‹ Derniers chantsChapitre 1 sur 65 · NOTICE SUR CASIMIR DELAVIGNE · texte numérisé non relu

NOTICE SUR CASIMIR DELAVIGNE

C'est avec un sentiment à la fois doux et pénible que j'écris celle simple notice sur un frère que la mort seule a pu séparer de moi. Si je ne puis me rappeler sans une émotion de plaisir les belles années que nous avons passées ensemble dans une union si tendre, lui se créant chaque jour de nouveaux titres a l'admiration générale, et moi modeste confident de ses travaux, aujourd'hui un regret bien amer vient se mêler à ces souvenirs. Je n'ai pas dû hésiter cependant à parler de lui, et a le faire connaître comme je l'ai connu. Le faire connaître, c'est le faire aimer, et cette mission me donne du courage.

Les éditeurs d'un poète placent ordinairement son portrait h la letc de ses ouvrages. Avant de donner quelques détails sur la vie de Casimir, je crois devoir, comme eux, placer ici un tableau fidèle de son caractère, que son amour pour la retraite n'a pas permis d'apprécier entièrement. Casimir

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était mule ces hommes rares, à l'épreuve de la crainte, de l'intérêt ou de l'ambition. Aucun danger, aucune séduction n'aurait pu le pousser a un acte qu'il aurait regardé comme blâmable ou lui faire abandonner ce qu'il croyait noble cl juste. Beaucoup ont connu sa bonté, mais bien peu ont pu se faire une idée de toute l'énergie de son âme. Honoré de l'amitié du souverain , jamais il ne demanda rien pour luimême; mais, sans craindre d'être importun, il demanda bien souvent pour les autres, et jamais il n'éprouva un relus. Son cœur était ouvert a tous les sentiments tendres ; aimant avec passion le travail et la retraite, les réunions intimes de la famille faisaient tout le charme de sa vie. La critique fut sévère et plus d'une fois injuste envers lui , surtout pendant ses dernières années. 11 était très-sensible a ses attaques, mais il ne voulait pas y répondre. 11 disait souvent : « Si mon ouvrage est bon, avec le temps il doit » triompher; s'il ne l'est pas, la critique a raison, il faut » lâcher de faire mieux. » 11 possédait cependant a un degré très-élevé le talent de la satire ; mais il refusa toujours d'en faire usage, et c'est une arme dont il ne se servit qu'une seule fois, en badinant, lorsqu'il composa sa comédie des Comédiens. Toujours animé d'une noble émulation , jamais il n'éprouva un sentiment de jalousie pour ses rivaux ; il applaudissait avec transport à leurs travaux , quand son goût était satisfait-, dans le cas contraire il gardait le silence ; aussi, en quittant la vie, a^t-il pu dire, comme un de nos anciens tragiques :

Aucun fiel n'a jamais empoisonne ma plume.

Tels sont les traits principaux du caractère de Casimir

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Delavigne; le portrait n'est poinl flatté, cl il ne m'était pas possible d'en tracer une image infidèle, à moi qui ai pendant si long-temps été pour lui une seconde conscience. Telles sont les heureuses et bi illanles qualités qui le distinguaient ; les détails de sa vie en seront le développement et la preuve.

Casimir Delavigne naquit au Havre le 4 avril 1793. Il était (ils d'un négociant justement considéré. Son enfance ne présenta aucune circonstance remarquable ; il annonçait un esprit vif, et par une singulière contradiction, malgré son ardeur pour le travail, il ne triomphait qu'avec beaucoup de peine des premières difficultés de ses études. A 1 âge de dix ans, il fut envoyé au collège, à Paris, où je l'avais précédé de plusieurs années. Je demande pardon au lecteur de parler de moi quelquefois, mais le lien qui nous unissait était si intime que je serai forcé souvent de me citer comme témoin des faits que je raconte.

Pendant les premières années, Casimir se fit aimer par la bonté de son caractère, et se fit remarquer plus par son application que par ses succès ; mais, a l'âge de quatorze ans, ses facultés se développèrent d'une manière extraordinaire, et, en quelques mois, il devint l'un des meilleurs écoliers de son temps. Comme presque tous les jeunes gens , je faisais alors des vers fort médiocres ; on connaît l'analhèine de Boileau :

Il n'est point de degrés du médiocre au pire.

Je les lisais à Casimir, qui avait la bonhomie de les trouver admirables, et mes essais informes eurent l'avantage de lui donner de bonne heure le goût de la poésie, qui sans doute lui serait venu plus tard. Il voulut aussi essayer

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ses forces; il apporta dans ce travail l'ardeur qu'il mettait a tout ce qu'il entreprenait, et je ne tardai pas h m'aperce voir qu'il réussissait beaucoup mieux que moi. Dès lors je cessai de faire des vers pour me bornera corriger les siens.

]1 eut, ainsi que moi, le bonheur de trouver sur les bancs du collège un ami dont la tendre affection ne s'est jamais démentie; je veux parler de Scribe. Les liens d'une amitié bien rare se formèrent entre nous trois. Nous nous faisions mutuellement confidence de nos travaux, de nos projets, de nos espérances. Lorsque nous sortions, le dimanche, c'était encore pour nous réunir, et, quand notre bourse d'écolier nous le permettait, nous allions faire un modeste déjeuner dans un petit café près du Palais-Royal. La , nous formions ensemble des plans pour l'avenir, avec toutes les illusions de la jeunesse. Casimir craignait de travailler pour le théâtre-, il voulait être poète , mais il désirait consacrer sa vie a la composition d'un poème épique. Scribe se destinait au barreau. Dans nos petits conciliabules, comme j'étais le plus âgé, j'exerçais une certaine influence. Je les entraînai tous deux a travailler pour la scène. Me sera-t-il permis de me féliciter en passant d'avoir donné au théâtre deux hommes aussi éminents dans des genres divers? c'est certainement ce que j'ai fait de mieux.

