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LITTÉRATEUR ET ROMANCIER
1*' mars 1863.
A lafin de juilletlSS. j'étais à Dieppe, dans la rue, et de fort méchante humeur, parce que ma mauvaise étoile m'avait conduit dans un hôtel où Ton faisait payer cinq sols par chaque coup de sonnette, et où la chambre comptait double quand on avait Timpertinence de ne pas dîne^ à la table d'hôte. J'étais plongé dans de mélancoliques réflexions sur le désaccord des bains de mer avec la médiocrité des fortunes, et je regrettais de n'être pas Anglais, auteur dramatique ou simplement millionnaire, quand mon compagnon de voyage s'écria : Tiens! voilà Halévy!
* Souvenirs et portraits* — dernière souvenirs et portraits,
C'était la première fois que je voyais de près l'auteur de la Juive. Je fus frappé de Tair de tristesse spirituelle et bienveillante répandu sur son visage. Au premier abord, ce visage semblait vulgaire, et Halévy ajoutait encore à cette impression par celte insouciance d'allures et cette négligence de costume familières aux travailleurs et aux artistes. Pour le passant, pour le curieux superficiel, rien ne le distinguait d'un notaire en voyage ou d'un avoué en vacances. D'épaisses lunettes — moins larges pourtant que celles de M. Thiers, — interceptaient ce rayonnement du regard, qui est à la figure ce que le soleil est au paysage. Mais bientôt le cbarme de sa parole réagissait sur l'ensemble de sa physionomie. Son œil, fortement enchâssé SOUS l'arcade sourciUère, s'accordait bien avec son sourire pâle et doux. Son front large et bombé, plein et ferme, s'éclairait d'une lumière intérieure, qui faisait songer à la veilleuse sous l'albâtre» Ce qu'il y avait d'un peu laborieux dans ce talent si élevé se reflétait, pour ainsi dire, dans l'illumination graduelle de cette tête pensive. La note dominante pourtant, c'était une tristesse résignée, intelligente, sereine; la tristesse d'un homme trop pénétré de la supériorité de l'idéal qu'il rêve sur l'œuvre qu'il exécute, ou froissé du peu de proportion du travail où il seconsu;ne avec les inconstances de la gloire humaine et les injustices du public.
Jamais je n'avais mieux compris, qu'en regardant F. Halévy, que les grands artistes se divisent en deux classes : ceux qui ont reçu du ciel un don spécial, une vocation particuhère et exclusive, et que l'on ne peut se figurer appUquant à un autre art leurs facultés et leur
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étude ; et ceux qui, plus compréhensifs, moins concentrés sur un point, doués d'aptiludes plus variées, ont exeellé dans un art, tout en faisant d*heureuses excursions à droite ou à gauche et en nous laissant deviner qu'ils aiuraient presque égalenrient réussi ailleurs. Ainsi, pour nous en tenir à quelques noms modernes, bien que M. Ingres soit, dit-on, absorbé en ce moment par sa dignité de sénateur, qu'il ne rêve plus que rapports et bureaux, et déplore le dernier catarrhe qui l'a éloigné du Luxembourg pendant l'importante discussion de l'adresse, il semble que H. Ingres n'a été et ne pouvait être que peintre, et on ne saurait se l'imaginer autrement que le pinceau à la main : Paul Delaroche, au contraire, beaucoup moins peintre peutrétre, aurait été un historien ou un moraliste éminent ; Félicien David n'a pas, nous le croyons, une portée bien étendue et de bien vives échappées hors de cet étroit et charmant domaine où il régne en maître, où il a recueilli les fines mélodies du Désert, la délicieuse Orientale de Lalla-Roiikh ; tandis que Meyerbeer, s'il n'avait mieux aimé écrire, en dépit de Henri Heine, le quatrième acte des Huguenots^ eût été un diplomate de première force.
Évidemment Halévy appartenait à cette race méditative et complexe pour laquelle tel ou tel art n'est que la con« centration énergique, l'application par excellence de facultés éparses et diverses. Survienne une circonstance favorable ou une nécessité impérieuscj ces talents n'ont que très-peu à faire pour s'ajuster à un autre cadre et se révéler sous une autre forme. Nommé secrétaire perpétuel de l'Académie des beaux-arts, Halévy se trouva dès le
premier jour au niveau de ces fonctions qui exigent un esprit si souple, des connaissances si variées, et le don si rare de rendre attrayantes par le charme ou le piquant des détails bien des pages abstraites ou érudites. Il y déploya des qualités remarquables d'écrivain, de biographe et de penseur, de singulières aptitudes d'assimilation et d'analyse ; parlant aussi bien du sculpteur Simart, du peintre Paul Delaroche et de l'architecte Fontaine, que des musiciens Adolphe Adam et George Onslow ; se surpassant enfin dans deux morceaux que l'on ne saurait lire sans émotion : Mozart et surtout Adolphe Nourrit, Comme tel, Halévy est justiciable de la critique littéraire : il nous appartient aussi comme romancier : ceci me ramène à Dieppe et à mon histoire.
— Où allez- vous, maître? dit mon compagnon à Halévy, qu'il connaissait assez intimement.
— Je vais au Tréport, ou plutôt je me sauve... je m'enfuis... je ne suis pas assez riche pour rester à Dieppe...
Pas assez riche pour rester à Dieppe ! l'homme éminent, arrivé à l'apogée de son talent et de sa gloire, l'auteur de vingt opéras applaudis et de vingt autres qui auraient mérité de l'être; un des deux chefs de l'École française, le secrétaire perpétuel d'une Académie, le compositeur célèbre dans le monde entier, l'artiste à qui nous avions dû de si douces heures... pas assez riche! Et il disait cela comme une chose toute simple, sans s'irriter, s'étonner ni se plaindre ! Je rentrai en moi-même, face à face avec mon obscurité et ma petitesse ; j'eus honte de ma vanité, de ma mauvaise humeur, de ma révolte contre les coups du sort et les coups de sonnette, de mes colères
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contre les éditeurs et les Reviewers qui s'obstinaient, les insensés ! à ne pas changer mon écritoire en Sacramento ou en Pactble.
En ce moment, comme pour donner à ma douloureuse •surprise une expression pleine de couleur locale, deux Anglais passèrent, lorgnèrent la mer, et dirent : Oh!
— Mais, reprit Halévy, si vous voulez un appartement assez joli et pas trop cher, allez rue Duquesne, derrière le marché... de très-braves gens... au second, une belle vue... Je viens de m'y reposer quelques heures, et le logement doit être libre.
Nous courûmes à l'adresse indiquée : un quart d'heure après, j'étais établi dans la chambre qu'Halévy avait occupée dans la matinée. En installant mon petit bagage, j'aperçus, sous la commode, une feuille de papier qui s'était glissée entre le parquet et le tiroir inférieur : je la ramassai machinalement ; elle était froissée, chiffonnée, couverte de poussière. Je parvins cependant à y lire, à travers un dédale de ratures et de surcharges, quelques phrases écrites au crayon :
« Très-embarrassé : je ne sais plus comment finir... Si je faisais d'Orazia un admirable sujet magnétique? Rosenwald, magnétiseur de premier ordre, aurait acquis sur elle une puissance sans limites ; mais, par un secret de son art, il aurait appris que, si Orazia se marie, elle lui échappe... De là ses précautions extraordinaires pour la dérober aux poursuites passionnées du baron Gustave de Slora... Non, cela ne vaudrait rien... Alexandre Dumas a usé et abusé.du magnétisme dans le roman... il faut chercher autre chose... Veine épuisée... Voyons! si Rosen-
wald, à qui je puis donner quinze ou vingt ans de plus qu'au baron de Slora, et qui d'ailleurs, eh digne élève de Joseph Balsanfïo, peut être plus jeune que son âge, si Rosenwald était le père d'Orazia?... il l'aurait eue dune jeune fdle de haute naissance, dont la famille, toute-puissante à Vienne, poursuivrait le séducteur pour le punir et l'enfant pour la faire disparaître... De là renlèvement d'Orazia par Marielta la Vénitienne, son déguisement en bohémienne, ses voyages à travers l'Allemagne et le Tyrol... De là aussi, dix ans plus tard, les transes de Rosenwald, qui craint que le baron de Stora» avant ou après son mariage avec Orazia, ne découvre le secret de sa naissance, et... non, cest mauvais, cela sent le mélodrame... C'est donc bien difficile! qui débrouillera l'écheveau?... Le commencement allait si bien!... » Le reste était tout à fait illisible.
Je ne comprenais guère : rien ne me prouvait d'ailleurs que ces notes fussent d'Halévy. Dieppe, au mois de juillet, est une succursale de Paris : ce logement pouvait avoir été occupé par un romancier aux abois, qui, trop pressé de se jeter, d'après le précepte d'Horace, in médias reSf avait été arrêté net par les complications de son sujet, au vingtième feuilleton de son dixième volume. J'y fis donc peu d'attention à cette époque : mais en lisant avec un intérêt respectueux et sympathique le dernier volume d'Halévy, Derniers Souvenirs et PortraitSy je me suis tout à coup retrouvé en pays de connaissance ; j'ai vu défiler devant moi ces noms romantiques de Rosenwald» -d'Orazia, du baron de Stora,/et j'ai compris le sens des phrases sans suite, crayonnées sur ce mauvais mor-
ceau de papier qui devenait un autographe. Jugez-en.
Halévy, musicien supérieur, doué de précieuses facultés littéraires, avait lu et relu les beaux contes d'Hoffmann. Sans nul doute, il avait été frappé du parti immense que la musique et la littérature romanesque pouvaient tirer l'une de Tautre , pourvu que Ton tînt compte des différences qui existent entre l'esprit français et l'imagination allemande, et que l'on ne nous offrît, en fait de fantastique, que ce que nous pouvons accepter. C'est dans ces conditions qu'il esquissa le plan et écrivit les premières parties du Baron de Stora.
Pour bien apprécier ce récit, qui aurait eu les proportions d'un roman, il ne faut pas le juger comme on jugerait une œuvre de Balzac ou de George Sand. N'oublions pas que c'est un grand musicien qui écrit; que, dans sa pensée, la musique doit rester souveraine, et que les incidents, les personnages, les diverses scènes du drame, forment une sorte de chœur^ un groupe obéissant et em* pressé autour de ce trône harmonieux. Dès lors les vulgarités se rehaussent, les invraisemblances s'effacent, les ombres s'illuminent, les caractères s'accentuent ; tout s'éclaire, pour ainsi dire, d'une lumière mélodieuse, et subit cette espèce de transformation dont les compositeurs ont le secret, et qui verse à flots la poésie et la passion là où M. de Jouy n'avait su mettre que des niaiseries emphatiques et M. Scribe des habiletés banales. Seulement cette fois, — et c'est là l'originalité du Baron de Stora^ — cette métamorphose, si fréquente, si visible dans Guillaume Tell, dans les Hv^uenotSj dans la Vestale, au lieu de s'opérer en passant d'un art dans un autre.
s*accomplit sur place, dans la littérature même, par le seul contact de la pensée musicale avec les personnages et les incidents du récit.
Le baron Gustave de Stora mène à Paris la vie de dilettantisme et de plaisir. Il est jeune, riche, beau, généreux, aimable, et tous les sourires des existences heureuses rayonnent autour de son front couronné de fleurs prihlanières. Il a un maître de chant, nommé Dardanelli, et un ami, Etienne de Rosenwald : deux figures originales, deux singuliers acteurs de la comédie humaine, dont chacun a sa manie. Rosenwald est un magicien, un Cagliostro, à qui il est arrivé une fois, par hasard, de changer du charbon en diamant, et qui poursuit la réalisation du grand-œuvre avec accompagnement de magnétisme. Dardanelli est un vieux virtuose du Théâtre-Italien, qui chante horriblement faux, avec une oreille impitoyablement juste, et il fallait unir, comme Halévy, le tact de l'écrivain à la science du maître, pour nous intéresser aussi vivement à cette lutte entre l'oreille et le larynx, sans tomber dans le technique. Tout ce chapitre est charmant : c^est de THofTmann français. Le baron de Stora est invité à une soirée musicale chez Dardanelli, et il y amène Rosenwald, malgré sa répugnance pour la musique. Là il rencontre une mystérieuse jeune fille d'une merveilleuse beauté, d'une voix incomparable, qui chante la divine romance de Guillaume Tell: « Somb^^es forêts,,^,) de manière à incendier les arbres, à attendrir les tigres et à ensorceler les lions. En la voyant, en l'écoutant, Gustave de Stora éprouve une de ces émotions qui, dans l'espace de quelques secondes, anéantissent le passé et
fixent Tavenir d'un jeune homme romanesque; mais il se trouve que le comte de Rosenwald est aussi ému que lui et parait avoir des droits antérieurs, sinon sur le cœur, au moins sur la destinée de la belle inconnue (Incognita, elle n a pas d'autre nom chez Dardanelli).
