LA GRÈCE MODERNE
21 juin, 1863.
Hélas ! ce n'est plus la Grèce d'Eschyle et de Sophocle, d'Homère et d'Euripide, mais celle qui souffre depuis tant de siècles, qui a essayé de renaître, et où le bien et le mal se combattent, semble-t-il, à des doses assez égales pour justifier tour à tour les sympathies et les épigrammes, les craintes et les espérances. Entre les satires excessives de M. Edmond About et les enthousiasmes pr^'cowftts du philhellénisme quand même^ M. Grenier a-t-il attrapé la note juste? Oui, en maint endroit; et, s'il nous paraissait encore trop sévère, nous lui opposerions çà et là soit les pages éloquentes de M. Eugène Yéméniz sur les héros et les poètes de la Grèce
* La Grèce en 1863, — Idées wmvelles sur Homère, par M. A, Grenier.
contemporaine, soit le livre plus récent de madame Dora d'istria : Excursions en Roumélie et en Morée. Nous finirons par quelques lignes à propos de son piquant écrit sur Homère, dont nous indiquerons les mérites et les inconvénients.
Nous ne connaissons pas de plus lourd fardeau et de plus sérieux péril pour un peuple qu'un passé trop chargé de gloire, surtout quand cette gloire, associée à des images, à des mœurs, à des croyances, à une civilisation pour jamais disparues, mêle sans cesse de décevants mirages aux ambitions nouvelles. Tous alors, amis, ennemis, enthousiastes, détracteurs, et la nation elle-môme, se font au dehors et au dedans complices de ces erreurs d'ojptique, de ces anachronismes obstinés, dont le moindre défaut est de prolonger les malentendus, de multiplier les exigences les plus injustes, les contradictions les plus singulières. Ce rôle modeste, mais glorieux encore, ou du moins utile, que Ton pourrait jouer dans Tensemble des sociétés modernes, il est si inférieur aux radieuses visions de l'époque héroïque ou poétique, qu'on le dédaigne comme une déchéance et que Ton aime mieux vivre avec les chimères lointaines qu'avec les réalités présentes. Si, pour se mettre d'accord avec notre temps et entrer dane la voie du progrès, le peuple dont je parle consent à se modeimse)\ à adopter nos costumes, nos usages, nos industries, nos découvertes; s'il débaptise ses montagnes, ses fleuves, ses ruines, dont les noms sonores gardaient tant de prestiges pour l'imagination et la mémoire, il semble qu'il perde sa raison d'être, qu'il manque de fidélité et de respect au dépôt sacré qui seul
le rendait intéressant. On le traiterait volontiers comme un noble besoigneux qui se déclasse pour ne pas mourir de faim, comme un héritier de grande famille qui achève de démolir un château délabré et inhabitable pour s'y bâtir une maison. Si, au contraire, — et il n'y est que trop enclin, — on le voit se réfugier dans ses souvenirs, y retremper son ambition et son orgueil, mesurer ses rôves et son espoir d'après sa poésie et son histoire, faire de la couleur locale et rétrospective pour rappeler ses titres à l'attention et au respect, on s'amuse aux dépens de ce déchu qui veut poser en grand seigneur, de cet affanné qui tend à l'Europe une main vide d'argent et pleine de reliques, de ce visionnaire qui se repaît de la grande idée pour se dispenser de cultiver et d'appliquer l'idée pratique.
C'est ce contre-sens qui a frappé M. Grenier et que l'on rencontre, à chaque page, dans son livre. Seulement, ce que M. Âbout avait signalé avec une verve railleuse et souvent cruelle, M. Grenier le constate avec un heureux mélange de sincérité, de malice et de bienveillance. Sa plaisanterie s'arrête au moment où ses souvenirs d*ancien élève de l'école française d'Athènes le rappellent à Tordre, aux lois de Thospitalité et de la justice. S'il retrace spirituellement et d'après nature les premiers mécomptes du voyageur abreuvé aux sources classiques, persuadé qu'il va reconnaître à tous les pas les fraîches et riantes peintures des poètes appris par cœur, et se trouvant en face de cette aridité, de cette nudité, de ce manque absolu de fraîcheur, de cours d'eau et d'ombrages, il se ravise bientôt, et décrit non moins fidèlement sa seconde impres-
sioi), celle qui résulte de cette incomparable beauté de lignes, de cette indicible harmonie du contour et de la lumière, des horizons et du ciel, fort supérieure aux menus effets pittoresques d'un bouquet d'arbres bien groupés, d'une riche verdure ou d'une colline agréablement boisée. 11 n'épargne guère les diverses phases poUtiques et les divers gouvernements qui se sont succédé en Grèce depuis la guerre de l'indépendance ; il en saisit dans le vif les fautes, les inconséquences, le vice radical, le penchant exclusif à viser au superflu en négligeant le nécessaire. Et cependant, sans être le moins du monde de Tex-parti bavarois, il a des accents sympathiques, presque émus, pour le roi Othon, dont les intentions furent si excellentes; pour la reine, si belle, si noble, si digne, douée d'un sentiment si vif et si vrai de tout ce que le titre de reine de Grèce devait imposer ou promettre à une femme jeune, poétique, d'un rang suprême, d'une ardente imagination et d'une haute intelligence.
Le dirai-je? en rapetissant beaucoup le cadre, en changeant le tableau en miniature, en réduisant la plus terri* ble et la plus poignante des tragédies aux proportions d'un de ces drames qui surabondent dans l'histoire contemporaine, il m'est impossible de ne pas trouver dans ce couple royal quelques traits de ressemblance avec Louis XVI et Marie-Antoinette; et, si H. Grenier n'a pas précisé ces analogies, je le remercie d'y avoir fait songer. C'est, des deux parts, même supériorité de la reine sûr le roi, même assemblage de qualités privées et de lacunes inévitables dans le caractère politique, mêmes difficultés
résultant, non pas d'un désaccord voulu et expliqué entre les sujets et le souverain, mais d'une situation pleine de malaises, ne laissant que le choix des méprises et des fautes, où les exigences d'une des deux parties et les tâtonnements de Tautre devaient amener la rupture finale. Louis XV ut immolé au nom de libertés et de réformes qui toutes avaient passé par son cœur avant d'être invoquées contre lui : Othon a été détrôné et banni au nom d'une régénération nationale dont l'impossibilité résidait bien moins dans sa volonté que dans le mauvais état des machines dont il avait à se servir. Les nations qui souffrent du contraste de leurs rêves et de leurs misères sont impitoyables. La nation française s'en prit à Louis XVI de ce qu'il ne pouvait pas lui donner tout de suite les biens qu'ajournait indéfiniment chacune de ses agitations populaires : les Grecs s'en sont pris à Othon de ce qu'il ne pouvait réaliser aucun de leurs songes de gloire, d'agrandissement et de puissance, de plus en plus compromis par chaque manifestation de leur mauvaise humeur. Enfin, la qualité d'étranger pesa également sur les deux trônes; car, outre les influences attribuées aux deux reines, le temps peut faire des étrangers comme l'espace : un roi, né et élevé pour un régime qui meurt au moment où lui échoit la couronne, peut être un étranger dans son royaume, comme le prince que l'on va chercher sous un ciel lointain et grisâtre pour régner sur le sol embrasé de la Grèce. Entre Versailles et Paris, en 89, peut-être y avait-il la même distance qu'entre Munich et l'Acropole, en 1860.
« Après tout) ajoute avec beaucoup d'à-propos H. Gre-
nier, le roi Othon a régné trente ans. Que le, roi qui a régné trente ans, par ce ten)ps-ci et dans de pareilles conditions, lui jette la première pierre ! »
L'auteur de la Grèce en 1863 semble décliner toute concurrence avec les ouvrages que la Grèce a inspirés à M. Quinel, à madame Agénor de Gasparin et à M. About. Il s'est attaché surtout, nous dit-il, aux questions particulières, soulevées par les derniers événements. Pourtant, ce qu'on lira avec le plus de plaisir dans ce livre vivement et finement écrit au courant de la plume, et où un fond de bonne littérature s'accuse à travers le laisser aller des notes de voyage, ce sont les pages descriptives, les anecdotes, les observations générales, tout ce qui peint d'un trait ces physionomies pleines de disparales et de contrastes. Même après H. About, H. Grenier sait être amu<* sant) et il amuse ses lecteurs sans déchirer son modèle. Je choisis au hasard un de ces jolis croquis :
« Nous avions un marmiton, chargé, moyennant dix francs par mois^ d'écurer notre vaisselle. 11 mit pour condition à son marché qu'on lui laisserait quatre heures par jour pour assister aux leçons de la Faculté de droit. Ses études avaient été interrompues, paraît-il, pendant deux ans^ parce qu'il avait accepté d'être instituteur à Thèbes, dans le pays des Béotiens. C'était évidemment un poste de confiance. En se promenant, un jeudi soir, sur les bords du lac Gopaïs, il prit une fièvre qui lui fit perdre son emploi. Notre maison lui était un asile. Modeste comme Philopœmen qui fendait du bois, comme Cléanthe qui était porteur d'eau, il frottait de sablon et d oseille nos casseroles et nos marmites, cela sans la moindre
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honte. A la fin de l'année, il fut reçu licencié en droit et sollicita une place de procureur du roi ou de juge. »
Ceci nous amène à discuter quelques points qui rentrent dans nos attributions littéraires, et où M. Grenier ne me semble pas tout à fait juste : je veux parler de Tinstruction chez les Grecs modernes, de leur goût passionné pour Tétude, de la part énorme qu'ils font aux lettres ou aux professions lettrées, sans avoir réussi, pour cela, à produire un poème original ou un beau Uvre.
N'est:ce pas trop se presser? Les Grecs avaient une langue admirable. Après des siècles d'oppression et de jnalheur, cette langue avait contracté une rouille épaisse ; que dis-je ? elle s'était couverte de toutes sortes de scories et d'ordures, au contact de tous les patois du littoral méditerranéen. Depuis leur renaissance, ils s'efforcent à l'envi de régénérer cette langue, de lui rendre sa pureté et son élégance primitives, d'arriver à parler et à écrire le grec de Démoslhènes et de Platon. Ce sont, si vous voulez, des virtuoses dont l'instrument s'est brisé, et qui le rajustent avant de recommencer à jouer un air. Mais, dans toute renaissance, il n'est pas dit que tout renaisse en même temps, et que la régénération d'une langue implique immédiatement la création d'une œuvre. Est-ilbien vrai, d'ailleurs, que la Grèce contemporaine soit aussi stérile, que la poésie y soit morte comme un arbre foudroyé? Tel n'est pas l'avis de H. Eugène Yéméniz ni de madame Dora d'istria. Le premier a consacré d'intéressantes notices aux poètes Zalocostas et Orplianidis, à Panaiotti Soutzo et à Giovanni Zambélio, poètes dramatiques, et enfin à Alexandre Soutzo et à Kizo Rhangabé, qui ne
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pa aissent pas indignes de chanter sous le ciel d'Homère. L'autre cite des fragments de ce même Rizo Rhangabé, et j'avoue que j'y trouve tous les éléments d'une poésie vivante, vivace et populaire. Si Athènes abuse quelque peu des formes et du cérémonial académique, si elle aime à se donner le spectacle ou le simulacre de ce qui lui rappelle sa gloire passée, ne fût-ce que par des noms, des échos ou des images, rien de pareil dans ces poésies de M. Rhangabé, la Voyageuse, le Courrier ^ le Départ, qui sont nées, comme doit naître toute poésie, de l'accord d'une inspiration individuelle avec l'inspiration générale, ffue l'on chante et que l'on redit partout, dans les villes, dans les campagnes, chez les pâtres et les lettrés ; signe infaillible 4e sève et de vitalité! Je les comparerais à certaines chansons de Déranger, si les accents d'un libéralisme factice dans une société régulière pouvaient jamais être assimilés aux cris d'un patriotisme blessé au cœur dans une nation opprimée.
Quant au défaut de proportion qui a suggéré à H. Grenier cette expression heureuse : « Là Grèce est une tête énorme sur un petit corps ; » quant à la trop grande quantité de Grecs qui se lancent dans les études purement littéraires, s'entassent dans des professions qui sont presque toutes des impasses, se font avocats, professeurs, journalistes, en attendant qu'ils soient hommes politiques et ministres, c'est un malheur sans doute, et il vaudrait mieux, dans l'intérêt du progrès, du bien-être, de l'équilibre, qu'une part plus large fût faite aux spiences, à l'industrie, à l'agriculture, dans la direction donnée aux jeunes gens : mais, encore une fois, ce malheur est logique;
il s'explique par ces glorieux antécédents sans lesquels la Grèce n'intéresserait personne et verrait ses infortunes rentrer dans la catégorie banale des calamités prosaïques et bourgeoises. Son mérite et son danger permanents, c'est de trop parler aux imaginations, de se présenter à Tesprit avec un cortège obligé d'illustres souvenirs qui tous se rattachent à la littérature, à la poésie, à Fart et à riiistoire. Quels ont été ses premiers champions vis-à-vis de l'Europe? Les poètes : lord Byron, Chateaubriand, Casimir Délavigne, Béranger, ont plus fait pour elle que tous les philhellènes à main armée ou dorée. Si elle produit cet effet sur des étrangers, des indifférents, des barbares^ quelles doivent être les impressions de ses propres enfants, bercés de tous ces enchantements de l'intelligence et de l'oreille, habitués, dès le bas âge, à entendre rèjiéter des noms éclatants et des dates mémorables, apprenant à lire dans des livres qui leur enseignent, à eux, pauvres et abaissés, qu'il y a eu un moment où leurs aïeux ont été les maîtres du monde ; maîtres par la supé^ riorité du génie et la culture raffinée /de tous les dons intellectuels, plus encore que parle courage et la puissance ?
