LES DEUX PREMIERS CI1ANTS
Ce poème devait se composer de six chants; mais, au moment de la mort de fauteur , les deux premiers seuls étaient terminés.
CHANT PREMIER
NTCE.
Naples.
Engagez qui vous plaira Pour danser la tarentelle !
Je suis un enfant, dit-elle •.
Mais cet enfant grandira.
Quand ma sœur court sur la plage , Les pêcheurs suivent ses pas.
Moi je cours toute seule , et l'on ne me suit pas ;
Mais bientôt j'aurai son âge, Et pour d'autres baisers que pour ceux du soleil ,
Bientôt le hâle vermeil
Fleurira sur mon visage.
Engagez qui vous plaira Pour danser la tarentelle !
Je suis un enfant , dit-elle ; Biais cet enfant grandira.
Je ne me plains de personne ;
Jamais dans notre verger Je ne vois les essaims sur la fleur voltiger,
Si le bouton l'emprisonne ; Mais, au soleil d'avril, lorsque des myrtes verts
Les boutons blancs sont ouverts ,
Autour d'eux l'essaim bourdonne.
Engagez qui vous plaira Pour danser la tarentelle !
Je suis un enfant, dit-elle; Mais cet enfant grandira.
Quand, sous son écorce tendre,
La grenade jeune encor Ne tente pas les mains par sa couronne d'or,
A l'arbre on la laisse attendre ; Mais, sur ses grains vermeils appelant le larcin
Quand l'été gonfle son sein ,
C'est a qui voudra la prendre.
Engagez qui vous plaira Pour danser la tarentelle !
Je suis un enfant, dit-elle; Mais cet enfant grandira.
J'ai rompu sur les rocailles Un filet ces jours derniers, Et Beppo, le pêcheur, n'a de ses prisonniers Retrouvé que les écailles.
« Patience ! a-t-il dit, quand l'automne viendra » iSice en baisers me paîra » Ce quelle a rompu de mailles. »
Engagez qui vous plaira Pour danser la tarentelle ! Je suis un enfant , dit-elle ; Mais cet enfant grandira.
Seule, hier, j'étais venue
Me baigner à Nisita ; D'une herbe qu'à mes pieds le flot des mers jeta.
J'entourai ma jambe nue.
L'an passé , sans effort l'herbe eût suffi , je crois ,
Pour se joindre sous mes doigts ;
Hier, elle s'est rompue.
Engagez qui vous plaira Pour danser la tarentelle!
Je suis un enfant, dit-elle; Mais cet enfant grandira.
J'ai , de ma coupe d'ébène ,
Couverl mon sein l'autre jour :
11 n'a pu, je l'avoue, en remplir le contour ;
Mais il s'en fallait a peine.
Laissez au Vomero les orangers grandir,
Leurs fruits dorés s'arrondir,
Et la coupe sera pleine.
Engagez qui vous plaira Pour danser la tarentelle î Je suis un enfant , dit-elle ; Mais cet enfant grandira.
Je sais que j'ai les dents blanches. Les pieds mignons et l'œil noir ;
J'ai les bras si jolis que ma sœur, pour les voir, Relève souvent mes manches.
Vienne la Saint Janvier, et j'aurai , si je veux, Sur mes pas plus d'amoureux Que les ans n'ont de dimanches.
Engagez qui vous plaira Pour danser la tarentelle!
Je suis un enfant, dit-elle :
Mais cet enfant grandira.
CHANT DEUXIÈME
-Nice, qui poursuivait l'hirondelle manne. En folâtrant au bord de l'eau,
Danse, règne au théâtre, et c'est la ballerine Qui fait fureur a San-Carlo.
Nice, qui dans les flots se mirait sur la plage Avec des fleurs pour ornements ,
Voit le cristal poli réfléchir son image Rayonnante de diamants.
Nice, qui n'était pas même la fantaisie Du dernier pêcheur d'alentour,
Nice traîne a son char noblesse et bourgeoisie . Et n'a souci de leur amour.
Ses pieds, qui s'enfuyant devant la blanche écume Couraient tout nus soir et matin ,
Souples comme le jonc , légers comme la plume , Sont prisonniers dans du satin.