Nous étions convenus de nous réunir au même endroit dans chaque circonstance importante de notre vie, afin de nous féliciter ou de nous consoler ensemble, et chacun de nous fut toujours fidèle a cet engagement. Une de ces réunions eut lieu a l'époque où Casimir fut nommé membre de l'Académie française. Scribe avait obtenu déjà les plus beaux succès, j'avais eu part a quelques-uns; nous étions

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tous trois heureux ; chaque souvenir du passé nous semblait le gage d'un avenir plus brillant. Ce jour même , on jouait aux Français f École des Vieillards et Valérie. Nous nous rendîmes ensemble au théâtre : la salle était remplie -, le public applaudissait-, le sentiment de bonheur que chacun de nous éprouva nous émut jusqu'aux larmes , et Casimir nous répétait en se retirant : « Mes amis, remercions la » Providence, elle a été plus loin que nos vœux et que nos » rêves de jeunesse. »

En l'absence de sa famille qui habitait le Havre, Casimir était reçu, les jours de congé , chez un oncle*, avoué a Paris, qui, comme le vieux procureur de Crébillon , aimait les lettres, et les cultivait autant que les affaires pouvaient le lui permettre. Il était intimement lié avec le bon et spirituel Andricux; il le consulta sur les premiers essais de Casimir. Andrieux aimait les jeunes gens-, il leur prodiguait volontiers ses conseils et ses leçons, mais il ne les gâtait pas par trop d'indulgence , et presque toujours il les détournait d'entrer dans la carrière des lettres, où, disait-il, ils devaient s'attendre à trouver les plus amers désappointements. Après avoir lu les vers de Casimir, il répondit : « Ce n'est » pas mal ; mais , croyez-moi , il serait bien plus sage de se » disposer a faire son droit. » Cet arrêt fut rapporté au jeune poète, qui n'en fut pas découragé.

Une année après, il était encore élève de rhétorique, la naissance du roi de Rome lui offrit l'occasion de faire révoquer la sentence. Il composa un dithyrambe renfermant des beautés poétiques de l'ordre le plus élevé , et qui fixa sur

*M. Lambert Sainte-Croix.

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lui l'attention générale. Le bon oncle s'empressa de porter cette nouvelle production a Andrieux. Ce dernier, après l'avoir lue avec un vif intérêt, s'écria : « Voila qui est bien » différent! Il ne faut plus le tourmenter : amenez-le-moi ; » il ne fera jamais que des vers, et j'espère qu'il les fera » bons. » 11 l'accueillit en effet avec une bonté paternelle, se. plut h lui donner des encouragements, et l'excita a poursuivre une carrière qui lui promettait de véritables succès. Parmi les jeunes gens qui venaient consulter Andrieux, Casimir est peut-être le seul auquel il ait donné un conseil semblable ; aussi le jeune poète, qui ne l'ignorait pas, puisa-t-il dans ses éloges une confiance et une ardeur nouvelles.

Je dois démentir ici une anecdote complètement fausse, qui a été insérée dans plusieurs recueils périodiques. On a raconté que l'Empereur, faisant une visite au lycée Napoléon après avoir lu le dithyrambe composé sur la naissance de son fils, se fit présenter l'auteur et lui demanda quelle récompense il désirait. On ajoutait que Casimir avait réclamé l'exemption du service militaire. Je puis affirmer que jamais l'Empereur n'a fait de visite au lycée Napoléon, et que jamais Casimir n'a eu l'honneur de lui parler.

11 fut soumis a la conscription comme tous les autres jeunes gens de cette époque. Ce ne fut point un ordre de l'Empereur qui le fit rester dans ses foyers , ce fut le dévouement de ses jeunes concitoyens. Les formalités de la loi l'avaient obligé de se rendre au Havre. 11 était déjà d'une santé bien délicate , et qui n'aurait pu supporter les fatigues de la guerre; mais ce motif ne suffisait pas pour le faire exempter du service. 11 fallait appuyer sa réclamation sur une infirmité quelconque bien constatée. 11 était alors

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affecté d'une légère surdité, qui depuis disparut entièrement. Ce fut l'excuse qu'il présenta; mais, pour que cette excuse fût admissible , le certificat qui attestait cette infirmité devait être signé par les jeunes conscrits de sa classe Tous s'empressèrent de venir le signer , et cependant ils n'ignoraient pas qu'en agissant ainsi chacun d eux s'exposait a partir à la place de celui qu'il voulait sauver. Que ceux qui existent encore reçoivent ici le tribut d'une reconnaissance dont Casimir fut pénétré jusqu'à la fin de sa vie.

Le dithyrambe sur la naissance du roi de Rome eut pour Casimir un précieux avantage : il fixa sur lui l'attention d'un homme aussi distingué par les qualités de son cœur que par les grâces et l'étendue de son esprit. M. le comte Français (de Nantes), alors directeur-général des droits réunis, aimait à se délasser des fatigues de l'administration par la culture des lettres : il aimait à s'entourer d'hommes remarquables par leur savoir et leurs travaux. Il avait donné asile dans ses bureaux a quelques gens de lettres malheureux , et il se plaisait a encourager parmi les jeunes poètes ceux qui lui paraissaient annoncer du talent. Il se fit présenter Casimir. La famille du jeune poète avait éprouvé de cruels revers par suite des longues guerres de l'Empire : pour suivre la carrière où il venait d'entrer il lui fallait un appui -. il le trouva dans cet homme excellent , pour lequel il conserva toujours autant de gratitude que de vénération.

M. le comte Français lui donna un petit emploi dans l'administration, en lui recommandant de ne s'y présenter que le dernier jour de chaque mois , jour où l'on payait les appointements. S'il le rencontrait dans les bureaux 'a une

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autre époque , il le renvoyait en lui disant : — « Mon cher » Casimir, allez travailler, nevenez pas ici perdre votre temps. » Si je vous ai donné une place, c'est pour que vous ayez bien- » tôt le moyen de vous en passer. » 11 avait eu la bonté de l'admettre dans son cercle intime, composé des hommes les plus distingués dans tous les genres. Là, chaque soir,. Casimir assistait à une conversation aussi instructive que variée, qui était pour lui une école de savoir et de goût.

Il s'efforça de justifier par des succès la bienveillance dont il avait été l'objet. Les concours académiques lui ayant paru le moyen le plus prompt d'arriver a son but , il composa un épisode du genre épique intitulé : Charles XII à Narva. Cet ouvrage n'obtint pas le prix , mais l'Académie y remarqua de brillantes qualités poétiques, et lui accorda une mention honorable.

