LA FUITE DU TEMPS
longues, pendant qu'on les passe ; mais, dès qu'on les a passées, elles nous font l'effet de l'inanité même, et, fussent-elles au nombre de trois cent soixante-cinq, elles s'évanouissent aussitôt dans notre pensée comme une fraction de seconde.
On se figure qu'une route nouvelle, qui n'a pas pour nous la trivialité des choses accoutumées, doit nous sembler moins longue pour arriver au même but que notre itinéraire machinal de chaque jour. C'est une erreur. Pour peu que nous soyons impatients et pressés, elle nous paraîtra dix fois plus longue, lors même qu'elle serait en réalité plus courte.
Si l'espace qui s'étend devant nos yeux est absolument vide, nous nous tromperons toujours sur sa dimension et nous croirons l'horizon moins lointain qu'il ne l'est; mais si des objets semés de distance en distance peuvent nous servir de points de repère, alors il deviendra possible de prendre la mesure de l'espace, et plus il y aura de ces objets, plus nous aurons la sensation d'une vaste étendue.
Il en est du temps comme de l'espace. Il faut, pour que nous puissions l'estimer, pour qu'il ne nous fasse pas l'effet d'un rêve oublié au moment où il passe, que des réalités le jalonnent.
Quand on nous parle d'un fait d'autrefois ou de naguère, nous sommes presque toujours surpris du temps qui s'est écoulé et nous avons, pour exprimer notre surprise, deux exclamations tout oppo-
sées ; le plus souvent, nous disons: « Quoi! déjà deux ans! déjà trois ans!... » Mais quelquefois aussi : « Comment ! ce n'est pas plus ancien que cela ? » Dans le premier cas, qui est le plus ordinaire, notre vie a suivi son train de tous les jours sans avoir été signalée par rien de remarquable; dans le second, des événements saillants l'ont occupée et ont fait date. Ces événements ne sont pas nécessairement les infortunes, les catastrophes, les deuils qui, dans notre brève existence, pèsent d'un poids si lourd : c'est, d'une façon générale, ce qui signifie quelque chose, ce qui communique à la vie une expression, un accent, une physionomie, une couleur et lui ôte sa banalité.
Donc, remplissons le temps de tout ce qui peut lui donner une valeur réelle, le rendre précieux et mémorable.
Puisque la fuite des heures dont rien ne scande le cours n'est qu'une chute précipitée dans l'abîme, marquons le temps en faisant des choses que nous soyons heureux de nous rappeler, en écrivant des choses qui vaillent qu'on les relise, et en nous gardant bien de ne dire que des choses riches de sens (nous serions assommants), mais en ayant avec nos amis une conversation toujours agréable, enjouée d'ordinaire et sérieuse à l'occasion.
La vie ne s'envole comme un rêve que pour les rêveurs. Elle a sa réalité, son cours appréciable,