« Noblesse oblige, » a-t-on dit cent fois. On devrait dire aussi : « Noblesse entrave, »> — et cette vérité s'applique aux nations comme aux individus. Que diriez-vous, même parmi nous, éprouvés par tant de leçons, d'un Montmorency ou d'un Rohan qui se ferait agent de change, ingénieur, manufacturier ou maître de forges? H faudra en venir là peut^lre, mais ce sera dur; il en est de même de§ peuples; Quels sont ceux qui excellent dans les pro-
fessions industrielles, qui marchent à pas de géants dans ces voies du progrès matériel et scientifique où les Grecs sont fort retardataires? les peuples neufs, les Américains par exemple ; ceux qui n*ont point de passé, point de monuments, point de poésie, point d'histoire; trésors précieux assurément, mais dangereux, parce qu'ils impriment, dès le berceau, aux esprits et aux âmes, un pli qu'il leur sera difficile d'effacer, parce qu'ils les poussent dans un sens où il leur est plus tard impossible de s'arrêter et de revenir sur leurs pas. Voilà un jeune Grec, intelligent et studieux, n'ignorant rien de ce qui fait la gloire de son pays, et saisi d'un désir juvénile de raviver ces beaux souvenirs, de continuer ces grands exemples. Lui conseillerez-vous d'étudier les mathématiques, la chimie; la métallurgie, de se mettre au niveau de nos découvertes, de créer un chemin de fer? Un chemin de fer en Grè..e! un rail'Way d'Athènes à Sparte ! un tunnel à travers le Taygète ! un remblai sur la plaine de Marathon ! un viadiLC sur TEurotas! quelles dissonances et quels contresens ! Vous le voyez, la plus belle conquête de la science et de l'industrie modernes n'a rien qui puisse tenter l'imagination de ce jeune homme. Elle ravirait un Yankee ; elle déconcerte un Hellène : ce n'est pas de ce côté-là que l'entraînent ses réminiscences et ses songes. Il croirait presque, en entreprenant ce travail, commettre une espèce de sacrilège : il craindrait de voir les nymphes sortir des lauriers-roses de l'ilissus et du Céphise pour lui reprocher son ingratitude, le Parthénon chanceler sur sa base, Jupiter et Vulcain demander de quel droit on usurpe leurs foudres et leurs forges, et les héros ou les
poètes de la grande époque se soulever de leurs tombes pour maudire l'invasion de ces sciences barbares, de ces races occidentales, étrangères ou rebelles à la poésie, à l'élégance et à la beauté.
Il y a cependant deux professions, très-pratiques, trèspositives celles-là» où les Grecs, de l'aveu même de H. Grenier, réussissent à merveille ; c'est la marine et le commerce : Pourquoi? Pour la même raison; parce que le commerce et la marine font partie de leur passé, se mêlent à leur mythologie et à leur histoire, répondent à des aptitudes qui existaient déjà du temps de Mercure et d'Ulysse, d'Homère et d'Eschyle. Les Grecs naissent commerçants, marins, héros ou poètes : ils retrouvent ces quatre spécialités dans leurs papiers de famille ; les deux dernières leur sont indiquées par leurs lettres de noblesse; les deux premières par la nature de leur pays, leur situation de quasi-insulaires et le tout: particulier de leur esprit. Seulement le malheur veut que ces quatre professions, si belles en elles-mêmes, aient toutes les quatre un envers : le marin se fait pirate, le héros bat les buissons ou détrousse les voyageurs ; le poète se nourrit de chimères qui sont à la vraie poésie ce que l'écorce vide est au fruit ; et le commerçant justifie un sobriquet que, par respect pour la Grèce de Sophocle et de Platon, de Miltiade et de Thémistocle , nous ne transcrirons pas ici.
Ces médailles et les revers de ces médailles, toute la Grèce est là, dans ses rapports avec nous, dans l^s œuvres que nous avons écrites, depuis cinquante ans, à son sujet, à sa gloire ou à ses dépens. J'ai parlé de ses malheurs :
il en est un dans lequel nous avons noire part de responsabilité et qu'il convient d'indiquer en passant, pour nous préserver d un excès de dénigrement ou de satire.
La Grèce a eu affaire à deux générations de pèlerins, d'observateurs et de juges : Tune que Chateaubriand et lord Byron ont personnifiée avec un éclat inexprimable; l'autre, dont le penchant se reconnaît et s'exagère dans les amusantes pages de la Grèce contenvp&imne et du Roi des montagnes, pour s'adoucir, sans se désister tout à fait, dans la Grèce en 1865, de M. Grenier. La première de ces deux générations a aimé la grandeur jusqu'à Temphase ; elle a accepté et amplifié, sans les discuter, toutes les ivresses, tous les enthousiasmes, toutes les illusions, tous les mensonges de la poésie. Elle a pris la Grèce moderne sous la double tutelle de ses propres inspirations et des magnificences qu'elle rencontrait dans l'histoire de sa pupille. Heureuse époque où, de Paris à Ârgos, un feu croisé d'alexandrins accompagnait un envoi de fusils, où les banquiers se faisaient poétiques pour avoir le droit d'être libéraux, où Ton ne disputait rien, absolument rien de l'héritage de Pindare, de Périclès et d'Aristide aux contemporains de Marc Botzaris!
Naturellement, cette génération, tout enflammée d'ardeurs chevaleresques, patriotiques, dithyrambiques et helléniques, donnant à l'Europe le vigoureux coup de collier d'où sortit la triple alliance, coïncidant avec le mouvement national qui multipliait en Grèce les insurgés, les héros et les martyrs, ne contribua pas peu à exalter, à surexciter les sentiments dont elle devenait la complice et sur lesquels elle s'appuyait pour propager la croisade
philhellène. Cet idéal de liberté, de poésie et de gloire, elle en vivait elle-même ; elle en nourrissait sa protégée. Elle entretint, comme en un double foyer, ces ardeurs enthousiastes, ces rêves de régénération conquérante qui convenaient bien à la situation tant que durait la lutte, tant que les âmes étaient soutenues par l'héroïsme de la souffrance, la vivacité des plaies saignantes et l'espoir du triomphe, mais qui, plus tard, en face de la réalité, de* raient fatalement retomber et se débattre dans le vide ou s'envenimer de leurs mécomptes. Or, pendant que s'opérait cet abâtardissement de l'héroïsme et de la poésie do la Grèce moderne, pendant que se formaient d'énormes hiatus entre son passé et son présent, entre son héritage et son inventaire, entre la grande idée et les petits faits, entre le songe d'une nuit d'été et le réveil d'une matinée d'hiver, une métamorphose analogue s'accomplissait dans nos esprits, dans notre littérature et dans notre art. Sous prétexte de détrôner la fausse grandeur, nous détruisions la vraie. Sous prétexte de délivrer la poésie de son bagage de convention et de ses draperies académiques, nous lui avons ôté, du même coup, le vêtement, le corps et l'âme. Usant et abusant de l'analyse, ne voulant plus être dupes des autres ni de nous-mêmes, prenant le réel pour le vrai, comme nos devanciers avaient pris le convenu pour le poétique, nous nous sommes gorgés de la réalité, ne croyant, n'aimant, ne voyant qu'elle, et ne lui laissant ni repos ni trêve jusqu'à ce qu'elle eût déchiré ou sali tous les voiles qui la couvraient. Ainsi les pauvres Grecs modernes, après avoir été exaltés sans mesure par des poètes, ont été jugés sans merci par des réalistes, et
ceux-ci, avec toutes sortes d*épigrammes et de sarcasmes, leur ont demandé compte du triste dénoûment des illusions et des rêves que ceux-là avaient fomentés avec toutes sortes de Hesséniennes et de dithyrambes.
Ni si haut^ ni si bas! a dit Lamartine, un de.s enchanteurs, lui aussi, de cette première époque qui ne pouvait pas avoir de sérieux lendemains ; cet hémistiche devrait désormais servir d'épigraphe à tous ceux qui s'occupent de la Grèce, qui essayent de la peindre ou qui lui adressent des conseils. Sauf quelques traits spirituels où Ton devine, sinon l'imitateur, au moins le collègue de H. Âbout, M. Grenier ne s'est pas trop écarté de ce sage programme, et c'est pourquoi son livre méritera de survivre aux circonstances qui l'ont inspiré. On se souvient du célèbre mot d'ordre qui fut donné à un journal célèbre après un événement plus célèbre encore : « Surtout pas d'esprit ! » — Eh bien ! nous dirons au groupe d'ingénieux écrivains, tentés de s'égayer aux dépens de cette vieille mère nourrice qui n'a plus de lait, et dont le sein amaigri se cache sous des guenilles : « Pas trop d'esprit ! » La patrie d'Homère a bien droit à ce sacrifice !
Homère ! je retrouve ce grand nom en tête d'une pi quante brochure que M. Grenier a dirigée, non pas, je l'espère bien, contre cette gloire inaltérable, mais contre certaines idées de convention où s'égarent ses admirateurs de parti-pris. Parmi les qualités de son génie, on avait compté jusqu'à présent l'exactitude pittoresque, l'art tout spontané, mais réel, de peindre d'un seul trait, et souvent à l'aide d'une seule épithète, les sites où il promène ses héros. On se trompait, et M. Grenier, qui est un
excellent helléniste, nous donne là-dessus de nombreuses preuves qu'il sérail difficile de réfuter. Les épithètes homériques, au lieu d'avoir une valeur précise et locale, sont des généralités, des formules, adoptées tantôt pour les besoins de la prosodie, tantôt pour les exigences de rimprovisation. Telle est la thèse de H. Grenier; et il Tappuie d'une remarque bien vraie, qui fait honneur à son esprit critique : « Aux époques de décadence littéraire, on serre la nature de plus près : on étudie un objet jusqu'à ce que Ton en obtienne sur le papier les nuances caractéristiques; on prend mesure de l'image et del'épithète ; on recherche laborieusement la fidélité littérale du paysage ou du costume ; on peint d'après son croquis ; on invente sur des notes et des plans; on est géographe, gazetier, clironologiste, statisticien. Les épithètes de Stacc et de Claudien sont incomparablement plus distinctes et plus individuelles que celles de Virgile. »
J'ai cité ces lignes parce qu'elles expriment une idée très-juste et parce qu'elles ont dissipé l'espèce de malaise que m'avaient causé les premières pages. Dec lecteurs superficiels ou obtus pourraient croire, au premier abord, que la thèse plaidée par M. Grenier tend à amoindrir Homère. Il n'en est rien. Dieu merci! M. Grenier a discuté, non pas le degré d'admiration, mais la manière d'admirer. Homère ne perd pas un pouce de sa taille pour avoir prodigué les mêmes épithètes à vingt peuples, à vingt personnages ou à vingt fleuves différents. Qu'importent ces menus détails de couleur locale, d'exactitude topographique, de fidélité pittoresque, où des poètes de troisième ordre peuvent exceller ! De ces formules banales
et lïionolonesse dégage, chez Homère, un sentiment supérieur à toutes ces petitesses, une intensité poétique que rien n'a dépassée, une incroyable faculté d'assimilation de tout ce qui mérite de faire vibrer Tâihe humaine, et une richesse d'imagination pareille à celle de ces terres vierges où les arbres, les plantes, les moissons, les prairies, les fleurs naissent et grandissent sans culture, sous un rayon de soleil. L'imagination, ai-je dit? il ne faudrait pas trop lui disputer sa part : bien des écrits de notre temps semblent les pièces d'un procès intenté contre elle ; « La nature ne se réfléchit pas dans l'imagination d'Homère, nous dit M. Grenier; c'est l'imagination d'Homère qui empreint la nature d'un idéal préconçu et préféré. » — Hélas ! oui ; mais n'est-ce pas aussi le fait de bien d'autres poètes', dignes d'avoir le vieil Homère pour maître? Je lis dans le Mercure de France de juillet 1806 : « 11 est digne de remarque que celui de nos écrivains que la nature a doué de la plus riche imagination, ne se permette jamais de rien décrire qu'il ne l'ait vu. Avant de peindre les déserts de l'Amérique, les cabanes et les mœurs des sauvages, M. de Chateaubriand avait parcouru ces déserts, vécu avec ces sauvages, habité leurs cabanes : aujourd'hui, occupé d'un ouvrage dans lequel la scène sera presque toujours en Grèce, il est parti pour visiter ce pay3 de forte et ingénieuse mémoire... » C'était exact, et pourtant il est probable ou plutôt il est sûr que» même après avoir vuj M. de Chateaubriand, pour la Grèce comme pour l'Amérique, consuha beaucoup plus son imagination que ses notes ou ses études d'après nature. Assouplir, transformer, transfigurer la réalité par la puis-
sance de rimaginalion; asservir, diminuer, dégrader rimagination sous le joug de la réalité, tel était le procédé d'autrefois, et tel est celui d'à présent. Nous n'avons pas besoin de dire de quel côté sont nos préférences.
28 juin 1863.
Et d'abord, fixons bien les situations. Dire qu'un livre a un grand succès parce qu'il s'en débite, les trois premiers jours, dix mille exemplaires, c'est exactement comme si Ton disait que telle ou telle pièce de théâtre réussit brillamment, parce que la première représentation attire une affluence extraordinaire. Nous avons entendu siffler des comédies ou des drames pour lesquels l'empressement était si vif que les billets du premier soir se payaient dix fois leur valeur, et nous avons vu périr dans l'abandon, le néant et le vide, des livres qui, grâce au nom de Tauteur ou à l'intérêt du sujet, avaient surexcité au plus haut points quand ils parurent, la curiosité publique. M. Renan se fâcherait sans doute, ^ il n'y a que lés vérités qui offensent, — si on lui disait que son ouvrage n'est pas sérieux. Eh bien! le succès d'une œuvre sérieuse et savante (le mot n'engage à rien),
* Vie de Jésus.