L'année suivante le sujet du prix était la découverte de la vaccine. 11 résolut de tenter une seconde fois la fortune. Afin de s'entourer de toutes les lumières nécessaires , il s'adressa au docteur Pariset , aujourd'hui secrétaire perpétuel de l'Académie royale de médecine , qu'il voyait habituellement chez M. Français , et qui lui montrait toujours beaucoup d'amitié. Le docteur, qui faisait lui-même de très-bons vers , se prêta volontiers aux désirs du poète , et lui donna les explications les plus précises. Ils allèrent même plus d'une fois de compagnie vacciner dans les campagnes aux environs de Paris. Ces études consciencieuses inspirèrent a Casimir quelques vers techniques où il rendit avec un rare bonheur et une élégante précision les symptômes et les effets de la vaccine.

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Qu'il me soit permis de remettre sous les yeux des lecteurs ces vers , qui alors furent extrêmement remarqués :

Par le fer délicat dont il (Jenner) arme ses doigts.

Le bras d'un jeune, enfant est effleuré trois fois.

Des utiles poisons d'une mamelle impure,

Il infecte avec art cette triple piqûre.

Autour d'elle s'allume un cercle fugitif.

Le remède nouveau doit long-temps inactif.

Le quatrième jour a commencé d'éclore,

Et la chair par degrés se gonfle et se colore.

La tumeur en croissant de pourpre se revêt ,

S'arrondit à la base et se creuse au sommet.

Un cercle plus vermeil de ses feux l'environne;

D'une écaille d'argent l'épaisseur la couronne ;

Plus mitre, elle est dorée; elle s'ouvre, et soudain

Délivre la liqueur captive dans son sein.

Puisez le germe heureux dans sa fraîcheur première,

Quand le soleil cinq fois a fourni sa carrière;

Si la douzième nuit a commencé son cours,

Souvent il offrira d'infidèles secours, etc., etc.

Le ton peut-être un peu trop didactique de ce poème l'empêcha d'obtenir le prix-, mais l'Académie, d'un suffrage unanime, lui décerna l'accessit, en rendant une justice entière h un style toujours élégant et poétique.

Cependant les désastres de l'Empire avaient commencé. Casimir était animé d'un patriotisme ardent. Il aimait la France d'un amour passionné : les revers de son pays firent sur son âme une impression qui ne s'effaça jamais , et ce fut avec une profonde douleur qu'il assista a la chute de l'Empereur et à la double invasion de l'étranger. 11 ne put voir sans indignation les outrages prodigués a celte époque aux derniers défenseurs de la patrie. Il voulut les consoler et les venger : et au mois de juillet 1815 , quelques jours

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après la funeste bataille de Waterloo , il composa la première Messénienne. Cet ouvrage produisit dans la France entière une immense sensation. Chacun sut gré au jeune porte d'avoir exprimé avec tant de verve et d énergie des sentiments qui faisaient battre tous les cœurs français. Celte Messénienne fut immédiatement suivie de deux autres, et tel fut l'enthousiasme qu'elles excitèrent que, dans la première année de leur publication, il en fut vendu vingt et un mille exemplaires. En un moment Casimir devint le poète national de la France , et il était digne de ce litre honorable. S'il aimait la gloire de son pays, il n'aimait pas moins la liberté, cette liberté féconde aussi éloignée des désordres de l'anarchie que des abus du despotisme , et il consacra toute sa vie a la chanter et a la détendre.

La chute de l'Empereur avait naturellement éloigné des affaires M. le comte Français, et Casimir avait perdu le petit emploi qu'il occupait dans les droits réunis. M. le baron Pasquier, alors garde des sceaux , aujourd'hui chancelier de France, lut avec émotion les trois premières Messâniennesi il fit appeler Fauteur, et créa pour lui la place de bibliothécaire de la chancellerie. Dans celte nouvelle position, Casimir redoubla d'efforts pour réaliser les espérances qu'il avait données et répondre a la bienveillance générale dont il était entouré. Au collège , tout rempli d'admiration pour les classiques grecs, qu'il étudiait avec amour, il avait composé une tragédie de Polyxène. Cet ouvrage, écrit d'un style élégant et pur, et qui reproduisait quelquefois avec bonheur les beautés d'Euripide , n'aurait pu réussir sur notre théâtre. Casimir le sentit : il condamna lui-même sa première production dramatique, et s'occupa des Vêpres

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Siciliennes , dont le sujet lui paraissait susceptible d'un vif intérêt. Si l'auteur éprouve do grandes jouissances pendant la composition de son œuvre , viennent ensuite les tribulations de toute nature inhérentes à la représentation. Files ne furent pas épargnées a Casimir. Après avoir long-temps sollicité une lecture au Théâtre-Français , il parvint enfin à l'obtenir ; mais l'ouvrage fut écouté avec la défiance et la défaveur qui accueillent assez ordinairement le coup (Fessai d'un jeune homme, et ce ne fut qu'à grand 'peine qu'on le reçut a correction. Ce jugement offrit une circonstance assez singulière. A cette époque les comédiens avaient l'habitude, après avoir entendu une pièce, de motiver leur vote dans un bulletin. Celui de Thénard , qui tenait alors remploi des premiers comiques', était conçu en ces termes : « Je reçois cet ouvrage malgré ses défauts; j'y trouve la » preuve que l'auteur un jour écrira très-bien la comédie. » Une année après l'auteur avait justifié cet horoscope.

En attendant , Casimir se remit au travail avec courage, ïl chercha a corriger les défauts qu'on lui avait indiqués et a satisfaire le goût et les exigences de ses juges. Il réclama ensuite et obtint une seconde lecture , dont le résultat fut un refus définitif.

