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CHAPITRE II

Retour sur le même sujet. — Une Lettre de feu Henri Monod.

Je n'ai pas assez dit, on ne dira jamais assez que tous les jugements littéraires qui comptent et qui durent sont une convention et qu'un écrivain aura beau avoir produit un chef-d'œuvre en soi, ce chefd'œuvre restera à l'état de pur néant si Fauteur n'a pas eu l'habileté ou la chance de créer et d'entretenir en sa faveur un préjugé.

L'auteur médiocre qui a ce préjugé pour lui est en meilleure posture non seulement devant ses contemporains, mais devant la postérité, que l'homme de génie ou de grand talent dont le seul atout consiste dans la vertu toute nue de ses idées et de son style.

Le gros public n'a aucune spontanéité dans ses jugements; il est inerte, indifférent, stupide, moutonnier, aveugle et sourd par définition ; si quelqu'un ne lui crie pas, si mille voix autorisées

ne lui répètent pas de concert : « Voici un livre », comment et pourquoi voulez-vous qu'il s'en avise? C'est d'une telle évidence que vraiment j'ai bien tort d'injurier ce bon public. S'il a pu être, en des temps fort anciens, responsable en grande partie de l'ignorance où il restait des bons ouvrages, il serait trop injuste de l'en accuser depuis que la production littéraire est devenue innombrable....

Bordeaux, lô novembre 1911.

Décidément, je rabâche. Tout cela, je l'ai dit et je l'ai redit. Si je veux reprendre mes vieux thèmes, il me faut les renouveler à fond. Peut-être la chose n'est-elle pas impossible par un effort de sincérité et de franchise qui sache pénétrer jusques au cœur de la connaissance de moi-même et ne recule devant l'aveu d'aucune vérité désagréable.

Je suis estimé d'un petit nombre de juges compétents : il est très probable que c'est tout ce que je puis espérer; mais j'ai toujours soutenu et je continuerai à soutenir jusqu'à la dernière goutte de mon encre que, pour la vie de mon nom et de mes ouvrages, cela revient absolument au même que si j'étais inconnu et ignoré de tout le monde.

D'excellentes gens m'ont écrit les choses les plus touchantes et les plus judicieuses sur la douceur exquise que l'on goûte dans l'applaudissement dis-

cret d'une élite, tout simplement dans la consolation d'une femme aimée. Ecoutons le pasteur Roberty, il fait toujours si bon de l'entendre : « 0 bizarrerie d'un cœur d'écrivain! N'est-il pas étonnant qu'à tout ce bruit il n'ait pas préféré l'approbation d'une voix musicale et tendrement aimée ou d'un regard qui vous comprend et vous pénètre tout entier.... Ah! si j'étais à sa place, c'est moi qui n'hésiterais pas1! » On a dénoncé avec raison la contradiction choquante, insupportable, où je suis tombé en affectant de mépriser les voix de la multitude et en aspirant visiblement et de toute mon âme à remplir mes oreilles d'un tapage si vain.

Entendons-nous et ne confondons pas les questions. Il s'agit de la vie. On n'est point sûr que l'on vivra parce qu'une personne — ou dix — ou trente — nous auront dit : « C'est très bien! » Si l'applaudissement de quelques-uns nous fait tant de plaisir, c'est parce que nous espérons que le suffrage restreint deviendra le suffrage universel. On peut assurément, on devrait — par sagesse stoïque ou épicurienne — se contenter de la haute estime d'un petit nombre d'amis et de personnes de goût; mais cette satisfaction n'apaise point et ne saurait tromper l'ardente soif de gloire qui n'est qu'une forme du désir passionné de vivre. Un

i. Journal de Genève, 22 décembre 1902.

appétit si furieux exige que l'opinion des délicats devienne celle de la foule ; peu importe que la foule ne comprenne point, qu'elle applaudisse sans intelligence et que son jugement ne soit qu'une convention, pourvu que par son babil elle alimente la vie littéraire, qui consiste dans l'entretien des peuples et des âges sur l'idée qu'ils se sont faite des auteurs ou plutôt qu'ils ont reçue et acceptée toute faite. Il faut nous emparer de l'espace et du temps : quel gage le chuchotement d'une voix chère ou le murmure flatteur d'une poignée de bons amis nous donne-t-il d'une si grande victoire ?

