LA PLACE DU PEUPLE
« Miséricorde!
Frères, laissez-vous attendrir; Priez pour que le ciel accorde Au condamné qui va mourir
Miséricorde. »
Sur la place le peuple attend Que le fer abatte une tête, Et lui donne, en la lui jetant, Moins une leçon qu'une fête.
Le pénitent, qui doit prier Pour que Pâme du meurtrier Monte vers le Dieu qui pardonne, Passe, et, comme un fantôme errant, Mêle au cliquetis monotone De la quête qui tombe et sonne Sa voix lugubre, en murmurant :
(( Miséricorde !
Frères, laissez-vous attendrir; Priez pour que le ciel accorde Au condamné qui va mourir
Miséricorde. »
« — Quoi ! ma sœur, le fer dans le sein , Ce bon prêtre, a Pheure suprême,
\ oulut démentir l'assassin Qui vint se dénoncer lui-même!
— Oui, ma sœur, oui, frère Adrien Pour le sauver n'épargna rien.
Que sa charité fut sublime, Quand le ciel l'eut ressuscité!
Mais, plus il excusait le crime, Plus l'autre devant sa victime En confessait l'iniquité.
o — Miséricorde!
Frères, laissez-vous attendrir; Priez pour que le ciel accorde Au condamné qui va mourir
Miséricorde. »
Autour du char noir, pas à pas, Des Trépassés l'ordre s'avance ; La croix d'airain , qu'on ne voit pas , Sous un crêpe noir les devance.
Chacun d'eux a le front couvert Du voile pour ses yeux ouvert ; Au De profundis qu'il murmure La foule en s'inclinant répond , El sous un noir linceul de bure On croit voir a la sépulture Des morts conduire un moribond.
« Miséricorde!
Frères, laissez-vous attendrir; Priez pour que le ciel accorde Au condamné qui va mourir
Miséricorde. »
« — Le voila , ma sœur, le voila !
Que de beauté! que de courage!
Et si jeune!... Quoi! tout cela Va périr a la fleur de l'âge.
— Femmes, ne plaignez pas sa lin Moins féroce est dans l'Apennin
Cil VNT \ III. 145
Le loup qui sort de son repaire.
— Beppo, vous êles rigoureux ; Pensez aux sieus qu'il désespère :
S'il vit encor, son pauvre père , Ah! que son père est malheureux !
» — Miséricorde !
Frères, laissez-vous attendrir; Priez pour que le ciel accorde Au condamné qui va mourir
Miséricorde.
» — Est-ce un rêve? voyez, ma sœur!
Non , par l'eau sainte du baptême !
Regardez bien le confesseur :
C'est le frère Adrien lui-même.
La mort est peinte sur ses traits :
A l'angoisse que tu souffrais, Jésus, la sienne est comparable :
A peine il peut se soutenir -, Plus pâle que ce misérable,
On dirait qu'il est le coupable Et que c'est lui qu'on va punir.
» — Miséricorde î Frères, laissez-vous attendrir; Priez pour que le ciel accorde Au condamné qui va mourir
Miséricorde.
» 11 veut boire avec lui le fiel Répandu sur sa dernière heure ; Sans que son cœur revienne au ciel , 11 ne souffrira pas qu'il meure.
Mais en vain tu lui parles bas, Bon ange, en vain tu te débats Contre Satan qui veut sa proie ; Cet ingrat , que n'a pas contrit L'amertume où ton cœur se noie, Dans son abominable joie Insulte à tes pleurs et sourit.
CIIAJNT VIII. M?
» — Miséricorde!
Frères, laissez-vous attendrir ; Priez pour que le ciel accorde Au condamné qui va mourir
Miséricorde.
» — Le monstre! il vient de repousser Du Sauveur la divine image.
Frère Adrien veut l'embrasser ; Mais il détourne le visage.
Voyez-vous briller dans son œil Des damnés l'infernal orgueil, Tandis que près de nous il passe?
Au prêtre, grand Dieu, qu'a-t-il dit?
— Quoi, ma sœur, quoi? Parlez, de grâce
— Il vient de lui dire a voix basse : 0 mon père , soyez maudit !
» — Miséricorde !
Frères, laissez- vous attendrir-, Priez pour que le ciel accorde Au condamné qui va mourir
Miséricorde.
» A la chapelle on l'a conduit.
Tout un jour perdu dans l'attente !
Restons encor; voici la nuit !
11 mourra sans qu'il se repente. 11 sort; qu'il est fier en montant!
Nous touchons a l'horrible instant :
Dans mes mains ma tête se cache ; Mais, Beppo, regardez pour nous ; Eh bien? — Le prêtre a lui s'attache.
— Après? — De ses bras on l'arrache.
— Enfin? — Rien : j'ai fait comme vous.
» — Miséricorde !
Frères, laissez-vous attendrir; Priez pour que le ciel accorde Au pécheur qui vient de mourir
Miséricorde. »
La foule recule en s'ouvrant Pour deux corps qui traversent Rome Pour un mort et pour un mourant :
Le criminel et le saint homme.
CllAiNT Vlll. U9
Elle murmure, à leur aspect, Avec horreur, avec respect, Deux noms diversement célèbres.
L'Ave sonne; la nuit descend, Et l'écho de ces mots funèbres, Qui s'éteignent dans les ténèbres , Par degrés va s'aflaiblissant :
« — Miséricorde!
Frères, laissez-vous attendrir; Priez pour que le ciel accorde Au pécheur qui vient de mourir
Miséricorde. »