, et pour que cette souriante et gracieuse figure nous apparaisse, en définitive, environnée de tout ce qui peut désarmer la pruderie et mériter l'indulgence ; mais la placer sur la même hgnc qu'Elisabeth de Hongrie ou Jeanne d'Arc! c'est le cas de s'écrier avec un personnage de vaudeville :
Pour jouer ce rôle, ma chère, • Voyei s'il ne vous manque rien.
M. de Renusson a fait là, par distraction sans doute, ce que le courtisan le plus intrépide ou le plus maladroit n'oserait pas faire. A une époque où le christianisme était exilé des mœurs, des intelligences, de leducation, de la société tout entière, où l'idée du vrai Dieu et de sa loi s'était effacée dans les âmes, où la révolution et le paganisme se mariaient sur un autel désert et profané, la charmante amie de madame Tallien, la femme qui s'ha-
bi lait avec une once de mousseline, qui se montrait au bal et dans les jardins publics en costume de statue antique, avec des bagues aux doigts de son pied nu, n*a jamais eu, j Imagine, la prétention d'être classée parmi les pieuses héroïnes de chasteté chrétienne. M. de Renusson n'a donc pas lu l'histoire de ces étranges mœurs de la République et du Directoire ? Il n'a donc pas entendu prononcer le nom de Barras ? Il ne connaît donc pas le célèbre passage de lord Byron : Napoléon et César eurent cela de commun, qu'ils furent tous deux grands, victorieux, conquérants, pleins de génie, législateurs, politiques, sublimes, et... (je renvoie, pour le dernier mot, au répertoire de Mohère).
Poursuivons : à la page 267, l'auteur remarque excellemment que, « si l'antiquité honorait la prostitution, elle avilissait les prostituées, tandis que le christianisme condanme le métier et en relève les victimes en leur rendant, non l'estime du monde qui, lui, ne pardonne pas, mais la dignité morale qui leur permet de recommencer ici-bas une nouvelle vie... » — Jusque-là je ne puis qu'approuver et applaudir ; mais la phrase a une queue, et... in cavdâ venenum; je reprends : ... « une nouvelle vie et de se faire, comme les Madeleine et les Affre, (i) une place éminente au delà du tombeau. )) Les Madeleine, soit ; mais les Affre? Quel rapport peut-il y avoir entre la
* Ici je dois une réparation à M. de Renusson ; mais pourquoi a-t-il des typographes qui impriment Affre avec deux f? Il y a eu, me fait-on remarquer, au troisième siècle de notre ère, à Augsbourg, une célèbre pécheresse, sainte Afre [Afra]^ qui, après avoir mené ime vie de désordre, racheta ses fautes par un repentir admirable.
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belle pécheresse et le saint archevêque de Paris? A-t-ii existé dans la primitive Église une courtisane nommée Affre, repentie et purifiée comme son illustre devancière? H. de Renusson devait se dire que, pour les lecteurs de 1865, quinze ans après insurrection de 1848, ce nom ne pourrait rappeler que l'immortel martyr des barricades. Encore une fois, je m*y perds !
Puisque j ai commencé par la partie la plus désagréable de ma tâche, je signalerai encore dans Le Christianisme et le Suffrage universel deux ou trois passages que j'ai sur le cœur. Gomment l'auteur a-t-il pu faire intervenir dans une discussion sérieuse le nom de H. Eugène Sue, parler de son haut tact littéraire^ et le louer d'avoir compris que Fleur de Marie {diàs la Goualeuse) ne pouvait finir dignement que dans un cloître? Le dénoûment des Mystères de PariSy arrangé pour le bon plaisir d'une sentimentalité vulgaire et d'après la grossière poétique du mélodrame, n'a rien de commun, ni avec la littérature, ni surtout avec la controverse sur des sujets élevés. \
Je lis page 346, à la suite de considérations lrès^ingé« nieuses et très-vraies touchant l'influence de la morale sur la popularité et la durée d^^s œuvres qui semblent le plus disposées à se passer d^elle : « H. Paul de Kock luimême serait peut-être plus avantageusement classé que ne le laissent supposer de prime abord un style débraillé et des peintures triviales. » — Réhabilitons, tant qtf'il vous plaira, si cela vous amuse^ l'auteur de Mon Voisin Hayfnond et d'une Gaillarde, qui a ail moins le mérite^ fort rare dhez les réalistes à prétentions^ d'être naturel et
parfois amusant. Hais, de grâce, que son nom ne figure jamais dans un livre de philosophie chrétienne !
Enfin, lien ne me semblerait de plus mauvais goût que de m*achafner encore contre la gloire de Béranger; l'abstention, sur ce chapitre, m'est d'autant plus facile et me sied d'autant mieux que ma situation vis-à-vis de l'illustre chansonnier a été singulièrement simplifiée par bon nombre de ses anciens amis politiques: il y a dix ans, j'avais l'air d'un iconoclaste : aujourd'hui, après que les libéraux et les révolutionnaires les plus avancés ont renchéri sur mes critiques, je pourrais presque compter, sinon parmi les admirateurs, au moins parmi les détracteurs les plus tièdes de l'homme d'esprit qui a écrit, dans un genre secondaire, de si charmants petits chefs-d'œuvre. Pourtant, restons dans le vrai : devions-nous nous attendre à trouver dans un ouvrage d'inspiration chrétienne, dédié à un cardinal-archevêque, des lignes telles que celle-ci : « La fosse de Bérangor n'est pas encore fermée, qu'une critique posthume vient lui enlever sa gloire. Comme si Tinimitable chansonnier, dont les gais ou plaintifs refrains ont tour à tour enthousiasmé, éclairé, consolé tant de nos grands parents, n'a pas dans son universelle popularité une garantie certaine d'immortalité! Comme son ombre doit sourire tristement de tous ces coups d'épingle ! On oubHe les Hirondelles^ mon Eahit et surtout ma Grand'mère, celte épopée indestructible de l'âge qui commence. »
Je veux encore faire à M. de Renusson une querelle d'un tout autre genre. Nous n'avons, hélas! que trop de motifs d'en vouloir à notre mère Eve, et
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cependant Dieu a permis qu'une sorte d'affectueux pardon s'attachât à cette femme primitive qui, en léguant à ses filles la plupart de ses défauts, a su se créer d'avance autant de circonstances atténuantes qu'il y a de jolies femmes en ce monde. Il faut bien l'avouer, nous serions moins indulgents et moins tendres pour la pécheresse originelle, s*il nous était possible de nous la représenter autrement que comme une merveille de beauté. Nous éprouvons, à son sujet, une impression analogue à celle des vieillards de Troie qui, jout en gémissant des malheurs apportés par Hélène à leur patrie, souriaient en la voyant passer, tgai elle était belle! Eh bien , s'il faut en croire M. de Henusson» la science moderne a, comme Sganarelle, changé tout cela, el voici en quels termes il nous l'apprend : « Eve la blonde, que nous nous représentons si belle parce que nous Téclai* rons sans doute encore des reflets de TEden, est apparue à la science positive avec des pieds plats, des membres grêles, un abdomen (!!!) déformé et plissé, une poitrine déprimée, des lèvres épaisses, des yeux hagards, une mine efflanquée et slupide. — Tant pis pour la science ! Moi, je demande à garder mon ignorance, à en rester à l'Eve de la Genèse et de Milfon, et je conseille à H. de Renusson d'en faire autant.
On a maintenant une idée des défauts que je reproche à ce livre singulier, le Christianisme et le Suffrage universel. Épris d'une pensée grande et belle, voulant la nnettre à exécution, M. de Renusson s'y est préparé par de fortes études et d'innombrables lectures. 11 n'a rien négligé pour devenir savant, grave, impersonnel, philoso-
phe, didactique, dogmatique. Mais on a beau faire, on esl toujours de son âge par quelque côté, et ce n'est pas un mal, loin de là! L'imagination a réclamé sa part dans ce vaste travail d'où Ton essayait de l'exclure. N'est-elle pas une fée ? Elle a imité ces fées que Ton oubliait d'inviter au baptême d'un Prince Charmant, et qui, survenues au dernier moment, s'amusaient à tout embrouiller ou mêlaient aux riches dons de leurs compagnes quelque bizarre maléfice. L'imagination s'est donc introduite dans ce livre qu'on voulait lui fermer : elle est si subtile ! Elle a mêlé un grain de paradoxe à ces excellentes vérités : ces lectures si courageuses, si variées, si substantielles, elle en a malicieusement détourné et falsifié les sucs généreux, de façon à rendre parfois indigeste ce qui n'était et ne devait être que la nourriture saine et abondante d'une intelligence bien douée : elle a dérangé (Berlioz dirait bérangé) et troublé le jeune écrivain en cet instant critique et décisif du triage, où la masse des lectures doit se dépouiller comme le bon vin et laisser au fond du vase le sédiment et la lie. Ces arguments si bien choisis, si bien classés,' si fermes, si solides, si net^s, si brillants, pareils à un régiment rangé en bataille^ elle leur a donné de si étranges distractions, que quelques-uns se sont armés et retournés contre eux-mêmes.
 un autre point de vue, H. de Renusson ne s'est-il pas trop préoccupé des opinions, des œuvres et du prétendu génie de M. Proudhon? Je sais que M. Proudhon compte dans tous les camps des admirateurs passionnés : les ennemis de toute religion saluent en lui le hardi penseur qui a tenté de saper par la base Vidée de la divinité.
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Les contre-révolutionnaires lui savent gré d'avoir convaincu d'impuissance, de contradiction, de néant ou de sottise tous ceux qui ont coopéré, depuis nombre d'années, à la révolution politique, philosophique et sociale. Cet idéologue solitaire, qui vit retiré dans son sophisme de Hollande, qui a commencé par dire : t Dieu, c'est le mal! » et qui semble dire aujourd'hui : « si je n'étais athée, je serais caihohque ! » ce fondateur mystérieux de dogmes négatifs et de banques sans argent, qui a tenté la verve de nos modernes Aristophanes, et que nous avons vu représenté en chair, en os et en lunettes, par un acteur du Vaudeville, — ne manque pas d'un certain prestige pour les imaginations crédules : il leur fait l'effet d'une puissance dont on n'a pas encore mesuré la portée, d'une force latente qui n'attend que son moment pour tout démolir, et surtout d'une énigme dont on aime à chercher le mot. Ce mot n'est pourtant pas difticile à trouver : c'est, au masculin, charlatanisme; au féminin, mystification. Éclos à la publicité entre deux pavés de 1848, M. Proudhon eut assez d'esprit pour comprendre qu'au milieu de ce triomphant concert de folies, de cet incroyable crescendo d'extravagances, il n'y avait qu'un moyen de se faire écouter; c'était d'aller, d'un seul pas ou d'un seul bond, au point extrême de la route ouverte par celte cohue destructive, d'en marquer le necplus ultra et d'être l'Hercule de ces colonnes. Quelques formules brèves, radicales, absolues, tranchantes, éblouirent par leur audace les yeux déjà fatigués par la poudre que leur jetaient le club et la rue : M. Proudhon cassait toutes les vitres pour lesquelles les gamins
en liesse demandaient à grands cris des lampions. Voilà l'histoire de son succès et le dessous de cartes de son génie. La stupéfaction du bourgeois, Tépouvante du propriétaire, les personnalités du théâtre, lui servirent de réclame, et quelques persécutions inutiles en firent un martyr. 11 devint intéressant après avoir été terrible, réunissant ainsi les deux grands efTets dramatiques : la terreur et la pitié.
Sérieusement, je n'admettrai jamais H. Proudhon parmi les vrais penseurs, les vrais écrivains de mon temps. Les époques troublées ne sont que trop sujettes à produire ces esprits à double fond, qui sont, dans le domaine des intelligences, ce que les escamoteurs sont dans la famille des artistes. On sait ce qu'ils montrent; on ne sait pas ce qu'ils cachent. Leurs doctrines et leurs aphorismes sentent la muscade, le gobelet et le sac à malices. De deux choses l'une : ou ils se moquent du public et d'eux-mêmes ; et alors pourquoi grossir le nombre des badauds qui les admirent? ou ils sont sincères et se croient convaincus ; et alors je ne verrai jamais en eux que des superfétations alarmantes, des hypertrophies intellectuelles qui, loin d'ajouter aux forces vives d'un siècle et d'un pays, trahissent et accroissent leurs dispositions maladives ; des plantes parasites et gourmandes, qui épuisent la sève des grands arbres, annoncent leur caducité et couvrent leurs branches mortes d'une fausse verdure.
Il n'en est pas moins utile de les réfuter, et M. de Renusson s'est acquitté de celte tâche avec une énergie de conviction, avec une abondance de preuves qu'on ne
M. DE RÉNUSSON. 331
saurait assez louer. Le malaise visible de la société moderne, les sources pures ou dangeureuses où se peut abreuver celle soif de vèrilé qui, faute de savoir où se prendre, risque de tourner au mensonge, au scepticisme ou au désordre ; la nécessité de régler et de diriger ce suffrage universel qu'on ne peut plus anéantir, le christia< nisme proposé comme seule solution possible aux problèmes créés par celtei grande transformation sociale, les moyens de conciliation entre l'esprit nouveau et l'antique croyance, l'espoir de régénération morale résidant tout entier dans cette alliance nécessaire, telles sont les nobles et fécondes idées qui se déroulent dans ces pages auxquelles on ne peut reprocher que de l'excès et du trop-plein. J'espère que M. de Renusson ne m'en voudra pas de lui avoir signalé un certain nombre de bizarreries, de contradictions, d'erreurs de détail, auxquelles j'aurais pu ajouter une foule d'incorrections typographiques. Que le jeune et brillant écrivain relise ses épreuves et se relise lui-même; ces légères tâches disparaîtront dans une seconde édition; son livre, excellent déjà, sera alors tout à fait digne des suffrages de la crilique et des bénédictions d'un archevêque.