Ib"! DERMÈUES SEMAINES LITTÉRAIRES,
ne se fait pas ainsi d'emblée, du soir au matin, avant que lesig;norants l'aient feuilletée et que les savants l'aient lue. Quant à la vente, c'est différent : on pouvait la prévoir et la chiffrer d'avance ; il suffisait de compter la quantité de badauds qui seraient alléchés par le titre, d'esprits forts enchantés de voir démoHr TÉvangile, et, le dirons-nous? d'imaginations fausses, pleurnicheuses, sentimentales, vouées à tous les mensonges de roman et de théâtre, prêtes à se pâmer d'aise, à s'empanacher d'enthousiasme devant ce charmant prophète, ce prédicateur ravissant, ce délicieux jeune premier d'un christianisme idéal, qui leur permettait de mêler une sorte de religiosité vague et de voluptueux mysticisme à leurs souvenirs les phis fascinateurs du cabinet de lecture ou de l'Ambigu.
Dans trois ou quatre ans, lorsque ce volume si habilement lancé, si doucereusement recommandé aux âmes sensibles, se trouvera dans des conditions ordinaires ; lorsque les vrais connaisseurs, les vrais juges auront succédé aux curieux de la première heure, aux gourmets de littérature et de style, aux ci-devant jansénistes miraculeusement transplantés des allées de Port-Royal dans les bosquets d'Amathonte ; quand l'Angleterre et l'Allemagne auront passé par là ; quand l'hébreu de M. Renan aura été bien et dûment contrôlé à la Monnaie des véritables orientalistes, alors on saura s'il y a succès, si le livre a réellement rallié des adhésions et des sympathies significatives, s'il mérite de compter dans l'ensemble des connaissances ou des découvertes dont s'honore l'humanité; ou bien si, mis au monde par une demi -science combinée avec un talent d'artiste et un prodigieux orgueil, donnant pour
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certaines des choses douteuses, pour probables des choses chimériques, pour possibles des choses absurdes, rendant, par ses explications naturelles et raisonnables, beaucoup plus difficile à croire ce qu'il dépouille de tout caractère surnaturel et divin, il n'a été, en définitive, que le caprice d'un jour, la vogue d'une saison, la curiosité à la mode entre une exhibition de spectres, une prouesse de dompteur et un roman de madame Sand.
Pour moi, cette alternative m'inquiète assez peu; mais je n'ai, par malheur, ni théologie, ni érudition, ni hébreu à mettre dans la balance. Je dois même à mes lecteurs un aveu. La naïveté et l'humilité ne sont pas, à ce qu'on prétend, au nombre des vertus favorites de la littérature et delà critique ; j'ai eu pourtant trois semaines de naïveté et d'humilité vis-à-vis de H. Renan; je me croyais trop ignorant pour parler de son livre ! ! ! Qu'on dise encore que les écrivains ne sont pas humbles, et que les critiques ne sont pas naïfs!
J'avais tort : tout le [monde a sa place dans une lutte qui intéresse l'humanité tout entière ; dans le passé, puisqu'il s'agit de prouver que, depuis dix-huit siècles, elle n'adore pas un homme et ne croit pas à des fables ; dans le présent, puisqu'il faudrait, si H. Renan avait raison, destituer à son profit les quatre évangélistes ; dans l'avenir, puisque, dans cette hypothèse, le genre humain aurait à chercher d'autres dogmes pour sa foi, une autre règle pour ses actions, un autre frein pour ses passions, un autre ciel pour ses espérances, un autre aliment pour son amour, une autre vie pour son âme. De plus forts, de plus savants, de plus autorisés que nous, combattront
M. Renan avec des armes trop pesantes pour noire faiblesse. Il nous a semblé qne nous pouvions dire quelques mots au nom du simple bon sens.
Ceux qui admirent bénévolement la nouveauté des aperçus de M. Renan, la profondeur de ses recherches, la hardiesse de ses déductions, le trésor de ses découvertes; ceux qui le saluent comme le Messie de la science moderne, devraient bien ouvrir avec nous la Revue des Deux Mondes du 1" décembre 1838, pages 584 et suiv. Us y verraient que rien n'est nouveau sous le soleil en fait d'erreurs, de sophismes et de folies, et que, si Renan est Dieu, Strauss et Schleiermacher étaient ses prophètes. Un homme qui ne passe pas, que je sache, pour un catholique, ni ' même pour un chrétien bien fervent, M. Edgar Quinet résumait alors dans des pages éloquentes, avec une sorte d'effroi, les audacieuses exégèses de ces deux célèbres allemands qui avaient au moins pour eux le mérite tl une science incontestée, d'une candeur germanique et d'un manque complet de charlatanisme. Tout àTheure nous indiquerons les différences qu'imposaient à M. Renan le désir de réussir et la nécessité de s'accommoder au goût français, moins disposé que l'Allemagne à admettre la négation absolue et la discussion sèchement scientifique. Pour le moment, signalons les analogies.
« Schleiermacher renonçait à la tradition et à l'appui de l'Ancien Testament; c'est ce qu'il appelait rompre avec l'ancienne alliance. Plus tard, s'étant fait un Ancien Testament sans prophéties, il se fit un Evangile sans miracles. D — « Le docteur Strauss ne niait pas absolument l'existence de Jésus ; il en conservait^ au contraire, une
ombre, à savoir qno saint Jean a baptisé Jésus; que Jésiis a rassemblé des disciples, qu'à la fin il a succombé à la haine des pharisiens... »
J'abrège, n'ayant Tintenlion ni de copier tout au long M. Quinet, ni de me plonger Jusqu'au menton dans les eaux troubles de l'érudition allemande. 11 faudrait, pour être complet, montrer à quel incroyable excès de contradictions, d'aberrations et de billevesées l'esprit de système, en dehors de la vérité et de la foi, peut entraîner des imaginations puissantes et des têtes trop richement meublées. Je ne sais si je me trompe, si je suis dupe du lointain, de ce prestige qu'exerce sur mon ignorance la science d'oulre-Rhin; mais il me semble que Schleiermacher et Strauss, comparés à M. Renan, sont des géants. Chez eux, la conviction négative, l'ardeur et la soif du vide ont toute la vigueur et toute la sincérité de l'affirmation raisonnée. Us appliquent à l'histoire sainte et à TÉvangile les procédés que Niebuhr avait appliqués à l'histoire romaine. Ils s'enivrent de leur savoir comme des buveurs confiants, qui, dans leur crescendo bsichique, s'exaltent à la seconde bouteille, se grisent à la quatrième, et, à la dixième, tombent sous la table. La logique, cette serva padrona des Allemands > fait pour eux l'efTet de ces engrenages qui prennent d'abord la manche, puis le bras, puis le corps, et elle ne les lâche qu'après avoir déchiré et mis en miettes les derniers lambeaux de leur bon sens. Du moins il y a dans ce spectacle quelque chose de grandiose J'allais dire de pathétique. t)upes et victimes d'euxmêmes, éblouis de leurs propres mirages, ces esprits supérieurs, aux prises avec leurs rêves comme les person-
nages antiques avec la fatalité, poussés en avant par l'erreur qui les force d'être absurdes sous peine d'être inconséquents, entraînés par le vertige jusqu'au fond du gouffre sans vouloir regarder sur le bord la simple vérité qui leur tend la main, toujours de bonne foi dans ces évolutions métaphysiques qui les conduisent à une espèce de tranquille désespoir, ces grands esprits éveillent en nous un sentiment bizarre, où une admiration douiou' reuse se mêle à l'épouvante et à la pitié.
Voyons maintenant les différences : « On a souvent demandé, dit M. Edgar Quinet, d'où peut venir l'immense retentissement de la Vie de Jésus du docteur Strauss. Cette cause n'est point dans le style de l'écrivain. Ce langage triste, nu, géométrique, qui pendant quinze cents pages (!!) ne se déride pas un moment, ce n'est point là la manière d'un amateur de scandales. Quant li ses doctrines, il n'est pas, je crois, une de ses propositions les plus audacieuses qui n'ait été avancée, soutenue, débattue avant lui. Le prodigieux éclat de cet ouvrage vient précisément dé ce que le système nouveau s'appuie sur tout ce qui l'a précédé, et son manque d'originalité dans les détails est ce qui fait la puissance de l'ensemble. »
Arrêtons-nous à ce passage, et constatons, pourmémoire, qu'enl835, époque où parut la première édition de la Vie de Jésus du docteur Strauss, les assertions qui remplissent ses quinze cents mortelles pages avaient déjà cours, depuis longtemps, dans toute rAUemagne. Ainsi donc, non-seulement M. Renan n'est pas original, non-seulement il est greffé sur Strauss ; mais celui-ci, il y a trente ans.
n'inventait rien et se bornait à condenser (tout est relatif) ce qui se disait et s'écrivait couramment, un quart de siècle avant lui, pour réduire les récits de FÉvangile à Tétat de mythologie et de symboles.
Mais M. Renan s'est bien gardé de suivre Jusqu'au bout ses savants prédécesseurs. Au fond, son travail est le même; car, s'il couvre de fleurs la figure de Jésus, on peut dire que c'est pour l'étouffer : il ne lui laisse rien ou presque rien, ni son père, ni sa mère, ni Dieu, ni la Vierge Marie, ni la naissance à Bethléem (copié de Strauss, page 605), ni sa divinité, ni ses miracles, ni l'unité de sa doctrine, ni le caractère surnaturel de son apparition dans le monde, ni sa résurrection, ni ce qui le rattache aux prophéties de TAncien Testament, ni ce qui l'isole de toute prédication, religieuse ou philosophique, antérieure à la sienne ; il le dépouille de toute auréole céleste et ne lui fait l'aumône que de sa couronne d'épines. C'est un sage plus séduisant et plus pur que les autres, qui continue, en les améliorant, Philon, Hillel, Jésus fils de Sirach, et qui n'est pas sans quelque ressemblance avec Çakya- Mouni (connais pas, et vous?). Son action et son succès se restreignent dans un espace moindre que la plus petite de nos circonscriptions électorales, dans quelques bourgades et quelques solitudes de la Gahlée. Une fois en Judée et à Jérusalem, il ne réussit plus, il éprouve un M^c^ exactement comme un acteur applaudi à Rouen et sifflé à Bordeaux, parce qu'il n'est plus sûr de son public et de ses planches. Sa prédication, admirable et parfaite d'abord, s'exagère et se gâte à la fin, s'entremêle de regrettables violences, par suite des résistances et des injustices
qu'elle rencontre. C'est, en un mot, un rabbi, le plus charmant de tous les rabbis, pas autre chose.
Je le demande, une fois arrivés à ce point de réduction et d'annulation, que m'importent les doucereux hommages, les épithètcs caressantes et ces descriptions, beaucoup trop vantées, de quelques oasis perdues dans l'austère grandeur des paysages bibliques? qui ne comprend que tout ici est arrangé pour un effet de surprise et de contraste, que ce fond d'églogue sentimentale est ajusté au caractère de l'œuvre et aux nouvelles proportions du personnage, en vertu d'un calcul d'artiste et de metteur en scène qui n'a rien de commun avec les préoccupations sérieuses de l'érudit, du penseur et de l'homme convaincu? Relisez la belle page de Chateaubriand, qui finit par cette phrase célèbre : « Le désert paraît encore « muet de terreur, et l'on dirait qu'il n'a osé rompre le « silence, depuis qu'il a entendu la voix de rÉlernel ; » — parcourez les Martyrs^ Yltinéraire, et même le Voyage en Orient^ de M. de Lamartine; vous arriverez à réquation suivante : le sentiment descriptif, dans ces ouvrages, est à celui de M. Ernest Renan, dans la Vie de Jésus, ce que la Bible et TÉvangile sont à cette idylle artificielle, inventée pour servir de cadre, non plus à un Dieu fait homme, mais à un homme déguisé en Dieu.
Franchement, j'aime mieux le symbolisme et les déductions absolues de Strauss ; j'aime mieux l'homme qui me dit : « L'humanilé a imaginé Jésus parce qu'elle en avait besoin: c'est l'imagination des peuples qui, s'eiii" parant de quelques traits légendaires et de quelques réminiscences de l'Ancien Testament, a créé cette figure
proposée à Tadoration des siècles : en Tadorant à votre tour, vous n'avez pas été abusés par une imposture, mais par votre propre création : vous êtes à genoux, non pas devant un mensonge» mais devant votre idéal paré â tort des insignes de la réalité! » Oui, je Taime mieux que celui qui me dit: «Voilà un jeune, homnie charmant, délicieux, le plus aimable des enfants des hommes, celui de tous qui a reçu du ciel la portion la plus considérable de ridéal divin ; il s'est donné pour le fils de Dieu, et il ne Tétait pas; il est descendu aux supercheries et aux subterfuges dont ne sauraient se. passer ceux qui prétendent fonder une religion nouvelle et une nouvelle doctrine; il a consenti à être représenté par ses disciples comme ressuscitant les morts, guérissant les lépreux et les paralytiques, rendant l'ouïe aux sourds et la vue aux aveugles. Ceux qui l'avaient le plus approché, ceux qui s'étaient imprégnés de son esprit et de sa parole, ont reçu de lui la mission de falsifier sa vie, de l'entourer d'une chimérique auréole de merveilleux et de surnaturel, de nous raconter à sa guise son apostolat, sa naissance, ses miracles, sa mort et sa résurrection, controuvée comme tout le reste : en un mot, c'est un imposteur, un prestidigitateur, un dupeur des intelligences et des âmes ; au demeurant, une nature exquise, un type de sagesse et de pureté, un bienfaiteurde l'humanité, un personnage dont rien n'égale l'originalité et la grâce idéale, et, pour tout dire, un rival heureux de Çakya-Mouni : c'est pourquoi je vous conseille de l'honorer et de l'aimer comme je l'honore et je l'aime. »
Il y a dans ce mélange de spoliations graduées, de câ-
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lineries féminines et d'hommages dérisoires, quelque chose de plus irritant que dans la négation radicale. Je ne puis savoir gré à M. Renan, ni d'être resté en deçà du docteur Strauss, ni d'avoir emmiellé les bords de ce calice amer qu'il présente avec un respect ironique au divin Crucifié. Non, ce n'est ni du respect, ni de la science, ni de la franchise : c'est du calcul et de l'art. En Allemagne, ces audaces métaphysiques et historiques peuvent aller jusqu'au bout, parce qu'elles ont leur public spécial et de bonne foi ; elles se maintiennent d'ailleurs dans le domaine de la spéculation et de l'idée pure. L'esprit français, essentiellement vulgarisateur, est enclin à chercher le sens pratique de ce qu'on lui propose, et ne se paye de chimères que quand ces chimères le flattent, l'amusent ou l'émeuvent. Si H. Ernest Renan avait nié, non-seulement la divinité, mais la personnalité de Jésus- Christ, il eût manqué son succès, ce succès qui réside surtout dans le contraste de cette destruction réelle avec cette sensibilité romanesque, dans la combinaison de cette analyse dissolvante avec cette tendresse mignarde. 11 eût effrayé ou révolté la plupart de ceux ou de celles qui l'admirent aujourd'hui et qui l'oublieront demain, cetle foule d'imaginations bâtardes, d'esprits faux, blasés, frivoles, indifférents, à qui il ôte l'ennui de se rendre compte à eux-mêmes de leur croyance, de leur insouciance ou de leurs doutes, en leur donnant le pls^isir de s'intéresser à Jésus comme à un héros de roman.
