‹ Dernières semaines littérairesChapitre 4 sur 14 · OCT · texte numérisé non relu

OCT

LITTÉRATEUR ET ROMANCIER

1*' mars 1863.

A la fin dejuilletl 85. j'étais à Dieppe, dans la rue, et de fort méchante humeur, parce que ma mauvaise étoile m'avait conduit dans un hôtel où Ton faisait payer cinq sols par chaque coup de sonnette, et où la chambre comptait double quand on avait l'impertinence de ne pas dîne^ à la table d'hôte. J'étais plongé dans de mélancoliques réflexions sur le désaccord des bains de mer avec la médiocrité des fortunes, et je regrettais de n'être pas Anglais, auteur dramatique ou simplement millionnaire, quand mon compagnon de voyage s'écria : Tiens! voilà Halévy!

* Souvenirs et portraits, — Derniers souvenirs et portraits.

C'était la première fois que je voyais de près Fauteur de la Juive. Je fus frappé de Fair de tristesse spirituelle et bienveillante répandu sur son visage. Au premier abord, ce visage semblait vulgaire, et Halévy ajoutait encore à cette impression par celte insouciance d'allures et cette négligence de costume familières aux travailleurs et aux artistes. Pour le passant, pour le curieux superficiel, rien ne le distinguait d'un notaire en voyage ou d'un avoué en vacances. D'épaisses lunettes — moins larges pourtant que celles de M. Thiers, — interceptaient ce rayonnement du regard, qui est à la figure ce que le soleil est au paysage. Hais bientôt le charme de sa parole réagissait sur l'ensemble de sa physionomie. Son œil, fortement enchâssé sous l'arcade sourcihère, s'accordait bien avec son sourire pâle et doux. Son front large et bombé, plein et ferme, s'éclairait d'une lumière intérieure, qui faisait songer à la veilleuse sous l'albâtre» Ce qu'il y avait d'un peu laborieux dans ce talent si élevé se reflétait, pour ainsi dire, dans l'illumination graduelle de cette tète pensive. La note dominante pourtant, c'était une tristesse résignée, intelligente, sereine; la tristesse d'un homme trop pénétré de la supériorité de l'idéal qu'il rêve sur l'œuvre qu'il exécute, ou froissé du peu de proportion du travail où il seconsu;ne avec les inconstances de la gloire humaine et les injustices du pubhc.

Jamais je n'avais mieux compris, qu'en regardant F. Halévy, que les grands artistes se divisent en deux classes : ceux qui ont reçu du ciel un don spécial, une vocation particulière et exclusive, et que l'on ne peut se figurer appliquant à un autre art leurs facultés et leur

étude ; et ceux qui, plus compréhensifs, moins concentrés sur un point, doués d'aptitudes plus variées, ont excellé dans un art, tout en faisant d'heureuses excursions à droite ou à gauche et en nous laissant deviner qu'ils auraient presque également réussi ailleurs. Ainsi, pour nous en tenir à quelques noms modernes, bien que M. Ingres soit, dit-on, absorbé en ce moment par sa dignité de sénateur, qu'il ne rêve plus que rapports et bureaux, et déplore le dernier catarrhe qui l'a éloigné du Luxembourg pendant l'importante discussion de l'adresse, il semble que M. Ingres n'a été et ne pouvait être que peintre, et on ne saurait se l'imaginer autrement que le pinceau à la main : Paul Delaroche, au contraire, beaucoup moins peintre peut-être, aurait été un historien ou un moraliste éminent ; Félicien David n'a pas, nous le croyons, une portée bien étendue et de bien vives échappées hors de cet étroit et charmant domaine où il règne en maître, où il a recueilli les fines mélodies du Désefi't^ la déUcieuse Orientale de LaMa-Rotikh ; tandis que Meyerbeer, s'il n'avait mieux aimé écrire, en dépit de Henri Heine, le quatrième acte des Huguenots^ eût été un diplomate de première force.

Évidemment Halévy appartenait à cette race méditative et complexe pour laquelle tel ou tel art n est que la con* centration énergique^ l'application par excellence de facultés éparses et diverses. Survienne une circonstance favorable ou une nécessité impérieuse^ ces talents n'ont que très-peu à faire pour s'ajuster à un autre cadre et se révéler sous une autre forme. Nommé secrétaire perpétuel de l'Académie des beaux-arts, Halévy se trouva dès le

ocr '

LITTÉRATEUR ET ROMANCIER

1*' mars 1865.