Septembre 1863.
Un vrai poëte vient de mourir. Un poôte, ai-je dit? Si Alfred de Vigny a mérité ce titre, c'est peut-être moins h cause de ses vers que pour Fensemble de sa vie littéraire, si soigneusement maintenue dans les sphères pures et élevées qu'il finit par exagérer cette tendance et arriva à s'isoler, à s'annuler presque, de peur de se compromettre au contact de nos vulgarités. Vodiprofanufn vulgus et avceo ne saurait s'appliquer à personne mieux qu'à cet esprit noble et délicat, qui a marché en sens inverse de la littérature de son temps ; devenant plus timoré, plus contenu et finalement plus taciturne, à mesure qu'elle se faisait plus grossière, plus expansive et plus bruyante.
Nous ne sommes pas sûr de l'effet que produiraient aujourd'hui les poésies d'Alfred de Vigny sur les lecteurs, jeunes ou vieux, qui s'aviseraient de les relire. Ils se demanderaient probablement quel rôle a pu jouer celte muse
élégante et minutieusement drapée dans les lutles du romantisme que Ton se figure toujours plus impétueuses que correctes, avec une odeur de poudre, une couche de poussière et bien des nuances de débraillé et de désordre. Ils s'étonneraient que ces poèmes, beaux, mais froids comme des marbres antiques, Eloa, Dolorida^ Moïse^ aient pu prendre rang à l'avant-garde de ces compagnies franches, plus ardentes que discipUnèes. Ceci tient à une erreur d'optique qu'il m'importe de rectifier en commen* çant.
La P/d'oda romantique ayant pris pour mot d'ordre une réaction violente contre la littérature routinière et tirée au cordeau, dite du premier empire, on a naturellement conclu que ses chefs devaient avoir les qualités contraires et les défauts opposés aux qualités et aux défauts de leurs antagonistes : d'un côté, l'art classique^ traditionnel, régulier, ratissé comme une allée de Versailles, en cravate blanche, et, pour tout dire, en perruque ; de l'autre, l'art désordonné, effréné, échevelé. Rien n'est moins exact. Le romantisme, ainsi que la suite Ta prouvé, était bien plutôt un groupe qu'une école : chacun y apportait son tempérament et s'y préoccupait de son idéal. Après les années de crise et de bataille, chacun se retrouva avec sa physionomie particuUère et les traits distinctifs de son talent. Pour ne citer que quelques noms, H. de Musset ne ressembla pas plus à M. Victor Hugo que celui-ci ne ressemblait à Corneille ou à Racine ; il n'y eut pas plus de similitude entre Alfred de Vigny et Alexandre Dumas qu'entre ce dernier et M. de Fontanes. Les amitiés même te détendirent; le faisceau primitif se brisa : chaque parti
ramassa ses morls, et les vainqueurs montèrent au Capitôle, c'est-à-dire à TÂcadémie.
Quinze ans plus tard, quand M. de Vigny fut académicien, quand nous le rencontrions sur le boulevard, donnant le bras à une femme, sa dévouée compagne, déjà souffrante, destinée à mourir quelques mois avant lui, laquelle tenait en laisse un petit chien, cette figure mélancolique et douce, imberbe, aux cheveux blonds retombant sur le collet de Thabit, ce regard fin, discret et voilé, cet ensemble de distinction un peu féminine, d'élégance alanguie par quelque secret ennui, donnaient aussi peu que possible ridéç d'un révolutionnaire. 11 y avait pourtant du révolutionnaire chez Alfred de Vigny, mais à la façon des Allemands, avec ce mélange d'audace métaphysique et de douceur séraphique qui démolirait un monde, une religion, une société, une littérature, sans rien perdre de son innocence et sans paraître se douter de la portée de ses coups. Ces esprits-là sont les plus absolus, parce qu'ils sont les plus inconscients de ce qui se passe en dehors de leur système s'ils sont philosophes, ou de leur rêverie s'ils sont poètes. Enfermés, calfeutrés dans ces songes, ou, comme l'a dit M. Sainte-Beuve, dan3 leur tour d'ivoire, ils y vivent de leur vie propre, s'y entretiennent avec leur pensée, y caressent indéfiniment leur œuvre passée, présente et future, sans remarquer que, pendant ce temps, tout marche et se transforme au dehors, que le goût public se modifie, que les nouveautés vieillissent, que les vieilleries se renouvellent, que l'oubli étend son linceul sur les querelles littéraires, et que chaque printemps amène sa floraison d'idées avec celle des lilas et des roses.
Voilà, suivant toute apparence, la vraie raison du silence et de l'isolement volontaire d'Alfred de Vigny pendant les dernières années de sa vie. Ce fut moins la lassitude, le désabusement, la haine du vulgaire, la crainte du flot grossissant, que le sentiment de la séparation qui s'était faite entre le monde de ses rêves et le monde extérieur. Dans notre siècle si rempli de vicissitudes, si enclin à oublier le lendemain ce qu'il a couronné la veille, si prompt à user les idées les plus vivaces et les renommées les plus robustes, il n'y a, pour ceux qui ont une fois mordu à la grappe enivrante du succès, que deux partis à prendre: ou, comme l'ont fait, avec des différences bien caractéristiques, Lamartine et Victor Hugo, se multiplier, se prodiguer, passer de la génération qui s'en va à la génération qui arrive, ne négliger rien pour être toujours d'un pas en avant sur ce qui marche, sauf à se trouver à cent lieues de ce qui demeure; se faire au besoin, en dépit des chevrons et des campagnes, fifre ou tambour du jeune régiment prêt à remplacer les vétérans, les blessés et les invalides ; ou bien s'arrêter net, fermera clef ses tiroirs, mettre le signet sur la page encore blanche d'un livre qui ne se finira pas, écouter dans l'ombre les voix aimées et lointaines qui redisent la chanson d'autrefois, voir passer sous sa fenêtre une foule de gens aflairés dont on ne se soucie plus de connaître les noms et auxquels on voudrait taire le sien.
Mais, au temps de ses glorieux débuts, Alfred de Vigny ne songeait certainement pas à ce funèbre dénoûment, de tant d'enthousiasmes et d'espérances. 11 avait vingt-quatre ans à peine quand parurent ses Elégies et Poèmes j qui
prirent bientôt place entre les Méditations et les Odes et Ballades. Plus jeune que Lamartine, de trois années plus âgé que Victor Hugo, de Vigny, avec son talent pur, chaste sobre, sculptural, avide de profondeurs et de mystères sembla combler Tespace que laissaient entre eux les deux illustres poètes: il se rattachait plus visiblement à André Chénier, mais avec une inspiration plus chrétienne, plus spiritualiste, voisine de Thomas Moore, de Ballanche et de Klopstock. On a dit avec justesse que Moîse^ EloUy Lolorida^ la Frégate la Sérieuse^ figuraient les blanches colonnes d*un temple qui n'a pas été bâti. Tels qu'ils sont, dans leur majesté solitaire, ou plutôt, hélas ! délaissée, ces poèmes resteront comme Texpression d*un art délicat, auquel ont manqué le soufle, la force et Tarnpleur nécessaires pour construire son monument, mais qui du moins a fixé son rang et marqué sa date dans ces fragments exquis, pleins de fine recherche et de grâce.
C'est par le roman de Cinq-Mars^ publié en 1826, qu^ Alfred de Vigny, salué poêle dans le Cénacle^ dans les salons de Nodier etd*Achille Devéria, accrut le nombre de ses lecteurs et affermit sa renommée, qui a pu devenir de la gloire sans avoir jamais été de la popularité. C'était la première fois que Tinfluence de Walfer-Scôtt se révélait directement en France, non plus dans des imitations serviles et sans valeur littéraire, mais dans une œuvre 52a' generiSj éminemment française, et même plus artistement travaillée que les admirables récits de Fauteur de Waverley. Au reste, Cinq^Mars ne procède de Walter- Scott que par ton titre de roman historique et parle mé*
LE COMTE ALFRED DE VIGNY. • 331 lange de la fiction avec la réalité. 11 en diffère, malheu* reusement, sur un point essentiel. Dans Walter-Scott, le faux ne contrarie jamais le vrai : il réside tout entier dans l'invention de personnages et d'incidents imaginaires, qui, loin de contredire l'histoire, servent à la rendre plus attractive et plus vivante. Dans Cinq-Mars^ il y a très-peu d'acteurs et d'épisodes inventés : le faux, le fictif consiste surtout dans l'appréciation ou la peinture des caractères réels, dans la manière dont les événements, sont présentés. Sous une forme dont on ne peut méconnaître les qualités sérieuses, le romantisme préludait déjà à ses innombrables falsifications historiques, et il faut bien ajouter que le tour d'esprit de M. de Vigny le poussait un peu trop de ce côté-là. Il n'avait pas toujours le don de voir juste, et nous en recueillerons d'autres preuves avant de terminer cette étude.
Ainsi Richelieu, dans Cinq-Mars^ est un Richelieu de mélodrame : c'est Vhomme rouge qui passe, que nous montrera, cinq ans plus tard, H. Victor Hugo dans Ma* lion Delorme, La figure très-équivoque d'Urbain Grandier prend, chez M. de Vigny, des proportions idéales, une auréole d'archange et de martyr; ainsi de suite. Ces défauts sont rachetés par les mérites de l'exécution, par l'élévation constante du ton et du langage. L'auteur est injuste, mais ill'eçt en homme de bonne compagnie, et non en déclamateur de club ou de théâtre: et, que ne pardonnerait-on pas d'ailleurs en faveur de cette magnifique scène, où Richelieu, menacé de disgrâce, abandonne Louis XHI à lui-même, et où le faible et timide monarque, en présence des difficultés redoutables de la
358 DERMËRES SEMAINES LITTÉRAIRES.
politique extérieure, est forcé de rappeler à grands cris son conseiller, son tyran, son maître?
Alfred de Vigny devait pourtant se surpasser dans Stello et surtout dans Servitude et Grandeur militaires, ses deux œuvres vraiment originales et où il s'est mis tout entier : avant d'y arriver, il sied de dire un mot de ses trois ouvrages dramatiques, auxquels on pourra, si Ton y tient, joindre un léger Proverbe, écrit pour madame Dorval : Quitte pour la peur,
M. de Vigny était-il taillé pour réussir au théâtre? Nous ne le croyons pas, et l'événement ne nous a démenti qu'à moitié ; car le More de Venise^ traduit de Shakspeare, ne peut compter qu'à titre d'étude ; la Maréchale d Ancre ^ jouée à rOdéon en 185i , n'eut qu'un demi-succès ; enfin, Chatterton^ beaucoup plus heureux (1835), fut cependant salué comme une élégie poétique et touchante plutôt que comme un véritable drame.
Ce qu'il faut au théâtre, c'est du nerf, les reins solides, une nature expansive, le génie de Tinvention et de l'action, un esprit fécond en ressources, une préoccupation intelligente du goût public, une disposition plus habile qu'héroïque à sacrifier son idéal, s'il est placé trop haut pour le parterre, la vivacité du coup d'œil, et surtout une facilité de communication et de contact, ressemblant aussi peu que possible à la crainte de se compromettre avec la foule et de se salir les mains. Or les qualités d'Alfred de Vigny étaient diamétralement contraires à celles-là, et, si nous vouUons traduire notre pensée en noms propres, nous dirions que, là où Alexandre Dumas et Scribe ont réussi, de Vigny ne devait pas réussir. Ce talent si distin-
gué, mais un peu monocorde, cette imagination si aisément effarouchée, que nous avons vue, pendant vingt-cinq ans, se replier sur elle-même et se taire plutôt que d'essayer d une nouvelle gamme, devait se trouver singulièrement dépaysée dans ce monde théâtral qui s'accommode peu de la poésie pure, où l'art et la vie qui s'y reflète semblent redoubler d'intensité, et qui, dans ses mœurs, ses manières, sa langue, aime mieux être excessif qu'inaperçu, crier que ne pas se faire entendre.