Jamais on ne me persuadera que ce soit là l'œuvre et la pensée d'un homme désireux de réveiller Tidéal religieux dans les âmes, de les ramener à s'occuper sérieu-
M. ERMEST RENAN. 261
sèment de cette grande date qui a régénéré le monde. Ramener les âmes, à quoi? A s'élever au-dessus de ce scepticisme matérialiste qui envahit de plus en plus la société moderne? mais vous lui donnez raison en réduiv sant aux proportions d'une révolution ordinaire et d'une doctrine purement humaine la seule puissance qui le condamne et qui soit capable de le dompter dans nos faibles cœurs. A étudier, à méditer les leçons de TËvan^ gile? mais ces leçons demeurent suspendues dans le vide, si les faits sur lesquels elles s'appuient sont des inventions fabuleuses, si les pages qui les renferment sont une série d'interpolations et de mensonges. A vivre en communauté d'idées et de sentiments avec Jésus, à nous pénétrer de sa doctrine, à le porter en nous, comme il portait lui-même, à un plus haut degré que les autres hommes (c'est H. Renan qui parle,) l'inspiration de son Père (au figuré) et de son maître? mais je ne puis m'incliner devant celui qui a consenti à passer pour Dieu, ne Tétant pas ; je ne puis me laisser imposer ni mes idées, ni mes sentiments, ni mes devoirs, par un homme en qui je ne vois plus qu'un fourbe assez habile pour se faire attribuer une mission divine, ou un mystique assez enivré pour communiquer son ivresse à un certain nombre de disciples, trompeurs ou trompés comme lui.
Non, ce n'est pas là de la religion ; ce n'est pas même de la religiosité ; c'est de la rhétorique. On Ta dit excellemment : « Les savants allemands ont une telle peur de toute apparence de déclamation qui pourrait déranger l'assiette de leurs systèmes, qu'ils tombent à cet égard dans un défaut tout opposé : les formules sont pour eux ce que la
rhétorique est pour nous : » — La rhétorique, cestbien cela ! mais il en existe de plusieurs sortes. A côté de celle qui déclame, il y a celle qui cherche à surprendre et à séduire en un sujet où il faudrait prouver et convaincre, quand on ne veut plus prier et croire : il y a celle qui accumule adroitement les textes, les notes, les citations marginales, les mots empruntés aux langues sémitiques; celle qui dit prétentieusement Judas de Kerioth au lieu de Judas Iscariole, Marie de Magdala au lien de Marie Madeleine, le tout pour jeter de la poudre hébraïque aux yeux de notre ignorance et nous accabler sous une érudition qui ferait sourire très-probablement le plus mince professeur d'Heidelberg ou de Tubingue.
Peut-être, cependant, ce livre produira-t-il sur quelques personnes un effet religieux, mais dans un sens que M. Ernest Renan n'a ni désirô, ni prévu. A qui s*adresset-il, en défmitive? A trois grandes catégories d'intelligences : les fidèles, les incrédules ou sceptiques avec toutes les variétés de leurs gradal'ons et de leurs nuances; et enfm les hommes légers, tiédi s, mais de bonne foi, sans parti pris, dont les croyaiices, demeurées à l'état somnolent, ont besoin de secousses pour se produire au dehors. Laissons de côté les deux premières de ces trois classes : les fidèles, pressés autour de l'autel, peuvent être attristés, mais non pas ébranlés par ces équipées de la science en fer creux. Quant aux sceptiques, la joie avec laquelle ils dégustent ou dévorent (c'est leur mot) cette Vie de Jésus^ en dit plus que tout le reste sur la vraie portée ou la véritable intention du livre de M. Renan. Ne parlons que des derniers.
Ceux-là, nous l'espérons, ne pourront résister à une évidence qui ressort pour nous de cette lecture. Admettons pour un moment (très-court) que M. Renan soit un grand savant, qu'il ait énergiquement travaillé et à peu près réussi à retrouver la vérité défigurée par les légendes ou transfigurée par l'imagination des peuples, que son livre, en un mot, mérite d'être pris en grande considération : plus de divinité, plus de surnaturel, plus de miracles,' plus de résurrection, voilà qui est dit. Dés lors, il resterait avéré que M. Renan s'est donné une peine énorme et a déployé un prodigieux savoir pour établir un ordre de faits mille fois* plus incroyables, piille fois plus révoltants pour ma raison que ceux dont il me débarrasse. Quoi ! voilà un jeune homme qui passe à pleine quelques années sur la terre, dont l'enseignement se renferme dans quelques lieues carrées, qui traîne après lui quelques disciples des deux sexes, gens simples ou mal famés ; ces disciples ont continué son œuvre sans inspiration divine, sans autorité surhumaine, au hasard, à l'aide de quelques paraboles ou de quelques fables recueillies par des témoins inexacts ou fascinés, et de cet ensemble réduit à rien, de ce je ne sais quoi d'impalpable, tamisé et pulvérisé par l'analyse, serait sortie cette religion qui, depuis dix-huit siècles, tient le genre humain enlacé dans ses puissantes étreintes ! Sur cette base fragile, qui s'effondrerait sous le pied d'un enfant, se serait fondé le christianisme, se serait bâtie l'Église ! Cette goutte d'eau du lac de Tibériade, corrompue par le mensonge, aurait suffi pour mettre à flots la barque de saint Pierre ! Je le veux bien, ou plutôt je ne puis le nier : mais alors laissez-moi
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dire que ce fait, accepté et attesté par un Évangéliste en retard de dix-huit cents ans, est autrement miraculeux que tous les miracles certifiés par les contemporains ou les successeurs immédiats de Jésus et de ses apôtres : laissez-moi dire que ce prodige, qui s'est continué à travers les âges, qui dure encore et qui survivra même a votre livre, n'était explicable que par ce surnaturel que vous rejetez, et devient, dans votre système, bien plus incompréhensible, bien plus inadmissible que l'eau changée en vin, la multiplication des pains ou la résurrection dé Lazare î Tant de savoir, d'efforts, de recherches, de citations, de descriptions et d'hébreu n'aboutissent qu'à cela, — à la réduction-Renan d'une figure divine, toisée par un professeur au collège de France ; à un extrait d'Évangile, clarifié et mis en fiacon pour le plaisir des curieux et des loreltes lettrées; à me placer dans l'alternative ou de croire plus fermement que jamais tout ce que nie M. Renan, ou d'exiger de ma raison une sacrifice plus pénible et plus humiliant que ne me le demandaient les vrais Evangiles, les miracles et les mystères ! Franchement, ce n'est pas la peine. Je dois remercier H. Renan et son livre : je me sens plus profondément pénétré, dans *e plus intime de mon êlre, de la divinité du christianisme, depuis que j'ai lu celte œuvre mielleuse, insinuante et fardée, cette œuvre de faux bonhomme et de faux savant, écrite par un échappé de séminaire avec une vieille plume de Strauss, retaillée par Gessner.
.^Vll
VICTOll HUGO*
ii juillet 1863.
Au lieu d'un article de critique, -r- c'est bien monotone à la lin ! — ne ferais-je pas mieux de rattacher aujourd'hui mes souvenirs personnels aux épisodes littéraires, retracés par ce témoin, dont Victor Hugo pourrait dire :
La moitié de moi-même a mis l'autre en récits ?
r.e fait est que ce livre produit une singulière impression sur tous ceux dont l'imagination s'ouvrait à la ie intellectuelle au moment où Fauteur de Hernaniy accepté pour chef, même par ses aînés en romantisme, livrait ses plus belles batailles. Nous qui ne sommes pas les parents et qui ne sommes plus les amis du poète, nous que la prose a envahis pendant qu'il parcourait tous les degrés de l'échelle poétique, nous qui sommes restés
* Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie.
médiocres pendant qu'il restait sublime et passait à Tétat de grand-prêtre et de dieu, nous enfin qui sommes aujourd'hui séparés de lui par des océans et des abîmes, il nous semble que, si nous avions été chargés de colliger ces souvenirs et d'écrire cet ouvrage, nous y aurions mis plus de fraîcheur, de jeunesse, d'enthousiasme et de poésie. Chose étrange ! pour ces mystérieux trésors, pour ces reliques du temps passé, c*est notre mémoire, à nous, indifférents ou désabusés, qui était le sanctuaire ; c'est le foyer, la maison de l'auteur et du héros qui fait Teffet du vulgaire étalage et de la boutique en plein vent. Ce qui fut chez nous une chapelle, est devenu un bric-à-brac pour les gardiens naturels et légitimes de toutes ces richesses. i
Il y a, dans les Feuilles d'automne, telle page que je ne puis relire sans qu'aussitôt des milUers d'imagés lointaines s'éveillent et se lèvent en moi comme des Willis arrachées à leur tombe ou plutôt comme ces essaims d'abeilles que l'on voit tout à coup sortir du tronc d'un arbre mort et y rappeler autour des branches nues le mouvement et la vie. 11 y a telle allée du jardin du Luxembourg, confidente de mes premières lectures, qui m'en dit plus que ces deux gros volumes sur Cromwell^ sur les Orientales, sur le Dernier jour d'un condamné. Avant donc d'entrer dans les détails, j'exprime un regret collectif, qui s'applique non-seulement à cet ouvrage, mais à cette manie de nos illustres, obstinés, l'un après l'autre, à gâter, soit par eux-mêmes, soit par leurs proches écrivant sous leur dictée, les poésies de leur jeunesse et de la nôtre, à échanger leur poussière de
diamants contre les gros sous des éditeurs français ou belges, et à rejouer à satiété, au bénéfice de leurs vieux ans, la comédie, le drame ou l'idylle de leur vingtième année.
11 faut savoir gré à Tauteur de Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie y de s'être contentée d'écrire une page sur sa généalogie, tandis que d'autres, atteints de celte même maladie de mémoirisme^ ne nous ont tenus quittes qu'après cinq ou six volumes employés au récit de ce qui avait précédé leur venue au monde. Il est vrai que le nouveau malade va se rattraper un peu plus tard en ne nous faisant pas grâce d'une seule des bêtises que M. Victor Hugo faisait avant sa naissance^ ou, en d'autres termes, des vers et de la prose qu'il écrivait à l'âge des déclinaisons et des thèmes; ce qui, soit dit encourant, a défrayé cent quatre pages, c'est-à-dire un bon quart du premier volume (payé très-cher), et a permis d'étaler sur de gigantesques affiches ce drame inédit d'Jwe^ de Castro, premier vagissement d'une muse au biberon. N'importe! il sied, pour le moment, de rendre justice à celte sobriété démocratique : démocratique, ai-je dit? Le mot n'est peut-être pas très-bien choisi ; car, dès ces premières lignes, j'aperçois une lacune qui me rappelle le vieux proverbe : le mieux est V ennemi du bien, et qu'il me suffira, j'en suis sûr, de signaler pour qu'elle disparaisse dans les éditions suivantes.
L'aimable témoin de la vie de Victor Hugo a soin de nommer, parmi ses ascendants qui ont laissé trace, « un Pierre-Antoine Hugo, conseiller privé du grand-duc de Lorraine, qui épousa la fille du seigneur de Bioncourt;
puis Anne-Marie, chanoinesse de Remiremoiït ; Charles Louis, abbé d'Etival, évêque de Ptolèmaïde; puis, au dix -huitième siècle, Joseph-Antoine, officier, et Michel- Pierre, lieutenant -colonel. Voilà des antécédents fort aristocratiques. Mais il arrive parfois que le malheur des temps amène dans les familles nobles de bizarres déchéances : je ne puis expliquer autrement une note très-développée que je rencontre à la page 553 de VHùtoire de Nancy y par M. Jean Cayon S et dont je laisse, bien entendu, la responsabilité à l'historien du chef-lieu du département de la Meurthe.
D'après M. Jean Cayon, et sous cette date — de 1792 au Consulat, — il y avait à Nancy, pendant la Révolution, des fêles civiques, patriarcales, en harmonie avec cette époque où Ton professait le culte de la nature, sauf à se montrer très-dénaturé. On y distribuait des réqompenses et des couronnes aux patriotes les plus zélés. Or, le iO floréal an V (ces diables de savants de province mettent les points sur les i), un des lauréats fut Joseph Hugo, menuisier; et l'historien ajoute : père de neuf enfants, dont l'un fut le général Hugo, père de notre grand poète Victor Hugo. La menuiserie, depuis maître Adam, a prouvé qu'elle n'était pas incompatible avec la poésie. Si donc on accepte le texte de M. Jean Cayon que nous reproduisons sous toutes réserves, on conviendra que, sans faillir à l'orgueil démocratique, l'auteur de Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie^ aurait pu développer un peu plus le chapitre des ancêtres.
' Nancy, Cayon-Liébaiilt, libr. -éditeur. 10, rue Stanislas; 1846.
