RÉPONSE A UNE ENQUÊTE
conséquence1) pour aller vers la vérité, c'est d'accepter provisoirement l'hypothèse qui présente le plus d'avantages pratiques.
Dans l'espérance religieuse, je ne vois qu'avantages et nul inconvénient. La conviction, la foi sont, il est vrai, plus fermes que l'espérance, et on peut les estimer supérieures par là ; mais l'énergie même avec laquelle elles affirment les expose à des excès d'ardeur dont l'espérance est pure. L'homme qui se borne à espérer conserve la quantité de doute qui fait la prudence intellectuelle. Il est garanti de l'exclusivisme et du fanatisme religieux. Il n'est partisan aveugle d'aucune secte.
Quel danger peut offrir une largeur d'esprit qui ne nie rien, qui n'affirme rien et qui espère? Si l'on est en droit de ne point aimer, de fuir et de redouter certains croyants , parmi ceux qui nient comme parmi ceux qui affirment, j'avoue que je ne comprendrais pas, en face de la simple espérance religieuse, un autre sentiment, chez l'homme qui en est dépourvu, que l'envie secrète de la partager.
Ces réflexions contiennent — implicitement au moins — mes réponses aux principales questions de l'enquête.
1. Voy. L'Inquiétude religieuse du temps présent, p. 255, sur les vérités morales qui sont probablement une partie essentielle de la vérité métaphysique.
236 l'inquiétude religieuse
Dieu, l'âme, la religion en général sont, à mes yeux, des vérités qui resteront trop utiles, trop bonnes, pour que la pensée, franchissant les limites du doute où elle doit demeurer sagement, puisse les nier sans folie. S'il faut choisir entre deux probabilités, dont aucune n'exige l'adhésion intellectuelle, — exigible des seules certitudes, — mais dont l'une nous annonce et nous apporte la vie, l'autre la mort morale, je répéterai toujours que nous serions insensés de préférer la seconde.
Précisons cependant quelques points et répondons explicitement à quatre questions.
1. L'utilité de la prière est une vérité d'expérience. Même si l'on suppose inexistant l'objet de la prière, il conviendrait de prier, puisqu'elle est un sursum corda efficace; mais son incontestable bon effet a une valeur objective : il rend probable l'existence d'un Esprit personnel ou universel dont le nôtre peut participer.
2. La vie future n'occupe pas seulement une place dans mes pensées, j'y songe constamment; mais, comme j'aspire à survivre sans pouvoir deviner sous quelle forme les mortels survivront, la direction qu'a prise de bonne heure mon rêve de survivance est de laisser de moi un monument littéraire qui m'honore et qui dure, — substitut parfaitement illusoire et vain, je l'avoue, de l'immortalité substantielle.