Le trouble de son ami Gustave ne lui a pas échappé, et, en sortant, il le supplie de ne pas poursuivre une aventure qui aurait pour eux et pour elle les plus funestes conséquences. Cette scène nocturne sur le pavé de Paris, cette conversation entre deux amis menacés de devenir rivaux, a quelque chose de vague et d*inquiétant qui est d'un excellent effet, et que Halévy aura comparé sans doute à ces notes plaintives ou irritées qui grondent ou gémissent dans l'orchestre, pendant que le ténor innamorato chante sous le balcon de sa bien-aimée. Voici qui vaut mieux encore : Rentré chez lui, le baron de Stora ne peut s'endormir, et, après une nuit agitée, il se met à son piano. Sous une de nos plumes exclusivement littéraires, la situation ne serait pas neuve, et elle amènerait très-probablement des lieux communs, compliqués d'hérésies musicales. L'auteur du Baron de Stora^ se retrouvant dans §on élément, s'est inspiré de cette scène pour écrire deux ou trois pages d'une grande beauté, où la question si souvent débattue de la mélodie et de l'harmonie, les rapports de la musique avec les phénomènes les plus subtils de l'imagination et de l'âme, sont traités de main de maître. On comprend que les mystérieuses instances du comte de Rosenwald n'aient réussi qu'à surexciter la passion de Gustave de Stora, et le voilà lancé, à toute vapeur, à la recherche de son inconnue !
11 a pour premier complice Dardanelli lui-même, trop obligeant pour décourager un élève aussi généreux, et pour seconde auxiliaire une certaine Ârmide, créature assez fantasque, ancienne cantatrice devenue diseuse de bonne aventure. Surpris et entravé une première fois dans ses poursuites par Tinquiet Rosenwald, le baron ne tarde pas à découvrir la piste, qui le conduit, déguisé en accordeur de pianos, dans un couvent de Saint-Germain où son héroïne se tient cachée. Une série d'incidents romanesques, égayés de détails amusants et comiques, finit par placer Gustave et Tinconnue en présence l'un de Tautre, dans une sorte de villa enchantée, dont la suzeraine, madame d'Elby, est une vieille amie de Gustave et de sa mère. Malgré son grand âge, madame d'Elby n a pas renoncé aux plaisirs et aux arts, et elle profite du prochain mariage de sa petite-fille Âdrienne, pour préparer des fêtes magnifiques où la musique jouera le principal rôle. Ce chapitre est frais, lumineux comme le printemps et la jeunesse ; on y sent passer le souffle des journées heureuses, Fécho des amoureuses mélodies, un vague reflet de Watteau pu de Bocace, corrigés et purifiés par la musique.
Gustave, accueilli, choyé comme Tenfant de la maison, nommé ordonnateur de ces fêtes intelligentes, traité par Taimable Adrienne avec une familiarité fraternelle, est d'autant plus content de ces bonnes fortunes, que Vlncognita^ devenue F amie intime et la compagne d'Adrienne, embellit de sa présence le château de madame d'Elby, et doit représenter Eurydice dans le divertissement annonce. Elle est là, plus jolie, plus mélancolique, plus mysté-
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rieuse qu« jamais, sous les yeux enivrés du baron de Stora. C'est alors qu'à la faveur d'une répétition et d'un ballet qui détournent l'attention générale^ elle s'enferme avec Adrienne et Gustave, et leur raconte ce qu'elle sait de son histoire.
Le commencement de cette histoire est fait pour mettre en appétit les amateurs d'aventures : Orazia, — c'est le nom de la jeune fille, — a été déposée tout enfant au bord des lagunes par une mère qui désirait garder l'anonyme. Recueillie par les bonnes sœurs d'un couvent voisin, elle y passe quelques douces années, entre les soins affectueux des religieuses dont elle est la benjamine, et le dévouement sans bornes d'une brave femme du peuple, nommée Marietta. Tout à coup, une nuit, Harietta enlève Orazia, que menace, à ce que l'on peut croire, quelque danger formidable. Elle la fait changer de vêtements, l'habille en bohémienne, et nous les voyons, quelques jours après, dans une fête de village, chantant leurs plus beaux airs vénitiens ou napolitains, qui leur valent une ample récolte de petite monnaie. On conçoit que la curiosité de la pauvre Orazia, au début de cette pérégrination bizarre, soit portée à son comble : celle, de ses deux auditeurs, Adrienne et Gustave, est violemment excitée par les premières phases de ce récit : celle du lecteur ne l'est pas moins, et j'ajoute que la mienne marque le même degré de température. Malheureusement, le roman finit là. Nommé secrétaire perpétuel de l'Académie des beaux-arts, Halévy, nous disent ses éditeurs, fut absorbé par ce surcroît de travaux (l'on sait s'il s'en acquittait en conscience), et il abandonna le Baron de Stora,
Est-ce bien là la vraie ou la seule cause de cet abandon? N'est-il pas permis de croire qu*Halévy, qui, après tout, n'était pas du métier, Halévy, qu'avaient très-justement séduit la couleur musicale et les perspectives idéales de son sujet, désespéra, arrivé à ce point de son récit, de débrouiller ce peloton de fil, de nous expliquer les antécédents d'Orazia, sa situation vis-à-vis de Rosen- ' wald, les mystères de sa naissance, de son enlèvement, de sa captivité à Sainl*Germain, des précautions prises par elle et autour d'elle pour la dérober à tous les regards» jusqu'au moment où nous la retrouvons chez madame d'Elby ? L'aurait-il mariée? Les singularités douloureuses de sa destinée auraient-elles prévalu contre l'amour de Gustave? Y aurait-il eu collision et duel entre Rosenwald et le baron de Stora? Le champ est ouvert aux conjectures.
Il est bien entendu, n'est-ce pas, que rien n'est vrai dans mon histoire de Dieppe, excepté ma rencontre avec Halèvy dans une des rues de la ville et Timpression profonde que produisit sur moi cette mélancolique et spiri^ tuelle figure. Si je me suis permis cette niaise fiction de feuille de papier trouvée dans une chambre d'auberge, c'est d'abord pour exprimer le travail d'imagination qui s'accomplit chez le lecteur désappointé par la brusque interruption de cet attrayant récit ; c'est ensuite pour demander si, parmi nos musiciens -Httërateurs (et nous n'aurions que l'embarras du choix), il n'y aurait pas un homme de bonne volonté, disposé à faire pour le Baron de StorUy d'Halévy, ce qu'Halévy lui-même fît, en 1835, pour le Lwdot'ic d'Hérold, dont il termina la partition. Le
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Baron de Stora a plus de cent cinquante pages, occupe plus de la moitié du volume et renferme des parties trèsremarquables : on y découvre, sous une forme romanesque, cette alliance de la musique et de la littérature, qui caractérisa le talent d'Halévy. Rappelons-nous aussi qu*il en est, en pareil cas, des ouvrages de Tesprit conune des édifices. Un sentiment tendre et triste s'attache à ceux que la mort ou le caprice de l'architecte a laissés inachevés; mais bientôt Fherbe croît à travers les pierres disjointes ; la pluie ruisselle le long des toits restés à découvert; les murs se lézardent et s'écroulent ; le salpêtre ronge les corniches et les moulures. Ce n'est plus même une ébauche; c*est une ruine, la plus affligeante de toutes, la ruine de ce qui a été rêvé sans être fait. Voilà, ce me semble, bien des raisons qui militent «en faveur de ma requête.
Il ne me reste que bien peu de place pour parler du plus touchant de tous les morceaux que contient cet intéressant volume. J'ai nommé Adolphe Nourrit. Halévy nous donne quelques lettres inédites de ce grand et malheureux artiste, écrites à l'époque où commençait cette crise qui se termina, à Naples, d'une manière si tragique. On y sent les progrès et les ravages de cette maladie morale contre laquelle Nourrit lutta avec l'énergie et la bonne foi d'une âme sincèrement religieuse, et qui finit par triompher. Quel cruel despote que l'art,- toujours prêt, comme les tyrans de Rome ou du moyen âge, à mêler un poison subtil à ses philtres enivrants ou aux roses de ses festins! Qu'il est triste de penser que ces organisations privilégiées, ces personnifications poétiques
OU musicales de nos plus doux rêves peuvent être accablées sous leurs propres richesses et périr victimes de ces dons précieux qui les exaltent et nou& ravissent ! Il y a, dans la notice d'Halévy, une dignité, une douceur, une tristesse sympathique et pénétrante que Ton ne saurait assez louer. Puisque nous aimons à placer notre frivolité entre deux gardiens, la vérité politique et la vérité religieuse, restons fidèle à celte habitude, et, le livre d*Halévy à la main, évoquons, en finissant, deux souvenirs.
Ce sont les excès de la Parisienne et de la Marseillaise qui préparèrent tous les malheurs de Nourrit, altérèrent la pureté de sa voix, et furent cause qu'à trente-cinq ans, au moment le plus radieux de son talent et de ses succès, il se sentit incapable d'entrer en lice avec Duprez. Il expiait ainsi l'erreur, le contre-sens, qui l'avait fait sortir en 1850 de son suave et pacifique domaine, pour s'associer aux passions révolutionnaires, lui, l'artiste aristocratique, le favori de cette société brillante, écrasée entre deux pavés, lui, dont l'art, le théâtre, la gloire, la fortune eussent sombré dans le naufrage universel, si les passions qu'il exprimait sur le théâtre avaient complété leur triomphe dans la rue. En regard de cette douloureuse image, rappelons une image plus consolante : Adolphe Nourrit était profondément religieux, non pas peut-être comme un théologien bien exact, mais comme une âme avide d'idéal. Limitation de Jésus-Christ était constamment sur sa table. Il ressort de la belle étude d'Halévy, qu'à l'heure du suicide sa raison et sa volonté n'existaient plus. Il a légué à la vie religieuse une de ses filles, Eugénie Nourrit, en religion sœur Marie-Joséphine de Nazareth.
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Sœur Marie- Joséphine, priez pour voire malheureux père. Priez aussi pour tous ceux qui, sans être atteints au même degré que lui de la rnaV aiia qui la tué, sont cependant tourmentés du défaut d'équilibre entre les facultés qui charment, mais qui égarent, et celles qui sonl comme le fond solide de l'âme, et lui donnent la force de lutter, de se résigner et de souffrir ! .
8 mars 1863.
Il y a des romans dans l'histoire, comme il en existe dans la vie réelle ; il ne s'agit que de savoir les trouver. Je dis roman dans Thistoire, et non pas roman historique^ ce qui est bien différent. Le roman historique est un bâtard légitimé, un Dunois de bonne maison et de mine engageante, qui traite avec l'histoire, sa majestueuse sœur aînée, de puissance à puissance. Il lui dit: « Je vais initier à vos enseignements et à vos souvenirs une foule de gens ignorants ou frivoles qui, sans moi, ne vous liraient jamais; je servirai de trait d'union entre l'érudilion sérieuse et la légèreté mondaine. J'habituerai mes lecteurs à devenir les vôtres, à répéter les noms qui vous sont chers, à vivre de plain-pied avec vos personnages, et peut-être leur donnerai-je l'envie de les mieux connaître. Je réussirai à populariser auprès de la foule ce que vous aviez réservé pour l'élite ; — et qui sait? Si je tombe, par
* Un projet de mariage royal.