Elle , dont les baisers se perdaient dans la brise ,
Offerts à tous sans intérêt .
N'en donnerait pas un pour tout l'or de l'église ,
Quand un cardinal l'en prîrait
Pour un écrin , naguère, elle a cédé sans peine Aux vœux de plus d'un baronnet-,
Elle a cédé pour moins , oui , pour voir sur la scène Son nom voler dans un sonnet :
Pour voir les andalous de l'envoyé d'Espagne
Piaffer devant son palais ; Pour sentir sous ses doigts pétiller le Champagne, V bord de l'amiral anglais.
La folle a ruiné jusqu'à ce juif lui-même, Pour venger le monde chrétien :
File en riait alors, mais maintenant elle aime, Elle donne et ne vend plus rien,
Que donne-t-elle encor? de l'espoir, des promesses;
Car Tarnant qui sut la charmer iN'en peut pas obtenir une de ces caresses
Qu'elle prodiguait sans aimer.
Duc de San-Severo, ton lils, qu'elle idolâtre,
Languit enchaîné sous sa loi ; Il se dit chaque soir, penché vers le théâtre : « Elle ne danse que pour moi. »
Prends garde, noble duc : aux yeux de Naple entière, Qui blâme un amour scandaleux ,
Il marche, tête nue, auprès de sa litière. Dont elle ouvre les rideaux bleus.
Quand il veut de ses dons combler celle qu'il aime ,
Elle répond à son vainqueur :
« Ne m'avez-vous pas fait, en vous donnant vous-même,
» Le seul présent selon mon cœur? »
Ton fils, qui croit encor dans sa reconnaissance
Ne s'être pas assez donné , Lui proposait hier un anneau d'alliance
Dans l'église del Carminé.
Pourtant elle résiste ; est-ce calcul en elle?
Non , pourquoi la calomnier ?
Est-ce crainte? encor moins. C'est donc ce qu'on appelle
Un miracle de saint Janvier.
Saint Janvier, tous les ans, peut, selon sa coutume,
Du fond d'un caveau sépulcral, Ordonner a son sang, qui se couvre d'écume.
De bouillonner dans le cristal.
Sur sa base ébranlée il peut rasseoir la terre , Du golfe apaiser l'ouragan ,
Dire aux torrents de feu vomis par le cratère : « Glacez-vous au pied du volcan! »
Mais qu'une des beautés dont la robe légère
Flotte le soir a l'Opéra , Sans devenir dévote , a vingt ans soit sévère .
Pape ni saint ne le fera.
Je vous l'ai dit, elle aime; elle aime, et cette flamme
A la pureté d'un beau jour :
Le véritable amour est entré dans son âme ,
Et la pudeur avec l'amour.
Public, battez des mains, dites que Nice est belle, Criez que rien n'est si charmant :
Elle est plus que charmante, elle est plus que fidèle; Elle est chaste avec son amant.
Noble Laurintina , vous qui de votre loge
Regardez Nice avec pitié , Pourrais-je en dire autant, duchesse, a votre éloge.
En ne mentant que de moitié?
BALLADE
Et le chien tantôt se dresse , Tantôt se couche a demi ; Puis doucement le caresse, Car un maître est un ami.
Naples.
L'œil morne, le teint blême et la tête abattue, Le maître de ce chien, le vieux Nicolino, Nous guidait sur les bords du lac noir d'Agnano Vers la grotte où s'exhale une vapeur qui tue. Stello , vieux comme lui , mais jeune de gaîté . Foulait d'un pied joyeux ce bord inhabité. Courant en étourdi, sautant, jappant sans cause, 11 vient heurter le guide et c'est pour son malheur; Le bâton, sans pitié, de ce vieillard morose Change son cri de joie en un cri de douleur:
Et sous la main qui le blesse .
Le chien se couche a demi ; Puis pour la lécher se dresse , Car un maître est un ami.