^ Le Moi^e de Venise^ jouè en octobre 1829 par mademoiselle Mars, par Joanny et Périer, fut peu applaudi et laissa peu de traces : il fit partie de ces essais d'acclimatation shakspearienne, très-honorables en eux-mêmes,très-utiles peut-être à un débutant dramatique pour se faire la main, mais qui, en définitive, ont seulement réussi à prouver que le goût français et le goût moderne étaient encore plus^jloin de Shakspeare que de Racine. La Maréchale d'Awcre,qui eut pour interprètes mademoiselle Georges, Frederick Lemaître et Ligier, n'était pas indigne de l'auteur de Cinq-- Mars. Pourtant la lenteur des premiers actes, un je ne sais quoi d'artificiel, de pénible et d'apprêté, nuisirent à l'effet des belles scènes, et, en dépit du talent des acteurs, la pièce n'eut qu'une douzaine de représentations. Quant à Chatterton (février 1855), ce fut, il est vrai, une brillante soirée; mais ce triomphe ne fut-il pas dû au souvenir de Stello^ et plus encore à madame Dorval, actrice de génie, d'autant plus étonnante dans le rôle de Kitty Bell, que ce rôle, tout en dedans^ tout de demi-teintes et de nuances,paraissait plus antipathique à sa nature fougueuse et passionnée? La passion, chez Kitty Bell, ne parle guère et n'agit pas; elle se de-
vine, et l'on ne comprend ses ravages intérieurs que lorsque le suicide de Chatterton amène la mort de Ritty.Ce dénoûment était irrésistible: je vois encore madame Dorval roulant les marches de Tescalier de bois qui conduisait à sa chambre. De pareilles émotions sont rares au théâtre, et obtiennent grâce pour trois heures d'ennui. Le succès fut tout entier dans cet escalier de bois et dans Tjncomparable élan de Tactrice. 11 y a cinq ou six ans, quand le Théâtre-Français a voulu reprendre Chatterton et faire jouer Kitly Bell par une de ses étoiles (madame Plessy-Arnould, je crois), le prestige avait disparu; Tennui seul était resté. Désormais Chatterton n'est plus possible au théâtre, et doit se contenter d'un succès de lecture.
Ce que nous rappelons ici, Gustave Planche le disait en termes plus nets et plus sévères, dès le lendemain de la première représentation : « Dans le drame de M. de û Vigny, l'analyse est savante, inépuisable, courageuse, « ingénieuse; mais elle est seule et ne peut suppléer Taca tion absente. » — « Le plus grand malheur de cette tra- (; gédie bourgeoise, c'est de n*avoir pas pied sur terre. » — « Personne plus que moi n'estime la sévérité littéraire de M. de Vigny : dans son drame, il y a des qualités de « diction qui sont dignes d'étude; mais ces qualités a appartiennent plutôt au style des livres qu'au style dra- « matique... Je ne pense pas qu'il soit appelé, parla « nature de ses inspirations, ni surtout par ses habitudes a de style, à écrire pour la scène. » (15 février 1855.)
Sur un point plus essentiel, la question de savoir si Chatterton a vraiment le droit d'être rangé parmi les martyrs de la poésie et de l'art, Gustave Plancha n% s«
montre pas plus débonnaire: « 11 n est pas vrai, dit-il, que a Chatterton soit mort victime de l'ingratitude et de la if misère: il s* est tué à dix-huit ans, oui; mais ni la « gloire ni la fortune ne lui manquaient. C'est Torgucil (( qui a mis le poison sur ses lèvres. » Ceci nous ramène à Stella, qui date de 1832.
Le succès fut grand et mérité. Malgré les préoccupa* lions du choléra et de Fémeute, ce Docteur noir, qui semblait un personnage de circonstance et qui menait le deuil des poètes morts à travers une ville mourante, fit accepter ses consultations railleuses et poignantes par tous ceux qui, au milieu du trouble universel, songeaient encore à ouvrir un livre. Comme œuvre d'art, comme détails surtout, rien n'est plus charmant que S/rfto. Comme donnée philosophique, il faut en rabattre: on y retrouve^ à chaque page, le penchant, j'allais dire le dada d'Alfred de Vigny, obstiné à créer une situation artificielle et à y encadrer ses héros de prédilection pour faire de leurs infortunes le texte d'un procès contre les iniquités sociales. Le règne du bon plaisir, le gouvernement parlementaire, la République, sont tour à tour cités par l'impitoyable docteur à la barre d'un tribunal où M. dé Vigny est juge et partie, et convaincus d'avoir immolé sans merci, le premier, Gilbert, le second. Chatterton et la troisième, André Chénier. En d'autres termes, il y a sous tous les régimes, un duel à mort entre la société et les poètes, et, comme la société est la plus forte, les poètes doivent se résigner d'avance à mourir de misère et de faim.
Encore une fois, les broderies sont exquises, et, dans le troisième épisode, l'auteur s'est élevé au pathétique le
5i2 DEUMÈRES SEMAINES LITTÉRAIRES,
plus émouvant; mais, au fond, que cette thèse est creuse et paradoxale! Ce n*estpasla monarchie absolue qui a tué Gilbert : c*est un grain de folie envenimé par une lutte inégale contre les vrais despotes de son temps, c'est-àdire les philosophes ; Chatterton est mort d'une apoplexie d'orgueil, faute de savoir attendre et pour avoir voulu escamoter la fortune et la gloire, avant de les mériter ; quant à André Chénier, il personnifia la poésie dans Tiramense tuerie révolutionnaire, comme d'autres y personnifièrent la noblesse, la vertu, la richesse, le sacerdoce, Tépiscopat, les services militaires, toutes les grandeurs, toutes les beautés, toutes les supériorités de ce monde. La poésie, cette aristocratie de l'imagination, devait, comme toutes ses sœurs, payer son tribut au couperet terroriste. Elle ne fut pas la privilégiée de ce fomter^ûu du crime dont les roues égalltaires finirent par écraser les bourreaux pour être plus sûres de ne pas faire de privilèges.
 répoque oix Stella parut, on fit peu d'attention au sophisme, que couvrait d'ailleurs le charme de l'exécution. Plus tard, on put voir à l'œuvre et connaître à fond ces natures de poètes, de grands prêtres de l'art, passés de leur chef à l'état de demi-dieux, sacrifiant sur leurs propres autels la société, le bon sens, la paix publique, commo les pontifes de Jupiter immolaient les bœufs et les génisses : se faisant le centre de toute idée et de toute chose: croyant que tout leur est dû; substituant la religion de l'individualisme à celle de l'humanité; ne trouvant aucune récompense, aucune couronne au niveau de leurs mérites, et criant que tout est perdu si la gloire se fait
attendre, si l'apothéose retarde de quelques heures, si les gouvernements refusent de les traiter, non pas seulement comme de brillantes parures, mais comme les person* nages les plus importants de TÉtat.
Chez Alfred de Vigny, du moins, cette manie, si elle exista, fut toute spéculative ; elle resta voilée d*ombre et de mystère, et s'infiltra dans ses ouvrages sans se produire dans sa vie. C'est sans songer à mal, et avec une parfaite bonne foi, qu'il laissa percer dans ses livres, notatnnient dans Stelloy cette idée de lulte, d'oppression de la pensée par la force, de l'art par une société bourgeoise ou tyrannique. Son étonnement fut vrai et ses protestations sincères, quand on lui dit que, malgré leur forme élégante et leur réserve délicate, de pareils plaidoyers ne tendaient à rien moins qu'à autoriser chez ces opprimés, ces victimes, ces martyrs, toutes sortes de représailles, depuis la révolte jusqu'au suicide.
Le dernier livre, le chef-d'œuvre d'Alfred de Vigny, Sei^Uude et Grandeur militaires^ est pur de cet alliage. Le poète n'a rien écrit de préférable et la littérature moderne compte peu de morceaux supérieurs au principal épisode de ce volume, le Capitaine Renaud. C'est là que se rencontre cette célèbre scène, que l'auteur, dit-on, a regrettée depuis, où Bonaparte et Pie VII sont en présence, où le grand homme, au faite de sa puissance et de sa gloire, est moralement vaincu par le Pape vieux et désarmé, et où les deux terribles épithètes, — Comme' (liante! — Tragediante! — tombent d'aplomb, comme deux baquets d'eau froide, sur le conquérant stupéfait. Cette scène nous servira de transition toute naturelle pour
34i DERNIÈRES SEMAINES LITTÉRAIRES,
arriver au dernier événement mémorable de la vie littéraire d'Alfred de Vigny : sa réception à TAcadémie française.
Quel singulier temps que le nôtre! Que de leçons dans ses vicissitudes, et que de vicissitudes dans ses enseignements ! Voici quelles étaient, à la fin de janvier 1846, époque de cette réception, les situations respectives des quatre acteurs de la comédie académique ; car il y a toujours un peu de comédie à l'Académie.
Etienne, Tacadémicien défunt qu'il s'agissait de louer; ancien censeur impérial, rédacteur du Journal des Débats pendant la disgrâce de HM. Bertin ; libéral de la Restauration ; un des fondateurs du Constitutionnel; classique enragé; un des hommes qui avaient fait ayx romanliques, et par conséquent à M. de Vigny, la guerre la plus furieuse, qui avaient demandé, au nom du goût et de la morale (la morale de Joconde!)^ la suppression de leurs ouvrages, et qui auraient demandé leur tête, s'ils l'eussent osé.
M. de Vigny, récipiendaire.
M. Mole, chargé de répondre au récipiendaire.
M. Sainte-Beuve, chargé de rendre compte de la séance.
Alfred de Vigny, dont le discours fut très-long et qui avait enfourché son dada^ trouva moyen de célébrer, en M. Etienne, une victime du despotisme impérial!!! Et cela parce qu'une de ses plus mauvaises comédies (elles le sont toutes), intitulée V Intrigante j reçue très-froidement par le public, fut interrompue par la censure sous prétexte d'allusions politiques. Le poêle avait donné à cet incident minuscule et oublié des proportions extraordi-
naires : il avait peint la terreur des familles françaises, des familles nobles, prêtes à s'expatrier pour échapper au joug intolérable, aux persécutions croissantes, aux mésalliances imposées par le maître : bref, il avait éreinté Napoléon P^ comme jamais le grand empereur ne Tavait été dans une séance d'Académie.
M. Mole, ancien ministre de Louis-Philippe, dévoué au régime parlementaire, grand seigneur libéral, mais ne pouvant oublier qu'il avait débuté sous l'Empire, fit justice de ces exagérations poétiques; il ramena et remit dans le ton cette folle du logis, que l'Académie consent bien à accueillir de temps à autre, mais en lui administrant, en guise de douches, force remontrances et épigrammes courtoises. Il se fit contre M. de Vigny le défenseur de Napoléon, et il eut les honneurs de la journée.
Mais ce qu'il y eut de plus curieUx, ce fut le rôle joué, en cette circonstance, par M. Sainte-Beuve. 11 faut savoir que M. Sainte-Beuve, à tort ou à raison, passait dans co moment-là pour le confident et le tein-turier littéraire de M. Mole. Alexis de Saint^Priest^ de spirituelle mémoire, disait de lui : a C'est le Bois^Robert de ce nouveau Richelieu. » Mot très-injuste, car personne ne ressembla moins au formidable cardinal que cet homme excellent et charmant, dont les manières exquises et l'esprit bienveillant s'alliaient à un sincère amour de la liberté; mais voilà comment on écrit l'histoire du pré^ sent; il est vrai qu'on se rattrape, à force d'exactitude, d'équité et de justesse^ dans Thistoire du passé.
Quoi qu'il et) soit, M. Sainte-Beuve, ami intime d'Alfred de Vigny, ayant pris part aux mêmes luttes et servi sotiô
le même drapeau, ne put résister au plaisir d'essayer ses griffes félines à une de ces jolies petites perfidies où il excellait déjà, mais qu'il a élevées depuis à un tel degré de perfection, et dont il nous donnait récemment Téchantillon le plus merveilleux à propos de ce pauvre Gustave Planche. 11 cribla de coups d*épingle Tauteur A'Èloa et de Cinq-Mars^ çt prodigua son encens le plus raffiné à riiomme illustre et puissant qui avait été, et qui, suivant toute vraisemblance, devait redevenir premier ministre : charmantes peccadilles qui dessinaient et aecentnaient de plus en plus ce caractère longtemps méconnu, et que je suis prêt d^ailleurs à lui pardonner en l'honneur des lignes suivantes qu'il devrait bien placer comme épi^ graphe en tête de ses articles du Constitutionnel et du Moniteur : « La querelle soulevée autour des Deux Genr « dres et l'importance exagérée qu'elle acquit aussitôt « est une plus grande preuve du désœuvrement de Tes- (( prit public à une époque ok il était sevré de tout solide « aliment. C'est bien le cas de dire qu£ les objets se bour- « souflent dans le vide. La discussion se prenait où elle « pouvait. » {Revue des Deux Mondes du l®** février i846).