Je n'ai garde d'ignorer que la morale moderne, plus éclairée, plus pure que celle des païens et des premiers chrétiens, condamne comme un sentiment assez mauvais la mesquine ambition de l'espèce de survie qui consiste dans la gloire nominale. Aussi n'est-ce point pour m'en faire honneur que je constate en moi sa présence, c'est simplement pour reconnaître sans vanité comme sans honte que ce qui est si humain et si naturel ne m'est pas étranger. L'antiquité classique tout entière tenait ce sentiment non seulement pour excusable, non seulement pour légitime, mais pour noble, pour beau, pour excellent, à tel point qu'elle eût regardé comme un homme très incomplet et manquant du signe supérieur de l'humanité le poète, le législateur, le guerrier qui n'auraient pas eu pour

fin suprême dans la vie de s'immortaliser par une œuvre ou une action d'éclat.

L'espérance chrétienne, dans sa ferveur primitive, qui était l'aspiration anxieuse au salut personnel, peut servir à expliquer par quelque chose de plus qu'une simple analogie l'amour antique et païen de la gloire; car elle est, pour qui va au fond des choses, une transposition exacte de ce sentiment. Ce n'est que beaucoup plus tard, ce n'est guère qu'à l'époque contemporaine que les hommes se sont avisés qu'ils étaient décidément bien trop nombreux pour compter comme individus dans le livre d'or de l'Eternel; à partir de ce moment-là, l'éducation morale de l'homme s'est enrichie d'un sentiment nouveau, — généreux, à coup sûr, mais voulu et contraint plutôt que naturel et spontané, — qui est moins un instinct du cœur qu'une acquisition méritoire et laborieuse de la raison. Ce sentiment, ou pour mieux dire, cette idée raisonnable, consiste à comprendre que l'individu n'est rien, rien qu'une parcelle de la collectivité dont il tire toute sa valeur, et qu'en conséquence sa seule immortalité est la petite contribution que son travail apporte à l'œuvre de tous et qui devient partie intégrante et durable du progrès universel.

C'est ainsi que les chrétiens sociaux s'efforcent d'oublier la préoccupation égoïste de leur propre salut; par un renversement complet de l'ancien

point de vue, au lieu de voir dans le ciel la délivrance et la récompense promises aux déshérités d'ici-bas, ils le conçoivent comme l'avènement prochain, par la collaboration de l'homme avec Dieu, du règne de la justice sur la terre.

Le 24 juillet 1911, trois mois avant sa mort, Henri Monod, déjà très malade, m'écrivait une lettre, d'une singulière élévation de pensée, où il oppose à ma conception de l'immortalité, — telle qu'elle résulte, je l'avoue, de mes deux séries d'Essais sur les Réputations littéraires, — l'idée qu'il s'en faisait lui-même et qui est infiniment plus noble que la mienne.

On a un tel besoin, à mesure que deviennent plus pressants les avertissements de l'âge et de la maladie, de se rattacher à quelque chose, que je veux te dire ce que je pense.

Pourquoi tiens-tu tellement à l'immortalité du nom? Au fond, c'est la seule à laquelle tu croies, et c'est pourquoi tu voudrais tant en être sûr. Pourquoi? Tu as fait pendant ta belle vie une œuvre. Tu as émis de nobles pensées; tu as donné des conseils utiles. Tu sais que pas un atome de cela ne peut être perdu. Voilà ton immortalité. Comment ne te suffit-elle pas? N'est-elle pas très supérieure à celle du nom? Tu vas peut-être me trouver un monstre d'orgueil, mais voici comment m'apparaît la mienne.