Il revint chez lui désespéré; et, en entrant dans son cabinet, où je l'attendais, il m'annonça la fatale nouvelle, et ajouta : — « Il paraît que je me suis tout a fait trompé : il » faut faire une autre tragédie. » En disant ces mots il jeta son manuscrit dans le feu. Je m'empressai de l'en retirer, et je lui répondis : — « Sans doute il faut faire une autre » tragédie -, mais il faut garder celle-ci. Le jugement qui la » condamne n'est peut-être pas sans appel. »

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A celte même époque l'Académie française avait donné pour sujet du prix de poésie le bonheur que procure l'élude dans toutes les situations de la vie. Casimir résolut de concourir encore une fois; mais, au milieu des difficultés qu'il éprouvait a faire représenter son premier ouvrage , il sentait vivement que le résultat du travail et de l'étude n'est pas toujours aussi agréable que le prétendait l'Académie. 11 composa donc une épître où le sujet était traité dans un sens tout a fait différent de celui qui avait été indiqué. Cette pièce cependant renfermait une si heureuse philosophie , elle était écrite avec tant de facilité , d'esprit et de grâce, qu'elle obtint l'assentiment général. Les lois du concours ne permettaient pas de lui donner le prix ; mais l'Académie la cita de la manière la plus honorable , et , par exception, elle fut lue tout entière en séance publique, aux applaudissements unanimes des auditeurs.

Picard était alors directeur de l'Odéon. Tout le monde connaît ses ouvrages remplis d'une gaieté naïve, d'observations vraies , d'aperçus pleins de finesse. Mais cet homme excellent était aussi cher a ses amis par la bonté de son cœur qu'il était remarquable aux yeux de tous par ses talents. Casimir lui avait été présenté par Andrieux, et il lui avait témoigné dès le premier abord une affection paternelle. Un incendie dévora son théâtre. Ce malheureux événement non-seulement compromettait sa petite fortune, mais plongeait dans la détresse les nombreuses familles qui tiraient leurs moyens d'existence de l'exploitation de l'Odéon. Le roi Louis XVIII voulut venir en aide a une telle infortune , et , en ordonnant de reconstruire la salle , il accorda a Picard le privilège du second Théâtre-Français.

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Picard s'occupa sur-le-champ de rassembler les éléments dune troupe nouvelle. Par son expérience et son activité il parvint bientôt à réunir des artistes d'un talent véritable , <|ui , après avoir fondé avec éclat le second Théâtre -Français, sont devenus depuis presque tous sociétaires du premier. Il forma ensuite un comité de lecture composé de gens de lettres, et vint trouver Casimir pour l'inviter a lire devant ces nouveaux juges sa tragédie des Vêpres Siciliennes. La pièce fut accueillie avec la plus grande faveur, et l'on décida que, parmi tous les ouvrages reçus, ce serait le premier qui serait joué sur le théâtre de l'Odéon.

Enfin , après tant de délais et de difficultés , la première représentation eut lieu le 23 octobre 1819, et attira une alïluence considérable.

11 faut avoir travaillé pour le théâtre et avoir fait représenter un ouvrage quelconque, fût-ce une bagatelle, pour bien comprendre les angoisses de l'auteur qui subit cette terrible épreuve. Casimir, qui joignait à une modestie bien réelle une extrême sensibilité , avait besoin de tout son courage pour résister aux émotions qu'il éprouvait chaque fois qu'il donnait un ouvrage nouveau. Dans ces circonstances je ne le quittais jamais, et souvent, en lui promettant de le remplacer , je l'engageais à s'épargner un supplice inutile. Mais il regardait sa présence sur le théâtre comme un devoir, et me répondait : — « Ce n'est point un » supplice inutile ; c'est ici que je reçois les meilleurs con- » seils et les meilleures leçons. » En lui offrant de le remplacer, je faisais moi-même un grand effort ; car je ne souffrais guère moins que lui. Je m'étais tellement identifié à ses ouvrages qu'ils me semblaient les miens, et que sou-

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vent je me surprenais a être modeste pour son compte.

Les Vêpres Siciliennes obtinrent un succès dont les annales du théâtre n'offrent pas d'exemple. Ceux qui n'ont point assisté a cette représentation ne pourraient s'en former une idée. Le quatrième acte surtout avait excité un tel enthousiasme que les applaudissements ne cessèrent pas pendant l'intervalle qui le sépara du cinquième. L'émotion du public avait gagné la foule qui encombrait la place et les abords du théâtre, heureuse de s'unir a la victoire du poète qui avait consolé la France de ses revers. Picard , se jetant dans ses bras, lui dit avec effusion : — « Mon cher Casimir, » vous nous sauvez. Vous êtes le fondateur du second » Théâtre-Français. Jouissez bien de votre succès. Vous » ferez sans doute encore de plus beaux ouvrages; mais vous » n'obtiendrez jamais un pareil triomphe. »

Ce fut un beau moment dans la vie de Casimir. 11 se voyait l'objet d'une bienveillance presque universelle. Jl avait trouvé a l'Odéon de nouveaux et bien précieux amis. Je dois citer entre autres M. Droz, membre du comité de lecture, l'ami de Picard et d'Andrieux, et qui partagea bien vite leur affection pour le jeune poète. Je vois encore M. Droz, le philosophe pratique, abandonnant un moment ses graves méditations pour s'occuper de négociations délicates avec les acteurs, négociations qu'a celle époque l'invincible timidité de Casimir l'aurait certainement empêché de mener a bien ; il était profondément ému de tous les témoignages d'amitié qu'il recevait. « Je suis bien heureux, » me disait-il souvent, d'avoir trouvé a mon début dans la » carrière tant d'hommes distingués qui veulent bien me » donner leurs conseils, et qui prennent a mes succès ku-

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» tant d'intérêt que moi-même. Si je réussis, c'est uue dcllc » <|iie j'acquitterai plus tard lorsque des jeunes gens vien- » drout me consulter à mon tour. » Et cette promesse, il l'a tenue religieusement.

Si le refus des Vêpres Siciliennes à la Comédie-Franeaisc n'avait point décourage Casimir, il avait cependant été trèssensible a ce cruel désappointement. 11 n'avait pu voir sans une vive contrariété toutes ses espérances détruites, ou du moins ajournées pour long-temps. Ce sentiment d'irritation donna naissance a la comédie des Comédiens. Il combattit le chagrin par le travail, et, sans avoir d'abord l'intention de faire représenter ce nouvel ouvrage, il trouva une consolation dans les plaisanteries qu'il dirigeait contre ses premiers juges. Lui, qui d'ordinaire disposait ses plans avec un soin minutieux et après de longues méditations, se laissa entraîner a écrire quelques scènes sans avoir même songé a la place qu'elles devraient occuper dans l'ensemble.