Laissons-là ce souvenir. Le rire, même railleur et mélancolique, ne sied pas près d'une tombe. A. dater de sa réception à l'Académie française, et même quelques années auparavant, Alfred de Vigny était rentré dans le silence. Chatterton et le Capitaine Renaud étant de i835, on peut dire que ce silence a duré vingt-huit ans; car il est permis de ne pas compter quelques fragments peu intelligibles, la Maison du Berger* par exemple, publiée
dans la Revue, Le poète laisse-t-il des œuvres inédites *? ces œuvres nous préparent-elles des mécomptes ou de nouveaux sujets d'admiration? Je Tignore ; mais, en supposant qu'Alfred de Vigny nous ait donné toute sa me« sure, et qu'il se soit reposé pendant un quart de siècle comme un moissonneur fatigué de sa première journée ou chassé de son champ par l'orage, il n'y aurait pas sujet de l'amoindrir, ni de nous plaindre. Songeons que presque tous les rivaux de M. de Vigny et môme des esprits plus graves et plus vigoureux (Lamennais, Michclet, etc., etc.) seraient restés, en définitive, plus grands s'ils étaient morts ou s'ils avaient cessé de produire vingtcinq ans plus tôt. Songeons qu'Alfred de Musset lui-même, mort à quarante-six ans, a trop vécu, et que son maigre regain, ramassé et exploité par la misérable spéculation d*un éditeur, aurait compromis sa gloire, si sa gloire pouvait être compromise. Après tout, il n'y a peut-être qu'un moment pour les poètes, comme il n'y a qu'une saison pour les rossignols et pour les fleuri. Le moment passé, la saison disparue, à quoi bon persister, quand l'inspiration est moins vive, la fleur moins fraîche, la chanson moins douce? Ne trouvez-vous pas quelque chose de plus imposant et de plus digne chez le poète qui se tait, qui attend silencieusement la mort, c'est-à-dire la seconde vie? Un jour, on apprend qu'il n'est plus, et alors ses titres à la renommée i edeviennent présents à toutes les mémoires : s'ils sont trop légers, tout est dit ; ce qu'il y
* Cet article était écrit quand nous avons appris par les journaux qu'Alfred de Vigny avait légué à M. Louis Ratisbonne le soin de publier ses œuvres.
348 DERKIËRES SEMAINES LlTTÉflàlRES.
aurait ajouté, fût-ce deux cents volumes, ne changerait rien à la sentence ; s'ils méritent de lui survivre, peu importe le nombre de ces survivants. Nous croyons que les œuvres d'Alfred de Yignj résisteront à cette épreuve'.
^ Uê Destinées f poëmes philosophiques, publiés le 15 janvier, forment tout le bagage posthume d'Alfred de Vigny : ce livre a paru trop lard pour que les pages que nous lui avons consacrées aient pu trouver place dans le présent volume.
23 janvier 1864.
Décembre 1863.
Je dois avertir ceux de mes lecteurs qui s'attendraient, d'après certaines probabilités, à trouver ici un essai d'^rdntemeni de M. Sainte-Beuve, qu'ils peuvent s'épargner la peine d'aller plus loin, et que je leur prépare un mé* compte. C'est une étude que je veux faire, rien de moins, rien de plus \. l'étude d'un caractère littéraire, ce qui n'est pas du tout la même chose qu'un caractère moral. Quel que soit le jugement que l'on porte sur l'ensemble de la vie et des écrits de M. Sainte-Beuve, il occupe une trop grande place dans la littérature contemporaine, pour que Tadmiration ou l'inimitié se croient quittes envers lui au moyen de ces louanges ou de ces malices qui ne prouvent rieU; Pourquoi ne l'avouefais-je pas? Je me sens atteint, depuis quelque temps, d'une nostalgie dé paix, d*impartialité €t de justice, à laquelle on ne saurait échapper à
* Nouveaux Lundis. Les deux premiers volunifts.
550 DERKIËRES SEMAINES LITTÉRAIRES,
mesure qu*on avance, qu'on se voit plus près du déclin ou de la fin, que les illusions se dissipent, que les passions se calment, que les blessures se cicatrisent. Il ne s*agit pas, bien entendu, de sacrifier des convictions, des opinions ou des souvenirs. On ne les sauvegarde que mieux, au contraire, en les dégageant de tout contact avec les rancunes d^amour-propre et les questions des personnes. Que restera-t-il, grand Dieu ! de ces querelles qui amusent le public à nos dépens, et que roubll du lendemain dévore chaudes encore des colères de la veille? Quel néant que ces fureurs ! quelle misère que ces haines ! Si donc, après cinq ou six années d'une lutte dont Tissue ne pouvait être douteuse et où Rossinante devait nécessairement être battu par La Toucques de toutes les longueurs du Constitutionnel, je réussissais aujourd'hui à donner une juste idée des impressions que m'a causées ce talent multiple, ondoyant et divers pendant les nombreuses vicissitudes d'une carrière déjà longue, si je parvenais à m'introduire sans effraction au fond de cette intelligence où les idées brillent, passent et s'enfuient comme des tableaux de lanterne magique , je croirais avoir plus fait et mieux fait qu'en rallumant des brandons éteints, en aiguisant sur une meule usée de trop faciles épigrammes.
Je me trouvais, l'autre soir, dans un salon où Ton causait de H. Sainte-Beuve ; la majorité des assistants lui était hostile; car il ne faut pas qu'il prenne le change sur les hommages qu'on lui prodigue par intérêt ou par peur : lorsque, dans des effusions et des prosopopécs trop forcées de ton pour ne pas surprendre sous une plume si
fine, si déliée, si ennemie de toute duperie et de toute emphase, je le vois s'adresser aux jeunes, aux foules, les remercier de leurs sympathies, avoir Tair de se fier a leurs témoignages, je ne puis m'empêcher de sourire, et, si Ton n'avait tant ahusé de la citation, je demanderais comme Basile : Qui trompe-t-on ici? — M. Sainte- Beuve a dix rois assez d esprit, il a pris assez de plaisir à toucher du doigt le dessous des cartes, le revers des médailles, les portants des coulisses, le fort et le faible de chacun, il s'est assez complu à fouiller et à retourner dans tous les sens les guenilles morales de notre pauvre humanité, pour savoir parfaitement à quoî s'en tenir làdessus et pour être certain que le moindre tour de roue suffirait à mettre en fuite ces thuriféraires, à changer en invectives ces panégyriques et ces extases. Le fait est que peu d'hommes sont plus généralement haïs que H. Sainte- Beuve, et je n'en voudrais pour preuve que l'immense quantité de cartes, de lettres de félicitation et de remerciment adressées par des inconnus à tout imprudent qui ose se mesurer un moment avec le redoutable athlète.
On causait donc, ce soir-là, de M. Sainte-Beuve, et Ton en disait beaucoup de mal. Chaque interlocuteur s'amu* sait à jeter une pierre dans son jardin ; ce beau jardin si vaste, si bien planté, où, tous les ans, une végétation nouvelle couvre les gazons morts et les feuilles desséchées, où croissent à l'envi les fleurs naturelles et les fleurs de serre-chaude, entremêlées çà et là de quelques herbes vénéneuses, curiosités de pharmacien et de botaniste. On citait à la ronde mille traits plus ou moins apocryphes de malice sournoise, de dextérité chirurgicale,
de tactique savante : stratégie de rase campagne ou de buisson, chatteries commençant par le velours et finissant par les griffes, coups de Jarnac, bottes secrètes : peu s*en fallait qu'on ne renouvelât, en Tabsence de Tillustre écrivain, la grande scène de Lticrezia Boj^gia : «Madame, je a suis Maffio Orsini, je suis Petrucci Vittallozzo, etc., etc. »
— Cependant, à chaque nouveau grief, nous reprenions en chœur : (( Tout cela est possible, quoique peu probable : n'importe ! ce diable d'homme a un fier talent ! «
— Eh bien, c'est ce diable d'homme et ce fier talent que je voudrais esquisser.
Si loin quo remontent mes souvenirs dans cette phase studieuse et lettrée qui précéda pour nous la vie littéraire, je trouve M. Sainte-Beuve. C'était à la Sorbonne, aux cours de MM. Villemain, Guizot et Cousin, où affluait une ardente jeunesse, où la politique se glissait sous le masque de la littérature, de la philosophie et de l'histoire, et décernait aux éloquents professeurs une popularité bruyante qu'elle allait bientôt leur reprendre. On remarquait dés lors, sur un des bancs les plus rapprochés de la chaire, parmi les auditeurs les plus assidus et les plus attentifs, un jeune homme dont la figure irrégulière, mais merveilleusement intelligente, reflétait chacune des pensées et des images évoquées par les maîtres, à peu près comme les fleuves réfléchissent le paysage qui se
déroule sur leurs bords. Si j'ajoute que leur onde fuyante efface incessamment ce qu'elle vient de refléter, ma comparaison n'en semblera que plus exacte.
Était-ce un pressentiment? Lorsque j'apris que ce jeune homme s'appelait Sainte-Beuve, ce nom recommandé d'avance par des triomphes de collège se grava à fond dans ma mémoire et n'en sortit plus. Je ne devais lui être présenté et le connaître que vingt ans plus tard ; et pourtant il me parut, dès cette époque, qu'une sorte de lien bizarre s'établissait entre nous: Ce lien mystérieux se resserrait encore, à mesure que des incidents nouveaux dégageaient (le l'ombre et dessinaient cette physionomie de romantique, passionnément dévoué aux succès de la jeune école, résigné aux rôles secondaires, surabondamipent doué de la faculté admirative, empreint d'une teinte de mysticité vague et triste, où Ton aimait à deviner une âme tendre et poétique , aux prises avec les premières épreuves de la vie. Ne vous récriez pas, vous qui ne con» naissez que le Sainte-Beuve d'aujourd'hui! Je parle de celui de 1827 et non pas de celui de 1865. Telle était, je m'en souviens, Timpression universelle. Dans ce groupe, cette pleïade, ce Cénacle, où Victor Hugo représentait la puissance et la force, il personnifia, lui, toutes les qualités du disciple ; la douceur, la grâce affectueuse, la rêverie mélancolique, l'enthousiasme sans limites, l'expansion du cûeur qui se livre sans marchander, le penchant à donner â ses admirations et à ses tendresses cette nuance religieuse où l'amour et l'adoration se confondent, où un sentiment profane emprunterait volontiers la langue et les formules hiératiques; Arrêtons nous un moment et tâ^
clions de retrouver par une induction rétrospeclivc quelques-uns des secrets de cette imagination malade, telle qu'elle se révéla ou plutôt se dénonça elle-même dans Joseph Delorme.
Chez H. Sainte-Beuve, bien qu'il eût publié, vers le même temps, son Histoire de lu Poésie française au seizième siècle^ le poète dominait alors le critique; mais entendons-nous : la poésie se compliquait chez lui de bien des alliages qui devaient tôt on tard Tétouffer. Elle n'était pas un don céleste, un rayon divin, une source vive et pure, mais une liqueur excitante, renfermée dans un vase fragile , et trop mélangée déjà pour ne pas s'aigrir eu vieillissant. Cette Muse , à ne pas la contempler de trop près, avait de doux regards, de chastes voiles, des allures virginales ; mais elle portait au flanc une plaie dont elle devait périr. Cette plaie, c'était cette curiosité inquiète et maladive, tour à tour appliquée aux sciences, aux idées, aux plaisirs, aux amours, aux amitiés^ aux dogmes, aux mystères, aux hommes, aux choses, à toutes les formes de l'idéal ; faculté corrosive, contenant en germe tous les dissolvants du scepticisme à venir. C'est ainsi que ce mouvant esprit avait passé par une fausse vocation médicale d'où il rapporta sans doute ce naturalisme à outrance, ces tendances matérialistes dont on peut parler, puisqu'il a cessé de s'en défendre : c'est ainsi que le romantisme, au lieu d'être pour lui une foi, une doctrine, la révélation d'un art nouveau, fut une halte, une salie d'attente, où sob prétendus amis n'étaient que des compagnons de voyage : compagnons que l'on quitte avec un adieu jeté ûu Dout ces lèvres, dès que l'on touche à la station pro-
chaîne, que la causerie est épuisée, ou que Ton a recueilli tes renseignements désirables.
Pendant ces années de vagabondage, de voltige intellectuelle et d'enquête, tout lui fut bon, même le catholicisme, pris non pas du côté positif, mais à Tétat de religiosité poétique, artistique, favorable au triomphe des innovations littéraires, passant de laréhabihlationdu moyen âge et de Togive aux fougueuses échappées de Lamennais. Puis vint le tour du Saint-Simonisme, que M. Sainte- Beuve traversa sans s*y arrêter, dégustant en gourmet toute idée qui lui offrait un nouvel arôme, sauf à jeter la coupe et à abandonner les buveurs après les premières gorgées. Il y eut même un instant où il porta, conjointement avec H. Nisard, ses volages amours à la République, qui devait plus tard lui inspirer des colères si furieuses, j'allais dire si grotesques, quand elle prit une forme palpable sur les barricades de Février. On le voit, dans ces rapides intermèdes de croyance entre deux doutes, d'affection entre deux indifTérences, de friandise entre deux dégoûts, M. Sainte-Beuve, chaque fois que nous crûmes qu*il se donnait, se prêtait à courte échéance, souvent sans autre intérêt que la satisfaction de son impitoyable curiosité.
Que se passait-il alors dans cette âme? Peut-être ne serait-il pas impossible de le conjecturer. La poésie vraie, vivace, ne pouvait prendre pied sur ce terrain mobile dont les éboulements perpétuels desséchaient sa tige en mettant à nu ses racines. S'il est vrai, comme l'a dit un ancien, que la Muse soit un oiseau, — Musa aies, — cet oiseau rare doit émigrer avec les alcyons et les hirondel-
les, dès qu*on lui dispute son nid. M. Sainte-Beuve n'était donc et ne pouvait être qu'un poète provisoire. Malsaine, fébrile et troublée, mais remarquable par la vivacité du sentiment individuel dans Joseph Delorme^ purifiée et rassérénée, mais déjà moins intense dans l'aimable volume des Consolations y cette poésie tombe en défaillance et s'affaisse dans les bras de la prose à partir des Pensées d'Août, Quand ce dernier recueil parut, il y avait dix ans et plus que H. Sainte-Beuve s'était fait sa place de crititique, de portraitiste et d'historien littéraire. Est-ce à dire qu'il lui ait suffi de renoncer à écrire des vers pour être un critique véritable ? Nous ne le croyons pas.