hasard, entre les mains d'un homme de génie, si je me combine avec une époque de renouvellement littéraire qui vous invite à prendre part au mouvement universel, je pourrai bien, moi, futile enfant de l'aventure, contribuer à vous rendre plus vivante, plus pittoresque et plus attractive, vous guérir de vos sécheresses de cœur, des préventions de votre esprit, des pruderies de votre goût, de votre pauvreté d'imagination et de vos pâles couleurs; dépouiller vos beautés séculaires, mais parfaitement conservées, de ces ajustements de convention, de ces draperies, en calicot rouge, auxquelles il ne manque que des tringles pour ressembler à des rideaux d'auberge : je vous corrigerai de la déplorable manie de n*aborder vos sujets que par le haut, par les cimes glaciales et les têtes couronnées, de n'en regarder que les côtés extérieurs et publics, au lieu d*y chercher l'homme tout entier, à tous les étages de la vie sociale ; au Heu de pénétrer le sens intime des événements et des caractères, d'en mettre à nu les ressorts et de faire jaillir la lumière du dedans sur le dehors. Je briserai ce moule uniforme où vous modelez, de temps immémorial, vos rondeurs académiques, pour vous donner du sang, des nerfs, des muscles, des artères, toutes les saillies, tous les accidents, toutes les aspérités de cette vie humaine que vous représentez dans le passé en attendant que vous la retrouviez dans le présent. Je vous ferai sortir des routes impériales, des jardins ratisses, des allées droites, bordées de buis taillés en boule, pour vous introduire dans de beaux parcs anglais où de vrais arbres ombragent des eaux véritables, dans de frais sentiers, pleins de gazouillements et de verdure, où se ra-
jeunira votre vieillesse, où vous apprendrez à vous réconcilier avec la bonne nalure, à reconnaître combien Tair vif et pur, le grand air des champs et du bon Dieu est préférable à l'atmosphère factice des palais et des cours I
c En revanche, ma noble sœur, service pour service : vous aurez bien, n'est-ce pas, quelques complaisances? Vous me permettrez bien de modifier et d'assouplir à ma guise les faits que vous racontez avec une exactitude souvent gênante : vous fermerez les yeux, s'il m'arrive de donner parfois des entorses à vos héros, de retrancher ou d'ajouter quelques centimètres à leur taille, d'enlaidir les uns, d'embellir les autres, de mettre du rouge sur une joue trop pâle, de faire sourire un visage austère, de noircir une honnête figure, d'abréger à ma convenance ce qui ferait longueur dans mes récits, de supprimer tel personnage inutile ou incommode à l'action de déranger quelques-unes de vos dates qui rendraient mes amoureux trop âgés ou mes mariés trop jeunes, qui forceraient mes pères de venir au monde après leurs fils, et mes filles de donner à teter à leurs grand*mères. Enfin, vous ne vous fâcherez pas trop fort si je bouleverse votre territoire que je fertilise ; si, pour charmer et grossir mon auditoire, je fais dire et faire par vos acteurs le contraire de ce qu'ils ont fait et de ce qu'ils ont dit, si je tue les vivants, si je ressuscite les morts, si je rends odieux les bons, aimables les méchants, effrontées les femmes vertueuses, vertueux les gens sans pudeur, si je supplée, en un mot, à mon droit de naissance par mon droit de conquête, et si je vous traite, vous et les vôtres, comme
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ces créations imaginaires dont je dispose à mon gré. Vous savez que Toffice des sœurs aînées est de cacher et d'adoucir les fredaines de leurs jeunes frères : rendezmoi ce service, ma docte sœur, et nous vivrons en bonne intelligence ! »
Tel pourrait être le langage du roman historique, et c'est ainsi que, de conquêtes en usurpations, nous Favons TU passer de Walter Scott où le fœux, c'est-à-dire Y inventé^ sert à rendre la vérité plus intéressante et plus vraie, à M. Alexandre Dumas et à ses disciples, chez qui le vrai^ c'est-à-dire la date, révénement ou le personnage pris pour étiquette, ne sert qu'à rendre la fausseté plus fausse et le mensonge plus menteur : car le mensonge historique s'aggrave par l'augmentation numérique des gens qui y croient, par le prestige banal dont on l'entoure, et par la forme populaire qu'on lui donne.
Ai-je besoin maintenant d'indiquer en quoi le roman historique, même le moins enclin à abuser de ses licences, diffère du roman dans l'histoire, tel que l'a pratiqué à deux reprises et avec un talent égal H. Guizot ? 11 nous disait, il y a huit ans :
« On veut des romans : que ne regarde-t-on de près à l'histoire? Là aussi on trouverait la vie humaine, la vie intime, avec ses scènes les plus variées et les plus dramatiques, le cœur humain avec ses passions les plus vives comme les plus douces, et de plus un charme souverain, le charme de la réalité. J'admire et je goûte autant que personne l'imagination, ce pouvoir créateur qui, du néant tire des êtres, les anime, les colore et les fait vivre devant nous, déployant toutes les richesses de Tâme à travers
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toutes les vicissitudes de la destinée; mais les êtres qui ont réellement vécu, qui ont effectivement ressenti ces coups du sort, ces passions, ces joies et ces douleurs dont le spectacle a sur nous tant d'empire, ceux-là, quand je les vdis de près et dans l'intimité, m'attirent et me retiennent encore plus puissamment que les plus parfaites œuvres poétiques ou romanesques. La créature vivante, celte œuvre de Dieu, quand elle se montre sous ses traits divins, est plus belle que toutes les créations humaines, et, de tous les poètes, Dieu est le plus grand. »
Je n'ai pu résister au plaisir de citer en entier ce beau passage, que j'avais déjà transcrit en 1855 S et qui servait alors de préambule à l'élude historique, intitulé: L'Awowr dans le Mariage, M. Guizot nous rappelle aujourd'hui ces lignes magistrales, au moment où il nous donne Vn Projet de Mariage royal, c'est-à-dire, ajoute-t-il, une scène de haute comédie après une étude de tragédie politique.
Ce n'est donc ni du roman proprement 4it, ni du roman historique qu'a voulu faire l'illustre écrivain : c'est de l'histoire vue de près, dans un cadre restreint, dans un épisode particulier, où rien n'est donné à l'imagination, à la fiction, mais où les choses se sont arrangées de manière à offrir un spectacle romanesque sur un théâtre purement historique. Ce spectacle était pathétique et tragique quand il nous montrait les nobles amours de lord et de lady William Russel : il est comique et triste — deux mots qui ne s'excluent pas ; au contraire! — dans Vn projet de Mariage royal Réunit'il, au même degré, les éléments qui firent
* Voir les Dernières Causeries littéraires j page 21.
lire avec avidité et réussir avec éclat V Amour dans le Mariage^ Nous ne le croyons pas, et, en exprimant ce doute, nous indiquons des nuances qu'il convient de préciser.
Le roman historique a de graves défauts que nous ne vous avons pas dissimulés, et il peut arriver, nous l'avons vu, à être le plus effronté falsificateur de Thistoire ; mais, entre bonnes mains, il a le mérite d'extraire la quintessence de son sujet, d'en élaguer les scories, les détails oiseui, les personnages insignifiants, de couper court aux situations qui traînent, de supprimer ces redites de l'histoire, qui ne la font que plus semblable à la vie humaine, mais qui rappellent le mot de Shakspeare : « La vie est ennuyeuse comme un conte raconté deux fois.» — Par cela même qu'il accepte l'imagination pour alliée ou pour complice, il a le droit de concentrer la lumière sur les points culminants et les figures saillantes en laissant le reste dans l'ombre : il annule ce qu'il désespère d'assouplir ; il crée, à côté des héros historiques, des héros imaginaires, et il trouve, dans ce contact ou dans ce contraste, des effets dont profite la réalité pour nous sembler plus attrayante et Tinvention pour nous paraître plus réelle. Ici rien de pareil : un historien éminent découpe dans l'histoire et nous livre tel quel un chapitre, un épisode, qui est aussi intéressant qu'un roman, qui a de plus lavanlage de retracer des évéments qui ont eu lieu, des personnages qui ont vécu, mais qui ne possède, ni en bien, ni en mal, les artifices du roman. Cet inconvénient n'existait pas dans l'Amour dans le Mariage^ tant les deux figures principales dominaient toutes les autres;
tant le jour se fixait sur ces deux pâles et austères visages ; tant les événements marchaient rapides vers la suprême catastrophe ! — 11 se fait sentir un peu plus dans Un projet de Mariage royal, dont les dimensions sont trois fois plus considérables, où abondent les accessoires, les détails secondaires, les personnages inférieurs, et qui n'échappe pas toujours aux écueuils de la comédie politique, laquelle nous laisse froid quand elle n'est pas étincelanle. Il a fallu , pour atténuer ce désavantage, l'art, la maestria, la grande manière, le style de M. Guizot, et ce jaillissement de pensées saisissantes qui relèvent tout à coup le récit, comme ces éclairs qui, sillonnant un pays de plaine, lui prêtent subitement des aspects grandioses et poétiques.
La scène s'ouvre au seuil du dix-septième siècle, qui n'est pas encore et qui ne promet même pas le grand siècle, puisque tous les grands acteurs du drame religieux, politique et guerrier sont descendus dans la tombe, sauf Henri IV, qui ne tarde pas à les suivre. L'on dirait que les intérêts s'amoindrissent en même temps que les caractères ; et cependant le débat est toujours le même : les trois grandes puissances européennes, l'Espagne, la France et l'Angleterre se disputent la suprématie ; chacune d'elles représente l'idée qui semble inhérente à son origine, à sa situation et à son génie : seulement en Es* pagne, les deux géants de l'absolutisme, les deux majestueux rêveurs de la monarchie universelle, Charles-Quint et Philippe II, sont remplacés par de pâles successeurs qui sont à peine des princes^ à peine des hommes : en Angleterre, les grands Tudors, comme dit M. Guizot, ont fait place aux Stuarts, nom tragique que l'on ne peut pro-
noncer sans évoquer de mélancoliques fantômes, n
qui^ en la personne de Jacques 1", semble placer un int
iTiède équivoque, pédantesque et bouffon entre Tom
sanglante de Marie et le speclre de Charles I*^ EnFran
la forte et nationale politique de Henri IV a ses ann
d'hésitation et d* éclipse, en attendant qu'elle soit repi
avec plus d'éclat et de vigueur par le cardinal de Rie
lieu. L'Espagne et l'Angleterre, séparées par des abîm
résument les deux termes extrêmes de l'immense h
qui vient de diviser et qui divise encore l'Europe.
France, restée catholique, mais ayant reçu de son
converti le bienfait, jusqu'alors inconnu, de la liberté
ligieuse, a, pour ainsi dire, une main posée sur le ce
de chacune des deux puissances rivales : on la croii
liée à l'une par la communauté de religion et le marii
de son jeune souverain- avec une infante; mais, dam
fait, elle penche vers l'autre, parce qu'elle comprend i
sa grande affaire, pendant la phase qui s'ouvre, est 1
baissement de celte monarchie superbe qui mena^
d'éteindre les autres États sous son ombre.
Telles sont les positions respectives, esquissées à lar traits par M. Guizot : c'est sous ces. grandes couches 1 toriques que les passions individuelles vont prendre 1 source et leur cours, comme des ruisseaux sous des m ses granitiques. Dans cette partie engagée entre les ti royaumes, les enjeux sont, d'une part, le jeune Charl qui devient prince de Galles (1612) par la mort de Hei son frère aîné^ et que la Providence destinait à inscri lrente*sept ans plus tard, le nom funèbre de Charles aux premières pages du martyrologe royal ; d'autres pai
rinfatite Marie, sœur cadette d'Anne d'Autriche, et la princesse Henriette, fille de Henri IV, sœur de Louis XIII, dont les grandeurs, les infortunes et les fautes devaient un jour s'absorber dans une merveille d'éloquence sacrée comme des atomes de poussière dans un rayon de soleil.
Charles, dont le caractère et l'esprit offraient quelquesuns des défauts de son père, en différait par l'imagination et parle cœur : il était sérieux et romanesque. Il voulait trouver l'amour dans le mariage : quelle prétention pour un prince! M. Guizot dont le style a le privilège de s'assouplir et de s'attendrir à mesure qu'il avance dans la vie, écrit ici quelques pages charmantes sur ces nobles victimes de la raison d'État, que leur grandeur attache aux tristes rivages de la politique et qui sont trop souvent forcées de lui sacrifier leurs secrètes préférences et leurs sentiments les plus chers; sacrifice d'autant plus douloureux, qu'il rapporte rarement ce qu'il coûte et que les froids calculs de la sagesse humaine, les graves intérêts cimentés par ces royales alliances, sont presque toujours déjoués parles événements, par des antipathies de race, des nécessités, de situation, plus fortes que tous les contrats. On dirait que ces sympathies naturelles, ces chastes tendresses sans lesquelles le mariage n'est que le plus immoral et parfois le plus dégradant des marchés, prennent leur revanche et «e vengent de leurs humiliations passagères, en nous montrant cette raison inflexible et superbe, qui les a dédaignées et froissées, plus chimérique que leurs chimères et plus fragile que leur fragilité.
