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CHAPITRE PREMIER Les Jugements convenus

Octobre 1911.

Au chapitre xxv de Candide, le seigneur Pccocurante, noble vénitien, montre au naïf jeune homme sa bibliothèque. Candide, « qui avait été élevé à ne jamais juger de rien par lui-même », croit faire preuve de connaissances littéraires et de bon goût en exprimant son admiration pour tous les grands auteurs : Homère, Virgile, Horace, Cicéron, Milton, etc. Mais il est « fort étonné » des jugements de Pococurante. Homère, avoue le Vénitien, ne fait pas mes délices.

On me fit accroire autrefois que j'avais du plaisir en le lisant; mais cette répétition continuelle de combats qui se ressemblent tous, ces dieux qui agissent toujours pour ne rien faire de décisif, cette Hélène qui est le sujet de la guerre et qui à peine est une actrice de la pièce ; cette Troie qu'on assiège et qu'on ne prend point, tout cela me causait le plus mortel ennui. J'ai demandé quelquefois à des savants s'ils s'ennuyaient autant que

moi à cette lecture? Tous les gens sincères m'ont avoué que le livre leur tombait des mains, mais qu'il fallait l'avoir toujours dans sa bibliothèque comme un monument de l'antiquité et comme ces médailles rouillées qui ne peuvent être de commerce.

Sans doute, tout n'est pas mauvais dans Virgile, dans Horace, dans Cicéron, dans Milton; mais quelle proportion énorme de choses fades, ennuyeuses, rebutantes jusqu'à donner parfois un extrême dégoût ! Il faut se plaire à ce qui est vraiment admirable, conclut Pococurante — ou Voltaire; mais il faut exercer librement sa critique et avoir la franchise de reconnaître qu'on n'est point, en réalité, sous le charme de tout ce qui passe pour excellent. « Les sots admirent tout dans un auteur estimé. » Cette sentence, d'une concision si pleine, d'une si parfaite simplicité de forme, résume l'esthétique du seigneur Pococurante et l'histoire des jugements humains en matière d'art et de littérature.

Si j'ajoutais un nom à ceux des cinq auteurs immortels que Voltaire produit en exemples, c'est le sien que j'oserais alléguer, non point pour faire toucher du doigt ce fait, d'une palpable évidence, que la plus grande partie de son œuvre inégale et trop vaste s'enfonce dans l'oubli, — en ce sens qu'on ne la lit guère, — mais j'aurais l'audace de mettre en question le plus continuellement relu, le moins contesté de ses chefs-d'œuvre, ce Candide

justement, que volontiers on excepterait seul du naufrage, s'il fallait laisser périr tout le reste du gros et du petit bagage voltairien. Soyons de bonne foi. N'y a-t-il pas, dans l'admiration qui se transmet d'une génération à la suivante et qui se perpétue pour cette perle du conte philosophique, une certaine part de convention, reconnaissable aujourd'hui avec un peu de critique et avouable avec un peu de franchise? Je relis Candide, et si j'y goûte toujours infiniment maints chapitres, tels que cet exquis chapitre xxv, d'autres pages m'y paraissent de moins en moins agréables. La mesure des fantaisies bizarres, atroces, dégoûtantes, vraiment ennuyeuses à force d'irréalité, inventions puériles « à dormir debout », n'est-elle pas dépassée? Le pessimisme outré de Fauteur ne détruit-il pas par son excès une thèse qui, présentée avec moins de violence, aurait plus d'intérêt, de vérité et de force? L'ouvrage est court, mais... un peu long, comme ce sonnet où un homme d'esprit trouvait des « longueurs », et quand il s'arrête, il était temps.... Si le style ne faisait pas tout pardonner, j'ose dire qu'on en serait las avant la fin.

Cependant Candide se moque de nos critiques et vit ; Voltaire surtout vit, et l'on peut être sûr que le conte et son auteur vivront toujours, pour des raisons très fortes, contre lesquelles aucun argument tiré de leurs défauts ne prévaudra jamais, leurs qualités réelles n'étant, de leur côté, ni la

seule cause ni la cause principale de leur grande fortune littéraire.