On ne joue pas plus impunément avec les idées qu'avec les sentiments : prises, quittées, reprises, caressées, offensées, oubliées, elles se vengent de celui qui les traite avec cette imperturbable inconstance en lui faisant subir la peine du talion. Lui aussi se ressent de ces alternatives d'empressement et d'abandon : il les subit en les infligeant, et il lui en reste, comme après une rupture avec une personne aimée et trahie, une inquiétude, un vide, un mécontentement d'autrui et de soi-même, qui ôtent à sa critique toute consistance et toute solidité. Il peut pal* lier ce défaut et combler cette lacune à force de talent, d'ingéniosité, de finesse, de pénétration et de charme ; n'importe! faute de principes, ou, ce qui est pire, par les incessantes variations de ces principes, qui, comme les serments politiques, se détruisent en se multipliant, sa critique restera suspendue en l'air, et les plus prodigieux artifices de la pensée ou du style réussiront mal à dissimuler ce manque de base. On la comparera à une maison
élégante où l'architecfe aurait prodigué toutes les ressources et tous les caprices de son art, que le propriétaire aurait intérieurement remplie de tout ce qui peut émerveiller et amuser les connaisseurs, mais dont on aurait oublié de creuser les fondements.
Les gradations lentes, pénibles peut-être, par lesquelles M. Sainte-Beuve passa de cette poésie morte de fièvre maligne à cette critique privée de pofnts d'appui, voilà, selon nous, le fond de sa vie intérieure pendant sa seconde phase, celle qui va de sa sortie du Cénacle ru\ approches de la révolution de février. Joignez-y cette note sensuelle, cet arrière-goût de volupté qui se trahit çà et là dans ses premiers vers et qu'il a indiquée lui-même dans une confession à demi voilée ; vous aurez l'explication de cet ensemble dont je nie Tautorité sans en contester Tattrait. On ne saurait relire les pages si nombreuses et si variées qui se rattachent à celte période, les Portraits littéraires, les articles de la Revue des Deux Mondes, le roman de Volupté, le premier volume de Port-Royal, sans y découvrir la trace de ce malaise, de l'antagonisme de ces deux natures qui se superposent Tune à l'autre; celle du poète qui se désiste peu à peu et se déclasse, et celle du critique qui essaye de suppléer par mille recherches de pinceau, mille subtilités d'analyse, à ce qui lui manque en fait d'opinions stables, vivifiantes et fécondes.
Nous avons dit les inconvénients : sachons dire les avantages. La fleur de poésie, même en se flétrissant, laissait quelque chose de son parfum à l'ingrat qui n'en voulait plus; les restes de cette vocation première, sacrifiée ou
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contrariée, s'en allaient en poussière ou s'écoulaient goutte à goutte; mais il suffisait d une de ces goutte précieuses, d un de ces grains de sable d'or, pour que le talent de l'écrivain y perdit cette sécheresse, cette roideur, ce pédantisme, si rebutants dans l'ancienne critique. Ce n'est pas tout : en se dégageant des servitudes qu'imposent les affections trop fidèles ou les opinions trop constantes, M. Sainte-Beuve s'indemnisait des sacrifices de sa con* science morale par les bénéfices de sa conscience littéraire. Il s'assurait le droit ou le moyen de voir juste là où ses amis de la veille voyaient faux, de s'arrêter au point où ils s'égaraient, de corriger par de sages réserves ses enthousiasmes primitifs, de signaler au besoin les côtés vulnérables des places qu'il avait habitées. En chiffonnant les programmes, il devenait ou croyait être libre de déchirer les cahiers des charges.
C'est vers cette époque que commencèrent à s'élever contre lui des reproches de défection, d'infidélité à des amitiés déjà vieilles, à des admirations consacrées par de publics témoignages ; torts réels ou apparents qu'il nous semble plus convenable d'expliquer que de discuter. Dans ces évolutions ou ces volte-face de H. Sainte-Beuve, ce qui dominait, c'était moins le penchant à trahir les individus, la manie de mettre en morceaux les statues qu'il avait dressées, le plaisir de tramer quelque jolie noirceur, de faire réussir quelque petite perfidie, les joies de la malice ou de la rancune satisfaite, que le désabusement vis-à-vis des hommes et des idées. Dès lors il se jugeait dispensé d'admirer ce que la passion seule pouvait persister à trouver admirable. Contentons-nous de quelques
exemples : Le Victor Hugo de Marie Tudor^ d'Angelo^ même des Chants du Crépuscule^ n'était pins évidemment celui des Feuillantines, de la préface de Cromwelly des Orientales^ de Hernani, des Feuilles d'Automne, Ses défauts avaient grossi et poussé au noir ; ses beautés devenaient plus rares ; le despotisme de son génie abrogeait, au fur et à mesure, pour les besoins de sa cause, la plupart des lois qu'il avait lui-même promulguées. Pendant ce temps, une métamorphose s'opérait chez M. Sainte- Beuve ; son romantisme cessait d'être un dogme pour n'être plus qu'un souvenir ; une lutte s'étabUssait entre son amitié et son goût; lun gagnait de jour en jour ce que l'autre perdait; M. Sainte-Beuve, en un mot, s'éclairait au moment où il eût été nécessaire de s'aveugler. Il mit une sourdine à son admiration pour le grand homme, et il passa pour l'avoir trahi. Plus tard, le noble poète qui vient de s'éteindre, Alfred de Vigny, entra à l'Académie française : M. Sainte-Beuve en était depuis trofs ans : belle occasion d'entonner Thosannab, puisque l'avénement du chanire A'Eloa achevait de fixer et de consa* crer le triomphe définitif de la nouvelle école poétique. Mais dans Tintervalie l'esprit critique avait fait de grands progrès chez M. Sainte-Beuve. N'étant plus assujetti aux enthousiasmes tout d'une pièce, aux engouements de coterie, il s'était aperçu que son ami de 1828, son collègue de 1846, altardé et enfermé dans son idéal, n'avait pas su se défendre de ces sophismes d'imagination, de ce goût du chimérique auquel nous conduit tout idéal trop amoureusement caressé. Cette tendance s'accusait surtout dans le discours de réception d'.^lfrcd de Vigny;
5G0 DERNIëHES semaines LITTERAIRES.
M. Sainte- Deu vêle remarqua; il récrivit, et l'on cria à la
trahison.
Ce qui arriva pour Victor Hugo et Alfred de Vigny, pourrait aussi s'appliquer à Gustave Planche, à M. de Lamartine, à M. Cousin, û Béranger, à Chateaubriand surtout; mais pour celui-là, on en a trop dit, et j*ai pris moimême trop de part au débat pour qu*i) convienne de le raviver; il me suffira de le résumer en rencontrant ce grand riom dans les Nouveaux Lundis, Les accusations amères lancées, à chacune de ce;s crises, contre M. Sainte- Beuve, pourraient, en somme, se réduire à une seule; il s*élait trop avancé vis-à-vis des objets de ses premières admirations ; il aurait dû prévoir que le critique aurait un jour à démentir en lui les effusions du poète» et que, perdant sa foi, il se lasserait d'encenser ses idoles. Le contraste de ces excès de justice avec ces excès d'en* thousiasme donnait fatalement des airs d'action méchante et de perfidie à ce qui n'était que Facte d'indépendance d'un cœur délivré de ses affections et d'un esprit débar* rassé de ses croyances.
Peut-être dira-t-on que la préface est longue; j en avais besoin pour rappeler les antécédents et indiquer les premiers trails de ce caractère qui devait bientôt se dessiner avec plus de précision, de relief et d'éclat dans un cadre plus communicatif et plus populaire; car M. Sainte-Beuve n'excelle pas moins à se renouveler qu'à se dérober. Ce renouvellement imprévu, ce redoublement de fraîcheur, de vivacité et de jeunesse qui dure encore, lui vinrent à la suite d'incidents ou d'événements qui semblaient faits pour exercer sur son talent une fâcheuse influence, et qui
eussent déconcerté un tempérament littéraire moins vigoureusement trempé que le sien ; d'abord sa rupture de 1846 avec la Revue des Deux Mondes, puis la révolution de 1848. C'est dans les Causeries du LundU dans les Nouveaux Lundis principalement, que nous retrouverons le Sainte-Beuve définitif, revu, allégé, aiguisé, acidulé et peu corrigé.
11 est bien entendu que nous n'avons pas entrepris l'appréciation littéraire des nombreux ouvrages de M. Sainte-Beuve. Ce travail dépasserait de beaucoup notre cadre et risquerait de nous égarer sur trop de points. Non : ce que nous essayons, c'est l'étude d'un caractère et d'une vie dans leurs rapports avec la littérature. Il sied donc de faire une halte à cette date de 1848, maudite d'abord par l'ingénieux écrivain, et qui devait pourtant lui préparer un nouveau théâtre où son talent s'ajusterait mieux au goût public, où son nom, déjà célèbre, deviendrait plus populaire.
Quelle était, en ce moment critique, la situation intellectuelle et morale créée à H. Sainte-Beuve par ses antécédents, ses écrits, ses amitiés vieilles ou récentes, ses inimitiés avouées ou secrètes, ses étapes de curieux et ses retraites de désabusé à travers les opinions, les écoles et les partis?
. La République lui était odieuse ; elle le dérangeait dans ses habitudes d'homme d'esprit, d'agréable causeur à demi-voix, ayant besoin d'un peu de silence et de calmé
pour que Ton saisit parfaitement toutes les nuances de son atticisme, toutes les grâces de sa manière. Un régime où le dernier hurleur de carrefour, où le plus effronté sophiste de club et de journal devenait plus considérable qu'un académicien, ne pouvait inspirer à M. Sainte-Beuve qu'une violente colère : sentiment d'autant plus véniel à nos yeux, qu'ayant beaucoup moins de droit à le ressentir, nous l'avons cependant partagé. H. Sainte-Beuve haïssait donc la République et s'en expliquait très-franchement, appelant de tous s'es vœux un czar ou un autocrate quelconque qui le débarassât de ce qui nous semblait alors une insupportable tyrannie. Il était libre de tout engagement vis-à-vis des monarchies de 1 814 et de 1850. Ses affections romantiques s'étaient évanouies avec le romantisme lui-même. Le salon de l'Âbbaye-au-Bois, fort assombri déjà par la morose vieillesse de H. de Chateaubriand, touchait au moment où la mort allait en disperser les hôtes et en fermeries portes. Tout paraissait d'ailleurs bouleversé, pulvérisé, anéanti : un monde nouveau, en essayant de vivre, effaçait les dettes de cœur et d'esprit contractées du temps de l'ancien monde. Il y a, dans ces catastrophes si soudaines et si radicales où les minutes comptent pour des années, un je ne sais quoi qui dédouble la vie humaine. Tout ce qui existe en deçà est comme non avenu. Ne pouvant plus compter sur rien, on peut se croire dégagé de tout ; ce que Ton a dit, écrit, pensé, aimé avant Févénement, semble avoir été dit, écrit, pensé, aimé par un autre, et cet autre nous-même, il nous apparaît comme un fantôme du passé, perdu dans les brumes lointaines.
J'indique, en l'exagérant, cette impression du premier moment, cette sensation de vide et, pour ainsi dire, de peau neuve, parce que je ne veux négliger aucune des circonstances atténuantes qui militent en faveur de M. Sainte-Beuve. Dépaysé sur les barricades, se croyant réduit à dénationaliser son esprit, se disposant à aller professer à Liège ce cours qui est devenu le livre sur Chateaubriand et son groupe^ assailli, dans une publication éclose entre deux pavés de Février, par une calomnie misérable dont il eut tort de trop s'émouvoir et dont il n'avait pas besoin de se défendre (ce n'est pas là, monsieur, que le bât vous blesse !), il était tout simple que M. Sainte-Beuve se regardât comme le plus spirituel des affranchis; ayant désormais son terrain déblayé de toute admiration gênante; maître de découper sa vie de critique en deux parts, dont la seconde n'aurait rien à démêler avec la première ; maître d'accepter comme une délivrance littéraire cette révolution que des milliers d'imbéciles saluaient comme une délivrance politique.
Tout cela semblait très-simple, en effet ; mais, la simplicité et M. Sainte-Beuve n'ayant jamais pu faire bon ménage, les choses ne tardèrent pas à se compliquer.
C'est en octobre 1849 que commencèrent, pour ne plus finir, les Causeries du Lundi. L'auteur inaugurait sa seconde manière. Le succès fut vif et mérité. Les exigences de l'improvisation hebdomadaire dépouillaient ce talent, comme ces bons vins qui déposent dans le tonneau et s'éclaircissent en bouteilles. Critique devenu causeur, M. Sainte-Beuve allait plus droit au but. Celte pensée fine, nous n'étions plus obligés de la chercher comme une
aiguille cachée sous un écheveau embrouillé, de la poursuivre à travers un dédale de circonlocutions, d'ondulalions, de précautions, d'insinuations, d'atténuations, de cristallisations aussi ingénieuses que fatigantes. On n'avait plus besoin de s'asseoir au tournant de chaque idée, de s'orienter à l'angle de chaque phrase, de s'essuyer le front au verso de chaque page. Cette façon leste, svelte, délibérée, engageante, expéditive, fut pour nous une charmante surprise. Ces bienheureux lundis devinrent une sorte d'oasis fort appréciée de tous ceux qu'importunaient les bruits de la tribune, des journaux et de la rue. On leur sut gré de nous rendre un peu de bonne et délicate littérature avant et après chacune de ces bruyantes semaines, hérissées de poUtique, et, tandis que Sparte dictait le menu du festin, on remerciait Athènes de se charger du dessert.