Quoi qu'il en soit , Charles voulut savoir par lui-même s'il pourrait aimer cette jeune infante Marie, que parut
un moment lui destiner la politique, bien mal comprise, de r Angleterre el de l'Espagne. C'est alors qu'il entreprit, avec le brillant et fastueux Buckingham, le favori de son père et le sien, cet aventureux voyage à Madrid, où son imagination romanesque bâtissait d'avance son palais en Espagne, et qui est, à vrai dire, le sujet du livre de M. Guizot. Tout alla bien d'abord ; l'aventure flattait l'orgueil espagnol et s'accordait avec cet esprit de galanterie chevaleresque que les compatriotes du Cid enseignaient à leurs rivaux. Mais bientôt les impossibilités éclatèrent: on vitreparaitreFantagonismeentrele génie desdeuxpeuples, l'intérêt des deuxpuissances. La question religieuse et les lenteurs traditionnelles de la cour de Rome servirent à cou^ vrir les secrets desseins du roi d'Espagne, qui destinait tout baslamain del'Infanteàun prince catholique. Chaque jour aggravait et envenimait les incompatibilités d'humeur : Buckingham était l'homme le moins fait pour réussir auprès de cette cour que marquait encore de son empreinte le sombre fanatisme de Philippe II, incrusté dans les pierres de l'Escurial. La gravité castillane se révoltait de ses insolences, de sa futilité, de ses prodigalités folles, de son scepticisme moqueur, de la licence de ses mœurs, de ses allures d'homme à bonnes fortunes. Ce qu'il y eut enfin de plus décisif, c'est qu'en dépit des portraits donnés ou reçus, des poésies de circonstance et des compliments de courtoisie, Charles n'aima pas assez l'Infante et ne se fit pas assez aimer d'elle pour que la question de sentiment pût prévaloir contre les autres difficultés. Dès lors il fut aisé de prévoir un dénoûment négatif, et le droit des gens, le droit international, à cette époque,
était encore soumis à de telles intempéries, qu'ily eut un moment où le principal sujet de curiosité et d'inquiétude ne fut plus de savoir si le prince de Galles épouserait Tlnfanté d'Espagne, mais si les Espagnols laisseraient partir Charles sain et sauf, « après l'avoir offensé. »
Tout cela est raconté par M. Guizot avec cette fermeté d'accent, cette justesse de ton, celte finesse de nuances, cette sûreté de main et de coup d'œil dont il a le secret. Mais les lenteurs de la cour d'Espagne, les lenteurs du saint-siége , Tinfériorité historique de presque tous ces personnages, lé peu de place que tiennent, en réalité, les sentiments des deux principaux intéressés à travers cette série de petits incidents et de petites figures, tout cet ensemble réagit sur l'esprit du lecteur et lui fait trouver dans le récit même quelque chose de l'uniformité et de la longueur de cette négociation sans issue. C'est la seule critique que nous puissions adresser, non pas à l'œuVre, mais au genre. Il est évident que la grande histoire, celle dont M, Guizot nous a donné de si beaux modèles, réduirait de beaucoup la part de ces épisodes et de ces acteurs secondaires, les forcerait de se serrer et de rentrer leurs coudes, et regarderait par-dessus leurs têtes les événements dont ils marquent un intermède. 11 est clair aussi que le roman ferait, en sens inverse, un travail analogue, aurait soin d'écarter ou d'abréger tout ce qui u est pas de son ressort, mettrait en relief le côté chevaleresque et mystérieux de l'aventure, inventerait des scènes d'amour, amènerait entre les deux amants de sentimentales rencontres, s'efforcerait, en un mot, d'amuser ses lecteurs en les trompant. L'auteur d'Un
Projet de Mariage royal ne pouvait employer ni l'un ni l'autre de ces deux procédés. Découpant son épisode dans Fhistoire, il était obligé de donner à toutes les par> tiesune valeur que le sentiment des proportions eût nécessairement diminuée dans une histoire générale : voulant rester exact et vrai, il ne lui était pas permis d'enrichir le roman aux dépens de la réalité.
Au reste, le récit se relève après que Charles, entré dans tine nouvelle phase romanesque, a quitté TEspagne pour la France : tout marche alors, tout avance; il semble que la vivacité française se communique à ce qu'elle touche : et puis quels noms ! quels souvenirs ! quelles images ! Le dix-septième siècle qui grandit en devenant français de plus en plus ; Richelieu, qui entre en scène ; Henriette, spirituelle et souriante, tendant la main à Charles I" sans se douter des retours soudains dont Bossuet parlera sur son cercueil ; Corneille qui commence, Condé qui approche, Buckingham à Tapogée de sa gloire frivole, moins dépaysé à Paris qu'à Madrid, et tombant, par une nuit étoilée, aux pieds d'Anne d'Autriche; Louis XIV qui ne. naquit que treize ans-plus tard, mais qui semble déjà tressaillir dans les flancs de sa mère et de la France. Les dernières pages de M. Guizot couronnent admirablement son récit. Le charme mélancolique et pénétrant qui s'en exhale, c'est comme l'adieu de toutes ces grandeurs qui s'égayent, à l'aube, sous un rayon fugitif de bonheur, d'amour et de jeunesse, et qui vont bientôt retomber dans leurs conditions providentielles d'expiation et de douleur.
Saluons donc cet athlète infatigable, dont les efforis
n DERNIÈRES SEMAINES LITTÉRAIRES.
se multiplient et dont les forces s'accroissent à Tâge où les hommes ordinaires ne sont bons qu*à se reposer et à se taire. Les mauvais plaisants peuvent sourire (ils ont bien tort), quand on leur demande des regrets pour les agitations fécondes de la vie parlementaire; mais nul ne sourira, Dieu merci ! en présence d*une noble vie, d une sereine et laborieuse vieillesse qui nous donne un bel exemple de dignité morale et qui nous console de ses mécomptes à force de travail et de talent.
15 mars 1863.
Nos causeries prennent leur bien où elles le trouvent : il y a des œuvres de circonstance ou d' à-propos, destinées à ne pas survivre à Tincident qui les a fait naître : il y a des écrits politiques d une valeur plus solide, mais qui, par la sévérité ou la négligence de la forme, décou«ragentla critique littéraire. L'ouvrage de M. H. Mercier de Lacombe a d'autres conditions de vie et de durée : après avoir fixé l'attention des meilleurs juges et réuni les suffrages des plus sérieux esprits, après avoir obtenu lei plus rare des succès et offert le plus rare des mérites, celui de paraître en dire assez sur un sujet où il était si facile et si dangereux d'en trop dire, il lui reste encore à compter avec la littérature, dont il relève par l'éclat du style, le bonheur de l'expression, la magnificence des horizons, la grandeur des souvenirs, et, le dirai-je? par le nom de Chateaubriand, — « le plus grand
* U Mexique et les États-Unis.
lettre du dix-neuvième siècle, » — que le jeune écrivain a très-habilement évoqué, et dont .la dernière pensée politique fut pour TAmérique espagnole, comme sa première inspiration poétique était née dans les sauvages solitudes de la Louisiane et du Canada.
Commençons par une brève analyse, et, pour plus de couleur locale, tâchons d'y déployer, avec la simplicité de la colombe, la prudence du serpent. Nous regrettons, avec M. H. de Lacombe, qu'une discussion libre et publique n'ait pas jeté sur l'expédition du Mexique assez de jour pour en éclairer le but, pour en fixer les limites, pour en régler les dépenses, pour en constater les périls, pour déterminer à la fois les inconvénients et les avantages, pour balancer, par les espérances qu'elle peut donner, les inquiétudes qu'elle donne. Mais enfin il ne s'agit plus aujourd'hui ni de controverser ce qui a échappé dès l'abord à la controverse, ni de s'accorder le triste plaisir de rappeler pour la millième fois la paradoxale coïncidence de cette guerre avec d'honorables aveux d'embarras financiers, de sincères projets de réforme et de sages promesses d'économie. Non : le Mexique est lire, il faut le boire; breuvage amer, auquel le vomito negro et la fièvre jaune mêlent leurs sinistres poisons !
Quel est, dans tout cela, le véritable intérêt de la France ? Comment aurait-on pu éviter ou comment pourrait-on féconder ces sacrifices? Quelle est la part du vieux monde vis-à-vis de ce beau pays où éclate le douloureux contraste de la fertilité du sol et des splendeurs du paysage avec ces agitations stériles, ces défaillances
Mi H. MERCIER DE LACOMBE. 5i
des caractères et des lois, des institutions et des mœurs, CCS alternatives d'oppression et d'anarchie qui déshonorent toutes ces beautés et ruinent toutes ces richesses? Quels rôles auraient dû se distribuer les divers États européens, pour que ledevoir de chacun se conciliât avec l'avantage de tous? Dans quelle mesure est-il permis de prévoir et serait-il possible de conjurer l'absorption, plus ou moins lointaine, mais à peu près inévitable, du Mexique et de ses alentours par les Etats-Unis d'Amérique, par cette forte race anglo-saxonne, dont l'humeur conquérante, entravée par la guerre civile, reprendra tôt ou tard son cours? Quelle que soit l'issue de cette guerre fatale, qui ne gémirait en songeant que, si les séparatistes ont gain de cause, le Mexique est voué d'avance à devenir un jardin d'accHmatation de l'esclavage, et que, si l'Union américaine survit à cette crise, la conquête de ces immenses territoires accroîtra, dans des proportions accablantes pour notre Europe, la puissance de cette formidable démocratie?
On le voit, toutes ces questions valent bien qu'on s'en occupe, alors même qu'il faudrait, pour y réfléchir, négliger un peu le roman à la mode ou la pièce en vogue. Et remarquez que je n'en prends que l'aperçu général et incomplet, ne pouvant suivre M. Mercier de Lacombe dans tous ces détails qu'il étudie avec une sagacité de critique, une sûreté d'informations, une justesse de vues, un sentiment libéral et français, une sorte de divination historique et politique au-dessus de tout éloge. Ce qu'il y a de terrible dans cette affaire, c'est qu'on n'a que le choix des sujets de tristesse et d'alarme. Si l'on se détourne
un moment de Timpasse mexicaine, de l'accroissement ou des discordes des États-Unis, on se trouve en face de l'Angleterre; de l'Angleterre que M. de Villèle, il y a quarante ans, signalait déjà, dans son rude et familier langage, comme prête « à avaler l'huître dont nous aurions. péniblement cassé les écailles; » de l'Angleterre qui, si le Sud séparé des États du Nord, et si le Mexique, échappé à l'influence française ou espagnole, lui arrivaient un jour l'un portant l'autre, deviendrait infailliblement leur patronne sans y avoir dépensé un homme ou un schelUng, fixerait, selon son bon plaisir, les tarifs de son patronage, et ferait du Mexique un Portugal dans du coton, a un Portugal cotonnier et négrier, dit énergiquement M. de Lacombe, végétant grassement sous la verge britannique. »
Ainsi, développement excessif et inquiétant des États- Unis s'ils se remettent d'accord, scission tout au profit de la prépondérance anglaise et du maintien de, l'esclavage, si le Sud, formant un État à part et le Mexique resté en république obéissent au vieil adage : « qui se ressemble s'assemble ; » littoral immense, pays admirable, terre aussi rich^. dans ses profondeurs qu'exubérante à sa surface, débouchés inappréciables, perdus pour la civilisation et pour la France, inutilité de dépenses dont on ne saurait fixer le chiffre et de sacrifices dont on ne peut entrevoir le terme, voilà les alternatives que nous signale M. Mercier de Lacombe, non pas par un stérile parti pris d'opposition et de pessimisme, mais en s'appuyant sur des faits, sur des documents, sur des preuves, en mettant la vraisemblance au service de la vérité, en faisant de son
sujet un cercle dont le centre est au cimetière de la Vera- Gruz, dont la circonférence est partout, dans l'ancien et dans le nouveau monde.
Il serait injuste, en effet', de ranger le jeune publiciste parmi ces alarmistes quand même, qui se contentent d'insister sur le mal sans avoir l'air de songer au remède. L'idée de M. de Lacombe, — et c'est aussi la nôtre, — est que le mieux eût été de laisser à l'Espagne, « qui peut encore être notre ennemie, mais ne peut plus être notre rivale, » le premier rôle, l'initiative et aussi les charges les plus lourdes de cette grave affaire; d'essayer si elle ne pourrait pas, à l'aide des vieilles affinités de race, de mœurs, de religion et de langage, restaurer un royaume de Mexique en plaçant un de ses princes sur ce nouveau trône : chance qui semblait sérieuse, lorsque la candidature de l'archiduc Maximilien est venue, sinon justifier tout à fait, au moins expliquer et rendre logiques la retraite de l'Espagne et notre isolement.