VICTOR HUGO. Îfl9
Je passe rapidemenl sur Tépoque impériale : Thistoriographe de M. Hugo a Irouvé moyen d'être tout à la fois très-dure pour Napoléon !«',
Napoléon, soleil dont je suis le Hemnon,
et très-dénigrante pour la Restauration. Toute politique à part, des phrases comme celle-ci (page 255) : « La vieille garde suivait, humiliée de faire escorte à ce podagre ramené par l'étranger, » — me choquent sous cette plume dévouée, quand je songe que c'est à « ce podagre » que H. Hugo dut de pouvoir épouser la jeune personne qu'il aimait et de réaliser, dans toute la fraîcheur et toute la grâce de ses vingt ans, cet admirable rêve d'un mariage d'amour, qui, plus tard, compta auprès de la jeunesse d'alors parmi ses plus puissants prestiges. Le poète reçut des pensions ; il fut nommé chevalier de la Légion d'honneur à vingt-deux ans, distinction fort méritée sans doute, même à une époque où les croix d'honneur littéraires se prodiguaient moins qu'aujourd'hui, mais qui auraient trèsbien pu se faire atlendre de la part d'un roi lettré, d'ancien régime, affreusement classique, et entouré de gens peu favorables, on doit le croire, à la Chauve-Souris, au Vampire, au Cauchemar, à Han d'Islande, épaisses broussailles d'où s'est dégagé le chêne, mais qui en cachaient encore, en 1824, les racines, le tronc et les branches.
On pourrait supposer^ d'après le livre attribué à Madame Victor Hugo, que, dès ce début, le poêle n'eut à lutter que contre les arriérés, les encroûtés^ les demeurants de la littérature classique ou impériale (ce qui n'est pas tout à fait la même chose). Rien ne serait moins
exact : il eut à lutter d'abord contre les hommes dégoût. Je trouve , dans mes souvenirs de 1827^ une note d*où il ressort que M. Hugo, dans une première édition, avait terminé ainsi un vers de sa pièce intitulée le Cauchemar :
Il lève son corps bleu.
Ce corps bleu ne tomba pas dans Teau : les Débats s'en emparèrent, et Etienne Becquet, l'auteur du célèbre article : « Malheureuse France ! malheureux roi ! » persifla très-spirituellement ce coiys bleu^ qui devint son front bleu dans les éditions suivantes.
De i825 à 1828, M. Victor Hugo passa pour un excentrique à systèmes, rachetant à peine par quelques beautés de détail un amas de bizarreries et d énormités* Il n'était soutenu que par Charles Nodier et quelques autres écrivains ardemment royalistes. Dans nos collèges, la question de préséance ou de préférence s'agitait entre Casimir Delavigne et Lamartine ; Victor Hugo restait en dehors, à l'état d'inquiétante curiosité. Voici encore une note extraite de mes cahiers de seconde : « 7 mai 1827; grande (( querelle dans la cour de Saint-Louis. Je tenais pour « Lamartine Lefébure de Fourcy, pour Delavigne : je « lui ai dit que sa préférence promettait un excellent <( mathématicien : il m'a répliqué que je serais, toute ma a vie, un rêveur et un propre à rien, » — Je crois que les deux prédictions se sont également réalisées : je puis au moins répondre de lune des deux.
Ce n'est guère qu'en 1828, un peu après les BaltMes et un peu avant les Orientales^ que M. Victor Hugo commença à être pris au sérieux. Je remarque dans cette
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partie du livre quelques légères erreurs de détail. Talma n*a jamais joué dans les Machabées ^d'Alexandre Guiraud : les Machabées furent joués, ù TOdéon, par Mademoiselle Georges. L'auteur du Léonidas ne s'appelait pas Pichat, mais Pichald : sa tragédie n'eut pas un succès froid, mais un succès fou, plus politique que littéraire. Talma s'était ajusté et avait groupé son monde de manière à reproduire, dans une sorte de tableau vivant, les fameuses Thermopyles, de Louis David : la pièce , malgré ses ardeurs patriotiques, élait glaciale. On signala, comme une innovation heureuse, l'idée qu'avait eue Pichald de remplacer le classique récit final par cet hémistiche : « Ils sont tous morts, je meurs î — Dans une autre scène, Léonidas disait à Agis :
Sois content, tu mourras !
Et il y avait encore cinq ou six vers à effet, jetés dans le même moule funèbre; ce qui avait fait dire aux critiques royalistes, que cette tragédie si vantée n'était qu'une conjugaison du verbe rnown'r. Ceci me suggère une remarque qui portera cette fois, non plus sur des erreurs de date ou de noms propres, mais sur une lacune plus regrettable. L'auteur de ce Victor Hugo raconté, etc., etc.» se garde bien de nous dire que les libéraux de ce temps-là, et leur organe le plus accrédité, le Constitutionnel y se déchaînaient sans cesse en invectives furieuses contre le poète novateur, contre ce libéral littéraire, qui n'était défendu et loué que dans les journaux de la droite. Elle a, par distraction sans doute, omis un des épisodes les plus caractéristiques de cette lutte et de cette époque. Cet épisode est trop connu *
pour que je prétende rapprendre à personne; mais rémission n'en semblera que plus extraordinaire. On sait que ces partisans fanatiques de la liberté pétitionnèrent auprès de Charles X, pour qu*il eût à user de la prérogative royale et à interdire, sans autre forme de procès, la représentation des drames romantiques. A quoi Charles X répondit : « Je n'y puis rien, je n'ai que ma place au parterre. » Encore une fois, Tanecdote et le mot sont connus de t 't le monde; mais ne valait-il pas mieux une redite qu'un jemblant d'injustice ou d'ingratitude?
En général, ce qui me frappe, dans ce livre, c'est un esprit de dénigrement, tantôt manifeste, tantôt déguisé, qui justifie laréputation de pince-sans-rire que l'on avait fai 3 autrefois à M. Victor Hugo. Tout ce qui n'est pas le dieu du temple, l'effigie de la médaille, le socle delà statue, a sa part dans cette distribution féminine de coups d'épingle . Pas un mot sur la grâce inimitable de Charles X ; mais une phrase qu'il eût fallu taire, si elle a vraiment été dite : « Il n'y a pour moi que deux poètes, vous et Désaugiers. » M. de Hartignac, autre type de gracieuse courtoisie, M. de Martignacque ses ennemis eux-mêmes appelaient siuive, meïliflu et Sirène^ devient un ministre de comédie, à figure froide et hautaine, opposant à M. Victor Hugo je ne sais quelle secrète rivalité de vaudeviliste habillé en homme d'État.
M. de Chateaubriand n'est aimable qu'une fois, le jour où il se montre à son disciple ébahi dans le costume primitif d'un Chaclas avant la lettre, prenant un bain hydro- Ihêrapique dans une cuvette grande comme leMeschacébé. M. de Lamartine, en 1825, n'était encore pour les indi-
• 1. gènes de Saône-et- Loire que M. Pral; comme si l'auteur Q ^. des Méditations pouvait se nommer autrement que La- „, martine ! Gomme si ce nom mélodieux ne lui était pas I . aussi bien acquis que le nom de Montmorency au premier . baron chrétien ! Alfred de Musset, a dont la figure colorée, ,, I d ovale et un peu chevaline, était bizarre en ce qu'elle . « avait, en place de sourcils un cercle sanguin. » (quel portrait, et se douterait-on qu'il s'agit de la plus charmante, de la plus poétique figure de cette ép/^que?) Alfred de Musset imitait les ivrognes avec une fac ité et une vérité extraordinaires. — Ainsi de suite.
Cette faculté de désenchantement s'applique à tout. Qui ne se souvient de cette admirable pièce des Feuilles d^automne, où l'auteur évoque
Son père vieux soldat, sa mère Vendéenne 1
Ce vieux soldat et cette Vendéenne, en qui se personnifie la double origine et aussi la double inspiration du poète, perdent à être vus de trop près. Le général Hugo, pendant les dernières années, devient presque un étranger pour sa femme et pour ses enfants. « Victoc voyait moins « que jamais son père, qui, deux on trois fois Tan tout au (( plus, venait passer un jour ou deux à Paris. Dans ces « rapides passages, le général ne logeait même pas chez « sa femme. Ces perpétuelles séparations n'avaient pas a été, on le devine, sans relâcher l'union du ménage ; le « mari et la femme s'était habitués à vivre l'un sans « l'autre, et c'était maintenant la volonté qui les séparait « autant que la nécessité. »
Ici, j'ouvre une parenthèse. Si, comme on l'assure, le
livre est de madame Victor Hugo, il faut ajouter que les belies-filles ne sont pas toujours justes envers leurs beaupère et belle-mère^ G* est ainsi que, dans ce monument élevé à la gloire du fils, les statues du père et de la mère ont pu être sacrifiées. « Ma mère Vendéenne 1 » — Quelle religieuse grandeur dans ces trois iriots ! Et qu'il est triste d'apprendre que cette Vendéenne était en même temps voltairienne, qu'il lui fut parfaitement égal de se marier à la face du ciel et de l'Être suprême, mais en se passant de l'Église et du prêtre ! — « Il n'y eut pas de mariage « religieux. Les églises étaient fermées dans ce moment, « les prêtres enfuis ou cachés ; les jeunes gens ne se don- « nèrent pas la peine d'en trouver un. La mariée tenait « médiocrement à la bénédiction du curé, et le marié n'y « tenait pas du tout. »
Le ton général de ces page» et de toutes celles où il est question du voltairianisme de madame Hugo la mère, rappelle les chapitres analogues de madame Sand, dans V Histoire de ma vie : c'est la même allure, le même style, la même manière, leste et cavsdière, de garder son chapeau, de hausser les épaules, et, au besoin, de fumer une cigarette en passant devant le bon Dieu; le même penchant, irrévérencieux et goguenard, à insister sur l'indifférence ou l'irréligion des parents, à s'y complaire, à y revenir comme sur un trait essentiel, un détail delà figure, qui complète les ressemblances de famille. Ghe2 l'auteur de Mademoiselle la Qtdntinle, rien de plus conséquent et de plus logique; rien qui troublât moins Tharmoiiie de l'ensemble entre les antécédents, la vie ^ les doctrines et les œuvres. Mais, chez M. Hugo et son secrétaire intime^
il n'en était pas tout à fait de même. Ce passé, qui nous avait été présenté d'une certaine façon, que nous avions adopté et aimé sous sa forme chevaleresque et religieuse, cette poésie des ruines sacrées et des saintes croyances qui s'associait pour nous au souvenir de cette adolescence inspirée, aux joies et aux enthousiasmes de nos premières lectures, tout cela semble subir, après coup, un démenti, ou plutôt tout cela prend plaisir à se contredire et, pour donner aux admirateurs nouveaux une satisfaction rétrospective, fait entendre aux anciens qu'on les a mystifiés. Voilà donc la réalité ! Un vieux soldat qui mange sa demi-solde à Blois, loin de sa femme et de ses enfants, et qui, à peine veuf, se remarie ; une Vendéenne qui ne va pas à la messe et qui se trouve surabondamment mariée devant Técharpe tricolore de l'officier municipal ! Franchement, j'aimais mieux la poésie. Qu'il est triste de nous voir, pour la centième fois, dépossédés de cette poésie par ceux-là mêmes qui nous l'avaient donnée ! En vérité, nos poètes contemporains, arrivés à un certain âge, font pis que Saturne et Ugolin : ceux-là ne dévoraient que leurs enfants, et ceux-ci se nourrissent à la fois de leurs enfants et de leurs parents.
Evidemment, ce livre où il n'y a pas un mot de respect, pas un mouvement de sensibilité pour les Bourbons, premiers bienfaiteurs de M» Victor Hugo, ce livre qui retrouve et publie, parmi les papiers de famille, les lignes suivantes^ écrites en 92, quelques jours avant le Temple, quelques semaines avant la Conciergerie, quelques mois avant l'é* chafaud : a Je fus très*étonné en voyant le roi (Louis XVI) « et ne revenais pas de sa marche dodelinante, de son
S76 DERNIÈRES SEHAINES.LITTÉRAIRES.
« gros visage coloré d*un rouge basané... la reine, qui « pourtant n'avait pas quarante ans, avait les cheveux « tout grisonnes. Les sourires qu'elle faisait à ses gardes « laissaient voir ses dents, qui étaient en fort mauvais « état; elle portait une robe de soie rayée rose et blanc, « et sa belle-sœur, madame Elisabeth, grosse joufflue^ d en portait une de même étoffe, blanche et bleue. » ~ Ce livre, dis-je, outre Tintention de nous charmer, de ramener la curiosité publique sur M. Victor Hugo, de réveiller le succès assoupi, de ne pas laisser chômer la gloire du poëte, — a trois arriére-pensées : 1^ en finir, une fois pour toutes, avec les souvenirs monarchiques, et démontrer aux frères et amis de 1865 sur quelles bases fra. giles reposait le royalisme de Fauteur des Odes de 1824; 2* renouer, à Taide d'un fil d'Ariane, cette patronne des infidèles, les traditions domestiques et les premiers revirements politiques de M. Victor Hugo à quelques péripéties du roman des Misérables^ celle, entre autres, où Marins, longtemps bercé de sornettes royalistes, apprend tout à coup à apprécier le baron Pohtmercy, son père, et lui paye, en un moment, de longs arrérages de respect et de tendresse ; 5° récolter un regain de ce riche succès des Misérables, qui, dit-on, commençait à se ralentir, et, afin d'être plus sûr de son fait et de grossir les volumes, ne reculer ni devant l'exhibition de ces poésies enfantines et de ce drame de Bébé qu'il faudrait réciter avec des lisières, ni devant une tartine de cent pages sur la peine de mort, que l'on aurait dû servir sur une rallonge.
