Eugène Ménégoz, Du fidéisme, t. III, p
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planté, dans la confiance des hommes, l'ancienne préséance de l'Eglise !
Que la religion doive retenir, pour rester religieuse, une proportion nécessaire d'irrationalité, la thèse est très plausible, mais c'est une question de mesure. Non, vraiment, on ne peut pas tout avaler ; il y a des bourdes trop fortes. « Plut à Dieu, disait Renan au regret de ne plus croire, que je pusse oublier un instant les impossibilités scientifiques du catholicisme ! Tout vient se briser en moi contre le rocher de la science et de la critique, contre ce mot fatal : Ce n'est pas vrai*. » On n'est point un « sot », quoi que Pascal ait feint désespérément d'en penser, de rejeter les absurdités trop absurdes, telles que celles dont Sully Prudhomme a froidement dressé la liste et qui sont « l'énoncé contradictoire de faits essentiellement impossibles, comme serait la construction d'un cercle carré2 ».
On a beau, dans l'intérêt même de la vérité religieuse, vouloir réduire la religion à ce qu'elle a d'incomparable vertu pratique, la définir, avec Matthew Arnold, une « morale élevée, embrasée, illuminée par le sentiment », elle est aussi — la religion chrétienne comme les autres — une
i. Cité par les auteurs de Ce qu'on a fait de l'Eglise, p. 235.
2. Voir l'Appendice de La vraie religion selon Pascal, p. 391 à 414 : Critique des formules dogmatiques [du catholicisme] par les règles de Pascal pour les définitions.
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explication du système du monde. Dès lors elle ne doit pas, elle ne peut pas opposer un démenti ou une fin de non recevoir aux acquisitions incontestées de la science. Piteusement, elle défendait autrefois pied à pied son système de légendes et de dogmes contre l'extension régulière de la vérité scientifique et elle n'abandonnait enfin ses erreurs que le jour où elle ne pouvait pas faire autrement. Qu'elle ait donc assez de courage, de franchise et surtout de confiance en la vérité pour ne plus attendre ce jour! Qu'elle le regarde venir et qu'elle le salue!
Newman, chrétien moderne en dépit de luimême, « était convaincu de la nécessité d'approprier l'apologétique aux difficultés nouvelles issues de la science et de la critique1. » A l'autre extrémité de l'Eglise chrétienne, ce fut presque un trait de génie (tant l'idée était neuve, hardie et féconde!) de la part des protestants évangéliques et libéraux français réunis à Jarnac en 1906, de proclamer non plus seulement le droit, mais le devoir « de pratiquer le libre examen en harmonie avec les règles de la méthode scientifique et de travailler à la réconciliation de la pensée moderne avec l'Evangile ».
Newman disait « nécessité » ; la déclaration de Jarnac dit « devoir » : toute la différence entre la sagesse catholique et la sagesse protestante, en face
1. Paul Thureau-Dangin, Xeicman catholique d'après des documents nouveaux.
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de la vérité scientifique, est là. Qui cède à la vérité par force peut ne pas l'aimer : Newman, profondément sérieux, sincère, loyal, et ami de la vérité en ce sens, subissait malgré lui la victoire nécessaire du christianisme libéral et prenait sa revanche de cette défaite en disant aux libéraux les choses les plus dures. Mais l'homme qui sent au fond de son cœur l'obligation morale de se rendre à la vérité n'obéit à aucune contrainte : il n'est serviteur que de la raison, ce qui est l'unique façon d'être libre. Seuls, les chrétiens vraiment modernes ont pu mettre fin au vieil antagonisme de la science et de la religion, parce que seuls ils ont fait voir, par leur accueil franc, ouvert et joyeux à tous les ordres du savoir humain, que la science est bonne et qu'elle est une; que la raison qui nous éclaire est de Dieu comme la foi et qu'aucun devoir ne prime celui de reconnaître la vérité où elle est.
Très intéressant, — infiniment plus intéressant que son grand confrère le cardinal Manning, dont l'activité surtout politique, pas assez pure d'ambitions terrestres et d'intrigues misérables, a trop rétréci l'horizon et l'âme, — ouvert, hospitalier, sympathique ; amoureux delà beauté dans la nature et dans les arts, ayant pour la musique, comme pour la poésie, ce culte passionné que Shakespeare n'attribuait qu'aux âmes nobles ; instruit par toutes
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les expériences de la vie du chrétien, protestant et catholique non seulement tour à tour, mais à la fois, si j'ose dire, et très large par conséquent, malgré certaines apparences et malgré les accès d'un zèle un peu étroit par moments ; riche d'idées fécondes qui sont les prémices du renouveau philosophique et religieux de notre époque inquiète et chercheuse, Nevvman, cependant, ne s'impose pas à elle comme un vrai maître des esprits, parce qu'il n'a point su ni peut-être voulu assujettir sa pensée à une rigoureuse coordination. Il n'est qu'un grand et libre amant de la vérité dans la diversité curieuse de ses formes.