Il y a bien une objection dont ne se font pas faute les adversaires d'une Restauration espagnole au Mexique: c'est la haine traditionnelle, l'implacable rancune qui remonte à la conquête, qui s'est perpétuée à travers des siècles d'oppression et que l'on découvrirait encore toute vivace au cœur de la population mexicaine. Mais d'abord cette haine est-elle générale? non, elle n'existe que dans le parti anarchique, dans ce parti de Juarez, contre lequel nous avons pris les armes et à qui M. H. de Lacombe in*ilige de justes flétrissures. La majorité bourgeoise, conservatrice et catholique, penche pour les Espagnols; et ce n*est pas, soit dit en passant, le détail le moins instructif
de tout cet ensemble, que de voir les anarchistes, les républicains, c'est-à-dire les patriotes, préparer à leur pays la domination étrangère et Tesclavâge des nègres, c'està-dire le contraire du patriotisme et le contraire de Tégalité chrétienne, tandis que les partisans de la tradition et de la monarchie désirent une solution qui pourrait donner au Mexique une constitution nationale et une royauté libérale. Inutile d'ajouter que ces bizarreries ne sont possibles et no se voient que dans le nouveau monde : le nôtre est trop spirituel et profite trop bien des leçons de Texpérience.
L'Espagne d'aujourd'hui n'est pas plus comparable, d'ailleurs, à celle de Philippe 11, de Charles IV ou même de Ferdinand Vil, que la France de M. de Martignac ou de M. Thiers ne ressemblait à celle de Louvois ou du cardinal de Fleury. A qui persuadera-t-on que l'Espagne, très-affaiblie, très-imparfaitement gouvernée, mais irrésistiblement livrée à des essais de liberté politique, secondée et réglée tout ensemble, dans ses prétentions, par l'alliance et l'influence françaises, eût apporté au Mexique les traditions de son ancien régime, des récidives d'oppression et d'arbitraire, des réminiscences du temps où le Conseil des Indes « réglait tout, prescrivait tout, exécutait tout, » où le gouvernement d'un pays sept ou huit fois grand comme la France était centralisé entre les mains de quelques personnages résidant à Madrid? Système aussi £atal, du reste, à la métropole qu'à sa succursale, et qui avait abouti à la décadence de l'une et à la perte de l'autre !
L'alliance française, disons-nous? — « There's theruby))
ajouterons-nous en anglais, ce qui sera tout à fait de circonstance : il se pourrait bien que iM. Mercier de Lacombe, de sa main fine et délicate, eût touché là à une de ces plaies secrètes qui persistent sous les habits brodés. L'idée d'un avènement, d une chance quelconque de monarchie bourbonienne, même soumise à tant d'incertitudes, môme transplantée sous un autre hémisphère, est représentée comme contraire aux traditions de l'Empire, aux intérêts de la France, à Tesprit de la société moderne, par les fanatiques, les avancés qui rêvent de donner un pendant aux grandeurs piémontaises, et pour qui le beau idéal d'une politique nationale serait de nous enserrer entre le royaume d'Italie au grand complet, accru du dernier lambeau de Théritage de Saint-Pierre, et une péninsule ibérique confisquée au profit du Portugal sous la surveillance de TÂngleterre. M. de Lacombe nous le dit, et nous sommes d'autant plus tenté de le croire que nous avons sous les yeux une brochure intitulée le Mariage oit l'Avenir du Portugal , où ce projet est développé tout au long, et dont l'auteur, déguisé sous le pseudonyme de vicomte Mary de Tresserve, tient à la fois à la famille Bonaparte par sa naissance et au Piémont par un récent mariage avec le plus célèbre de ses hommes d'État. Celte brochure, où l'on aurait tort de ne voir que le rêve d'une imagination féminine, a au moins le mérite d'une de ces jolies indiscrétions qui expriment franchement ce que d'autres sous-enlendenl : elle se résume par ces mots : « Si TEspagne ab solutiste doit disparaître, qu*ella se console : Vlbérie^ Vunité ibérique, est bien près de renaître. »
L'opinion de M. Mercier de Lacombe ne se contente pas de chercher dans les difficultés du présent et dans les conjectures de Tavenir ses pièces justificatives : elle s'éclaire aussi par le passé, et c'est ici que se place le chapitre, selon nous, le plus intéressant de son ouvrage, celui qui lui donne à nos yeux le plus d'importance historique et littéraire : Antécédents que trouvait dans la politique française une royauté espagnole au Mexique,
Toutes les fois que se représente à l'esprit une idée féconde, une idée vraiment nationale, vraiment politique, on risquerait peu de se tromper en faisant remonter son acte de naissance à la Restauration. Ce régime qui fut si court, que traversèrent tant de passions hostiles, qui eut tout à faire ou à régénérer dans les finances, dans l'agriculture, dans l'armée, dans la diplomatie, et dont les hommes d'État, sans précédents, sans expérience, étaient forcés de marcher à tâtons sur une route bordée, à droite, d'ornières, à gauche, de précipices, et hérissée de tirailleurs, ce régime eut le temps d'accomplir, d'entreprendre ou de rêver tout ce qui a offert, «dans la suite, des conditions de grandeur ou d'utilité. Utilité, grandeur ! Ne venons-nous pas de caractériser en deux mots les deux hommes que M. H. de Lacombe met en scène, dont l'accord eût tout sauvé, dont le dissentiment perdit tout, — M. de Villèle et M. de Chateaubriand?
Nous nous sommes beaucoup trop hâtés, — moi tout le premier, — d'abandonner M. de Chateaubriand homme politique, et je dois remercier M. de Lacombe de m' avoir fourni un argument de plus contre mon erreur de vieille date. Parce que les affaires publiques se sont assez mal
Irouvées de l'intervention des poêles, parce que la seconde génération poétique de notre siècle a tout gâté par un funeste penchant à absorber en soi la société au lieu de s'oublier pour elle, à ne consulter les leçons de Tex.périence ou du bon sens qu'à travers les fumées de son imagination et de son orgueil, à faire -ri/s la politique un théâtre pour y jouer tour à tour la come^lie de ses vanités ou le drame de ses aventures, on en a conclu à la condamnation en masse des écrivains de génie, déclarés suspects, songe-creux et incapables de prendre part au gouvernement. Chateaubriand a été compris dans la sentence, et il faut bien avouer qu'il y a donné prétexte en accablant de ses dédains amers les hommes positifs et la vie pratique, en sacrifiant ses principes à ses colères, et en se montrant, hélas! plus puissant pour détruire que pour créer ou pour réparer. Le fait est pourtant qu'avant et pendant son ministère, M. de Chateaubriand eut bon nombre d'idées excellentes, sensées, applicables, et dont 1 élévation n'excluait pas la justesse : — « Beaux songes de poète, » dit éloquemment M. Mercier de Lacombe après avoir cité quelques lignes touchantes, écrites par M. de Chateaubriand à M. de la Ferronays: « Beaux songes de poète ! s'écrieront quelques personnes : mai^ songes dont l'accomplissement intégral aurait peut-être coûté moins d'efforts, d'iniquités et de deuil que tant de réalités frivoles ou sinistres qui ne réussissent pas même à durer ! »
Au nombre de ces plans grandioses dont l'enchaîne* ment peut être aujourd'hui mieux jugé, M. Mercier de Lacombe place avec raison l'idée d'une restauration mo-
narchique et espagnole au Mexique, appuyée sur nos armes et précédée de cette guerre d'Espagne contre laquelle se déchaîna le libéralisme français, qui eut l'honneur d'exciter toutes les colères britanniques, et qui, dans le fait, releva notre drapeau, donna à ce drapeau une armée, resserra çfilre celte armée et la royauté ces liens sans lesquels toof est faiblesse au dedans, humiliation au dehors. U était clair que, pour que la France royaliste et militaire restaurât les Bourbons d'Espagne, il fallait premièrement qu'elle fût sûre d'elle-même, et, pour leur donner un tfône à Mexico, qu'elle commençât par rétablir leur trône à Madrid ; les trois points s'éclairaient et se complétaient l'un par l'autre. M. Mercier de Lacombe déroule sous son meilleur jour cette belle page à laquelle M. de Chateaubriand dut appliquer le pendent opéra interrupia de Virgile : car, au moment où l'affaire était en bon train, où il avait surmonté tous les obstacles, ramené à son avis les volontés les plus rebelles, apaisé l'Angleterre, donné presque du bon sens à Ferdinand VU, il tomba, le 6 juin 1824 ; jour néfaste, qui prépara le 29 juillet 1850.
Mettant en présence le génie à large envergure de M. de Chateaubriand et l'esprit si net, si habilement pratique, de M. deVillèle, M. de Lacombe est amené à ajuster dans ce cadre les porlraits de ces deux hommes illustres : ces portraits sont de main de maître ; mieux que jamais ce parallèle nous fait comprendre combien il est regrettable qu'il n'en ait pas été de l'alUance courte el troublée du financier et de l'artiste comme de ces ménages dont l'heureuse harmonie se compose de contrastes plutôt
que de ressemblances. L'imagination ardente et féconde de Chateaubriand se combinant avec Tadmirable bon sens de M. de Yillèle, eût fait des prodiges, et la France eût gagné, par leur bon accord, tout ce qu'elle a perdu par leur rupture. Mais cette rupture n'est-elle pas partie de plus haut? M. de Chateaubriand n'a-t-il pas succombé à une antipathie plus redoutable que celle de M. de Yillèle?
Les Athéniens se fatiguaient d'entendre décerner à un homme le titre de juste : un roi, un roi trop lettré surtout, devait s'irriter tout bas d'entendre toujours parler du génie de Tauteur des Martyrs, des services incomparables que sa plume avait rendus à la royauté. Pour se faire pardonner, il aurait fallu que Chateaubriand fût pourvu des qualités qui lui manquaient le plus ; la souplesse, l'habileté secondaire, cet esprit de cour qui consiste à cacher sous de frivoles agréments des supériorités importunes. Lui qui avait admirablement compris la monarchie selon la charte, il ne comprit pas que, sous cette monarchie, sous cette charte, il y avait un homme, un prince, et que ce prince, assez intelligent pour accepter toutes les exigences de la société nouvelle^ mais trop vieux pour ne pas conserver toutes les habitudes de l'ancienne, serait infailliblement froissé par les rugosités de son humeur bretonne et de son âpre génie. Le tort fut commun à ces deux rois pur la grâce de Dieu, le monarque et le poêle. Louis XVIII, en effet, offrit ce trait particulier, que, chez lui, l'homme privé était resté d'ancien régime pendant que l'homme public avait marché avec son temps. Merveilleusement disposé par son tempélrament et par son esprit à être Un
roi constitutionnel, il garda la physionomie, la pantomime, j'allais dire les tics d'un roi absolu. Plus impersonnel, plus désintéressé du gouvernement de ses ministres que ne le furent Charles X gêné par sa conscience et Louis- Philippe cramponné à sa politique, il ne savait plus, une fois rentré dans ses appartements', se détacher de ses aversions ou de ses préférences, renoncer au favoritisme, dispenser ses ministres d'être courtisans et se guérir des enfantillages de cette royauté dont il connaissait si bien les intérêts et les grandeurs. Telle fut, selon nous, la vraie cause de la chute de M. de Chateaubriand : quant à ses conséquences, elles sont écrites en traits de feu dans sa polémique, en dates funestes dans notre histoire.
C'est une consolation du moins que de rétablir sous leur vrai jour tous ces épisodes où se retrouve la main ou la pensée d'un Bourbon, et ici M. H. de Lacombe nous permettra d'associer son nom et son œuvre à l'œuvre et au nom de son frère, Charles de Lacombe, dont le beau livre sur Henri IV et sa politique, couronné par l'Académie, compte parmi les meilleurs travaux historiques de ces dernières années. Dans les immensités de l'histoire comme dans celles du Nouveau-Monde, au terme des grandes luttes du seizième siècle, comme sur ces magnifiques rivages qui ont peu à peu désappris le nom et l'influence de la France, c'est la même politique que nous découvrons; nationale, libérale, féconde, digne d'une grande monarchie et d'un grand peuple. MM. Mercier de Lacombe sont dignes de combler les lacunes, d'éclairer les ombres, de rectifier les injustices qui ont eu une si large part dans nos fautes et dans nos malheurs. 11 y a quelque chose de
touchant à voir ces deux frères, si jeunes encore, mûrs déjà par le travail et le talent, s'avancer du même pas sur cette voie où les guident la vérité et la justice, la religion et la liberté. Nous nous en allons, et ils arrivent : la génération à laquelle ils appartiennent est mieux préparée que la nôtre à cette lâche excellente. Nous avons eu, nous, trop d'ardeurs et trop de lassitudes, trop de songes et trop de réveils, les yeux trop aveuglés par la poussière du combat, Tintelligence trop dépaysée à la fois et trop aigrie par les mécomptes. Ceux qui à.'^us remplacent auront une vue plus juste et plus nette, pai ".e qu'ils profiteront de nos erreurs, parce qu'ils seront plus désintéressés dans la lutte, parce que les années, en s'écoulant, rétablissent les proportions et les perspectives. Qu'ils y ajoutent ce qui nous a manqué, la persistance, la sagesse, la mesure, un juste équilibre entre la folle du logis et les facultés actives ; qu'ils écrivent et pensent comme pensent et écrivent MM. de Lacombe : ils pourront accomplir le bien que nous n'avons pu faire et réparer le mal que nous avons fait.