... La première République a vainement tenté d'or-

ganiser l'Assistance publique1, ce qu'elle avait le devoir de faire. La seconde République avait le même devoir et n'a pas mieux réussi. La troisième République l'a organisée ; elle s'en honore — Oui, elle s'en vante en mainte occasion, et jamais le nom de Henri Monod n'est prononcé. Que veux-tu que cela me fasse? J'en souffrirais cruellement si j'attachais l'importance que tu attaches à la persistance du nom. Mais je n'ai pas ce sentiment. Je sais bien, moi, — lorsque l'on créa enfin, conformément au conseil que j'avais donné dans un mémoire imprimé quand j'étais préfet du Calvados, la direction de l'Assistance publique, et lorsque cette direction me fut confiée, — les longues méditations par lesquelles je recherchai les raisons des tentatives avortées; comment peu à peu la lumière se fit, et enfin fut dans mon esprit si éblouissante qu'elle éclaira en lettres de feu la formule d'où devait sortir le régime nouveau. Je me rappelle le jour, le lieu : c'était par une belle soirée, tandis que, parti de mon bureau, je remontais les Champs-Elysées; elle m'apparut, la formule, sur l'or du couchant, remplissant toute la courbe de l'Arc de Triomphe. Quelques jours après, elle était adoptée par le conseil supérieur que j'avais eu soin de faire instituer, et depuis lors elle s'est imposée aux délibérations des deux Chambres, elle a servi de base aux lois sociales dont enfin la République se targue. Si des milliers et des milliers de malades pauvres sont soignés en vertu de la loi de 1893, si des milliers d'enfants assistés ont eu leur sort amélioré par les lois de 1904, si des multitudes de vieillards et d'incurables sont secourus grâce à la loi de 1905, qu'importe que mon nom ne soit pas prononcé? Je sais, moi, que c'est à moi que ces lois, que j'ai d'ailleurs

1. Henri Monod était directeur de l'Assistance publique au ministère de l'Intérieur.

toutes défendues devant le Parlement, que j'ai fait adopter — c'est bizarre, mais c'est ainsi — malgré les ministres de l'Intérieur (sauf Floquet) qui en ont aujourd'hui l'honneur, sont dues; je sais qu'elle sont dues à la formule sur laquelle elles sont bâties, et qui a jailli de mon cerveau. Je le sais, et cela suffît à mon bonheur.

Tu as, toi aussi, à ton actif, une œuvre d'une originalité puissante et de la plus haute valeur morale. Il est presque certain que tes livres excellents vivront. Quand ils ne vivraient pas, tu dois être heureux, car tu ne peux douter que ton enseignement, oral et écrit, n'est pas stérile, qu'il est tout plein de germes succulents, salutaires, indestructibles, qui se multiplieront sur le bon terrain des bons esprits.

Je devrais revoir tout cela, mais je n'en ai pas la force....

Henri Monod se trompe en ce qui me concerne. Oh! sans doute, plusieurs de mes « excellents écrits » seraient bien plus dignes de vivre que beaucoup d'ouvrages de même nature auxquels une longue durée paraît promise ; mais quelle raison y a-t-il désormais, après trente volumes estimés, c'est-à-dire ignorés, pour qu'un thaumaturge leur crie tout à coup : « Lazare, lève-toi! » L'espèce de vie dont ils continueront à jouir ne sera jamais que ce sommeil tranquille et silencieux que les sages nous vantent comme la forme la plus pure du succès, probablement parce qu'il réalise, sans être cependant la mort, l'heureuse paix de la tombe

Voilà pour T« immortalité » nominale. Et quant

à l'autre immortalité, — la vraie, selon Henri Monod, — celle des services rendus, des vérités annoncées, des beaux sentiments communiqués,, bref, de tous les bienfaits divers de la plume, voyons de sang-froid et sans humilité fausse quel fond je puis faire sur elle.

Si j'ai (j'accepte ce compliment y quelque originalité, ce n'est pas une « originalité puissante », c'est-à-dire, sans doute, créatrice. Je n'ai jamais senti la joie divine qui suit une production géniale et qui est tellement propre au créateur de beauté ou de vérité que, selon Bergson, elle lui suffit, le paie de tout et le rend indifférent et insensible à l'approbation publique.

« C'est une erreur profonde, affirmait récemment ce professeur dans une conférence à l'Université de Birmingham1, de croire que les artistes, les savants travaillent pour la gloire et tirent leur plus grande satisfaction des applaudissements de l'humanité. Nous recherchons la louange dans la mesure exacte où nous nous sentons peu sûrs d'avoir réussi.... Celui qui est certain qu'il a mis au jour une œuvre vivante ne se soucie point des éloges; il se sent au-dessus de la gloire, parce qu'il n'y a pas de plus grande joie que de se sentir créateur. »

La volupté très réelle que je goûte à écrire est simplement celle de l'arrangeur d'idées et de mots.

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