Séduit comme nous par ce contraste, H. Sainte-Beuve y prit peut-être trop de plaisir, et le poussa trop loin. Dans un moment où il semblait que toutes les forces intellectuelles dussent concourir à la défense commune, que tout homme d'esprit et de sens dût protester à sa guise contre les orgies de paradoxe et les velléités de barbarie, il y avait parfois quelque chose d'impatientant, presque de puéril, à voir un homme d'âge mûr rentoiler et revemir les vieux portraits de famille du dix-huitième siècle, ranimer de toutes les finesses et souvent de toutes les mignardises de son pinceau des pastels à demi-effacés, essayer de rendre la vie à ceà squelettes glacés, le sourire à ces lèvres pâlies, le regard à ces yeux éteints. Encore si c'eût été la vie ! Mais cette vie était factice : on y
ressentait le froid de la mort, une impression de fraîcheur tumulaire pareille à celle qu'on éprouve quand on descend dans des caveaux funèbres. M. Sainte-Beuve ne ressuscitait pas ; il exhumait. Les agréments de sa manière et les grâces de ses figures faisaient songer à des fleurs fanées ou* artificielles, conservées entre les feuillets d'un volume de V Encyclopédie,
Cette place énorme donnée au passé dans les premières CatLseries du Lundis prouvait en dépit de nos beaux raisonnements à quel point M. Sainte-Beuve, bien que relevé de ses vœux d'admiration et de fidélité, jugeait son rôle difficile à l'égard des vivants : il fallut bien pourtant leur faire leur part, sous peine de refroidir le succès du début. Si la tâche était périlleuse, le moment était favorable : les Mémoires d'Outre-tombe venaient d'éclater comme un coup de tonnerre en douze volumes. Lamartine en disgrâce se consolait de ses mécomptes et des nôtres par de généreuses ondées de romans et de confidences ; on réimprimait Béranger, etc., etc. La tentation était trop forte pour que le causeur du lundi lui résistât : il démasqua ses batteries et les premiers orages grondèrent.
L'erreur de M. Sainte-Beuve fut de croire qu'il pouvait devancer vis-à-vis des hommes de son temps le jugement de l'avenir, et cumuler, à quinze ou vingt ans de distance, des attributions presque contraires : celles d'un contemporain enthousiaste et celles d'une postérité sévère. Si vaste que fût le fossé creusé par le temps et les événements, il ne l'était pas encore assez pour qu'on ne pût aperce'/oir d'un de ses bords ce qui s'était passé sur
l'autre. H. Sainte-Beuve attaqua Chateaubriand, et l'on se souvint des ardentes extases où l'avait jadis plongé la lecture de ces mêmes Mémoires. II attaqua Lamartine, et l'on rappela les pages où ii décernait au poète de Jocelyn une mystique apothéose. Il effleura Béranger, et l'on évoqua répoque encore récente où, pour éviter M. Vatoutet en haine de ces influences de cour qu'il ne devait pas toujours haïr, il essayait de décider l'Académie à nommer d'o/jfic6 le chansonnier de Lisette. Décidément, je m'étais trompé, et lui aussi : son dossier littéraire ne s'était pas tout à fait perdu avec la dynastie de Louis- Philippe. L'ingénieux écrivain avait beaucoup appris ; mais l'on n'avait rien oublié.
C'est alors qu'il put reconnaître que ces pauvres principes, si ennuyeux, si gênants, si radoteurs, sont pourtant bons à quelque chose. C'est une armure qui alourdit peutêtre, mais qui défend. S'il avait entamé cette nouvelle campagne au nom d'une doctrine, d'une vérité, d'une idée, (et croyez bien qu'on ne lui aurait demandé ni une morale rigide, ni une religion étroite, ni une politique exclusive !) si on l'avait vu tenir dans sa main un fil conducteur, nul, parmi ses nombreux lecteurs, ne se fût scandalisé ou étonné. La maturité de l'âge, la gravité des événements, l'imminence des périls, eussent suffisamment expliqué un sentiment que nous partagions tous ; le désir de séparer, chez nos illustres, le clinquant de l'or pur, de réduire à leur juste valeur des idoles dont le culte nous coûtait cher et que nous rendions responsables d'une partie de nos misères. Mais hélas ! M. Sainte- Beuve avait eu soin de s'interdire d'avance cette excuse,
H. SAIMTE-BEUVE. 367
de se couper cette retraite : il s'était hardiment rangé parmi les NEUTRES. Saisissons le mot au passage, il en vaut la peine, et discutons un détail auquel le dernier volume des Nouveaux Lundis donne le mérite de Tapropos.
Je Us à la première page :
« ... Un parfait esprit d'impartialité ; car cette impartialité, cette neutralité même, » etc.
Rien de plus commode, rien de plus décisif en l'honneur de M. Sainte-Beuve, si l'on pouvait prendre au sérieux cette synonymie, et H. Sainte-Beuve, en homme habile — trés-habiie! — a compté, pour la faire accepter, sur la légèreté de ses lecteurs. Par malheur, la neutralité est exactement le contraire de l'impartialité, ou plutôt elle Ate à la partialité tout ce qui la justifle et l'ennoblit. On pardonne à un homme de parti d'être partial, même dans ses jugements littéraires, parce qu'il est clair ou que ses passions personnelles n'y sont pour rien, ou du moins qu'elles s'épureut et se relèvent de tout ce qu'une idée générale ajoute à un sentiment particulier: Mais un neutre ! il sera forcé d'être un ange, — et M. Sainte-Beuve n'est pas un ange, — ou bien, dès son premier mot, on lui dira que ce qui le rend sévère pour celui-ci, méchant envers celui-là, complaisant envers un troisième, ce n'est pas son opinion, — il n'en a pas, — mais un motif d'un ordre inférieur, individuel, accidentel ; une rancune, une haine, un caprice, une amitié. En d'autres termes, l'impartialité absolue n'étant pas possible dans la critique, la partialité relative n'a qu'un moyen de se faire approuver ou amnistier : c'est de se rattacher
à uoe pensée, à une vérité, même à une erreur, indépendantes de notre pei^sonnalité et supérieure è nos passions.
Chose bizarre ! dans ces essais de réduction par le procédé Sainte*Beuve, exercé aux dépens de Chateaubriand, de Lamartine, de Béranger, etc., le spirituel causeur avait presque toujours raison. Eh bien, il ne lui était pas permis d*avoir raison : on l'eût estimé davantage, s'il eût persisté à s'abuser, à s'aveugler. On le punissait par où il avait péché. Lui, le merveilleux maître d'escrime, il s'était imprudemment découvert! il s'était proclamé neutre ! Dés lors, quand il attaquait la morale de H« Saint- Marc Girardin, la religion de Chateaubriand, le patriotisme de Béranger, la poésie de Lamartine ; il était clair qu'il ne prenait pas pour point de départ une morale plus haute, une religion plus vraie, une poésie plus sincère, un patriotisme plus pur. Que dis-je ? il ne les attaquait pas, il les taquinait ; il s'amusait, pour les menus plaisirs de sa neutralité ou de son scepticisme, à prendre en faute, en contradiction avec eux-mêmes le moraliste, le poêle, le patriote et le chrétien. Notons bien ce trait caractéristique, nous aurons à y revenir à propos des Nouveaux Lundis, Pour le moment, nous n'en sommes encore qu'aux premières Causeries^ à celles qui ouvrirent leur feu eiv 1849.
En somme , et malgré ces bourrasques préventives, tout alla bien ou à peu près, tant que la liberté fut égale pour tous, tant que les partis gardèrent leurs espérances, et que l'agitation deç esprits justifia les revirements et les soubresauts. Hais lorsque H. Sainte-Beuve fut porté au premier rang des vainqueurs et que sa littérature prit
un air^quasi officiel, la situation changea et les querelles s'envenimèrent. Assurément personne ne lui eût demandé de se mettre en frais de sensibilité chevaleresque envers les régimes déchus. Seulement il y avait là une nuance qu'il fallait observer et qu'il dépassa, lui, si prompt à surprendre chez les autres les exagérations et les dissonnances. Pourquoi chanter si fort au-dessus du ton, quand on a Toreille si fine ? Comment, lui qui avait toujours décliné toute responsabilité politique, mit-il tant de luxe dans son adhésion à la politique du succès? Pourquoi, après s'être déclaré neutre, rompre cette neutralité sur le dos des proscrits et des vaincus? Comment, lui si spirituel et si pénétrant , ne comprit-il pas que Tépiderme de ses adversaires serait plus susceptible après leur défaite ; que l'inégalité de la lutte rendait plus cruels et moins pardonnables des coups de stylet ou d'épingle qu'on ne pouvait plus lui rendre? Comment, lui si ennemi de toute enflure et de toute emphase, ne se dit-il pas que son sourire sceptique lui ôtait le droit de devenir emphatique à son tour, de dresser sa prose sur des échasses et des majuscules, dès qu'il s'agissait des objets de ses prédilections soudaines et de ses débuts de courtisan? Enfin, comment, lui, dont les nerfs avaient été assez irrités par Tavénement d'une république, au demeurant fort bénigne, pour souhaiter, pour invoquer d'urgence un LouisXIV ou un Nicolas, c'est-à-dire, probablement, un régime de répression et de violence contre des excès à venir, ne vitil pas tout ce qu'il y avait de dérisoire à se déchaîner contre les prétendues fureurs de 1815, expliquées, sinon justifiées par des années d'oppression et de malheur?
Comment? pourquoi? C'est que la passion parlait ; c'est qu'elle le poussait en avant, et qu'à mesure que ses torts lui étaient reprochés, il s'y obstinait et s*y aigrissait de plus en plus ; c'est que, pour s'arrêter sur cette pente, il aurait eu besoin du contrepoids qui lui manquait, de ces principes dont il s'était moqué, de cette morale, en un mot, qu'il appelle morale inférieure et de convention, qu'il destitue au profit d'une morale supérieure ; trèssupérieure en effet et très-haute, puisque toutes les licences de l'esprit et tous les appétits de la bête peuvent passer dessous sans y toucher.
Qu'il serait curieux d'analyser, de deviner le travail intérieur qui dut s'opérer dans cette intelligence si admirablement douée, pendant ces années brillantes où tout lui souriait au dehors, où, au dedans, un ver rongeur gâtait ses succès et ses joies ! Il y a des âmes que l'adversité exaspère ; il y en a d'autres que la prospérité dispose à ressentir plus vivement et à rendre avec plus d'amertume les petites misères inséparables de la publicité : on luttait bravement contre les épines; on souffre horriblement des plis de rose. On réussit, on triomphe, on se couronne de fleurs, on embellit de sa présence les festins et les palais, on est en veine, on a le vent en poupe et l'esprit au vent ; on fait un libre échange de coquetteries et de grâces avec toutes les beautés et toutes les puissances de ce monde ; mais qu'entends-je? Dans cette salle où tout devrait s'apaiser à la voix du doux Virgile, quelques huées de jeunes fous, révoltés contre le poêle d'Auguste et les vers latins. Que vois-je? Dans les allées de ce classique jardin, quelques regards moqueurs, quelque
joyeuse charge, inventée par cette jeunesse extravagante, à qui ne plaisent que les causes vaincues. Qu'est-ce encore ? quelques malices impuissantes, telumque imbelle sine ictu, signées d'un nom obscur, dans une de ces feuilles arriérées que vous raillez avec tant d'esprit. Ce n'est rien... Hélas ! c'est tout ; c'est assez du moins pour que de sourdes colères s'amassent dans l'âme du favori des dieux et des hommes.
Voilà de quelle façon l'esprit critique, chez H. Sainte- Beuve, s'est paralysé par son excès même; voilà comment ses deux tyranniques maîtresses, la curiosité et l'analyse, dévorant tout ce qui n'est pas elles, ont fini par faire maison nette et par dissoudre ce qui donne à la critique une prise sur la conscience humaine, ce qui lui .assure l'autorité d'une idée générale appliquée à des faits parti* culiers. Rendre compte d'un ouvrage, approfondir la pensée d'un écrivain, prendre parti pour le vrai contre le faux, pour le bien contre le mal, pour le beau contre le laid, profiter d'une position magistrale pour combattre le mauvais goût, protester contre de honteux succès et flétrir de méchants livres, billevesées ! rabâchages ! vieil* leries ! L'essentiel est de passer au fil de sa plume quiconque a fait mine de blâmer ou de sourire ; l'important est de faire admirer la justesse de son coup d'œil, la prestesse de sa main, la sûreté de ses ripostes, la finesse de sa la m de ne pas laisser un grief impuni, de calculer ses malices, de distiller ses vengeances, de ne compter les triomphes de son talent que par l'assouvissement de ses rancunes et le nombre de ses victimes.