22 mars 1863.
Le 7 juin 1856, je montai, à six heures du soir, Tescalier d'une maison de la rue du Bac, qui conserve encore, au milieu du faux luxe de notre époque, la physionomie simple et grandiose des maisons de Tancien temps. Arrivé au troisième étage, je sonnai, et Ton m'introduisit dans un salon qui est à la fois une bibliothèque et un cabinet de travail. Les fenêtres entr'ouvertes donnaient sur de beaux jardins dont le calme et la fraîcheur contrastaient délicieusement avec le bruit de la rue. Les faux ébéniers, les marronniers roses, les acacias étaient en fleur; un merle sifflait sa chanson joyeuse (peut-être une satire dans la langue des oiseaux) à travers destouflesde clématites et de glycinées. La soirée approchait: quelques gouttes d'une pluie d'été tremblaient au bord des massifs et aux pointes de l'herbe fine, pendant que l'azur du ciel,
* Satires. — l^e Fond de Giboyer.
M. L. VEUÎLLOT. 45
lavé par cette bienfaisante ondée, se teignait des couleurs purpurines du soleil couchant ; à peu près comme ces jeunes visages que les larmes mouillent encore, tandis qu'une parole d'amour ou de paix ramène sur le front et sur les lèvres la joie et la sérénité.
Les regards, en se reportant vers Tintérieur de Tappartement, étaient frappés de ces aspects sévères et doux, de ces détails familiers et tendres où se révèle tout un cœur, toute une intelligence, toute une vie : un portrait de femme, image chère et sacrée, souvenir douloureux et béni, servait de vis-à*vis à un crucifix d'ivoire ; consolateur divin, placé en face de l'affliction et de l'affligé. Sur la table de travail s'entassaient des livres, des revues, des feuilles volantes, couvertes de cette grande et virile écriture qui semble incruster le mot dans le papier et l'idée dans le mot : des rires d'enfants gazouillaient dans la chambre voisine : les rideaux de mousseline s'agitaient sous une brise tiède, chargée des vagues senteurs du jardin. Tout cet ensemble paisible, religieux et charmant n'éveillait que des idées suaves ; on s'y trouvait à mille lieues des ardeurs et des amertumes de la polémique : c'était comme une églogue chrétienne, avec mille nuances de mélancolie et de grâce, un je ne sais quoi de recueilli et d'apaisé qui faisait du bien à l'âme. L'homme à qui l'on eût dit qu'il avait là, devant les yeux, le repaire de l'ogre catholique, du tigre habitué à dépecer chaque niatin la chair fraîche (est-elle fraîche ?) des libres penseurs, des voltairiens, des éclectiques, des parlementaires, des philosophes et des Ravinés, celui-là aurait demandé si l'on voulait rire aux dépens de sa crédulité.
C'était M. Veuillot, pourtant et je ne saurais assez insister sur ce contraste, nécessaire, selon moi. à l'étude de ce talent et de cette physionomie, sur laquelle il est si facile de se méprendre. La tranquillité quasi patriarcale de cette vie intime mise en regard des véhémences et des saillies de cette vie publique c'est, pour ainsi dire, Texplication illtistrée de cette double nature où tant de passion contenue et de tendresse se mêle aux rudesses du batailleur.
Quoi qu'il en soit, M. Louis Veuillot réunissait, ce jourlà, quelques-uns de ses confrères et de ses amis, pour les consulter sur une question délicate : il s'agissait de savoir si, pour le rédacteur en chef de Y Univers^ alors à Tapo* gée de ses succès et de sa puissance, il y avait opportunité à publier un volume de poésies et de satires, dont plusieurs fragments considérables nous avaient été commuiiiqués.
Les avis se partagèrent, et la majorité , chose extraordinaire chez des gens qui avaient si agréablement dîné, fut pour la négative; mais ce qui est bien plus étonnant, c*ést que le poète se soumit à cette sentence amicale qui le condamnait à emmailloter indéfiniment sa muse dans son journal. Cette docilité a duré sept ans, ni plus ni moins que la patience de Jacob amoureux de Rachel et mari de Lia. Hélas! Lia, laide mais féconde, n'est-ce pas laprose? Rachel, belle mais presque stérile, n'est-ce pas la poésie?
Si M. Veuillot a cru pouvoir enfin casser l'arrêt de 1856 au profit de son libraire et de ses lecteurs, c'est que les circonstances ont complètement changé. Il était alors au premier rang des vainqueurs, oracle d'un parti puissant, bien en cour, mis en relief par d'illustres cajoleries. Il
estaujourd'hui vaincu, proscrit; &fltttt deV oiseau (et quel oiseau! un aigle !) : alors, il pouvait dire comme H. de Pourceaugnac: «Quiconque rira de moi aura affaire à lui.i^ Aujourd'hui, il est impunément livré aux Aristophanes du théâtre le plus voisin du Palais-Royal : il avait alors le venten poupe; une belle poupe dont le pavillon, constellé d'abeilles, portait une croix à la hampe. A présent, les abeilles se sont envolées, le bateau a sombré, et le naufragé allait périr s'il n'eût été recueilli dans la barque de saint Pierre. Il occupait, comme journaliste, une position unique ; maintenant cette position s'est nécessairement amoindrie de tout ce que perd un talent spécial, violemment rejeté hors de son vrai cadre.
On le voit, M. Veuillot a racheté — et même assez cher, — son droit de poëte satirique. Ce qui eût été en 1856, un procédé à la Brennus, une millième variation du Vx victis! ce qui aurait pu compromettre ou diminuer sa grande situation de polémiste, n'offre plus un seul de ces inconvénients. Rentré dans la vie littéraire, il est autorisé par une disgrâce noblement subie à publier tout ce qui peut renouveler ses succès, montrer son talent sous des aspects imprévus, et faire admirer deux fois l'homme qui écrit de bons vers après avoir écrit de si excellente prose.
Il y a deux choses à considérer dans ces Satires : le système poétique et la portée satirique ; la fori^e et le fond, ou, en d'autres termes, la manière dont M. Veuillot comprend le vers français, successivement fatigué des excès du romantisme et des macérations du bon sens ; et la façon dont il pratique les libertés de l'attaque, des représailles 00 de la riposte contre les travers de son temps,
les ennemis de ses croyances, contre beaucoup de coU'
pables et quelques innocents.
M. Louis Veuiliot a voulu ramener la versification mo derne à cette simplicité sobre, forte et expressive qui est une des qualités les plus précieuses de la langue poétique du dix-septième siècle. C'est ce qui ressort de sa préface, morceau de prose dont le style exquis est d'un dangereux voisinage. La question serait immense et exigerait des volumes ; je me bornerai à la résumer. Sans doute il serait désirable qu'après le régime des vaches trop grasses et des vaches trop maigres, notre poésie arrivât à se contenter de cette frugalité d'ajustement qui lui ajlait si bien du temps de Molière et de Boileau. Est-ce facile? est-ce possible? Je ne le crois pas. Un homme qui a]commencé par une noble et belle pauvreté, qui s'est subitement enrichi, et qui, enivré par son opulence, a fini par se ruiner, se résigne très-dificilement à redevenir pauvre ; il ne possède plus les grâces d'état; sa simpUcité de seconde main et d'après-coup a la gaucherie et le malaise des fausses résignations. Les souvenirs ou les restes de son luxe récent font dissonance dans sa situation nouvelle, et trahissent l'effort dans tout ce qu'il fait pour s'y accommoder. Voilà, en abrégé et à vol de causeur, l'inconvénient des essais de restauration de tel ou tel style, des tentatives, mêmelesmieux réussies, d'archaïsme et de pastiche. Voyez les écrivains qui ont tenté de ressusciter parmi nous la prose janséniste du grand siècle et de Port- Royal ! Ils sont purs, sobres, sains, corrects, élégants, simples, clairs, nets, sages, limpides, sereins, ingénieux; ils sont tout ce que vous voudrez, ils ne sont pas vivants :
leur originalité n'est que Tabdicalion de leur part dans la somme que chaque siècle apporte et qui n'est jamais pajfe d'avance par le siècle disparu. En courant après le aaturel qu'ils prétendent, manquer à leur époque, ils font de cette recherche même une négation de la qualité qu'ils poursuivent; ils soulignent leur simplicité, se gênent pour être aisés, se mortifient pour être sobres, s'apprêtent pour être sans apprêt, et, quand ils affectent de se servir d'une locution familière au temps qu'ils regrettent, on sourit comme d'une manie ou d'un tic.
Tout ceci, grâce au ciel ! ne saurait s'appliquer à M. Veuillot et à ses vers. Alors mêmp qu'ils reproduisent, dans leur précision parfois un peu sèche et dans leur défilé deux à deuXy les formes chères à la versification didactique du dix-septième siècle ; alors même que l'on est tenté de dire : « C'est du Boileau passé au parti des Boisrudes, » il reste encore, dans ce volume, assez de vie, de verve, de sève, d'individualité pour que l'on reconnaisse M. Louis Veuillot, c'est-à-dire un des écrivains les plus originaux de notre temps. Il serait tout aussi injuste de contester le don de variété et de souplesse à l'homme qui a pu réunir sous le même pU de belles pages bibliques telles que les Filles de Babylone; d'heureuses tentatives dans le genre ingrat du discours en vers, comme Y Art poétique ou Contrela prose ; de vraies satires, comme Cotin et Voltaire, Un poëme épique, Marsyas, et » de charmantes fantaisies, telles que la Rime iHche, A une éplorée, Pétrarque^ etc. On trouve dans tout cela des qualités excellentes. Peut-être n'y rencontre-t-on pas assez souvent cette supériorité absolue et sans réplique, qui
ferait de ce volume un coup d*État de la poésie trop longtemps détenue dans la prose : on ne se dit pas d'une façon assez préremptoire : « C'est clair, la vraie vocation de ce diable d'homme était d'écrire en vers ! »
De môme que M. de Laprade, dans ses satires, est un lyrique qui descend, M. Louis Veuillot, dans les siennes, est un prosateur qui monte; c'est pourquoi l'un fait songer à Corneille, l'autre à Boileau. L'un contemplateur et poète, dit adieu aux aigles et aux neiges pour rentrer parmi les hommes ; l'autre, polémiste et homme d'action, hisse sur le Parnasse le bureau de son journal persécuté. Tous deux ont des bâtons noueux, dont ils se servent vigoureusement et qui laissent sur les épaules des bleus et des meurtrissures; mais le bâton de l'un, coupé en pleine forêt alpestre, est le bâton du pèlerin en vacance ; celui de l'autre, fourni par la rédaction de V Univers ^ est le bâton d'un journaliste en congé.
Sérieusement, et ce sera là ma seule critique, on ne sent pas assez, dans la poésie de ces Satires^ le sint ut sunt • aut non sint^ le jet irrésistible d'une veine comprimée, l'explosion inévitable d'une vocation ajournée ou transposée. On y cherche vainement cette loi suprême de la poésie qui ne pourrait pas ne pas être, qui a été, à un moment donné, dans une imagination prédestinée, sous une ip\ume qui n'aurait pas pu faire autrement, l'expression nécessaire d'un sentiment ou d'une idée. Il semble que Pauteur ait procédé du moins au plus, que sa poésie ait été le plus de ce dont la prose est le moins, et ne soit, par conséquent, que de la poésie relative. Or, la poésie, comme certains gouvernements, est condamnée à être
absoluesous peine de ne pas vivre. L*idée, chez M. Veuillol, avait un vêtement fait d un étoffe souple, fine, ferme, transparente, suffisamment travaillée, qui se collait au corps, laissait voirie grain de la peau, dessinait le contour, mettait en saillie les nerfs et les muscles : elle a brodé l'hémistiche au corsage et la rime aux volants ; c'est toujours la même étoffe et la même robe.