Hais je m'aperçois qu'entrainé par Thabitude, j'ai singulièrement dévié de mon point de départ. Voilà que je
fais presque de la critique, moi qui ne voulais qu'appliquer mes propres souvenirs à ceux de V historiographe intime de M. Victor Hugo, comme on applique une feuille de papier huilé à un dessin que Ton veut calquer. Heureusement, si la première édition est épuisée (?), le sujet ne l'est pas. Le Théâtre de H. Hugo tient une place énorme dans le livre du témoin de sa vie, comme il en a occupé une immense, sinon dans ses véritables succès, au moins dans ses prétentions les plus superbes, ses progranunes les plus fiers et ses plus orageuses batailles. HernanQ.h lui seul suffirait à rendre bavard son claqueur du 22 février 1830. 11 ne m'en faudra donc pas davantage pour défrayer une seconde série de ces notes marginales.
Dès l'âge de vingt-trois ans, M. Victor Hugo commençait à songer au théâtre avec cette persistance qui le caractérise et cette prédilection que les hommes de génie ou de talent ont presque toujours pour les genres où ils excellent le moins. Celte préférence s'expliquait d'ailleurs par deux raisons assez plausibles : un désir de popularité que le succès de ses premiers ouvrages ne pouvait entièrement satisfaire, et une envie fort légitime d'ajouter au budget du jeune ménage ces droits d'auteur dramatique qui l'emportaient de beaucoup, dès cette époque, sur les maigres bénéfices de la poésie et du roman.
Mais le livre du Témoin de sa vie ne donne pas une idée exacte des situations respectives pendant ces années de
prélude et de début. Amy Robsart^ dont Victor Hugo réclama la paternité devant les sifflets du parterre de l'Odéon , et le long drame de Cromwellj dont on n'accepta d'abord que la préface, n'avaient encore rien décidé en faveur de ses aptitudes dramatiques, quand le Théâtre-Français (H février 1829), Joua Henri III et sa cotir, de M. Alexandre Dumas. Dès lors, non-seulement parmi les classiques et les récalcitrants, mais parmi les romantiques tièdesefles hommes du métier, le mot d'ordre fut celui-ci : dans la nouvelle école, la poésie lyrique appartient à H. Victor Hugo, le théâtre à H. Alexandre Dumas.
Cette impression dura longtemps , si longtemps que, dix ans plus tard, lorsque M. Granier de Cassagnac, alors romantique effréné, publia dans le Journal des Débats deux articles quifirentdu bruit, et où M. Dumas était traité de dramaturge inférieur, plagiaire de Schiller, de Walter- Scott et de Goethe, le public, connaissant les étroites relations d*amitié qui unissaient Tauteur de Hemani au directeur des Débats, attribua unanimement à M. Hugo Tinitiative de ces articles et leur admission dans ce journal.
C'est qu'il y avait, pour un chef d'école, enclin à se faire la part du lion dans l'ensemble des nouvelles conquêtes, quelque chose d'impatientant à voir sans cesse ses succès de théâtre escamotés, mis en question et éclipsés au profit d'un rival dont la valeur poétique et littéraire était évidemment bien moindre, mais dont le tempérament dramatique, mieux accentué, moins compliqué, avait plus de prise sur la foule. Henri III joué un an, presque jour pour jour, avant Hemani, et par les mômes acteurs, mademoiselle Mars, Firmin, Michelot et Joanny,
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avait eu un succès bien plus éclatant et beaucoup moins disputé. En 1831, au moment où les admirateurs de M. Hugo annonçaient Manon Deloime comme une merveille et s'accordaient à prédire un triomphe, Antony^ drame brutal, mal fait, ridicule aujourd'hui, mais dû vi* braient toutes les passions surexcitées par la révolution de juillet, Antony fut le succès de la saison, et il n'en resta plus que les miettes pour cette pauvre Marion, qui, représentée trois mois plus tard, parut froide, longue, diffuse, et, pour tout dire, ennuyeuse. Ce qu'il y eut d'irritant pour H. Hugo, c'est que Bocage et madame Dorval, admirables dans Antony^ dont la passion échevelée et la prose violente s'ajustaient merveilleusement à leur talent révolutionnaire, furent médiocres dans Manon Delmme, dont la versification savante les gênait horriblement et où la note juste leur échappait, dans des alternatives de lyrisme et de fantaisie. Enfin, il n'y eut pas jusqu'à cette horrible Tour de Nesle, représentée en juin 1852, qui ne fit un tort énorme à Lucrèce Borgia^ jouée en février 1833, parce qu'il y avait entre les deux drames certaines analogies, parce que tous deux eurent mademoiselle Georges pour interprète, et parce que, une fois descendu de ses poétiques hauteurs sur les planches du théâtre populaire, M. Hugo perdait tous ses avantages vis-à-vis de son heureux émule, mieux doué que lui de cette verve communicative qui passionne les masses et étabUt des courants magnétiques entre le drame et le public.
Je cherche vainement dans le Victor Hugo raconté, trace de ces souvenirs : ils méritaient pourtant d'y figurer à titre de renseignement et d'explication sur ce qu'a tou-
jours eu de laborieux et de tourmenté sa fortune dramatique. On aurait tort de penser, et ce livre a tort de laiscroire qu'à propos du Théâtre de M. Victor Hugo, il n*y eut qu'une question d*école, un partage pur et simple entre* les deux camps : d'une part, les ennemis, les adversaires, les hommes du passé rangés sous la bannière du Constitutionnel^ de la tradition et deFAcadémie; de l'autre, les esprits dévoués au triomphe des idées nouvelles. Les amis les plus fidèles ou les mieux avisés du grand poète ne tardèrent pas à se plaindre de le voir trop pencher de ce côté-là. Je trouve dans mes notes d'octobre 1831, quelques semaines après Marion Delorme . « Conversation dans le coupé d'une diligence, avec un f causeur très-intéressant (j'ai su plus tard que c'était « M. Charles Lenormand), vive admiration pour Notrec Dame de Paris y mais grand désappointement au sujet 4 de Marion Delorme : décidément, me dit mon interloa cuteur, H. Hugo n'a pas le génie dramatique. » Ce fut à l'occasion de Lucrèce Borgia (mars 1855), qu'eut lieu la rupture entre Gustave Planche et M. Hugo; rupture où le critique, trop rude dans la forme, avait raison dans le fond, quand il proclamait la déchéance de M. Hugo, tombé du lyrisme dans le mélodrame matérialiste, sans avoir accompli les promesses de la préface de CromwelL M. Sainte-Beuve, en 1855, rendant compte des Cfiants du Crépuscule, au lendemain d'Angelo^ lançait un trait furtif contre c ces drames que le poète multipKait trop au « dire de ses véritables amis, o A cette même époque, M. Loëve-Veimar écrivait : « On donnait hier, au Théâtre- « Français, un gros drame {Angelo)^ et un petit acte de
f Molière {le Mariage forcé). Nous étions vingt, venus « pour Molière, et, à la sortie, nous nous sommes croisés « avec douze cents personnes qui arrivaient pour M. Hugo : « c'est beaucoup, vingt! » — f Avec Marivaux, ajoutait « Gustave Planche, on pouvait dire que Tart se manié- I rait : avec M. Hugo, s'il réussissait au théâtre, on de- « vrait dire que l'art s'en va. »
Ces citations que je pourrais multiplier à l'infini, justifient assez peu, ce me semble, l'immense importance que le témoin de la vie de Victor Hugo donne aux divers épisodes de sa littérature dramatique. Son second volume, qui est le plus gros et le plus intéressant, a quatre cent quatre-vingt-trois pages : si l'on en retranchait, avec celles qui ressassent tout ce que M. Hugo a dit ou écrit contre la peine de mort, les détails qui se rattachent à ses pièces de théâtre, il ne resterait rien ou presque rien. Le témoin ne nous fait grâce ni d'un nom d'acteur de troisième ordre, ni d'une querelle de comédienne ou de directeur, ni d'un accident de couhsses ou de mise en scène : peu s'en faut qu'il ne nous présente le fac simile des affiches et le bordereau des recettes. Ce qu'ont dit, dans telle circonstance mémorable, M. Frédérick-Lemaître, M. Delafosse ou M. Gobert, comment la chute d'un portant ou la négligence d'un décorateur faillit compromettre telle ou telle scène, comment M. Hugo lui-môme au dernier moment, fut obligé de peindre une toile de fond ou de changer la couleur d'une étoffé, comment le mauvais vouloir de H. Harel fit tort à la vogue de Marie Tudory comment la mauvaise gestion de M. Anténor Joly paralysa le succès de Ruy-BlaSy les griefs de madame
Dorval contre mademoiselle Mars, les dédains de mademoiselle Mars pour madame Dorval, Tespèce de gettor turOf qui ne cessa de planer sur le théâtre de H. Hugo, tous les ingrédients de la cuisine théâtrale, tout le menu de ces festins épicés, mais indigestes, Fauteur de VicUn' Hugo raconté détaille tout cela par le plus long , avec toutes sortes de minuties, avec un luxe incroyable de renseignements matériels et personnels, comme si c* était là, en définitive, le principal intérêt de la vie et de l'œuvre de son héros.
Pendant ce temps, passent des événements intimes, inaperçus, mais unis peut-être par des affinités mystérieuses aux plus éclatantes inspirations du poêle, comme ces filets d'eau à peine visibles que Ton découvre dans quelque creux de rocher, et qui, alimentés par des sources vives, grossis par les pluies du ciel, tamisés à travers les flancs de la montagne, se retrouvent plus loin changés en torrents ou en fleuves : passent Notre-Dame de Paris et le prodigieux travail d'imagination, qui sut évoquer tout un monde, tout un siècle autour de l'héroine de pierre : passent ces beaux recueils lyriques, la gloire la moins contestée de H. Hugo, dont les pièces les plus célèbres auraient pu recevoir, sous la plume du témoin de sa vie, une interprétation familière, anecdotique, affectueuse, — la part du cœur et de l'âme dans ces œuvres splendides, où le cœur ne parle pas toujours et d'où l'âme est souvent absente. Il y aurait eu là, selon nous, un attrait' sérieux et délicat, un doux et discret rayonnement du foyer domestique et de l'émotion journalière sur ce monument plus remarquable par la grandeur que par le charme, sur
celte figore à laquelle on a justement reproché de n*ôlre pas assez humaine. Ce livre écrit sous le régime de la communauté aurait ainsi mieux répondu à son titre et mieux assuré son succès qu'en nous rappelant que mademoiselle Georges portait une robe de velours, que le costume de M. Périer était copié d'après le Titien, que les caprices de M. Harel sacrifièrent Lucrèce Borgia en pleines recettes de 2,500 fr., et qu'au théâtre de la Renaissance un opéra -comique de H. Grisar prévalut sur Ruy-Blas, Hais n'est-ce pas là encore un trait de caractère, une preuve de la prépondérance du théâtre, dubud~ gel, du chiffre, de la représentation, jdu détail matériel, de la forme, de la couleur et de l'étoffe, dans ce grand esprit que l'on voudrait voir absorbé par le culte de l'idéal, la poésie des sentiments intimes, les beautés de la nature et les mystères du monde invisible?
En réalité, la carrière dramatique de H. Victor Hugo n'eut qu'une grande date, un beau moment, et ce moment est aussi celui que des circonstances particuUères ont le mieux gravé dans mon souvenir : je veux parler de la première représentation de Hemani,
C i soir-là, H. Hugo, âgé de vingt-huit ans, fut vraiment un maître, un chef d'école, un général d'armée, servi par des lieutenants et surtout par des conscrits d'une incroyable ardeur, d'un dévouement sans bornes, d'une bravoure inouïe, — absurdes, intolérants, dupes, aveugles, fanatiques, puérils peut-être, mais rachetant et relevant tout par la jeunesse, la foi, la passion, l'enlhousiame. Quelle gloire et quelle aubaine, pour un auteur, de pouvoir remplacer le vulgaire et machinal olaqueur,
instrument passif et souvent maladroit d*un succès dont le détail est réglé d'avance chez le marchand de vin, par une claque composée de tout ce que la jeune génération comptait de plus lettré, de plus distingué, de mieux préparé aux luttes de Tintelligence, aux aventures et aux conquêtes de la poésie et de Fart ! Le témoin de la vie de Victor Hugo rappetisse ce souvenir en nous disant que l'auteur de Hemani n'eut recours à ces troupes d'élite que parce que le claqueur en chef du Théâtre-Français, accoutumé à applaudir Casimir Delavigne, était naturellement prévenu contre le drame romantique et mal disposé à le soutenir. C'est faire trop d'honneur aux préoccupations littéraires de ce brave homme, pas assez au mouvement spontané qui nous groupait autour du jeune maître, faisait de l'inspiration d'un seul l'œuvre et la propriété de tous, et nous désignait à lui comme ses premiers spectateurs, ses premiers juges, presque ses collaborateurs, seuls dignes de partager ses émotions, de conjurer les périls, de vaincre les obstacles et de coopérer au triomphe. Il y eut là mieux que la mesquine question de savoir si les chevaliers du lustre^ l'oreille encore pleine des alexandrins de Delavigne, de Pichald ou d'Arnauld, feraient bien leur devoir ou leur métier en présence de celte hardie tentative : il y eut compHcité, solidarité morale et intellectuelle entre ce poète, à peine plus âgé que nous, et ceux qui croyaient en lui, dont la pensée s'absorbait dans la sienne, ceux quil animait du feu de son génie. y et qui , à l'instar des jeunes soldats de Louis XIV, auraient passé le Rhin à la nage, au milieu d'une gnéle de balles, pour lui rapporter un succès.
Il y eut comme le geste irrésistible d'un millier de bras, appartenant au même corps, obéissant au môme cerveau, mis en jeu par l'impulsion d'une môme âme, par le battement d'un môme cœur.
