CHAPITRE VII La Fuite du Temps
Janvier 1911.
Les personnes qui savent le latin et même celles qui ne le savent pas connaissent ces trois mots célèbres d'Horace : Fugaces labuntur anni, et elles ont la mémoire meublée d'autres belles sentences sur le cours rapide des années, qu'on prend pour de vains truismes, tant que l'on reste jeune, mais qui peuvent devenir poignantes quand on vieillit. Il en est de la fuite vertigineuse du temps comme de tous les grands lieux communs : ces vérités, insignifiantes en apparence à force d'être vraies, revêtent un sens profond pour l'homme qui en a personnellement senti la pointe dans sa chair et dans son cœur.
L'opinion la plus répandue est que le temps paraît court à l'homme heureux, long à celui qui éprouve de la souffrance ou du chagrin.
148 LE STYLE, l'aME; LE MOI
Certes, l'idée n'est point fausse ; et pourtant ce n'est pas la meilleure explication des impressions si différentes, tantôt de brièveté et tantôt de longueur, que la marche du temps laisse dans nos esprits. L'enfance n'est-elle pas l'âge du bonheur? cependant elle ne trouve pas que le temps soit si court! Un vieillard dont la vie est monotone et même un peu maussade, — je n'ai garde de dire : pénible ou douloureuse, la pensée ne serait plus vraie, — pourra avoir le sentiment de la fuite rapide des jours beaucoup plus que celui dont l'existence est pleine de joies et surtout de sujets variés de joie.
C'est que les joies et les peines ne sont pas la cause de la différence d'impressions qu'il s'agit d'expliquer : si certaines journées passent comme des éclairs, c'est parce qu'elles sont vides d?, tout ce qui pourrait souligner la marche du temps. Remplissez-les de quelque chose, de quelque chose qui ait de la valeur : elles ne seront plus une ombre fugace, elles prendront corps dans votre existence; elles compteront et ce seront les seules.
Tout le reste est zéro. Cherchez à vous rappeler ce pur néant : vous ne trouverez rien dans votre souvenir. Et voilà pourquoi, en dépit du préjugé commun, les journées plates et ennuyeuses, où il faut « tuer le temps », comme on dit, sont, au contraire , instantanément englouties dans l'abîme. Sans doute, elles peuvent sembler longues, très