J'aborde maintenant une question plus délicate ; ainsi que l'on pouvait s'y attendre, le volume de M. Louis Veuillot est plein de noms propres. Sur ce point, les illustres exemples ne lui manquent pas : Boileau et Gilbert, pour ne parler que des modernes, ont peu ménagé leurs contemporains, et leurs alexandrins sont hérissés de majuscules. On sait que Boileau a eu le tort d'enfiler^quelques noms au boutde sa brochette satirique, non pas pour des motifs graves ou piquants, généraux ou personnels comme ceux de M. Veuillot, mais uniquement pour le bon plaisir delà rime. Tout cela est vrai, et cependant je ne suis ni entièrement persuadé, ni complètement édifié. Ce qui m'étonne surtout, dans cette hécatombe, dans cette Saint- Barthélémy d'un Archiloque chrétien, c'est ce mélange, cette macédoine de noms peu accoutumés et probablement fort irrités de se trouver ensemble. Je sais bien que les griefs du poète contre les personnes ne sont que des griefs contre les doctrines ; c'est convenu : humbles et charitables, nous n'avons jamais été ou essayé d'être malins, caustiques, vindicatifs, incisifs, que dans l'intérêt de la vérité pure. Hélas! qu'il est facile de glisser sur cette pente! Comme les doctrines les plus inflexibles sont, en certains cas, complaisantes! Que de petites clefs elles
possèdent qui ouvrent sur les plus petits coins du cœur humain ! Que de trous dans ces haies impénétrables, et que de maraudages, à l'aide de ces trous ! Que d'entorses à la consigne primitive, et que de mots de passe pour la tromper ! Nos opinions sont, en pareille circonstance, des factionnaires myopesou séduits; il suffit de revêtir un uniforme ou de se munir d'un faux passeport, pour qu'ils laissent entrer dans la place sous d'intéressants pseudonymes, bien des intrus, plusieurs suspects et bon nombre d'ennemis.
M. Veuillot me pardonnera ce langage; c'est par expérience que je parle, ou plutôt par un sévère retour sur moi-même. Il est facile de comprendre pourquoi nous nous éloignons de plus en plus sur ces questions personnelles. Chaque matin, en hommes désireux de se mettre en paix avec leur conscience, nous nous demandons tous les deux, si nous sommes assez détachés de nous-mêmes, assez désintéressés dans la lutte, assez décidés à changer ènabstraclionstous les acteurs et tous les incidents de nos querelles Ultéraires, assez ouWieux de nos propres inimitiés, de nos vanités et de nos rancunes, assez absorbés par le désir de faire triompher nos convictions indépendamment de nos glorioles, assez habitués à planer au-dessus des misères terrestres et des petitesses humaines, assez impersonnels, en un mot, pour nous permettre des personnalités ; M. Veuillot se répond oui ; je me réponds non, et nous avons raison tous les deux : voilà toute la différence.
Si les avis peuvent, sans trop d'injustice, être partagés touchant les Satires de M, Louis Veuillot, je serai, n'en déplaise à la majorité de mes confrères, beaucoup moins accommodant au sujet du Fond de Giboyer,
M. L. YEUILLOT. 51
Nous ne connaissons rien de plus désobligeant que de demander à Fauteur d*un livre autre chose que ce quil a voulu y mettre : bien des gens persistent à s'étonner ou à se plaindre que M. Louis Yeuillot n*ait pas, dès le début, riposté dans un journal ou dans une brochure, sous une forme brève, vive et rapide, aux étranges personnalités de Ciboyer, Ils nous disent : attendre trois mois, c'est trop attendre, et écrire trois cents pages, c'est trop écrire : M. Louis Yeuillot est, avant tout, un grand journaliste, un polémiste sans rival, un maître d'escrime incomparable; il devait se fendre à fond sur son adversaire, qui, en se découvrant, lui faisait beau jeu, le transpercer de part en part, puis le hacher menu comme chair à pâté — et bonsoir î Déodat le défunt, Déodatl* enterré, aurait proprementtuô et couché par terre Giboyer le vivant et le triomphateur. Au lieu de cela, tout un volume, c'estbien long; un dialogue dans le genre àehCritique de V École des femmes^ c'estbien débonnaire; une préface sur les ennuis et les laideurs du timbre, c'est bienmou. Permettez-nous une comparaison qui n'a pas la prétention d'être neuve. Le talent, la verve, le style, et, par là-dessus, là très-légitime colère de M. Louis Yeuillot, c'est, ou plutôt c'était une précieuse essence qu'il fallait nous faire immédiatement respirer dans un tout petit flacon, afin qu'elle ne perdit rien de son montant et de son parfum. Maintenant, plus vous avez laissé passer de jours, plus la liqueur s'est éventée ; plus vous y avez ajouté de
gouttes d'eau ou d'encre, plus elle s'est affadie. — Et voilà pourquoi, sans être précisément muette, — au contraire ! — votre fille n'a pas le poing sur la hanche, le geste prompt, la sève gauloise, l'œil provoquant, le rire éclatant, le jarret nerveux, la riposte éblouissante et les trente-deux dents blanches des servantes de Molière ; de Molière, que vous n'aimez pas, ingrat! et que vous devriez chérir, ne fût-il bon qu'à nous donner l'échelle de proportion entre Tartuffe et Giboyer!
Voilà ce que répètent, ou à peu près, les dilettantes du pugilat littéraire : j'ai le déplaisir de ne pas être de leur avis. Sans être dans la confidence de M. Louis Veuillot, il est facile de deviner les raisons qui l'ont engagé à retarder et à développer cette réplique si curieusement attendue. S'il eût fait explosion dans la première quinzaine, il eût semblé à tout le monde que la querelle restait personnelle, qu'elle se renfermait étroitement et mahgnement entre l'agresseur et l'offensé. Toute la question se fût réduite à savoir lequel des deux avait le plus d'esprit, à qui demeurait, en définitive, la victoire, et il faudrait bien peu connaître la nature humaine et la justice des partis, pour ne pas être sûr que le Te Deum aurait été chanté dans les deux camps. Chrétien fervent et attristé, très-peu atteint, en somme, par les facéties aristophanesques de Giboyer, mais préoccupé surtout du sens moral pt social de cet épisode, des passions qu'il flatte, des symptômes qu'il révèle, de l'avenir qu'il prépare, M. Louis Veuillot a eu une ambition plus haute. Au risque d'y perdre quelques-unes de ses qualités les plus merveilleuses et les moins contestées, il s'est proposé d'élargir le cadre, d'agrandir le dé-
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bat, de devenir enfin, non plus son propre vengeur (à quoi bon? n était-il pas assez vengé?), mais le vengeur elle champion dé tout ce qu outragent ou menacent les Giboyer présents ou futurs. 11 s*est moins soucié d'avoir pour soi les rieurs que de ranger de son côté ceux qui savent réfléchir, observer et prévoir : le rire, après tout, n'est ni un argument bien fort, ni une bien enviable victoire, et si la comédie, à ce qu'on assure, châtie les mœurs enriant, c'est en riant aussi que se sont perdus les empires.
Est-il bien vrai, d'ailleurs, que la verve de M. Louis Veuillot, en se condamnant à être plus volumineuse et plus tardive, nous ait condaipnés du même coup à un mécompte absolu? Une brochure, deux ou trois articles de journal, où l'auteur, en tout état de cause, n'aurait pas dépassé sa lettre à M. Jouvin, — parce que l'on ne dépasse pas la perfection, — nous auraient-ils donné ces variétés de ton, de style, ces beautés d'un genre si divers, où ce talent qu'on représente comme tout d'une pièce a fait preuve encore une fois de tant de flexibilité et de souplesse? En admettant que le Fond de Giboyer ne soit pas tout à fait un livre, — pas plus que le magasin d'un admirable tapissier n'est un appartement, — n'est-ce donc rien, ces beaux échantillons de plusieurs livres, polémique, critique, littérature, traité de morale, histoire, paysage? Comptons : voici d'abord la préface, un peu longue, rous dit-on, mais originale et charmante, enrichie, sans avoir l'air d'y toucher, de quelques-uns de ces croquis à la plume, — et à l'emporte-pièce, — dont M. Veuillot a le secret. Apollon, que les poëtes appellent Tymbrxtts, ce
qui ne veut pas dire dieu du Timbre, ne s'est jamais douté,
j'en suis sûr, que, si la destinée de ses clients est d*être généralement timbrés, le timbre administratif et fiscal pouvait inspirer d'aussi jolies choses. Quoi de mieux réussi que le passage sur « le vent du sifflet, qui, même faible et doux, conserve la dangereuse propriété d'allunner des fureurs inextinguibles dans le cœur des écrivains !.. » — Toute cette page est d'une vérité poignante. Les adver- •aires, que dis-je? les offensés de M. Veuillot signalent comme un chef-d'œuvre de justesse et de grâce cette définition de l'esprit par un homme plein de son sujet : « A mon sens, l'esprit est un don de voir et de dire juste, mais de dire juste dans un continuel essor d'imagination qui colore, qui anime, qui crée l'originalité en gardant la simplicité. C'est le style, la chose spontanée et savante avec quoi madame de Sévigné fait sa lettre, La Fontaine sa fable, MoUèreson dialogue, Montaigne sa divagation. Cette chose-là, cette chose exquise, les raraasseurs ne la ramassent jamais (parez celte botte-là, Giboyer!), et parmi ceux qu'on appelle gens d'esprit, beaucoup même ne la savent pas discerner. Ce n'est point le mot, ce n'est point l'éclat, ni le coup de feu ni le coup de dent; c'est la grâce et la fleur de Tintelligence, plus délicieuse qu'ailleurs chez madame de Sévigné, à cause de son perpétuel épanouissement' d'honnête joie... » — Et voilà l'homme que l'on accuse de n'avoir qu'une corde à son arc; la grosse corde de l'injure !
Poursuivons : ne fallait-il pas un ouvrage écrit à tête reposée pour y traiter, par exemple, la question du réalisme, celle de l'antithèse, c'est-à-dire de celte manie qu'affiche de plus en plus l'art moderne, de chercher ses
effets dans le contraste d un sentiment héroïque ou d'une vertu séraphique avec une condition dégradante ou une nature abjecte; contraste dont M. Victor Hugo, un des premiers, a donné le triste exemple et qui a infesté de galériens vertueux et de courtisanes sublimes le roman et le théâtre contemporains? Eh bien! l'on n'avait encore rien écrit là-dessus d'aussi remarquable et d'aussi vrai que les deux belles pages qui commencent par ces mots : (c Que voulez-vous? il faut bien aussi un peu d'idéal... » Et de quatre ! Voulez-vous maintenant changer d'horizon, voir la nouvelle façade du Théâtre-Français s'éclairer d'un rayon de soleil et se découper sur un fond, non plus de Giboyer, mais de ciel bleu ? Écoutez dfeci :
(i Au mois de mai dernier, allant à Rome, je m'arrêtai un instant chez notre ami de Marseille. Il me conduisit à sa bastide, tout en fleurs sous l'ombre claire des puis. La beauté du lieu ne vous est pas inconnue : vous vous souvenez de ces rochers, de cette mer, de cette soHtude aux portes de la ville. Un chalet, mais en marbre; une terrasse de château, la Méditerranée sous les yeux, d^ collines non loin; deux horizons, l'un dépeintes noires découpées sur l'azur, l'autre de vagues bleues doucement remuées dans une brume d'or... Il faut\oir l'endroit en habit de printemps. On ne peut imaginer ce que le premier spleil de mai y épanouit de richesses, y brûle de parfums. Accoutumés à l'opulence tranquille des chênes et des herbages, mes yeux du Nord s'étonnaient. Cette nature est fougueuse comme l'homme du Midi, prodigue de gestes, de discours, d'éclats de voix; tempêtes et chansons. Les longs rameaux jaillissent des moindres anfractuosités de
la pierre; ils se groupent en buissons, se tordent en guirlandes, s'étendent en draperies; tout pétille de fleurs, toutes ces fleurs versent des arômes puissants. Pourpre, or, émeraude, azur, neige : la symphonie des couleurs est pleine et forte comme Tharmonie des parfums. »
Soyons justes : des pages comme celles-là et comme plusieurs autres que je suis bien forcé d'omettre, étaient-elles possibles dans un journal ou dans une brochure? Et quand même le retard et le changement de front stratégique ne nous eussent donné que ces compensations, y aurait-il lieu de se plaindre?
Signalons encore l'émouvante beauté, l'éloquence du dialogue final : « Il y a tant de choses dont Giboyer ne se doute pas, etc, etc. » — Et mille traits heureux, tels que celui-ci : « Les catacombes de la société moderne sont des égouts éclairés au gaz; » et une foule de passages où l'idée et le mot jaillissent si nets, si vifs, si lestes, si prompts, si bien faits l'un pour l'autre, qu'ils partent et arrivent ensemble et qu'on ne peut plus les séparer. Formons de tout cela une gerbe, et répétons à nos amis qui ne se disent pas contents et à nos antagonistes qui se disent enchantés, le : a Faites-en autant ! » du marquis d'Auberive.