Ce serait une exagération bien inutile de prétendre que la valeur essentielle d'un livre n'entre pour rien dans l'estime qu'on en fait. Il suffira de montrer que non seulement cette valeur n'est pas tout, mais qu'elle n'est même pas, — en dépit d'un préjugé plusieurs fois séculaire, — la condition la plus importante de la vie en littérature. Homère pourrait « dormir » continuellement, Cicéron n'être d'un bout à l'autre que le balanceur de cadences vides qui assommait Montaigne, Milton multiplier les allégories écœurantes, telles que le mariage du Péché et de la Mort qui faisait « vomir » Voltaire ; et l'auteur de Candide, enfin, pourrait accroître son amas de puériles horreurs au détriment de la fine comédie humaine : cela ne touche plus leur gloire, parce que, à la place de ce qu'il y a réellement dans leurs œuvres, nos imaginations ont substitué depuis longtemps une certaine idée, d'autant plus indestructible qu'elle est plus invétérée, et que nous ne voyons plus que ce fantôme.

Une philosophie estimée enseigne que les choses n'ont point de réalité en soi, qu'elles sont ce que notre esprit les fait être, et qu'il n'existe au monde que des ?%eprésentations et des idées. Controversable peut-être en métaphysique, ce paradoxe de

l'idéalisme est en littérature la simple vérité. Le sens commun, qui est invinciblement réaliste, a toujours été persuadé avec une foi naïve qu'un bon ouvrage vaut par lui-même à tel point qu'il peut se passer, même pour assez longtemps, du suffrage des hommes, dans l'assurance tranquille que, par la seule raison qu'il est bon, la faveur publique lui reviendra un jour.

De cette chimère sont nés tous ces vieux adages qu'on ose nous ressasser encore et qui sont bien la sornette la plus exaspérante du dictionnaire des lieux communs : que la postérité est un juge infaillible ; que l'avenir remet chaque chose à sa place ; que tout ce qui vit et tout ce qui meurt méritait son destin. Mais raisonnons un peu.

Il est évidemment impossible de prouver que des ouvrages qui ne sont point venus à la vie auraient dû vivre, puisque, s'ils n'ont jamais vécu, nous ne pouvons pas les connaître, nous ne pouvons pas les nommer. La mineure est absente de notre syllogisme ; nous tournons dans un cercle vicieux. Donc., la preuve expérimentale nous manque absolument. Mais, à son défaut, le moindre emploi de la réflexion devrait nous faire rejeter la thèse extravagante d'une justice humaine égale à la justice divine, je veux dire, sachant tout, connaissant le mérite caché et le récompensant à coup sûr, mesurant à chacun sa part, tirant de leur ombre les grands oubliés et renversant les usurpateurs.

Les faits, d'ailleurs, ne manquent pas aussi radicalement que je le disais tout à l'heure à qui veut démontrer, d'une façon sensible, l'absurdité de la doctrine officielle et classique dune distribution idéalement équitable de la vie et de la mort littéraires. Qui n'a entendu raconter ces lamentables et communes aventures : une pièce manuscrite tenue pour un chef-d'œuvre par son auteur, et qui peut-être en est un (qu'en savez-vous?), que les directeurs de théâtre ensevelissent sans la lire au fond de leur tiroir? une nouvelle, une poésie, une étude critique, sur laquelle un jeune écrivain compte ardemment pour se faire connaître et que toutes les grandes revues refusent parce qu'il n'est pas connu? Impasse à rendre fou! prison d'où l'on ne peut s'évader qu'en se cassant la tête contre le mur! — Exagération et déclamation, me ditesvous ; un auteur vraiment digne de vivre se tire toujours du gouffre et sort à la lumière. — Pas toujours. Le risque de rester ignoré subsiste tout entier théoriquement; si, en fait, l'enfermé brise quelquefois le cercle, sachez bien (c'est le point essentiel) que ce nest pas par l'immanente vertu de son ouvrage, c'est par un coup de fortune ou par le succès d'une adresse très différente du talent littéraire ; bref, c'est par des moyens extérieurs, sans lesquels c'est en vain qu'il aura écrit la plus belle chose du monde: la vie que ce chef-d'œuvre possède en puissance n'est pas la vie en acte et en réalité.