Ces souvenirs, qui au bout de trente-trois ans de désillusion, ont encore assez de chaleur et de vie pour me rendre quelques-unes des belles emphases delà jeunesse, ressemblent, dans le livre du témoin ^ à un dîner refroidi ou réchauffé. C'est sec, on ne retrouve plus que des os et des cartilages. J'ai môme noté quelques inexactitudes de détail, que je signale pour mémoire. Nous allâmes prendre le mot d'ordre, la veille au soir, rueNotre-Damedes Champs. Il y avait, comme à l'Opéra, les chefs d'attaque, les coryphées et les simples figurants. Le lendemain, à une heure de i'aprés-midi, une queue formidable se déroulait, non pas, comme le dit l'auteur, du côté de la rue Valois, mais du côté de la rue Montpensier, à une petite porte qui existe encore, près d'une marchande d'oranges. Ces oranges eurent leur rôle dans la soirée : l'aimable écrivain nous a quelque peu calomniés ou plutôt elle s'esttrompée de date, quand ellea dit que nous avions apporté des saucissons à l'ail, du cervelas et du jambon; c'est manquer de justice envers ce premier auditoire, qui n'avait pas d'aussi grossiers appétits, et qui aurait voulu ne se nourrir que d'ambroisie et ne s'abreuver que de nectar, si le nectar et l'ambroisie n'avaient eu le grand tort d'être classiques. Le fait est que nous n'apportâmes que du pain et des oranges ; achetées à midi et payées 20 c, ces oranges, à six heures du soir, valaient 3 fr. Quant à d'autres détails, d'un genre encore plus intime, et que la femme d'un poëfe anglais
eût certainement élagués comme shockingj je les ai oubliés et je ne veux pas y croire : nous étions tous, ce soir-là, des corps glorieux au service d une œuvre glorieuse.
Ce qui fut assez piquant, ce fut le désappointement des gens naïfs, de ceux qui, comme les amis de Gil-BIas, ne connaissaient pas le langage des oiseaux, et qui s*<=ttaient figuré que six heures de queue, dans les conditions ordinaires, leur suffiraient pour entrer. Tout compte fait, il en entra quatre au parterre. Aujourd'hui, pour la moindre piècie signée d'un nom plus ou moins en vogue, on annonce que les bureaux ne seront pas ouverts, et la cbb^e senible toute naturelle : mais alors la civilisation en matjére théâtrale n'était pas encore aussi avancée, et ces gueux de payans, comme nous disions, exhalaient, au Qom,jfle leurs compagnons de supplice, une fureur classique, que leur imperceptible minorité rendait heureusement peu inquiétante.
, On assurait que les ennemis de l'auteur et de la pièce, pour refroidir la représentation, laisseraient vides les loges qu'ils avaient louées; mais la curiosité remporta, et, avant huit heures, la salle était comble : quelle belle salle ! mais aussi, hélas ! quel nécrologe, si j'essayais le dénombrement de tout ce qu'il y avait là de célébrités, de grandeurs, de titres, de beautés, de promesses et d'espérances ! Il n'en était pas des premières représentalions d'alors comme de celles d'aujourd'hui, où les places envahies par le demi-monde et la bohème galante (cliché) laissent à peine entrevoir les reines légitimes de l'élégance et de l'esprit. Ces femmes-là n'étaient pas encore passées
àFètat de puissances mondaines, el elles se dissimulaient je ne sais où.
Retournons-nous un moment, avant que le rideau se lève. La maison du roi occupe les avant-scènes ; la du- . chesse de Berri, venue en iemi-incognito, a amené avec elle ces femmes charmantes qui composaient le petit château et dont Balzac nous a donné les portraits fantastiques sous le nom des duchesses de Langeais et de Haufrigneuse, de la vicomtesse de Beauséant, des marquises d'Espard et de Lislomère. Les ministres, les députés célèbres, les pairs de France, Tlnstitut, se pressaient aux premières loges, où Ton se montrait l'ambassadeur d'Angleterre et l'ambassadeur d'Autriche, cet aimable comte d'Appony, incapable de garder rancune à l'auteur de l'Ode à la Colonne. A Torchestre, Charles Nodier, Lamartine, Casimir Delavigne, Scribe, Cousin, Villemaîn, de Vigny, les deux Deschamps, Duvicquet, le pâle précurseur de notre éblouissant Janin, Bertin l'aîné, Thiers, Ingres, Gérard, Horace Vernet, Gros, le comte de Mornay, Adolphe Nourrit, Mérimée, Vitet, Dubois du Globe^ MM. de Rémusat, Duchâtel, Duvergier de Hauranne, Mi' gnet, les rédacteurs de la Retme française^ Gavé, Ditlmer, Théodore Jouffroy, Montalembert,Cazalès, Alexis de Sainl* Priest., etc., etc.... Au parterre, Balzac, Alfred de Musset, Gérard de Nerval, Théophile Gautier, les deux Johannot, les deux Devéria, les deux Chenavard, Ziégler, Régnier-Destourbet, Delatouche, Louis Boulanger, Paul Huet, Saint-Évre, Berlioz, Auguste Barbier, Lerminier, Paul Lacroix, Antonin Moine^ Gustave Planche, Jal, le sculpteur David, Étex, Préault, Barye, Jehan Duseigneur^
et bien d'autres, qui, depuis, se sont fait un nom... sur un tombeau. C'était bien là le parterre de rois promis à Talma par Napoléon, lors du congrès d'Erfurth. Seulement ces rois n'avaient pas dîné, et ils portaient leur couronne, non pas sur la tête, mais dans la tête.
La représentation est d'ailleurs assez exactement racontée, sauf une injustice à l'égard de mademoiselle Mars : mademoiselle Mars ne fut admirable qu'au cinquième acte, mais il y avait à cela une bonne raison ; c'est que, dans les quatre premiers, son rôle défiait tous les efforts de son talent. Quant aux anecdotes, au feu croisé de moqueries entre les deux camps, on en ferait un volume : nous inventâmes l'histoire d'un classique octogénaire, podagre et sourd, qui, ayant entendu vieil as de pique, au lieu de vieillard stupide ! s'était écrié : Oh! c'est trop fort! — à quoi son voisin, romantique forcené, mais qui avait entendu comme lui vieil as de pique! s'était hâté de répliquer : Non, monsieur, c'est risqué, mais sublime! — D'autre part, les classiques prétendaient que nous ne savions pas le français, et qu'aux endroits dangereux de la pièce, quand un dissident faisait mine de rire, nous nous précipitions sur lui, la canne à la main ou le poing levé, en criant : « Monsieur, vous avez riéll — Heureux temps! heureuses luttes! heureuses folies !
Si j'insiste sur ces souvenirs, que je suis pourtant forcé d'abréger, ce n'est pas seulement parce que j'y suis ramené par ce mystérieux attrait que gardent les belles années pour un homme vieilh et les beaux songes pour un homme réveillé : c'est aussi afin de faire
ressortir un contraste dont Tauteur de Victor Hugo raconté n'a pas soufflé mot. Autant cette milice de Hemani fut vaillante» lettrée, élégante, composée de l'élite des artistes, des écoles, des gens du monde et de la société polie, autant le parterre de l'unique représentation du Roi s^amuscy à laquelle j'assistai, fut ignoble, hirsute, malpropre, tapageur, recruté dans tous les bas-fonds de la démagogie, des ateliers et de la bohème d'alors. C'est là que, pendant quatre heures, on hurla la Marseillaise et le Ça ira^ que la salle se remplit des immondes débris et de l'odeur infecte d'une charcuterie au rabais, et que le besoin ou le manque de wate^'-closets se fit généralement sentir. Entre l'aristocratie de l'art ou de la société et ces hordes effrénées, entre ce public des loges que l'on insultait et cette cohue de rapins faméhques ou avinés, la rupture était évidente. Trois ans, une révolution, le revirement du poète pressé de démocratiser sa gloire, avaient suffi à cette gradation ou plutôt à cette dégradation inexprimable. Le libéral de 1829 était devenu le révolutionnaire de 1835; le romantisme passait sous les fourches de la démocratie pour arriver au réalisme.
J'arrête là mes souvenirs : le reste serait trop triste. Ce livre sans horizon, sans tendresse, sans style, sanspoésie, j'allais dire sans âme, est écrit au point de vue du public du Rois^amtise etnon pas du parterre de Hemani. Il s'associe et ajoute encore à la phase des mécomptes plutôt qu'à celle qui nous a laissé, même en avortant, des traces si profondes d'enthousiasme et de sympathie. Encore une fois, je n'ai pas voulu le juger, mais je ne crois pas me tromper en résumant ainsi mes impressions de lecture :
ces deux volumes gâtent ou déflorent ce dont nous aimions à nous souvenir ; ils ne nous donnent rien de ce que nous aurions voulu y lire, et ils nous rappellent trop ce que nous voudrions oublier.
26 juillet 1863.
Victor Hugo a dit un mot cruel, qui a passé pour vrai et que Ton a souvent répété : « Voulez-vous avoir raison demain? Mourez aujourd'hui. » — M. Viennet, Dieu merci ! nous prouve le contraire. S'il était mort jeune, à Tâge où ont disparu le Tasse, Raphaël, Mozart, Gilbert, André Ghénier, Chatterton, lord Byron, Alfred de Musset, il eût assurément laissé la réputation d'un homme de talent et d'esprit ; mais il est probable que son poème de la Franciade ne serait pas Tévénement littéraire de la saison, et que le magnanime Francus (mon aïeul et le vôtre) dormirait oublié en compagnie des Clovis, des Philippe- Auguste, des Pharamond, des Alaric, des Chilpéric, des Angus, et même de Ghildebrand, cette victime de Boileau, ancêtre de M. Viennet.
Oui, je crois pouvoir dire, sans paradoxe et sans malice, que ce qu'il y a de mieux réussi dans la Franciade, ce ne sont pas les beautés éparses dans ces dix chants;
* Ija Franàade.
ce n'est pas une versification presque toujours ferme, élégante, ingénieuse et correcte; ce n*est pas l'intérêt tout particulier qui s'attache à un sujet national; ce n'est pas même le bel épisode du songe de Francus, où toutes les grandeurs, toutes les merveilles de la France se déroulent d'avance aux yeux de ce fils d'Hector, échappé à la prise de Troie : c'est l'âge du poète, ce dix-septième lustre qu'il vient d'accomplir et dont il se pare avec une coquetterie de jeune vieillard, d'autant plus prompt à rappeler ses années qu'il est plus sûr de les faire oublier. Donnez à M. Viennet l'âge de tout le monde, de quarante à cinquante ans, par exemple. Aussitôt le charme disparait, le prestige s'évanouit: le poème n'en est ni plus mauvais, ni meilleur ; il garde toutes ses qualités et tous ses défauts; mais les unes sont amoindries, les autres exagérés par ces odieux critiques qui ne sont jamais contents, et qu'exaspère cette prétention, insolemment contraire à la consigne, de donner enfin un poème épique à la France. La Franciade est discutée, contestée, épluchée, déchiquetée par ces féroces amateurs de chair fraîche qui n'épargnent que les nonagénaires. Des vers tels que ceux-ci :
J'étouffai mon amour, et me fis un plaisir De rompre leur hymen ou de les en punir.
ou ceux-ci :
Et chacun au hasard sur les prés d'alentour, Va s'épandre oU l'appelle ou Morphée ou l'Amour.
Des incorrections telles que celle-ci :
Obéis à ton sort, et peut-être qu'un Jour Renàront-ils à tes vœux l'objet de ton amour,
tout, jusqu'à ce nom d'HUGO-NAiR, infligé par lerancuneux classique à son personnage le plus désagréable, eût servi de signal ou de prétexte à ces chicanes ou à ces sarcasmes dont le jeune auteur d'Arbogaste (il n'avait alors que soixante-cinq ans) a sans doute conservé le souvenir.
Mais le patiens quia xtemus ne saurait recevoir une application plus heureuse que lorsqu'il s'agit d'un immortel par droit de naissance poétique et par droit de conquête académique. M. Viennet a vécu, il a duré, et il lui a suffi de durer et de vivre pour voir tomber presque tous les autels qui apprenaient à déserter le sien : trois ou quatre de ces révolutions, qui enseignent la sagesse comme l'oncle de Gil Blas enseignait le latin, sans la savoir, ont mis à néant les passions politiques qui avaient prêté leurs mots d'ordre — ou de désordre •— aux enragés persécuteurs de cette muse intrépide, obligée de recourir aux fables pour faire accueillir quelques vérités. Trois ou quatre générations littéraires, dont chacune s'occupe à détruire ou à dégrader l'œuvre de la génération précédente, nous disposent d'autant plus à admirer la conviction chez autrui, que nous la sentons s'affaiblir en nous-mêmes. Ce vieux et énergique athlète, croyant aux dieux, au Parnasse, à Pégase, à Vénus, à la guerre de Troie, au merveilleux du paganisme, au récit, au songe, à ces épopées de douze mille vers, qui, d'après Michaud de spirituelle mémoire, exigeraient six mille hommes pour les lire, — ce demeurant des âges héroïques nous avait d'abord paru un maniaque, puis un phénomène, puis une curiosité digne de tous les
empressements et de tous les respects du collectionneur: finalement nous Tavons salué comme une exception glorieuse et digne d'envie, à mesure que les brouillards du romantisme laissaient à découvert, en se dissipant, le beau fronton du temple grec dont nous avions refusé d*inonder les portiques. Nous avons compris un peu tard, — mais mieux vaut tard que jamais, — que, si la foi transporte les montagnes, elle est bien capable de créer et de faire réussir une épopée.