Maintenant, voici nos réserves. Nous voudrions voir M. Louis Yeuillot renoncer, une fois pour toutes, à ces petits effets, peu dignes de son talent et obtenus par des assonances, des cliquetis de mots, des contorsions de noms propres : Gibaugier, Martins d'Oisy et autres Martins^ Jean Diable, Jean Rage, Jean Nuie, Bourdaloue et Turlupin devenant Bourlupin et Turdaloue; effets d'autant
plus singuliers, que M. Veuillot a, dans sa prose, les, pruderies et parfois les archaïsmes du dix-septième siècle; effets d*autant plus fâcheux qu ils sont pour beaucoup, et peut-être pour tout, dans cette réputation que l'on s'obsline à lui faire, et d'après laquelle ce talent si souple, si varié, si pur, si classique, si élevé, souvent si éloquent, quelquefois si tendre et découvrant sous l'austérité chrétienne un fond de sensibilité passionnée, serait réduit à n'exceller que dans Tinvective fougueuse et la virulente raillerie.
Seconde critique : il y a des moments où ce dialogue de cent soixante pages ressemble à un excellent cavalier, lequel, ne voulant pas arriver trop tôt et sûr du pays qu'il parcourt, forcerait de temps en temps son cheval à trotter sous lui. Il y a d'autres instants où Couturier, tour à tour perverti et converti pour les besoins de la cause, faitfpar trop l'effet de cet avocat du diable qui, dans les conférences de séminaire, s'arrange pour n'avoir jamais ni tort trop vite, ni raison trop longtemps. Mais ce ne sont là que des vétilles : c'est sur trois points d'un intérêt plus général que je vais essayer de discuter avec M. Veuillot et peut-être de le contredire.
Je ne veux pas rouvrir, contre l'auteur du Fond de Giloyer, une vieille polémique sur Molière : il a d'ailleurs adouci ses vivacités d'autrefois, et, s'il y a encore exagération, c'est du côté de ceux qui, au lieu d'admirer notre grand comique, en font un saint et un Dieu. Mais je ne saurais voir, chez Molière et chez Beaumarchais, dans Tartufe et dans Figaro, la filiation de Giboyer, « Voilà, dit le marquis (le marquis de M. Veuillot), un soldat de
l'idée que je ne peux voir sous l'aspect d'un héros. — Ce n'est pas, répond Couturier, comme Molière, comme Beaumarchais. — Si fait, reprend le marquis, c'est tout de même, moins le génie de Molière et le talent endiablé de Beaumarchais. »
Eh bien! nonîcen'estpastoutdemême, etici M. Veuillot ne s'aperçoit pas qu'il plaide une thèse contraire à la sienne, qu'il justifie, dans une certaine mesure, l'auteur de la nouvelle comédie. S'il était prouvé, en effet, que l'idée de Giboyer (y en a-t-il une?) est vis-à-vis de la société actuelle ce qu'a été l'idée de Tartuffôyen 1664, visà-vis du parti dévot, ce qu'a été, en ITS^, l'idée de Figaro vis-à-vis des puissances de l'ancien régime, s'il était avéré que la situation de M. Emile Augier est la même que celle de Molière et de Beaumarchais, et que, précurseur comme eux, représentant comme eux la lutte d'une force inconnue contre un pouvoir visible, il a eu besoin comme eux de chercher, auprès d'une autorité supérieure, — la royauté en 1664, l'opinion en 1784, — des appuis et des passeports pour ses hardiesses, nous serions obligés d'invoquer en sa faveur des circonstances très-atténuantes.
Qu'est-ce que la comédie de Molière, et qu est*ce que la comédie de Beaumarchais, considérées au moment même où elles parurent et se firent jour, ici à travers les fontes d'un palais, là à travers les fentes d^une société? Une faiblesse, destinée à devenir plus tard une force^ aux prises avec une force qui est devenue plus tard une faiblesse. C'est pour cela qu'à distance, à présent que les rôles sont intervertis, nous qui voyons la religion désarmée, nous qui savons la tragique histoire de l'ancien ré-
gime tombé dans les ruines et dans le sang, nous sommes tentés de trouver Molière et Beaumarchais plus coupables qu'ils ne le furent. Je ne les défends ni ne les approuve ; mais enfin qui dit faiblesse explique et excuse d'avance les finesses, les supercheries, les obséquiosités, les subterfuges employés pour faire arriver au but une idée et une œuvre, qui, sans ces petits moyens, resteraient en roule. Laissons de côté Tartuffe, qui est, à mes yeux, le plus étonnant chef-d'œuvre des lettres profanes, et qui échappe, par sa beauté même, à un contrôle impartial : mais Figaro! franchement, Tidée en valait la peine» et je conçois que cet endiablé Beaumarchais ait fait le diable à quatre pour forcer à son profit les portes du théâtre. Ne songez pas aux détails, à la bâtardise, aux scènes scabreuses, aux gravelures imaginées pour mettre en goût celle société dissolue et Imtéresser, par des baisers sur une joue, à recevoir des soufflets sur Tautre : Qu'est-ce, au fond, que Figaro? On Ta dit cent fois, c'est le Tiers, qui n'est rien, et qui veut être tout; c'est la société nouvelle qui va s'installer sur les débris de l'ancienne; c'est le peuple qui va monter d'un cran, s'appeler la bourgeoisie, et, sous ce nom, jouer une partie immense, la gagner, la perdre, la regagner, la reperdre encore, en attendant que cette bourgeoisie, qui n'a d'égal à son intelligence que son aveuglement, se laisse choir à son tour dans une vaste chaudière d'où sortira la démocratie moderne.
Trouvez -vous que notre horizon s'agrandisse, et que nous soyons assez loin de Giboyer ? Giboyer n'est rien. Dieu merci ! et ne représente rien. Toutes les sociétés, aristocratie ou démocratie^ ancien ou nouveau régime,
monarchie, république ou dictature, ont de ces détritus, de ces scories, de ces bavures; enfants perdus que les civilisations noient ou rejettent comme la mer rejette ou engloutit les naufragés ou les épaves ; écume que le vice dépose au coin de la borne avec le chiffon de papier qui fut un journal et l'immondicequi fut une fleur. Or, si Giboyer est à cent degrés au-dessous de Figaro, si Giboyer n'a pas l'excuse d'être une idée présente ou future, une excuse d'un autre genre manque à l'auteur de Giboyer, En face de la société et des puissances de leur tenrips, Molière et Beaumarchais étaient des inférieurs, j'allais dire des subalternes, autorisés, par conséquent, à faire, pour réussir, ce qui est permis aux faibles et aux petits : mais, dans notre régime d'égalité, — et je suis loin de m'en plaindre, — un auteur dramatique, tel que M. Augier, est régal de tout le monde; du grand personnage dont il sera demain le collègue au Sénat; du prince, du duc ou de l'ancien président du conseil, dont il est aujourd*hui le collègue à l'Académie. 11 ne lui était pas permis, à lui qui est le plus fort et dont la raison n'est pas pour cela la meilleure, de s'appuyer sur plus fort que lui et que nous, pour attaquer des faibles ; il n'en avait pas le droit ,parce^ qu'il n'en avait pas besoin, et que toutes les conditions du débat sont renversées depuis Molière et même depuis Beaumarchais. Tout au plus, le lui aurait-on permis, si Giboyer était une idée; mais Giboyer n'est pas une idée : c'est une fantaisie. Sous le règne de Louis-Philippe et de la bourgeoisie, quand on joua Robert Macaire, nous dîmes tous avec le touchant ensemble d'une opposition aussi bien raisonnée que bien sentie : Voyez-vous ce garnement?
Robert Macaire, c'est Figaro en 1840 : c'était injuste et absurde sous un régime où, par une anomalie singulière, on faisait beaucoup de bruit et où Ton aurait entendu voler une mouche. Ne dites pas que Giboyer est Figaro en 1865, que Giboyer représente la démocratie moderne : ce serait offenser Figaro et insulter la démocratie.
Ceci m'amène à mon second point : ici mon sujet me déborde, et je suis forcé de me borner à une sorte de sommaire. On est surpris de voir, dans le Fond de Giboyer ^ M. Louis Veuillot si dur à l'égard de la démocratie. Si des catégories étaient, permises parmi ceux qu'unissent et que confondent les mêmes espérances et la même foi, nous dirions que jusqu'à présent H. Veuillot avait paru personnifier dans le parti catholique l'élément démocratique avec sa sève, sa verdeur, sa passion et ses âpretés, tandis que le groupe du Correspondant^ par exemple, en personnifiait l'aristocratie libérale. H. Veuillot est, en religion, un démocrate d'instinct, visité par l'Évangile, et en littérature, un démocrate de style, épuré et ennobli parle dix-septième 'siècle. Si, malgré ses formidables coups de boutoir, il est accepté et admiré dans un certain monde littéraire qui n'est pas précisément celui des salons, c'est qu'il y tient par des affinités secrètes, par des analogies de fond et de forme, que dominent très-heureusement et neutralisent le frein religieux, l'élévation du talent et l'habitude de vivre et de penser en chrétien. En province, dans les pays où le catholicisme est non-seulement prati^ que, mais populaire, où les deux cultes sont eh présence, et où un protestant est positivement regardé comme plus noir qu'un malfaiteur, M. Veuillot est adoré, et je me
servirais un moment d'une locution détestable pour ajouter qu'il est Tidole du bas clergé, si je connaissais quelqu'un de plus haut qu'un curé de village. Ce sont là des indices dont il sied de tenir compte. A un point de vue plus général, la démocratie est le grand fait du dix-neuvième siècle. Ceux qui ne l'aiment pas doivent la subir ; Ceux qui l'aiment doivent la régler : tous doivent s'entendre pour la dégager de ce qu'elle a de grossier, d'impur, de dangereux, d'enclin au servilisme et aux convoitises, pour tirer parti de ce qu'elle a de jeune, de robuste et d'énergique. La démocratie est un- enfant terrible, mais un enfant aux bras d'Hercule : la rendre solidaire dés ignominies de Giboyer, c'est lui infliger une de ces humiliations, une de ces injures qui donnent envie aux enfants de commettre les fautes qu'on leur attribue et de mériter les reproches qu'on leur adresse.
Enfin je hs, dans le Fond de Giboyer ^ une page sur les comédiens, aussi belle dans son genre, mais aussi excessive que celles de Joseph de Mai sire sur Voltaire et sur le bourreau. Les comédiens ne sont plus ni des bannis ni des excommuniés. Les derniers archevêques de Paris, notamment, ont rendu droit de cité chrétienne à ces artistes, que je ne puis consentir à regarder comme déchus d* aucune espècede dignité humaine, lorsqu'ils interprètent Bt arrachent au silence des bibliothèques Corneille et Racine, Shakspeare et Molière, Mozart et Gluck, Cimarosa et Rossini. Il n'est pas vrai que ces artistes soient des outlaws, en guerre ouverte contre la religion qui les condamne, contre la société qui les repousse, et enchantés de toutes les occasions qui leur sont offertes de se venger de
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l'une et de l'autre en exagérant les types satiriques, en poussant au noir les caricatures. Les sociétaires du Théâtre-Français, — ceux du moins que j*ai l'honneur de connaître, — sont, au contraire, des hommes d'ordre, contacts, spirituels, très-instruits, et s'ils n'ont plus l'élégante fatuité de Baron, de Mole et de Fleury, s'ils ne sont plus tout à fait marquis, ils sont encore, ce qui vaut mieux, gens de très-bonne compagnie. Il y a là une note fausse, au-dessus du ton, et je la signale d'autant plus franchement, que M. Louis Yeuillot, en d'autres parties de son livre, se montre sous un aspect nouveau de conciliation affectueuse, qu'il a des retours sympathiques vers des noms peu habitués à ses hommages, qu'il a trouvé, pour parler de madame Swetchine, d'admirables accents, pleins d'énnotion, de respect et de tendresse. AJlons maître, encore un effort ! Dans ce volume qui obtient, quoi qu'on en dise, un éclatant succès, vous revenez aussi à une autre outlaw, à une autre bannie, à une autre suspecte, dont nous avions douté tous les deux, et qu'on appelle la liberté. C'est qu'il est plus facile d'en médire que de se passer d'elle, plus dangereux de contribuer à sa ruine que de pardonner à ses fautes. La vérité vous compté parmi ses défenseurs les plus dévoués, les plus éloquents, les'plus énergiques : eh bien ! croyez-en le moins impeccable, hélas ! mais le plus sincère de vos admirateurs et de vos amis. Cette vérité que vous aimez tant et que vous servez avec une si généreuse ardeur, n'est jamais mieux défendue que lorsqu'elle a à sa gauchele plus grand bienfait et à sa droite la plus grande vertu du christianisme : la liberté et la charité.