A la fin dejuillet 185. j'étais à Dieppe, dans la rue, et de fort méchante humeur, parce que ma mauvaise étoile m'avait conduit dans un hôtel où Ton faisait payer cinq sols par chaque coup de sonnette, et où la chambre comptait double quand on avait l'impertinence de ne pas dîne^ à la table d'hôte. J'étais plongé dans de mélancoliques réflexions sur le désaccord des bains de mer avec la médiocrité des fortunes, et je regrettais de n'être pas Anglais, auteur dramatique ou simplement millionnaire, quand mon compagnon de voyage s'écria : Tiens! voilà Halévy!

* Souvenirs et portrails. — Dernière souvenirs et portraits,

C'était la première fois que je voyais de près l'auteur de la Juive. Je fus frappé de l'air de tristesse spirituelle et bienveillante répandu sur son visage. Au premier abord, ce visage semblait vulgaire, et Halévy ajoutait encore à cette impression par celte insouciance d'allures et cette négligence de costume familières aux travailleurs et aux artistes. Pour le passant, pour le curieux superficiel, rien ne le distinguait d'un notaire en voyage ou d'un avoué en vacances. D'épaisses lunettes — moins larges pourtant que celles de M. Thiers, — interceptaient ce rayonnement du regard, qui est à la figure ce que le soleil est au paysage. Mais bientôt le cbarme de sa parole réagissait sur l'ensemble de sa physionomie. Son œil, fortement enchâssé sous l'arcade sourcilière, s'accordait bien avec son sourire pâle et doux. Son front large et bombé, plein et ferme, s'éclairait d'une lumière intérieure, qui faisait songer à la veilleuse sous l'albâtre» Ce qu'il y avait d'un peu laborieux dans ce talent si élevé se reflétait, pour ainsi dire, dans l'illumination graduelle de cette tête pensive. La note dominante pourtant, c'était une tristesse résignée, intelligente, sereine; la tristesse d'un homme trop pénétré de la supériorité de l'idéal qu'il rêve sur l'œuvre qu'il exécute, ou froissé du peu de proportion du travail où il seconsu;ne avec les inconstances de la gloire humaine et les injustices du pubhc.

Jamais je n'avais mieux compris, qu'en regardant F. Halévy, que les grands artistes se divisent en deux classes : ceux qui ont reçu du ciel un don spécial, une vocation particulière et exclusive, et que l'on ne peut se figurer appUquant à un autre art leurs facultés et leur

F. HALÉYY. 5

étude ; et ceux qui, plus compréhensifs, moins concentrés sur un point, doués d'aptitudes plus variées, ont excellé dans un art, tout en faisant dlieureuses excursions à droite ou à gauche et en nous laissant deviner qu'ils auraient presque égalenrient réussi ailleurs. Ainsi, pour nous en tenir à quelques noms modernes, bien que M. Ingres soit, dit-on, absorbé en ce moment par sa dignité de sénateur, qu'il ne rêve plus que rapports et bureaux, et déplore le dernier catarrhe qui Ta éloigné du Luxembourg pendant Timportanle discussion de l'adresse, il semble que M. Ingres n'a été et ne pouvait être que peintre, et on ne saurait se l'imaginer autrement que le pinceau à la main : Paul Delaroche, au contraire, beaucoup moins peintre peut-être, aurait été un historien ou un moraliste éminent ; Félicien David n'a pas, nous le croyons, une portée bien étendue et de bien vives échappées hors de cet étroit et charmant domaine où il règne en maître, où il a recueilli les fines mélodies du Désert, la délicieuse Orientale de Lalla-Roiikh ; tandis que Meyerbeer, s'il n'avait mieux aimé écrire, en dépit de Henri Heine, le quatrième acte des HugiLenots^ eût été un diplomate de première force.

Évidemment Halévy appartenait à cette race méditative et complexe pour laquelle tel ou tel art n'est que la con* centration énergique, l'application par excellence de facultés éparses et diverses. Survienne une circonstance favorable ou une nécessité impérieuse^ ces talents n'ont que très-peu à faire pour s'ajuster à un autre cadre et se révéler sous une autre forme. Nommé secrétaire perpétuel de l'Académie des beaux-arts, Halévy se trouva dès le

F. HALÈVY

LITTÉRATEUR ET ROMANCIER

1*' mars 1863.

A lafindejuilletl85. j*étais à Dieppe, dans la rue, et de fort méchante humeur, parce que ma mauvaise étoile m'avait conduit dans un hôtel où Ton faisait payer cinq sols par chaque coup de sonnette, et où la chambre comp- W double quand on avait l'impertinence de ne pas dîne^ à la table d*hôte. J'étais plongé dans de mélancoliques réflexions sur le désaccord des bains de mer avec la médiocrité des fortunes, et je regrettais de n*être pas Anglais, auteur dramatique ou simplement millionnaire, quand mon compagnon de voyage s'écrîa : Tiens ! voilà Halévy 1

* Souvenirs et porfrails, — Derniers souvenirs et portraits»

Page 1