Le spectacle qu'il a donné et que William James déclarait incompréhensible, celui d'un homme intelligent soumettant son intelligence à une autorité extérieure, demeure, quelque explication qu'on en propose, difficile à comprendre. Pour un protestant, cette soumission restera toujours une déchéance volontaire de la majorité intellectuelle où il était parvenu. Sans doute, on peut s'amuser à soutenir qu'il est bon de redevenir enfant, et que notre Seigneur l'a dit; mais on badine ou — si cette expression paraît mal séante — on déclame ; car le retour à l'état d'enfance, qu'on fait semblant de recommander, doit se justifier par de bonnes raisons et, dès qu'on raisonne, on n'est plus enfant. Le vieillard ou l'homme mûr peut artificiellement se rajeunir en apparence, mais un vrai recul d'âge au moral
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comme au physique est aussi impossible qu'un changement de sexe.
On peut encore trouver avantageuse la soumission à l'autorité, par ce misérable motif que la liberté et, par conséquent, la responsabilité de choisir est un grand embarras ; mais ce n'est point là un précepte moral et c'est même tout le contraire : ce lâche conseil d'hygiène est une injure pour l'homme qui pense.
Quant aux raisons objectives qu'un catholique peut faire valoir pour excuser sa soumission à l'orthodoxie officielle, elles reviennent toutes à ceci, qu'on n'a point foi en la vérité, et c'est le scepticisme qui les fonde. C'est parce que la France est généralement orthodoxe, selon une remarque profonde de Renan, que l'indifférence religieuse v est si grande et que les Pères Hyacinthes y sont si rares.
Le serment anti-moderniste que Rome exige des prêtres n'est qu'un geste, dites-vous, geste sans importance, auquel l'àme la plus fière consentira de se plier, sans trahir la vérité plus sérieusement que nous le faisons tous les jours dans les protestations de service dévoué et d'affection fidèle qui terminent nos lettres. — Les anathèmes des encvcliques contre la civilisation moderne ne sont qu'hyperboles convenues de la rhétorique pontificale. — Le Symbole des apôtres n'est qu'un « symbole », c'est-à-dire une suite de figures offertes à l'imagina-
tion, qui ne signifient point ce qu'elles disent ; car si, de l'aveu unanime des chrétiens qui ont un peu de bon sens, Jésus « descendu aux enfers » puis « remonté au ciel », ne s'est pas littéralement « assis à la droite de Dieu », en vertu de quelle distinction serait-on obligé de prendre au pied de la lettre sa naissance virginale et sa résurrection corporelle?
C'est juste. Mais l'exercice des interprétations spirituelles est plein de graves périls en accoutumant l'esprit à jouer sur le sens des mots et a ne plus prendre au sérieux la parole, organe de la pensée et de la vérité, le discours de la raison, si beau quand il brille d'une clarté parfaite, le Logos, le Verbe qui a créé les mondes.
Quand Louis XVI prêta le serment du sacre, il dut, aux termes du texte officiel, s'engager formellement à « exterminer de ses Etats tous les hérétiques. » Comme il ne restait personne d'assez arriéré, en cette fin du dix-huitième siècle, pour prendre au sérieux une formule si barbare, les sceptiques conseillaient au roi de passer outre sans faire attention à de vains mots dont l'omission eût irrité les dévots et les fanatiques ; mais l'honnête Turgot estimait qu'il était plus digne de les passer sous silence. Louis XVI se tira de la difficulté en bredouillant.
On nous dit aujourd'hui que nous sommes vraiment trop naïfs de prendre au tragique l'apologie de la Saint-Barthélémy et qu'un homme d'esprit a fait
la meilleure réponse aux sinistres farceurs de l'Action Française en les appelant « l'école de Tarascon ». Si ces tristes sires s'amusent ou s'ils déclament, c'est de la bien mauvaise plaisanterie ou de la bien mauvaise rhétorique ; mais ce que nos yeux contemplent encore, au dix-neuvième siècle et au vingtième, dans des pays d'Europe qui ne se croient pas moins civilisés que la France, montre qu'il ne faut pas s'y fier.
La conscience de Newman était trop pure pour que l'apparence même d'un mensonge en ait jamais terni la glace ; mais son intelligence si souple et si riche n'a ignoré aucun des sophismes dont la vérité se pare quelquefois et se voile au détriment de sa candeur. Le mélange piquant d'une innocence presque naïve avec une curiosité intellectuelle presque téméraire compose l'attrait singulier de cet esprit si original, unique probablement dans l'histoire du catholicisme.