Berlioz demandait à Cherubini la salle des concerts du Conservatoire pour jouer sa plus belle symphonie, suppliant le tout-puissant directeur et disant que l'exécution de son ouvrage était impossible ailleurs que dans cette salle. « Il n'est pas nécessaire, répondit froidement l'atroce Italien, que votre symphonie soit jouée. » Avec un peu plus de malchance encore, Berlioz eût attendu son orchestre à jamais et sa symphonie pouvait dormir d'un éternel sommeil

Dans cette longue nuit qui n'aura point d'aurore, Avec le fruit conçu qui meurt avant d'éclore Et qui n'a pas vu le soleil.

Un chef-d'œuvre resté manuscrit est une symphonie qui attend son orchestre, et la similitude paraît assez juste; mais ne peut-on pas en dire autant d'un chef-d'œuvre imprimé, aussi longtemps qu'il n'a pas reçu des hérauts de la publicité la chiquenaude initiale? La possibilité permanente de vivre n'est point la vie. Qu'est-ce que la vie pour un livre? C'est le babil des hommes. Vraiment j'admire combien la culture classique a enfoncé dans l'esprit des lettrés, des critiques même les plus intelligents, cette illusion indéracinable qu'un ouvrage bien pensé et bien écrit est organisé pour vivre et vivra par cette raison seule.

Gaston Paris, c'est-à-dire le plus savant des historiens littéraires et un connaisseur d'une finesse

rare en matière de goût, disait un jour (je l'ai entendu) à un débutant qui cachait mal son ardeur inquiète : — « De quoi êtes-vous en peine? Ne vous agitez plus, à présent. Votre livre a paru : en l'écrivant, vous avez fait l'essentiel; en le publiant, vous avez tout achevé. »

Tout? Examinons les chances d'un auteur qui, ayant fini son ouvrage et sa journée, attend la fortune dans son lit.

Que l'on suppose une grande œuvre posthume dans le genre des Essais de Montaigne. Rien ne lui manque et elle a tout. Omne tulit punctum. Le style, la personnalité d'une pensée vraiment originale, l'étendue et la profondeur du savoir, la nouveauté piquante des paradoxes et la solidité des vérités éprouvées, l'agréable et l'instructif, la forme et le fond, je vous dis qu'elle a tout : c'est un maître livre. Tour à tour, l'auteur rappelle à son avantage Yauvenargues le doux moraliste et ce fou de Nietzsche, et constamment sa confession littéraire ressemble aux Essais... en mieux!

Au terme de sa longue production silencieuse, la plume tombe des mains de notre sage, il meurt. Ses héritiers, pour contenter et réjouir son ombre, donnent au public ce livre, fils unique et bien-aimé du défunt, et puisque c'est un chef-d'œuvre par hypothèse, ils croient que l'enfant est viable et sera

florissant. Notre supposition n'est point absurde; car le cas est exactement le même que si Mlle de Gournay avait publié, en 1595, la première édition d'un Montaigne tout entier nouveau et inconnu, et cela eût pu arriver. — Les Essais auraient-ils pris dans la littérature la place qu'ils occupent? Non. Et ce n'est pas parce que la valeur du livre serait moindre. Elle serait toute pareille. C'est parce que Montaigne lui-même et ses amis et ses contemporains et la cour et la ville et tout ce qui vivait comme lui, £vec lui, autour de lui, n'auraient pas coopéré à la première ébauche d'une idée de Montaigne, plus réelle que son œuvre même ; idée vraie ou fantastique, peu importe, mais qui, un jour, en pleine existence de l'homme, a commencé, puis continué de vivre activement et que les siècles devaient achever.

Montaigne avait trop d'esprit pour croire à la niaiserie du mérite réussissant par lui-même tout seul. Il allait, à travers tous les obstacles, du fond de sa province à Paris faire sa cour aux princes, aux auteurs célèbres, aux femmes de la haute société, à toutes les personnes influentes. La vie imaginaire de la gloire étant un prolongement de la vie sréelle, ne peut appartenir qu'à ceux qui ont commencé par faire un éclatant usage de celle-ci.

Il faut toujours réserver la part possible de quelques exceptions très rares, et il se peut que Maurice de Guérin en soit une. Mais cette gloire

posthume, suscitée et soutenue par un petit nombre de bons juges, a une existence trop récente et surtout une base trop étroite pour que Ton puisse dire avec certitude qu'elle est bien établie.