Cependant, a mesure qu'il travaillait, son sujet s'étendit, se dessina plus nettement, et il parvint à en coordonner toutes les parties. S'il est resté dans cette comédie quelque trace de la manière dont elle fut composée, par combien de qualités ce léger définit ne fut-il pas racheté! Que de chaleur et de vivacité dans le style! que de verve comique! que d'observations fines et de saillies piquantes!

Le second Théâtre-Français s'empressa de jouer cette comédie, qui obtint un brillant succès. Si elle n'attira pas d'abord la même aflluence que les Vêpres Siciliennes, elle fut appréciée sur-le-champ par les connaisseurs comme un ouvrage de l'ordre le plus élevé ) et depuis le public a ratifié ce jugement»

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Casimir, immédiatement après, s'occupa de composer une seconde tragédie. 11 lisait alors avec beaucoup d'intérêt une nouvelle de M. de Maislre, intitulée le Lépreux de la cité cCAoste. Cet homme, frappé d'une réprobation universelle sans l'avoir mérité, abandonné de tous, et conservant dans son isolement les passions des autres hommes, lui paraissait le sujet d'un drame extrêmement touchant. « Je <i voudrais, me disait-il, mettre cette pensée sur la scène ; je » voudrais offrir au théâtre le tableau d'un être injustement » frappé d'une lèpre morale, luttant contre sa destinée ; et » je voudrais en même temps que mon sujet me permît » de déployer tout le luxe de la poésie orientale. »

Cette succession d'idées le conduisit a choisir un Paria pour le héros de son œuvre nouvelle.

C'est avec passion qu'il se livra a ce travail , et il se plut a prodiguer dans cette tragédie toutes les richesses de la poésie la plus brillante. A l'imitation de Racine dans YAthalie, il plaça entre les actes des chœurs qui sont regardés comme d'admirables morceaux lyriques.

Le Paria fut représenté le 1er décembre 1821 , et ne fut pas accueilli moins favorablement que les deux ouvrages qui l'avaient précédé.

Pendant qu'il poursuivait si heureusement sa carrière laborieuse et qu'il obtenait ce nouveau triomphe, les événements politiques avaient marché; plusieurs Messéniennes avaient succédé aux premières, et toutes respiraient un ardent amour de la liberté ; le ministère n'était plus le même, et , comme le caractère indépendant du poète ne pouvait convenir aux nouveaux agents du pouvoir, la place de bibliothécaire a la chancellerie fut supprimée.

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( iasimir fut [complément dédommagé de celle petite persécution, doiil le public s'irrita plus que lui-même. M. le duc d'Orléans, eu apprenant le coup qui l'avait frappé, lui lil offrir la place de bibliothécaire du Palais-Royal. La lettre qui lui annonça cette faveur contenait ces mots remarquables : « Le tonnerre est tombé sur votre maison, je vous » offre un appartement dans la mienne. » Casimir accepta avec reconnaissance une offre faite avec tant de noblesse. Admis bientôt dans l'intimité de M. le duc d'Orléans, il en fut traité avec une bienveillance qui devint en peu de temps une véritable amitié. Ce fut alors qu'il put apprécier toutes les vertus du prince, et la vaste étendue de ses connaissances, dont l'universalité l'étonnait toujours. Aussi était-il heureux de se dire : « Du moins je puis le louer sans être flatteur. »

A cette époque, plusieurs places devinrent successivement vacantes a l'Académie française. Casimir attachait beaucoup de prix a toutes les distinctions purement littéraires. C'était l'a son unique ambition. Jîien qu'un profond amour pour la France, une rare fermeté de caractère jointe a une éloquence naturelle et à une grande rectitude de jugement lui eussent permis de jouer un rôle utile et brillant dans les affaires du pays; malgré l'amitié qui l'unissait aux chefs du parti libéral a cette époque, le général Foy, Manue etStanislas de Girardin, qui désiraient le voir siéger un jour dans leurs rangs, il s'y refusa constamment, convaincu (pie les lettres, comme la politique, exigeaient un homme tout entier. Deux fois il déclina l'honneur d'entrer à la Chambre des députés, qui lui fut offert d'abord par la ville du Havre, son berceau, à laquelle il avait voué un attachement qui ne s'altéra jamais, et ensuite par la ville d'Evreux. Mais une

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place à l'Académie française lui parut une juste récompense de ses succès et de ses travaux. 11 n'hésita donc pas a se mettre sur les rangs. Malheureusement la majorité de cette compagnie célèbre était alors dominée par des préoccupations étrangères a la littérature. Casimir échoua deux lois dans sa candidature-, la première, on lui préféra M. l'évoque d'Hermopolis, et la seconde, M. l'archevêque de Paris. Ouelque temps après, ses amis l'engageant a faire une troisième tentative, il leur répondit gaiement: « Ce serait inutile, car sans doute on m'opposerait le pape. »

A ses yeux, le plus sûr moyen de conquérir enfin les suffrages qui lui avaient été refusés, était de se présenter avec un titre nouveau : c'est a ce parti qu'il s'arrêta. Les sociélaires du Théâtre-Français, regrettant d'avoir éloigné de leur scène un homme qui devait en être l'ornement, avaient fait quelques démarches auprès de lui 5 Casimir se prêta volontiers a une réconciliation dont P École des Vieillards fut le gage. Lorsqu'il lut celte comédie au comité, Talma était présent : ce grand acteur fut profondément frappé de l'ouvrage en général et du rôle de Dan ville en particulier. 11 s'approcha de Casimir après la lecture, et lui dit : « Ce rôle » de Danville, c'est moi-même, c'est moi seul qui dois le » jouer 5 je vous le demande, et vous ne pouvez pas me le » refuser. » Casimir fut aussi charmé que surpris de cette résolution de Talma 5 il n'hésita pas a lui confier ce rôle, et la pièce fut mise immédiatement en répétition. Je n'ai pas besoin de rappeler au lecteur quel fut le grand et légitime succès de celle comédie, qui depuis est restée en possession de la scène, quoiqu'elle ait perdu deux appuis bien précieux , Talma cl mademoiselle Mars.