Aussi, voyez quel changement de ton, et comme les griffes les plus redoutables se font pattes de velours ! Comme les lions, les tigres et les ours blancs de la critique deviennent caressants et câlins aux pieds de ce Grocket épique, de cet Hermann contemporain des Atridcs ! Digne successeur d'Orphée, mais à un âge où Orphée ne se serait plus retourné pour voir Eurydice, H. Viennet attendrit les bêtes féroces sans craindre d'être déchiré parles bacchantes. S'il réussit, comme l'espèrent bien tous ses lecteurs qui l'admirent et qui l'aiment, à dépasser l'âge de Fontenelle, à devenir ultra-centenaire, les choses iront encore mieux. Toutes rivalités d'écoles, toutes inimitiés de drapeaux, tous souvenirs de nos anciennes batailles, se seront effacés dans le lointain des siècles et les brumes du soir. Les derniers murmures de nos séditions littéraires seront morts avec le dernier neveu du dernier séditieux ; les vagues amoncelées par la tempête qu'avaient suscitée les Hugomar de la poésie, s'apaiseront d'elles-mêmes, et, pareilles à des chiens fidèles, lécheront les sandales de ce grand prêtre, semblable à Démodocus et à Chrysês. Nos arrière-petits-fds,
n'étant pas retenus comme nous par le respect humain, la mauvaise honte ou la crainte de se contredire, —trop juste pénitence de nos antécédents ! — achèveront Tœuvre si heureusement commencée, et ne se lasseront pas de joncher de fleurs la route du poète, si longtemps liabitué à marcher sur des épines. Plus de contestation, plus d'objection, plus de nuage, plus de réticence sournoise ou de sous-entendu moqueur ; mais un hommage unanime et une gloire sans reproche acquise à un homme sans peur.
En attendant ces conséquences infaillibles de la victoire de H. Viennet sur le temps ou de la connivence du temps avec M. Viennet, essayons d'analyser en quelques lignes le poème de la Frandade^ et ercusez-moi si je bronché; car c'est, dans ma trop longue carrière de critique, la première fois que j'ai l'intimidant honneur d'analyser un poème épique.
On célèbre à Lutèce la fêle des fleurs, et le poète en profite pour peindre avec autant de magnificence que de charme le berceau légendaire de sa bonne ville de Paris, quand survient un assez mauvais drôle, malicieusement nommé Albion, à la tête de hardis pirates à qui il faudra faire bien des progrès dans la politique, la marine et le droit des gens pour pratiquer un jour le gouvernencient parlementaire et gagner la bataille de Trafalgar. ici j'ouvre une parenthèse pour rappeler, à l'aide d'im simple détail, à quel point M. Viennet est animé de cette foi profonde qui fait des miracles, et combien de pensées patriotiques et généreuses ennoblissent chez lui la fièvre poétique. Nous aurions eu la Franciade beaucoup plus
tôt, si la lutte acharnée de l'Angleterre et de la France n'avait cessé au moment où Napoléon P*^ venait de {terminer sa dernière bataille et M. Viennet son quatrième chant. L'alliance anglaise, après tant de déchirements et de malheurs, devenant une des nécessités de Tépoque, une des conditions de la paix dont les institutions nouvelles avaient besoin pour prospérer et fleurir, le chantre de Francus aurait craint de la troubler en publiant ou même en continuant son poème : sa partialité bien naturelle en faveur de son héros, aux dépens de cet affreux Albion, pouvait amener^de nouvelles catastrophes, envenimer des blessures encore saignantes, déchaîner de nouveau Tune contre Fautre deux nations rivales à qui il est peut-être impossible de s'aimer (l'amour, comme la confiance, ne se commande pas), mais qui doivent au moins s'estimer et se ménager, sous peine de graves périls pour l'équilibre européen. On frémit eu songeant combien les apparences sont trompeuses et que de calamités pouvaient produire des hémistiches à l'air innocent. Heureusement, H. Viennet était bon Français avant d'être bon poète. 11 comprit le danger, se condamna au sacrifice, et relégua dans les profondeurs de son portefeuille cet Albion à qui il ne manquait que de montrer son signalement, de changer de sexe et de s'accoler Tépithète de perfide, pour mettre le feu aux poudres et exaspérer les susceptibilités nationales.
Il a fallu bien prés d'un demi-siècle, et une nouvelle métamorphose de l'esprit public, pour apaiser, sur ce point délicat, les honorables scrupules et les patriotiques appréhensions de M. Viennet : quand je vous disais que
le temps, ce prétendu grand maître, s'est fait Thumble serviteur de notre heureux et vaillant poète. Cela est si vrai, et ces sages précaution^, cette glorieuse patience, ces retards douloureux, mais nécessaires, lui ont si évidemment porté bonheur que, entre ses quatre premiers chant et ses six derniers, séparés par cinquante années d'intervalle, dans ce poème commencé par un jeune homme et achevé par un vieillard, je défie le critique le plus vétilleux et le plus revêche de signaler la moindre différence; ou plutôt, je me trompe, les six derniers chants sont supérieurs aux premiers. Sauf quelques négligences d*homme pressé et heureux de finir (une joie d'enfant, c'est lui qui nous le dit), on y trouve plus de vie, de souffle, d'entrain, de verve, de jeunesse; la source est plus abondante et plus pure; elle coule d'un jet plus facile et plus naturel, où se font moins sentir les tuyaux et les mécaniques des eaux de Versailles. Le rêve de Francus, qui est assurément le plus beau morceau du poème, figure dans cette seconde partie, dans le regain de ce merveilleux hiver. J'ai noté çà et là des comparaisons brillantes, des traits excellents, des vers heureux, ceux-ci, par exemple :
Mais cet éclair de joie avait bientôt passé, Comme un pâle rayon qu'un soleil éclipsé Jette à travers la nue au milieu des orages, Et qu'en se renfermant éteignent les nuages.
Quoi qu'il en soit, Albion arrive, en ennemi et en trouble-fête, parmi les habitants de Lutèce : il en résulte un combat épique qui coûte la vie au roi Gétorix. Mais l'apparition de Francus et de ses braves Troyens change la
face des événements : Francus et Albion se sont voué une haine qui risquerait, si M . Viennet n*y mettait bon ordre, de durer encore après trois mille ans. Pour le moment, les griefs ne manquent pas : Albion a enlevé la belle Hercynie, jeune princesse que Francus allait épouser, et il est si mauvais sujet, que Francus, lancé à sa poursuite, craint de ne pouvoir plus épouser qu'une veuve.
Albion est battu comme un Autrichien du Cirque-Olympique : Francus, salué comme un libérateur parle peuple qu'il a sauvé, raconte en deu^ chants son histoire ; histoire très-intéressante qui rattache nos origines aux plus harmonieux souvenirs de Vlliade et de Y Enéide, et où l'auteur, tout en s'inspirant des traditions du genre, a su ne copier personne. Ambigate, fille de Gétorix, sœur de Didon, de Cymodocée et de Desdemona, n'a pu écouter impunément le récit du beau Francus. La veille, elle eût épousé, sans amour, mais sans répugnance, le terrible Hugomar. Désormais Hugomar lui est aussi odieux qu'un romantique de Hei^nani ou des Orientales a pu être odieux à M. Viennet.
11 s'est trouvé, on le sait, un érudit italien qui a démontré que les personnages de la Jéimsalem délivrée^ Tancrède, Renaud, Armide, Clorinde, Herminie, n'étaient que des figures, des allégories symboliques. L'Italie est pleine — qui l'ignore? — de commentateurs dantesques, qui prouvent que les épisodes de la Divine Comédie servent de voiles à des vérités théologiques. Dans un siècle ou deux, quand la Franciade aura, elle aussi, des scoliastes, ces esprits amoureux de paradoxe expliqueront, j'en suis sûr, ces deux personnages d'Albion et d'Hugomar
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par les deux passions dominantes de M. Viennet : Tamour de la France et la haine du romantisme. Ceci posé, je continue :
Hugomar étant patroné par les druides, Ambigate, pour lui échapper, prend la fuite et va retrouver son cher Francus. Hugomar vole sur ses traces, la saisit par son peigne d'écaillé, et menace de la tuer si on fait un pas pour la secourir. Le^ procédé est trop brutal, l'amant trop détesté et k circonstance trop critique pour qu'Âmbigate, l'énergique Gauloise, perde son temps en vains discours : elle poignarde Hugomar; voilà qui est fmi; nous n'entendrons plus parler de ce révolutionnaire qui, je le parierais, déclamait ses déclarations en vers sans césure. Restent Albion et Hercynie; car Hercynie n'est pas morte, coiTinie on s'était hâté de le croire : elle est devenue une sorte de magicienne, de mégère, de sorcière, digne deë attentions de li9. Michelet : elle poursuit Albion de sa haine et Francus de sa jalousie. Au moment où les deux chefs ennemis vont en venir aux mains, Hercynie assassine Albion. Je suis fâché que Francus perde ce beau coup d'épée. En général, dans ce poème, Francus me semble trop bon, trop conciliant, trop aimable, pas assez batailleur. Il tient plus du pius JSneas que du bouillant Achille, du téméraire Hector ou d'Ajax le superbe. Si M. Viennet ne nous eût averti qu'il a interrompu son poème de 1815 à 1860, je serais tenté de croire que son héros date des pacifiques années du juste milieu.
Après la mort d'Albion, il est facile de s'entendre : Britto, frère d'Albion, mais sauvé d'une mort certaine par le généreux Francus, réconcilie momentanément les
deux peuples et tue Hercpie d un coup de flèche. Francuse épouse Ambigate; Neptune a dédommagé les pirates commandés par Albion, en créant à leur profit une île magnifique que je n'ai pas besoin de vous nommer, et qui plus tard fera parler d'elle. Le poème fini à la satisfaction générale, je ne puis m'empêcber de relever ce détail singulier féminin : c'est que, dans la Franciade, les deux mauvais sujets ont été tués pa[ deux femmes. Bel exemple qui, s'il avait fait plus de prosélytes, aurait épargné bien des malheurs au sexe faible, si vaillamment représenté par Ambigate et par Hercynie!
11 est bien entendu que cette sécbe et incomplète anal yse ne peut donner une juste idée de ce poème : il se recommande par des digressions ingénieuses, des tableaux gracieux ou saisissants, une facilité et une fermeté de versification qui finissent par entraîner le lecteur et conjurer l'ennui. Étant donnés le genre et le sujet, il était difficile de faire mieux. A présent, voici mes objections ; car je ne dois pas oublier que M. Viennet m'a accepté avec une spirituelle bienveillance comme le plus incorrigible de ses contradicteurs, et il vient de se montrer artiste trop convaincu, trop passionné, pour ne pas préférer une critique sincère à une louange banale.
Un poème épique, tel que la Franciade, pris dans les origines mêmes, plus ou moins fabuleuses (ceci importe peu) de la nation française, ne pouvait réussir complètement qu'au berceau de notre civilisation et de notre littérature, si le hasard eût permis que chez nous, comme dans l'Italie du douzième siècle, il pût y avoir, au môt»e moment, coïncidence et fusion d'une poésie déjà par-
faite, quoique toute neuve, d'une langue déjà littéraire sans être encore travaillée, d'un génie de premier ordre, d'un sentiment universel, de mœurs originales, d'une société encore assez voisine de son point de départ pour que l'œuvre du poêle ne fût que Texpression individuelle d'un grand souvenir collectif, d'une grande émotion nationale; conditions rares, sans lesquelles le poème épique, au lieu d'être une chose vivante, arrachée aux entrailles d'un peuple, n*est que le produit artificiel d'une imagination plus ou moins brillante ; rencontres presque phénoménales dont la rareté explique pourquoi il existe si peu de véritables épopées.
Le sujet de la Franciade offrait un inconvénient dont H. Viennet ne me parait pas avoir absolument triomphé. Par sa date et le nom de son héros, le poème nous reporte en pleine guerre de Troiç, douze cents ans environ avant l'ère chrétienne, au moment même de la transition entre la phase théogonique et la phase héroïque. Rien de plus naturel, par conséquent, que d'y voir figurer le merveilleux païen, Vénus, Jupiter, Neptune, l'Amour, les dieux et les déesses de Virgile et d'Homère : et pourtant, grâce à une singulière illusion d'optique, il suffit que cette mythologie soit transportée du ciel riant de la Grèce sous le ciel sombre de la Gaule et de la Germanie; il suffit que le poète nous promène sur les bords de la Seine» dans des pays que «'apprête à labourer notre histoire, pour que l'imagination cesse de tenir compte de ces douze siècles, et annule en un clin d'œil cet intervalle immense. Il semble que Francus tende la main à Nérovée ou à Clovis, que cette France soit déjà celle où Chateaubriand va
conduire Eudore, qu*Hercynie et Ambigatc soient contei poraines de Velléda. Dès lors, Tappareil mythologiqi choque comme une dissonance, une infraction aux h de la couleur locale. On dirait que ces divinités grelotU sous la pluie qui détrempe les rues de Lutèce, et regr( tent les sentiers de TOlympc au milieu des forets dn diques.
Enfin, ces diables de romantiques, surexcités peut-êù par quelque perfide Hugomar, ont fait de tels ravag( dans la poésie française ; ils ont si hardiment jeté par ^ fenêtres son mobilier classique et ses sages draperies; ili y ont si impérieusement installé les recherches et le| ciselures, les fantaisies et les paillettes de leur corrupliol raffinée, qu'à présent qu'ils ont déménagé, on ne pea plus s'accoutumer à vivre entre les quatre murailles) alors même que Ton a un fauteuil pour s'asseoir : ceà toujours, et pour la centième fois, l'histoire du malade forcé d'expier ses excès par un régime sévère, et plus disposé à en vouloir à son médecin qu'à son cuisinier.
Voilà, l'en abrégé, mes réserves; elles n'ôtent rien an mérite et elles n'ôteront rien au succès de la Franciade, Ce poème, qui se termine en réconciliant les compatriote! d'Hugomar, les soldats de Francus et les compagnon! d'Albion, sera aussi une des dates heureuses de lapai sèment et de la réconciliation des partis littéraires de vant ce doyen dont la verte vieillesse ddhne de si bon exemples et gagne de si périlleuses gageures. Vers 1825 le Journal des Débats, en annonçant le Philippe-Augusl de Parseval-Grandmaison, ajoutait : a La France ne peu être insensible au poème épique que l'on vient de lu
donner. » En 1841, Théophile Gautier écrivait, à propos de la Divifie Epopée d'Alexandre Soumet : « Mieux vaut un poème épique manqué qu'un vaudeville réussi. » — Plaçons la Franciade entre ces deux souvenirs; tout près du premier, si lious voulons être justes; pas trop loin du second si nous persistons, jusqu'au dernier moment, à mêler un grain de malice à nos respectueuses sympathies.