Le cas de Frédéric Amiel serait plus significatif, si ce qu'il présente de plus frappant peut-être n'était pas le prodigieux aléa de sa bonne fortune. A quelles chances fragiles la destinée du penseur suisse ne se vit-elle pas suspendue ! Il a fallu qu'il eût pour ami un grand critique dont l'esprit fût un peu frère du sien. Figurez-vous, au lieu de Scherer, Brunetière feuilletant le Journal intime] L'habile éditeur n'a donné de ce journal qu'un choix représentatif, et il a eu le pouvoir extraordinaire de pétrir et de former si bien l'opinion sur l'œuvre qu'il ressuscitait que personne ne se soucie d'aller regarder la portion du manuscrit restée inédite; elle nous est inutile et indifférente. Amiel, d'ailleurs, n'était point un inconnu de son vivant, et sa renommée n'est pas toute posthume, puisqu'elle fut tirée de la pénombre, mais non pas de la nuit, par la publication de son chef-d'œuvre.

Le succès que les amis d'un auteur défunt créent pour lui d'un seul coup, et qui dure, est, s'il y en a des exemples, un miracle, c'est-à-dire un phénomène surnaturel que la foi peut espérer, mais que la raison ne doit pas attendre. C'est le jugement traditionnel et convenu, c'est la légende qui est, dans une réputation littéraire, la chose capitale ;

mais, bien évidemment, c'est dans la réalité que la légende prend toujours sa source. Et la réalité, ici, c'est d'abord l'auteur vivant, vivant non pas seulement sur le papier, de cette vie d'ombre que croient suffisante les pauvres plumitifs qui ont la superstition de l'écriture et de l'imprimerie, mais d'une vie aussi pleine, aussi riche, aussi active, aussi intense qu'aucun homme de son temps. La plus grave erreur qu'un écrivain puisse commettre serait de se flatter qu'il lui est permis, par un privilège spécial, de rester en marge du mouvement de son époque et de n'être pas, à sa manière, un grand homme d'action.

Si l'œuvre n'a pas un rapport très étroit avec les idées, les rêves, les besoins, les désirs, les aspirations des contemporains, comment y pourraientils prendre le moindre intérêt? Mais si un vivant rapport existe entre l'écrit posthume d'un auteur et l'esprit de sa génération, pourquoi ce triple sot a-t-il attendu d'être mort pour jouer un rôle actif et utile dans le mouvement intellectuel de son temps? Il devait préparer, il devait assurer son succès futur par son succès présent. En règle générale, la postérité ne commence rien. Ordinairement, elle continue, en l'affaiblissant peu à peu, la tradition des jugements admiratifs que la génération précédente lui a transmis; rarement elle la renforce; souvent elle la coupe net.

Si l'on peut raisonnablement espérer (et cela

même n'est point sûr) que tout ce qui est mauvais mourra tôt ou tard, on ne doit pas du tout compter sur la fortune inverse, sur l'avènement certain à la vie de tout ce qui est bon. Il s'en est fallu d'un rien que l'œuvre maîtresse de Schopenhauer, longtemps inglorieux, fût mise au pilon et anéantie.

On pourrait avancer qu'en littérature tous les jugements qui comptent sont des jugements « convenus », convenir étant, selon l'étymologie du mot, s'entendre ensemble dans la même idée comme on se réunit au même lieu. Le consentement des hommes est nécessaire ; un jugement purement individuel n'aurait aucune valeur. Une fois écrit, un livre existe si l'on veut, mais ne vit pas encore : sa véritable vie consistera dans la faveur du public, c'est-àdire dans un préj âgé formé par l'imagination collective. Si nous ignorons une foule d'œuvres qui mériteraient d'être admirées autant ou même plus que beaucoup d'autres qui sont très connues, c'est parce que, faute de chance ou faute d'habileté, le concours a manqué pouf elles des occasions diverses favorables à la création de ce fantôme.

La valeur imaginaire importe plus que la valeur réelle, et l'art de la former et de la répandre, — presque aussi précieux que le talent, — est fort différent de l'art qui consiste à faire un bel ouvrage. L'intelligence, l'adresse, la connaissance des

hommes, la ruse quelquefois, le génie du commerce bien souvent, et toujours beaucoup d'esprit pratique : voilà les conditions essentielles du succès, tandis que, pour faire un bon livre, il ne faut que du génie.