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L'Académie française se décida alors a ouvrir ses portes BU poète que le public semblait avoir adopté, et elle parut elle-même vouloir le dédommager de l'attente par l'éclat de son élection : il obtint vingt-sept voix sur vingt-huit volants.

Au moment où il préparait son discours de réception , une lettre de M. le vicomte de La Rochefoucault lui annonça (pic le roi Charles X venait de lui accorder une pension de douze cents francs. Casimir avait peu de confiance dans les tendances du gouvernement d'alors, il croyait y voir l'intention de retirer a la France la plupart des libertés dont elle jouissait , et il était bien décidé à rester indépendant d'un pouvoir qu'il avait déjà combattu et qu'il pouvait être appelé a combattre encore. Il écrivit donc au roi, et refusa cette pension avec autant de fermeté que de respect.

Cependant ses travaux assidus, ses efforts continuels, avaient altéré gravement sa santé; déjà les premiers symptômes du mal auquel il a succombé plus tard, dans toute la force de l'âge, avaient commencé a paraître d'une manière menaçante^ sa famille et ses amis en furent alarmés, et les médecins lui ordonnèrent de faire en Italie un voyage de plusieurs mois.

Malgré le désir qu'il éprouvait de voir et d'admirer ce pays si poétique, plusieurs motifs lui faisaient quitter la France avec répugnance: d'abord le regret de s'éloigner de sa famille pour un temps indéterminé, et ensuite la nécessité d'interrompre le nouvel ouvrage qu'il avait déjà commencé. Les représentations de C École des Vieillards avaient naturellement amené une liaison entre le poète et l'acteur. Talnia avait demandé une tragédie a Casimir, qui lui avait

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communique le plan de Loirs XI. Tous deux étaient pleins d'ardeur pour cette œuvre nouvelle. Casimir y voyait le développement d'un grand caractère, et un tableau de mœurs encore inconnues au théâtre, et Talma répétait souvent qu'il ne trouverait jamais l'occasion de déployer un talent plus profond et plus varié.

Lorsque les médecins ordonnèrent le voyage d'Italie, le premier acte était terminé, quoiqu'il ne fût pas écrit. Casimir avait un mode de travail qui lui était particulier. Quand, après de longues méditations, il avait arrêté un plan d'une manière définitive, il l'écrivait: mais ensuite il composait son ouvrage entier sans en écrire un seul mot. Lorsqu'un acte était fini, il me le récitait; si je lui adressais quelques observations critiques, il faisait des corrections 5 et, par une disposition singulière de sa mémoire, le vers condamné s'effaçait, et il était remplacé par un vers nouveau, sans qu'il y eût jamais erreur ni confusion. Aussi les manuscrits qui nous restent de lui ne portent-ils presque aucune rature. Je l'engageais souvent a renoncer a une méthode qui me paraissait devoir le fatiguer 5 mais il me répondait toujours qu'il n'en éprouvait aucun inconvénient, et qu'il y trouvait un grand avantage, celui de pouvoir se représenter à tout moment l'ensemble de son ouvrage, et d'éviter ainsi des répétitions dans les mots et dans les formes du style. 11 partit donc pour l'Italie sans avoir écrit, suivant son habitude, le premier acte de Louis XI , et il me disait en riant que de cette manière il ne craignait pas de perdre son portefeuille.

Ce voyage fut pour lui une source de jouissances continuelles ; personne n'était plus sensible que lui aux beautés

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•le la nature ; il contemplait sans se lasser ces campagnes si admirables et si variées, et goûtait avec ravissement les charmes de ce climat si doux. Sa santé se rétablissait a vue d'œil, il avait recouvré toutes ses forces; mais, ainsi qu'il l'avait prévu , les distractions dont il était entouré ne lui permettaient pas de s'occuper d'un ouvrage de longue haleine. 11 se contenta de composer sur les événements du moment plusieurs Messéniennes, qu'il publia lors de son retour en France, et qui ne sont point inférieures à leurs aînées.

Après une année d'absence, il rentra en France plein d'ardeur et de joie, et cette circonstance me rappelle un mot touchant qui lui l'ut adressé par le prince dont il avait été si noblement accueilli. Casimir, après avoir embrassé sa famille, s'était empressé de se rendre a Neuilly pour annoncer son retour a M. le duc d'Orléans, qui, en le félicitant sur les heureux résultats de son voyage, l'engagea h passer le reste de la journée au château. Casimir ayant répondu qu'il avait promis a son père de ne le quitter qu'un moment le premier jour de son arrivée : « Vous avez rai- » son, dit le prince avec une bonté toute paternelle : allez » retrouver votre père, j'oublie toujours que nous ne som- » mes que votre seconde famille. »

Pendant son séjour en Italie, Casimir avait appris avec un profond chagrin la nouvelle de la mort de Talma. La perle de ce grand tragédien changea tous ses projets, et a son retour, au lieu de continuer sa tragédie de Louis XI, il s'occupa de la Princesse Avrélie, comédie en cinq actes, qui fut représentée au Théâtre-Français le 6 mars 1828. Ce fui relui de tons ses ouvrages qui fut accueilli avec le moins

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de faveur. On rendit justice a un style plein de verve et de grâce, a des plaisanteries fines, délicates et spirituelles; mais l'intrigue sembla trop légère pour cinq actes. Ce défaut, s'il existe réellement, parut d'autant plus sensible qu'a cette époque le drame romantique, qui commençait à se montrer sur la scène, remplaçait le développement des passions par des catastrophes et des événements accumulés, et rendait le public beaucoup plus exigeant sous ce rapport en détruisant le goût d'une simplicité noble et pure.