A ce trait ajoutons-en un autre qui complétera cette
physionomie littéraire. Arriver paria curiosité et l'analyse à la neutralité et au scepticisme ; substituer, comme première conséquence, sa passion personnelle ou son propre tour d*esprit aux grandes lois de la conscience et du goût ; une fois cette situation dessinée, être attaqué au nom de ces lois, de ces idées, de ces croyances qu'il n'acceptait plus , tout cela devait logiquement conduire H. Sainte-Beuve à se venger des vérités et des doctrines invoquées contre lui en s'efforçant de montrer que ceux qui les professent n'y croient pas, qu'ils démentent incessamment leurs maximes par leur conduite, que, sous le couvert de leurs principes, ils ne suivent que leurs passions, et que tout, chez eux, est affaire de convention, d'attitude, de position et de rôle. C'est là son dada^ le but de ses curieuses recherches, le dernier mot de sa méthode, le péché mignon de sa nouvelle manière. Or, comme dans cette enquête , il se place en face de notre pauvre humanité, c'est-à-dire d'un composé de faiblesses, d'inconséquences et de contradictions de toutes sortes, il lui arrive parfois de trouver ce qu'il cherche. Quelle joie à chacune de ces trouvailles, réelles ou apocryphes ! Quel empressement à conclure de la débilité des personnages à la fragilité des croyances! Quelle volupté de désillusion ! Quelle ivresse de désenchantement ! Quelle persistance à abaisser un idéal, à diminuer un caractère, à chicaner une inspiration , à tarir ou à troubler les sources des grandes actions et des grandes œuvres ! Quel acharnement à discréditer l'une par l'autre cette âme qui a faibU malgré sa foi, et la foi qui n'a pas su protéger cette âme!
Ceci nous mène droit aux Nouveaux Lundis : ils m*aideront à terminer cette élude, et à prouver, par quelques exemples cueillis au hasard, que l'auteur de ces causeries trop charmantes est un écrivain infnriment spirituel, sagace, brillant, chatoyant, consommé, souple, malin, rusé, madré, narquois, attique, élégant, délicat, varié» prestigieux, irrésistible, mais qu'il n'est pas et qu*il ne sera jamais un critique.
Les Nouveaux Lundis ikous offrent, en bien et en mal, l'extrèmeconséquence delà méthode actuelle de H. Sainte- Beuve. Ecoutons-le : « De pressantes et honorables instances m'ont décidé... à me relancer encore une fois dans le journalisme littéraire le plus actif. Chaque fois que je m'y remets et que je rentre dans cette veine de critique toute jyratiquej je tâche d'y introduire une proportion plus grande de vérité, et d'apporter dans Fexpression plus de franchise. » Nous a-t-il tout dit dans ces quelques lignes? Est-ce uniquement pour le plaisir d'être plus franc et plus véridiqué qu'il a repris sa plume hebdomadaire et qu'il a passé d'un journal officiel à un journal officieux? M. Sainte-Beuve, qui a parfois dans sa manière des minauderies et des subtilités de jolie femme, sait très-bien que les femmes ne disent jamais que la moitié de leur pensée, et il est trop galant pour ne pas imiter d'aussi bons exemples.
Le fait est qu'un écrivain dont la sagacité et la finesse
sont devenues proverbiales, devait comprendre, à la lon« gue, que le Moniteur, par sa gravité, son authenticité, son langage sans réplique, se prétait mal à une nouvelle campagne où il y aurait naturellement des exécutions à faire. Dans la littérature militante, comme ailleurs, la victoire sans péril amène le triomphe sans gloire. Quand on se croit sûr d'avoir pour soi la raison du plus fin, il est superflu et presque dangereux d'avoir aussi la raison du plus fort. Un critique du Moniteur^ qui s'escrimerait avec trop d'esprit contre de pauvres diables condamnés au maigre régime des Regrets et exposés à toutes les intempéries, n'aurait plus ni les émotions du combat, ni les jouissances du succès. 11 ressemblerait à un maître d'armes qui, à chacun de ses assauts, se ferait escorter par un tigre du Bengale ou un lion de Numidie. Être trop bien protégé, c'est être presque compromis; c'est risquer d'entendre ceux qu'on a battus attribuer leur défaite à des causes autres que l'infériorité de leur talent. On a remarqué que l'épopée antique, malgré toutes ses perfections, enlevait à ses héros une partie de leur mérite et au lecteur un peu trop de ses incertitudes, en intéressant les dieux dans les batailles homériques. Encore les poètes, pour atténuer cet inconvénient, avaient ils la ressource de balancer les influences célestes, d'opposer, pour ou contre leur client, tel dieu à telle déesse. Mais ici Jupiter, Mercure, Minerve, Vénus et Vulcain étaient du même parti.
On put donc croire — et je dois affirmer que l'on a cru, en voyant M. Sainte-Beuve reprendre ses Lundis dans le Constitutionnel — qu'il voulait surtout régler ses
comptes avec ceux de ses confrères ou de ses collègues dont il pensait avoir à se plaindre. C'était, il faut bien en convenir, faire descendre la critique de quelques étages. Maiis que voulez-vous? M. Sainte-Beuve, de progrès en progrès, était logiquement amené à ne plus reconnaître d'autre loi que sa fantaisie. Quand cette fantaisie rencontre sur son chemin un grief à venger, une revanche à prendre, un ressentiment à assouvir, une reprèsaille à exercer, une malice à commettre, un adversaire à fustiger, elle règne en souveraine, et elle est à la fois tellement pleine et tellement maîtresse de son sujets qu'il en résulte des injustices, des inexactitudes, des arguties, des mièvreries, des puérilités, des minuties, des misères, qui rappetissent le débat en Tenvenimant, et que tous les prestiges du talent ne réussissent ni à déguiser, ni à relever. Alors même que sa personnalité cesse d'êlre en jeu, et qu'il s'agit de générations disparues, tel est le pli désormais pris par M. Sainte-Beuve, telle est sa passion d'incrédulité, de négation et de vide, qu'il en arrive, lui, l'enfant du romantisme, à se déclarer ouvertement pour Garât, pour Ginguené, pour Morellet, c'est-à-dire pour les plus froides momies de ce voltairianisme sans esprit et de cette littérature sans âme, dont le triomphe, s'il eût été pos-i sible, eût indéflniment ajourné la renaissance du spiritualisme, de la liberté, de la poésie, de l'art, de tout ce qui prépara le public à accepter M. Sainte-Beuve et ses amis, M. Sainte-Beuve et ses œuvres, M. Sainte-Beuve et ses succès. Oui, ces pâles figures de cire, dépaysées d'un siècle à l'autre, survivant à leur temps et à elles-mêmes, essayant de donner à leurs rides quelque chose de l'im-
mortelle grimace du maître, rabâchant l'athéisme à un monde affamé de Dieu, voilà les patronnes que H. Sainte- Beuve convoque au seuil de sa vieillesse. Franchement, j'aimais mieux les fées qui ont souri à ses jeunes années. Si l'espace ne me manquait, je lui montrerais, par des citations textuelles, ce que c'était que Garât et Morellet dans l'opinion, non pas des dévots, mais des lettrés, qui, sous le Consulat et l'Empire, tenaient le sceplre de la critique ; je lui ferais voir avec quel dédain les écrivains du Journal des Débats, — les Sainte-Beuve d'alors l — traitaient ces mauvais radoteurs qui n'avaient pas même l'esprit de se tenir tranquilles, et dont on ne saurait se moquer aujourd'hui sans être rangé par lui parmi les voltigeurs d'ancien régime ou les rhéteurs de sacristie ^ Je constate la tendresse d'arriére-saison que M. Sainte- Beuve a vouée aux Ginguené, aux Garât, aux Morellet, d'abord parce qu'elle peut servir à se rendre compte des incroyables évolutions de ce brillant esprit; ensuite parce qu'elle me donne le droit de demander si l'homme qui, jusqu'à vingt-six ans, a été un romantique enlhousiaste avec une nuance de mysticité, qui, à trente ans et plus, s*est chargé de l'entreprise des girandoles et bouquets d'artifice après chaque lecture de M. de Chateaubriand,
^ Voir notamment, dans la collection de 1806 (que j'ai sous les yeux), des artices de Geoffroy et d'im autre rédacteur, que je crois être Saint-Victor, à ^l'adresse de Tabbé Morellet et de sa coterie. Rien de plus curieux : cela donne le ton de la polémique dealers, qui, franchement, ne valait pas la nôtre. Pour que de pareils articles' pussent paraître impunément, pour que le public leur fît accueil, il fallait, — je me sers d'une périphrase polie, — que l'abbé Morellet et ses amis fussent pris bien peu au sérieux.
et qui, à cinquante-huit, se prend d'un beau feu peur les plus ridicules fruits-secs du plus arriéré sensualisme, si cet homme peut, en conscience, être appelé un critique.
On le voit, tout élément de discussion générale nous manque avec H. Sainte-Beuve. A défaut d'une idée-mère, d'une doctiine quelconque, c'est par le détail qu'on doit l'aborder. Aussi biei^, il nous en donne l'exemple : dans ceux de ses chapitres où s'accuse le mieux sa nouvelle manière, « et qui ne se sont pas faits, nous dit-il, sans quelque cri et quelque révolte de la part des intéressés, » c'est à l'aide de détails très-spirituellement choisis qu*il exécute ses victimes et met les railleurs de son cAté. Suivons-le donc sur ce terrain et tâchons d'être aussi impersonnel que possible, de peur que M. Sainte-Beuve, qui ne croii pas à l'Évangile, s'en souvienne pourtant assez pour nous appliquer la parabole de la poutre et de la paille.
Afin que nul ne pût se méprendre sur ses intentions, l'auteur a ouvert cette nouvelle série par un chapitre sur M. de Laprade. Nous n'avons pas à intervenir entre les deux adversaires, et nous aimons à croire que M. Sainte- Beuve, quoiqu'il en puisse dire, a déploré comme nous les suites, sinon immédiates, au moins indirectes, de ses mahcieuses espiègleries contre un collègue. Raison de plus pour rester exclusivement littéraire. Il cite des strophes de Laprade, qui, lues par M. ViUemaiu, furent applaudies « sous la coupole de V Institut » (plus simplement à l'Académie), et qui finissent par ces vers :
Oui, si les bois, l'ombrage aimé du chàne, Ont trop caché la lumière à mes yeux,
Soufflez, ô vents que Dieu sitôt déchaîne, Feuilles, tombez, laissez-moi Yoir les cieux.
— Pas mal 1 nous dit M. Sainte-Beuve ; cependant il manque quelque chose à la justesse du symbole, en ce sens que le ciel n*est bon à voir qu'au printemps, c'est-à-dire quand les arbres sont touffus, et que, lorsque les feuilles tombent ou sont tombées, le ciel est gris, sombre, brumeux et rabaissé.
Nous ne croyons pas qu'une critique de parti-pris puisse entasser, en quelques lignes, plus d'idées fausses et de puérilités. En vérité, il faut que H. Sainte-Beuve ait été mordu par un matérialiste enragé pour supposer qu'un poète chrétien ou simplement amoureux d'idéal et d'infini s'informe de la saison, de l'état atmosphérique, du plus ou moins de pureté du ciel, avant de lever les yeux vers cette patrie de son âme et d'aimer à la contempler. Cette façon de prendre ici le mot ciel dans une acception toute matérielle, pour chicaner un adversaire que l'on veut absolument trouver en faute, nous montre comment H.' Sainte-BeuveTraite aujourd'hui les questions de poésie et de goût. Si l'erreur est votUne^ elle nous dispense de tout commentaire ; si la critique est sincère, elle nous prouve jusqu'où le spirituel écrivain peut être mené par son dada.
Mais, il y a plus : même en acceptant le mot ciel dans le sens exclusif que lui attribue M. Sainte-Beuve, la chicane n'en serait pas moins puérile. Lui qui reproche aux gens de ne pas passer à Paris les douze mois de l'année et qui plaisante sur cette condition d'infériorité intellectuelle et de provincialisme, il aurait bien besoin de quit-
ter quelquefois ses chers trottoirs, de voyager quelque peu dans les pays aimés du soleil, chers aux peintres et aux poètes. Il y apprendrait, avec grand profit pour ses facultés paysagistes, que les ciels d'automne sont justement les plus beaux, les plus poétiques, les meilleurs à voir.
On me dira que j'insiste trop sur une vétille ; mais cette vétille est à la première page, et elle donne une exacte idée du procédé de M. Sainte-Beuve dans ces deux volumes. C'est par un article trié parmi des c^taines, c'est par deux ou trois phrases habilement soulignées, par deux ou trois gaucheries relevées dans toute une existence littéraire, par quelques expressions vagues ou impropres, récoltées dans une œuvre considérable, que le malin causeur organise, pour ses victimes désignées, des enterrements de première ou de sixième classe. La masse du public est ignorante, le lecteur spirituel est distrait, le prestidigitateur est adroit; enlevée la muscade! et le tour est fait.
Voici pourtant qui est plus grave. Je lis à la page 3 du même chapitre : « M. de Laprade disait à son arbre:
Pour ta sérénité je t'aime entre nos frères;
suit une piquante anecdote, d'où il résulte qu'Augustin Thierry, après avoir entendu lire ce vers, s'amusa à le parodier, sous prétexte qu'il n'y avait pas de raison pour ne pas dire à une citrouille :
Pour ta rotondité je t'aime entre nos sœurs.