Oui, l'ombre, en littérature, finit par être plus que le corps; la légende finit par avoir plus d'existence que le fait historique ; l'idée seule est vivante et la réalité n'en fut, un jour, que l'occasion bientôt oubliée. Les circonstances extérieures de la publication d'un ouvrage, le cadre, l'apparence, le bruit, la réclame, la valeur fantastique que l'opinion lui attribue, tout cela n'a pas moins d'importance que l'ouvrage lui-même et tout cela dépend aussi de nous dans une très grande mesure ; mais, comme ce qui en dépend d'abord c'est le livre, le plus malin sera toujours celui qui commencera par le faire bon.

Justement parce qu'une légende n'est qu'une idée, elle a la vie très dure. Elle finit par se substituer si bien à la réalité qu'il devient, avec le temps, plus que difficile de rétablir la vérité première. Les jugements convenus en littérature, réformables pendant quelques années, sont presque impossibles à reviser quand ils ont plusieurs siècles. On peut y introduire des nuances nouvelles, des atténuations, des compléments, de légers correctifs ; il faut renoncer à les refaire de fond en comble. Et la raison profonde de cette stabilité, c'est

qu'on a besoin d'elle pour l'éducation des esprits; sans elle, le désordre de la pensée humaine serait comparable au chaos qui précéda l'organisation de la vie.

Kant, dans sa Critique du Jugement, écrit :

On vante avec raison les ouvrages des anciens comme des modèles; les auteurs en sont appelés classiques et forment, parmi les écrivains, comme une noblesse dont les exemples sont des lois pour le peuple. Le goût a besoin d'apprendre, par des exemples, ce qui, dans le progrès général de la culture, a obtenu le plus long assentiment, s'il ne veut pas redevenir inculte et retomber dans la grossièreté de ses premiers essais.

Et, dans son livre sur les Bases de la croyance, M. Balfour jette, en passant, cette remarque littéraire d'une grande portée :

Pour nous imaginer combien la marche de la critique serait désordonnée si elle n'était forcément retenue dans son orbite par l'attraction des opinions reçues, nous n'avons qu'à nous rappeler le lamentable échec de tant de critiques amenés à se prononcer sur des œuvres nouvelles ou sur des œuvres dont il n'existait aucune estimation incluse dans le système général qu'ils se

croyaient tenus de respecter L'entente qui s'établit

entre les maîtres critiques provient pour une bonne part de leur désir commun de voir comme d'autres ont vu, de juger comme d'autres ont jugé.... 11 y a là quelque chose qui nous empêche d'attacher beaucoup de poids à la prétendue unanimité des siècles.... L'immortalité des productions immortelles est surtout une immortalité de

bibliothèque et de musée; elle fournit des matériaux aux critiques et aux historiens plutôt que de la jouissance à l'humanité.

Ces dernières lignes ne répètent-elles pas, en moins bon français, le paradoxe même du seigneur Pococurante?

Le philosophe Cournot, dans ses Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernes1, approuve aussi l'institution d'une tradition littéraire, de règles reçues par tout le monde et de types consacrés. Mais ce que la pensée de Kant, de Cournot et de Balfour me paraît présenter de plus intéressant, c'est qu'elle n'implique point cette foi servile en l'autorité des maîtres et en l'excellence des modèles qu'ont prêchée des pédants et des radoteurs qui n'étaient pas des philosophes comme eux; non, ces sages, exempts de toute superstition, se contentent de reconnaître la simple utilité d'un gouvernement et d'une police pour que Tordre règne dans les études, pour que les esprits ne retournent pas à la barbarie et à l'anarchie.