Lorsqu'il avait parcouru à Venise le palais ducal, Casimir n'avait pu voir sans émotion dans la salle du grand conseil, où sont tous les portraits des doges , le cadre voilé d'un crêpe noir qui porte cette inscription : Hic est locus Mearim Faletro, decaphati pro criminibus. C'est a l'endroit même où cette sanglante tragédie avait eu lieu qu'il conçut l'idée de la mettre sur le théâtre, et il en termina le plan a Venise. La conception de cet ouvrage est vraiment belle, et l'auteur triompha avec un rare bonheur des difficultés d'un sujet où lord Byron avait complètement échoué, au moins sous le rapport dramatique. Casimir avait lu cette pièce au Théâtre- Français, et le personnage d'Éléna devait être représenté par mademoiselle Mars-, mais, quelques difficultés s'étant élevées sur la distribution des autres rôles, la tragédie fut retirée et transportée au théâtre de la Porle-Saint-Martin , où Ligier fut engagé pour jouer le rôle de Faliero. . Cette périlleuse tentative fut couronnée du succès le plus éclatant. Le talent que Ligier déploya dans cette circonstance si importante pour Casimir fit penser a ce dernier qu'il avait trouvé un digne interprète de Louis XI, et lui donna l'idée de terminer cotte tragédie, qu'il regrettait d'avoir laissée si

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long-temps inachevée. C'est alors qu'il rechercha dans sa mémoire ce premier acte qu'il y avait déposé depuis plusieurs années, et qu'il l'y retrouva tout entier sans aucun effort.

Au moment où il se mettait au travail, il en fut distrait par une affaire grave tout a fait étrangère au théâtre. Quelques années avant cette époque, Fontan, jeune poète, qui depuis a succombé a une mort prématurée, arrivé a Paris avec peu de ressources, était venu trouver Casimir pour réclamer son appui. Celui-ci, après avoir entendu ses vers, où il trouva le germe d'un talent réel, lui donna beaucoup d'encouragements, et réussit a lui faire obtenir dans une administration particulière une place modeste, mais qui le mettait au-dessus du besoin et lui permettait de poursuivre ses travaux. Fontan avait une âme généreuse, une tête ardente, et il était d'une opposition politique très-violente. Il écrivit dans un journal hebdomadaire un article satirique dirigé contre le roi Charles X. Cet article le fil traduire devant les tribunaux et condamner a cinq ans d'emprisonnement. Casimir, qui avait blâmé la violence de l'attaque, fut profondément affligé de la rigueur de la peine. Après sa condamnation, Fontan avait été enfermé, avec plusieurs autres hommes de lettres, dans la prison de Sainte-Pélagie, où il croyait devoir passer cinq années, lorsqu'il en fut subitement arraché, et conduit, en compagnie d'un voleur, dans la maison centrale de Poissy. Dans ce cruel moment, le dernier cri de Fontan fut le nom de Casimir, et celui-ci ne fut pas sourd a cet appel.

11 s'empressa de faire toutes les démarches qui pouvaient adoucir le sort du malheureux prisonnier. 11 se rendit d'à-

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bord chez M. de Montbel, alors ministre de l'intérieur, lui

fit avec énergie un tableau touchant de la position de Fontan, et réclama vivement en sa faveur. Le ministre parut ému, et promit d'intervenir dans cette affaire, mais ajouta que la conclusion dépendait particulièrement de M. Mangin, préfet de police.

Casimir se transporta aussitôt chez M. Mangin. La, il reçut un accueil beaucoup plus sévère. Le préfet, après l'avoir écouté, lui dit : « Nous sommes forts, monsieur )> Delavigne, nous ne craignons rien, il faut que justice se » fasse. » — « C'est précisément parce que vous êtes forts, » lui répondit Casimir, que vous pouvez vous montrer hu- » mains, ou justes plutôt, en ne confondant pas un homme » de lettres avec des escrocs et des voleurs. » Mais, malgré tous ses efforts, il ne put rien obtenir. Quelques mois après, la révolution de juillet prouva combien était factice la force sur laquelle ce magistrat croyait pouvoir s'appuyer.

La première nouvelle de ces grands et glorieux événements vint surprendre Casimir a la campagne, où il s'était retiré pour se livrer tout entier à ses travaux. 11 se hâta de revenir à Paris, et, immédiatement après son arrivée, s'empressa d'aller a Neuilly rejoindre le prince, dans lequel, au milieu de ces graves circonstances, il voyait l'unique moyen de salut de la France. Ses espérances ne furent pas trompées. M. le duc d'Orléans accepta la lieutenance générale du royaume.

Deux jours après parut dans le Moniteur l'ordonnance qui annulait toutes les condamnations prononcées pour délits politiques de la presse. Je n'ai pas besoin de dire avec quel plaisir Casimir lut celle ordonnance, qui rendait a la liberté

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un grand nombre de ses confrères, et parmi eux relui pour qui il avait fait tant de démarchés inutiles.

Déjà il avait improvisé lu Parisienne, chant national, dont le mérite est dans la-propos, et qui fut répété non-seulement par la France, mais par l'Europe entière, et il s'occupait de sa dernière Messénienne , une Semaine de Pari», où il développa avec une rare énergie tous les sentiments dont il était animé. Après avoir payé son tribut a cette heureuse révolution, qui rendait a la France tous ses droits méconnus, il reprit le cours de ses travaux, et termina enfin sa tragédie de Louis XI, l'ouvrage peut-être le plus profond qui soit sorti de sa plume. Au mois de février 1832, cette pièce fut représentée au Théâtre-Français avec un brillant succès, et depuis s'est maintenue constamment au répertoire.

Vers la fin de 1830, Casimir, pour qui la vie de famille avait tant de charmes, voulut les augmenter encore en contractant un lien que devaient lui rendre doublement cher son caractère naturellement tendre et son goût pour une solitude animée par les épanchements de l'amitié: il épousa mademoiselle Élisa de Courtin, qu'il avait connue en Italie, et pour laquelle il avait conçu un profond attachement, que justifiaient toutes les qualités d'un esprit élevé et d'un cœur digne de comprendre celui qui avait su l'apprécier et le choisir. Bientôt la naissance d'un fils vint rendre leur bonheur complet.

C'est à celte même époque qu'il exprima dans plusieurs chants pleins d'enthousiasme les sentiments que lui faisait éprouver l'héroïque nation polonaise, soutenant alors une lutte désespérée pour la défense de sa liberté. Toutes les

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fois que retentissait le cri «les opprimés, il trouvait un écho dans le cœur de Casimir. Déjà, quelques années auparavant, il avait mêlé sa voix a celle des défenseurs de la Grèce, qui combattait avec autant de courage, mais avec plus de bonheur, pour recouvrer son indépendance. Mais les infortunes des enfants de la Pologne lui inspirèrent une sympathie plus grande encore ; il ne pouvait oublier qu'en 181 4 ils étaient dans les rangs de nos soldats pour repousser l'invasion étrangère, et il pensait en les défendant acquitter une dette delà patrie. Parmi les vers qu'il publia, on remarqua particulièrement la Vursovienne, que les braves Polonais chantèrent plus d'une fois sur le champ de bataille.