Au bas de la même page, autre citation. Cette fois, c'est
Alfred de Musset, qui, se trouvant à rAcadémie à côté de Fauteur des Nouveaux Lundis^ se penche à son oreille et lui dit, à propos d'un des recueils de M. de Laprade : « Est-ce que vous trouvez que c'est un poète, çà? »
A coup sûr, ces deux détails sont de peu d'importance, Augustin Thierry, paralytique et aveugle, avait bien le droit de se divertir à sa guise; MM. Clairville et Siraudin auraient pu même lui donner, pour ses menus plaisirs, des leçons de parodie, et nous voudrions savoir ce qui resterait de Port-Royal, de Volupté et des Pensées d'août^ après qu'on leur aurait appliqué quelques-uns de ces nobles exercices. Quant au pauvre Alfred de Musset, celui que nous avons tous vu à TAcadémie, personnifiant son propre spectre, d'abord M. Sainte-Beuve sait très-bien et il a dit mieux que personne comment les poètes se jugent entre eux. Ensuite, n'est-il pas maladroit de nous rappeler que « Musset n'habitait pas volontiers les sommets humides et blanchâtres, » — lorsque l'on a soi-même sur sa conscience de prosateur et de ci-devant poète tant de sommets hymides et blanchâfres, entrecoupés de coteaux modérés^ de ravins et de fondrières ?
Mais, encore une fois, il ne s'agit ni de la plaisanterie d* Augustin Thierry, ni de la boutade d'Alfred de Musset. Ce que je signale, c'est ce procédé dont M. Sainte-Beuve a déjà usé dans son Uvre sur Chateaubriand, et qui consiste à faire parler les morts pour le plaisir d'être désagréable aux vivants. C'est très-commode. Il semble que ces voix sorties de la tombe aient plus d'autorité et d'impartialité que celle du critique intéressé dans la querelle. On laisse aux morts la responsabilité de leurs malices ;
ils ne peuvent pas réclamer, et les vivants ne peuvent s'en prendre qu*à des ombres. Pourtant, que dirait M. Sainte- Beuve si Ton retournait cette méthode contre lui-même? Je choisis un trait entre mille. Il n'a pas craint de raconter que M. de Chateaubriand, unjour de mauvaise humeur, voyant M. de Lamartine sortir de chez madame Récamier, s'était écrié : « Grand dadais! » Eh bien, j'arrange à mon tour la petite scène suivante : Je suppose un ami de Chateaubriand et de Lamartine, M. de Marcellus, par exemple, ou M. Ampère, habitué du salon de TAbbaycau-Bois, et nous racontant ceci : « On jour, M. de Chateaubriand était plus sombre encore et plus agacé que d^habitude ; M. Sainte-Beuve vint : il fut charmant comme toujours ; mais son joli marivaudage n'eut pas le privilège de dérider l'illustre vieillard. L*auteur de Volupté, en sortant, frétilla suivant son usage, se dandina sur ses petites jambes et tourna sur lui-même. A peine avait-il disparu, que M. de Chateaubriand, impatienté, s'écria : « Oh! V ennuyeux carlin! » — Assurément, ce serait absurde; M« Sainte-Beuve n'est pas plus un ennuyeux carlin que H. de Lamartine n'était un grand dadais. Voilà cependant où nous mènerait son système, trop largement appliqué!
J'ai nommé Chateaubriand. Le débat soulevé autour de ce grand nom est épuisé pour le moment ; peut-être serat-il remis à l'ordre du jour quand l'Académie couronnera FEloge de Fauteur des Martyrs. Aujourd'hui je dois me borner à un seul point qui se rattache à l'ensemble de cette étude. On s'est trompé, selon moi, en attribuant à de vulgaires motifs de rancune, d'amour-propre ou de
calcul racharnement bizarre de M. Sainte-Beuve contre le caractère public et la vie privée de M. de Chateaubriand. S'il est allé, vis-à-vis de son ancienne idole, du fanatisme au dénigrement, ce n*est pas, malgré les apparences, parce que Fentourage et le patronage du grand écrivain, nécessaires à une candidature académique, devenaient superflus après le succès; — H. Sainte-Beuve, en dépit ou à cause de ses défauts, est un de ces hommes dont les Académies ne peuvent se passer; — ce n*est pas, comme on l'a dit, parce que Chateaubriand a oublié de parler de lui, ou en a parlé trop légèrement dans ses Mémoires ou ailleurs ; — M. Sainte-Beuve n'ignore pas que les écrits de nos illustres, surtout de cette trempe-là, s^ont les derniers renseignements à consulter touchant leurs rivaux ou leurs successeurs : — c'est uniquement parce qu'il n*a pas désormais de plaisir plus vif que de relever des défauts de caractère, des fautes de conduite ou des faiblesses morales chez les défenseurs des doctrines qui lui sont devenues odieuses. Mathan voulait anéantir le Dieu qu'il avait quitté: H. Sainte-Beuve veut convaincre de mauvaise foi les serviteurs de ce Dieu, et prouver qu'ils ne croient à rien, parce qu'ils ne sont pas impeccables. C'est ainsi que plus tard, à propos d un écrivain aussi chétif que Chateaubriand était immense, il s'emparera avec ravissement d'une imprudence commise et s'écriera, sans même se donner la peine de dissimuler les transports de sa haine satisfaite : «Ne prenez donc plus des tons d'oracle. . . ne venez plus nous dire, etc., etc. » — Pardon, monsieur; il faut, au contraire, le dire bien haut, — et tant pis pour celui dont les pratiques n'ont pas été en rapport avec ses
maximes : les vérités qu'il exprime ne sont pas, Dieu merci! responsables du tribut qu'il a payé à l'humaine faiblesse. Quand vous paraissez croire le contraire, savezvous à qui vous faites songer, vous si spirituel, si raffiné, si ennemi du lieu commun? A ces commis voyageurs que l'on rencontrait jadis dans les diligences, et qui vous disaient gravement : « La religion catholique est une fable absurde, et la preuve c'est que j'ai connu un vicaire soupçonné de relations coupables avec sa servante.»
On peut maintenant juger les raisons dont je m'appuie pour affirmer que H. Sainte-Beuve n'est pas ou n'est plus un critique; je les résume ainsi : l'ensemble constamment sacrifié au détail ; le fait personnel sans cesse substitué à ridée générale. Quelquefois, soit distraction, soit erreur volontaire, H. Sainte-Beuve prend ce fait à contresens. Ainsi, dans le chapitre sur madame Swetchine, je lis cette note (il est question des injures que ce .chapitre lui a values), a On s'en fera quelque idée en cherchant dans le numéro du journal religieux le Monde, du 29 avril 1862, un article signé Roger de Sezeval. Le fanatisme y brille de tout son beau : H. de Falloux a là dejolis amts/...» H. Sainte-Beuve en est-il encore à apprendre, ce que personne, hélas ! n'ignore, que le Monde et ses rédacteurs ne sont nullement des amis de H. de Falloux?
Que serait-ce si revenant à la littérature, je montrais, en ce genre, les abdications partielles de M. Sainte-Beuve, le désarroi de ses doctrines, désormais livrées à tous les hasards, la nonchalance avec laquelle il abandonne toutes les brèches de la place? Dans un article d'hier, rendant
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un juste hommage aux fours de force pittoresques de M. Théophile Gautier, mais de voulant pas se refuser le divertissement d'un coup de griffe contre M. Cousin, il ajoute : a Théophile Gautier a rendu impossibles après lui les descriptions vagues et ternes dont oii se contentait auparavant... Toutes ces qualifications indécises et si chères au gi*and siècle, à mademoiselle dé Séudéry et à son admirateur, M. Cousin, ne sonfC plus de mise aujourd'hui; »
C'est exactement le contraire qu'il faudrait dn*e pour être dans le vrai. Mademoiselle de Scudéry n'a rien à y voir : si elle est illisible, c'est par d'autres défauts que le vague des èpithètes. Théophile Gautier est une curiosité, une exception sans précédents, un modèle dont les copies ne sont et ne peuvent être que déplorables. Qu'une réaction s'opère contre ces excès de pittoresque, qu'un écrivain survienne qui, se préoccupant un peu moins de la forme et de la couleur, un peu plus du monde iutèrieur et de l'âme, nous raconte, dans cette prose simple, nette, qui , est la vraie prose française, une histoire où l'étude des sentiments relègue au second plan la peinture des objets ; je lui promets un succès auquel M. Sainte-Beuve sera forcé d'applaudir ; on lui pardonnera même, s'il le faut absolument,' les descriptions vagues et les qualifications indécises.
Je pourrais multiplier ces citations à l'infini : je m'arrête ; j'ai dépassé, sinon la mesure, au moins la limite. Il me tarde d'ailleurs de rendre justice au travail et au talent. Une fois qu'il est bien avéré que rien ne ressemble moins à de la vraie critique que les nouveaux volumes de
M. Sainte-Beuve, je suis pi^ét à avouer que rarement cette plume infatigable s'était montrée plus ingénieuse, plus souple, plus fine, plus variée, plus jeune. Poui^vu que Ton soit un -peu du métier» Dii admire malgré soi, et parfois à ses dépens, cet.àrt étoiinant à qui il suilGt dé déplacer légèrement une question, dé transposer un inot, d'encadrer une citation, d*habiller dé neuf une vieillerie, de {grossir une vétille, de donner à un paradoxe des airs d'innocence, pour faire de Tadvei^saire un patient et du lecteur un complice.' Dims les chapitres où l'esprit peut Sè dégager dé tout intérêt personnel, de toute passion contemporaine, que de justesse ! que de cliàrme! Louvoîs, madame de Sévigné, Pen*ault, Mônlaighe, Halèvy, Louis XIV, ont inspiré à H, Saiate^Beuve des pages excellentes, parfaitement appropriées à ce genre d'ouvrag^^ composés, dé morqeaux épars,: et dont le mérite, j'allais dire Texcuse, est.d'offrir, eh abrégé, aux lecteurs pres» sés, aux honïmes du monde, une sommé d'idées miffl- €ànte pour connaître un livre sans l'avoir lu ou pour a'vbir envie de le lire» ^ i
En saluant dans les Nouveaùùc Ltmdis ees qaaiitéè brillantes, oh comprend tout ce qu'aurait pu être H. Sainte^ BëUvé'dahs la littérature de son temps, s'il avait un peu plus pratiqué ce sursUm corda qu'il a agréablement pér'sifflé chez M. Cousin ; si, tout en modifiant ses opinions de détail, il fût resté fidèle à quelques principes placés trop haut pour être atteints par les variations du goût,' les vicissitudes pubUques et le sentiment personneL Au risqué de fai|ne isôurire H. Sainte-Beuve qui m'accuse de ne pas savoir le latin, je me servirai d'un mot lourd, niais
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qui exprime une idée de quelque valeur; je dirai que ce qui lui a manqué pour être ou pour demeurer un m^tgti^, c'est le critérium^ ou du moins que ce qu'il en possédait d'abord s'est graduellement altéré, falsifié ou perverti 'soustle fâcheuses influences. Je sais bien ce qu'il répondra ; que c'est avec ce criteriumy avec ces grands mots de doctrines, de principes, de généralités, que l'on fait les pédants et les ennuyeux ; que, s'il avait plus de conviction, d'autorité et de consistance, il serait moins agréable et moins lu, que c'est pitié de demander aux geiis d'être le contraire de ce qu'ils sont, et qu'il perdrait 4out son charme s'il y avait chez lui ombre de dogmajUsme iOu, de fanatisme.
• ' Eh bien, pour lui prouver qu'il se trompe, je Veux lui rappeler, en finissant, le nom d'un grand poète, d'un grand artiste, d'un grand, critique, qui a été, lui aussi, le, contraire d'un fanatique. Dans les sujets si variés qu'il traite. If. Sainte-Beuve estsouveut amené à nommer ou à citer Goethe : ce nom n'éveille-t-il pas en lui un sentiment d'envie? Goethe, on ne peut se le dissimuler, fut, a sa manière, un sceptique. Pourtant, quelle différence ! Le scepticisme de Goethe est fécond; celui de H. Sainte- Beuve est dissolvant et stérile : le scepticisme de Goethe fait Teffet d'un immense désintéressement intellectuel ; celui de H. Sainte-Beuve ressemble à un énorme enjeu de personnalisme et de passion. 11 y a dans l'éclectisme cornpréhensif du patriarche de Weimar, une sérénité olympienne qui donne au doute même quelque chose des grandeurs et des certitudes de la foi. 11 y a, dans les ondulations insaisissables du causeur du lundi, une curie*
site affairée, inquiète, sournoise, qui donne à la mobilité de ses opinions quelque chose des petitesses du commérage. Le premier a pu prendre sa part — une part léonine — d*un grand mouvement de création dans Tart, la poésie et les lettres ; le second s*est associé et a contribué à un mystérieux travail de décomposition littéraire. Décomposition ! Je chercherais vainement un autre mot pour résumer Tidée définitive que je me fais du talent et de Tinfluence de H. Sainte-Beuve : il est, il devait être, à tous les titres, le causeur privilégié et Toracle d'une littérature qui se décompose.
FIN DE LA TROISIÈME SéRIB DBS CAUSERIES UTTÉRaIRBS