Si les hommes — qui, pour leur bonheur peutêtre, ne sont que des moutons de Panurge — ne constituaient pas un grand troupeau marchant à la

1. Page 174. Citée dans ma deuxième série d'Essais sur les Réputations littéraires, p. 307.

suite de ses guides, s'ils étaient indépendants, s'ils estimaient les œuvres littéraires à la quantité de plaisir qu'elles leur procurent réellement, à la dose d'admiration vraie qu'elles excitent chez eux, leurs jugements seraient sincères, variés, changeants comme la vie, se contredisant eux-mêmes sans cesse par bonne foi, toujours neufs et originaux. Tels étaient ceux du sage Pococurante, en dépit ou plutôt par la grâce même de leur impertinente hardiesse. Ce libre amateur dénigre insolemment tout ce qui lui déplaît, mais il loue avec vivacité ce qu'il aime, il se montre capable de discernement. Il déclare « excellents » le deuxième, le quatrième et le sixième livre de Y Enéide, il admire la concision énergique des meilleurs vers d'Horace.

Voltaire, froid pour Corneille quand il reste respectueux, ne trouve pas de termes capables d'exprimer son enthousiasme pour Racine.

Montaigne a des cris, des transports, des ravissements., des extases devant certains traits sublimes ou devant la beauté parfaite et accomplie. Voyez comment il parle de l'hémistiche de Virgile : His dantem jura Catonem. Il est « ravi », « transi », « transporté », « transpercé », ravagé »; il « joint ses mains d'admiration ». Certes, rien n'est convenu, tout est sincère, tout est vrai dans un pareil jugement1.

1. Les jugements du goût gastronomique sont aussi « convenus », aussi peu sincères que ceux du goût esthétique.

Au temps lointain de ma jeunesse, si, pauvres collégiens que nous étions, nous n'avions point, mes contemporains et moi, pour exprimer ce que nous sentions des grands poètes et de la poésie, la flamme généreuse du style de Montaigne, cependant nous étions capables d'une ardeur d'admiration peut-être aussi vive. Notre mémoire verbale — cet inappréciable outil de la culture esthétique, sottement dénigré aujourd'hui par une mauvaise pédagogie — se meublait sans effort et avec plaisir des plus beaux textes de la littérature en vers et en prose. Cette musique qui continue toute la vie de chanter aux oreilles était, je le soutiendrai toujours, le meilleur et le plus durable reste de nos chères études littéraires. Il nous devenait impossible d'écrire mal par défaut de soin quand les modèles de la perfection restaient vivement présents à notre souvenir et nous faisaient honte de nos défaillances. Vraiment amoureux de la beauté, même chez quelques-uns des classiques dont on nous enseignait le culte officiel, nous avions des adorations passionnées et de violentes antipathies.

C'était amusant, mais ce n'était pas scientifique.

Quand nous mangeons d'un mets réputé exquis, remarque M. Bergson, le nom qu'il porte, gros de l'approbation qu'on lui donne, s'interpose entre la sensation et la conscience ; nous pourrions croire que la saveur nous plaît, alors qu'un léger effort d'attention nous prouverait le contraire (Essai sur les données immédiates de la conscience, p. 99).

Depuis que la science, ou plutôt l'érudition, s'est substituée dans l'éducation littéraire au sentiment esthétique avec tous ses risques d'erreur, mais aussi avec sa belle et vivante liberté, les jugements convenus, qui sont de tout repos, régnent en littérature paisiblement et rien n'inquiétera leur empire. Quand la foi est perdue, comment comprendrait-on encore un ardent souci de justice et de vérité qui s'aviserait de soumettre à l'esprit d'examen le palmarès des gloires littéraires? Reviser? A quoi bon? Les choses sont ce qu'elles sont, ne suffit-il pas de savoir pourquoi elles sont ainsi?

Un critique turbulent qui avait entrepris naguère de renverser le jugement de deux siècles sur le caractère et sur le génie de Racine, n'a rencontré qu'un froid accueil d'étonnement et d'indifférence. 11 y a soixante ans, nous aurions échangé des injures et des coups pour ou contre une idée si nouvelle. Mais aujourd'hui, comme cela nous est égal! Soutenu avec moins de lourdeur et plus d'esprit, le récent paradoxe nous aurait un peu divertis, voilà tout.

L'hérétique étant, selon la définition de Bossuet, l'homme « qui a une opinion », la république des lettres ne compte plus d'hérétiques; car aucune conviction individuelle ne s'y insurge fièrement contre l'avis commun, et personne ne s'intéresse désormais assez aux choses du goût pour

s'affranchir de la tradition et de la convention....

Oh! combien La Rochefoucauld avait raison de dire que la passion dominante des hommes est la paresse !

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