Cependant ces divers travaux ne l'empêchaient pas de s'occuper du théâtre. Le tableau des Enfants tC Edouard, de son ami Paul Delaroche, lui fit naître la pensée de mettre sur la' scène cet épisode si touchant que Shakspeare a seulement indiqué dans Richard III. \\ se livra avec un plaisir extrême a ce travail ; la pcinlurc de l'amitié si naïve de ces deux enfants était pour lui remplie de charmes, aussi son œuvre fut-elle bie&tôt achevée.

La pièce avait été très-promptement apprise et répétée, lorsque, le jour même de la première représentation, par suite d'un rapport adressé au ministre, et qui faisait craindre quelle ne donnât lieu a quelque trouble, un ordre supérieur intervint pour la suspendre. Casimir se résigna avec chagrin h cet ajournement, dont il ne pouvait comprendre le motif; mais les sociétaires de la Comédie-Française, qui fondaient de justes espérances sur cette tragédie, dont la privation en ce moment leur paraissait avoir pour eux les plus graves conséquences, vinrent le trouver, et lui demandèrent

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avec instance de se rendre auprès «In roi, doni la bienveillance pour lui était connue, et de supplier Sa M;ijisié de faire lever l'interdit oui pesait sur son ouvrage. Casimir céda après avoir fait quelques difficultés, et se rendit aux Tuileries. Le roi l'accueillit avec sa bonté accoutumée, et, après avoir entendu sa demande, lui répondit : « Mon cher » Casimir, ce que vous désirez n'est pas en mon pouvoir ; » je suis roi constitutionnel, mes ministres sont responsa- » blés, je ne puis donc pas dans cette circonstance donner » un ordre, mais je puis exprimer un vœu : allez de ma part » trouver M. Tlners (il était alors ministre de l'intérieur), » et dites-lui que je serai heureux s'il peut vous rendre votre » ouvrage , a la représentation duquel je ne vois aucun » inconvénient. »

Casimir s'empressa de suivre le conseil du roi, et de porter a M. Tlners les paroles bienveillantes de Sa Majesté. Ce ministre le reçut de la manière la plus favorable, et, après une légère discussion , autorisa la représentation des Enfants tP Edouard, qui eut lieu le soir même avec un succès complet et sans provoquer le moindre désordre.

A une heure du matin nous étions encore près de lui , et nous le félicitions sur sa nouvelle victoire, lorsqu'un courrier arrivant de Keuilly lui apporta une lettre du roi conçue en ces termes :

« Neuilly, le samedi 18 mai 1833, à minuit.

» J'apprends avec un grand plaisir, mon cher Casimir, » le succès de votre pièce, et je ne veux pris me coucher » sans vous en avoir fait mon compliment. A ous savez corn-

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» bien j'ai toujours joui de tous ceux que vous avez ob- » tenus; mais je jouis doublement de celui-ci, et je vous en » félicite de tout mon cœur. Il vous vaudra une bonne nuit » et a moi aussi .

» Bonsoir.

Casimir ne fut pas surpris de ce nouveau témoignage de bonté, mais il en fut profondément touché. 11 y fut d'autant plus sensible que l'esprit de parti cherchait à donner a son ouvrage les interprétations les plus ridicules et les plus contraires aux intentions de l'auteur. J'ai retrouvé dans ses papiers la copie d'une réponse qu'il adressait alors a la lettre d'une personne dont le nom m'est inconnu. Je crois devoir placer ici cette réponse, qui fera connaître en même temps les allégations qu'il s'était cru obligé de repousser et les principes invariables qui ont toujours dirigé sa conduite politique :

« Monsieur,

» Je suis heureux que mon ouvrage ait pu vous intéresser » un moment-, mais, permettez-moi de vous le dire , nous » ne sommes pas plus d'accord sur le présent que sur le » passé. Je pense, et le public a été de mon avis, qu'il n'y »a aucun rapprochement possible entre l'usurpation in- » contestable que je flétris dans ma tragédie et une révo- » lution, a laquelle je m'honore d'avoir pris part, qui a été » faite par l'immense majorité des Français, au nom des lois » et dans un sentiment de défense légitime. Le contrat une » fois rompu par celui qui avait juré de le faire respecter,

SUI1 CASIMIR DELAA IGNE. \\i\

» le peuple n'a point usurpé les droits <lu monarque , niais » il est rentré dans les siens. Souverain après la victoire, il » a conféré un pouvoir devenu sa conquête au prince dont le » caractère connu lui offrait le plus de garanties. Le nou- » veau monarque que la volonté nationale a placé sur un » trône vacant est donc roi de fait et de droit , roi par la » grâce du peuple ; et c'est , a mon sens , la seule légiti- » mité raisonnable aujourd'hui , la seule possible. Elle rc- » pose sur des bases durables : la dignité , la liberté et la » volonté de tous.

» Je vous devais, monsieur, cette profession de foi pour » ne pas vous laisser dans l'erreur sur mes sentiments et » mes principes. Vous voyez qu'ils diffèrent beaucoup des » vôtres. Je n'en lirai pas moins avec un vif intérêt l'ou- » vrage que vous avez bien voulu m'envoyer, et je fais pour » votre conversion politique tous les vœux que vous ma- » dressez pour la mienne.

«Recevez, monsieur, etc., etc.

» Casimir Delavigne. »

La santé de Casimir, qui s'était raffermie pendant son voyage en Italie , commençait à s'altérer de nouveau d'une manière très-grave. 11 éprouvait fréquemment des douleurs de foie extrêmement violentes. Les médecins ne regardaient pas ce mal comme pouvant attaquer les sources de la vie ; mais le malade n'en éprouvait pas moins des crises tellement vives qu'il se sentait tout à fait hors d'état d'écrire un ouvrage en vers.

II s'était rendu a La Madeleine , retraite charmante en Normandie, où il passait presque tous les étés, qu'il aimait

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