« C'est ici, mes seigneurs ! » et dans l'antre qui fume. 11 a plongé Stello, qui ne résiste pas. Le chien sous la vapeur chancelle au premier pas ; Son poil se dresse, il tombe, il frissonne, il écume. a Oh! l'horrible torture! assez, vieillard!... » mais lui N'obéit qu'a la longue et comme avec ennui ,
El voyant vers la terre, où renaît le malade, Nos regards attendris tristement s'abaisser : « Que je l'aime, dit-il, ce bon vieux camarade! Avant qu'il soit une heure il va recommencer. »
Et le chien, qui de faiblesse N'ouvre les yeux qu'à demi , Des yeux pourtant le caresse Car un maître est un ami.
Chacun jette un carlin dans le chapeau du pâtre, Dont le front incliné pour nous s'est découvert ; Et nous suivons la rive où le châtaignier vert Autour des flots dormants monte en amphithéâtre. Soudain Nicolino nous arrête en chemin ; Humble , la voix dolente , et nous tendant la main , « Une piastre ! dit-il , le voila plein de vie , Assez fort pour lutter et pour long-temps souffrir; Voulez-vous, mes seigneurs, vous en passer l'envie i Une piastre de plus, je le ferai mourir. »
Et le vieux chien, qu'il caresse, D'un doux transport a frémi ; Puis pour le lécher se dresse , Car un maître est un ami.
POEME
CHANT PREMIER
LE CHRVRÏER.
Terracine.
Chaque jour sur ce roc mon amour me ramène ; Chaque jour, les pieds nus et le front découvert, j'arrive , haletant, jusqu'au sommet désert, D'où je vois l'olivier qui borne ton domaine. J'y reste sous l'azur d'un ciel étincelant; Sous l'ardeur du midi j'y tombe, et mon envie
Est d'y tomber en exhalant Le dernier souille de ma vie.
Je t'aime, Adda, je meurs pour toi ; iN'auras-tu pas pitié de moi?
Je t'aime avec terreur, ô belle entre les belles! Accouru pour te voir, je fuis a ton abord ; Te parler, c'est ma vie ; et le froid de la mort Vient me glacer la voix si de loin tu m'appelles. Quand, muet devant toi, je me sens défaillir, Tu fais de ma pâleur un jeu pour tes compagnes. Pourtant j'étouffai sans pâlir Une louve dans les montagnes.
Je t'aime , Adda, je meurs pour toi N'auras-tu pas pitié de moi ?
Jaloux, je porte envie à ta sœur qui sommeille Sur ta couche, où son bras t'enlace avec amour,
Qui respire ton souille, et qui baise à son tour Le rosaire pressé par la bouche vermeille. Jaloux, lorsqu'un enfant que tu veux embrasser, En détournant son Iront, contre toi se dépite.
L'air me brûle, et j'y sens passer
Tes baisers perdus qu'il évite.
Je t'aime, Adda, je meurs pour toi ; N'auras-tu pas pitié de moi ?
Si je rêve de toi , le feu court dans mes veines ; Je m'éveille, et mon œil t'admire où lu n'es pas ; Je couvre de mes pleurs, je serre dans mes bras Ta vainc image en proie a mes caresses vaines. Ma bouche, qui te cherche et tremble de désir, Irrite en s'abusant l'ardeur qui me dévore. Et s'entr'ouvre pour ressaisir In bonheur qu'elle rêve encore.
Je l'aime, Adda, je meurs pour loi N'auras-tu pas pitié de moi?
Je suis pauvre, il est vrai; mais aucun sacrifice Ne pourrait de mon cœur lasser le dévouement. Pour toi je plongerais dans un gouffre écumant. Et j'oserais pour toi franchir ce précipice. Si tu voulais mon sang, moi, qui te fuis partout, .J'irais, pour te l'offrir, tomber sur ton passage :
Le plus riche, en te donnant tout,
Peut-il te donner davantage!1
Je t'aime, Adda, je meurs pour toi ; i\ 'auras-tu pas pitié de moi ?
Parle, je n'ai qu'un bien, c'est cette croix d'ébène A ta porte, ce soir, je cours la déposer. J'ai ma guitare encor; parle, et je vais briser Ces cordes dont les sons répondaient a ma peine. Mon chien, c'est mon ami : je serai son bourreau ; Ah! parle, et je tûrai , malgré notre misère, La seule chèvre du troupeau Qui de son lait nourrit ma mère.
CHANT l. 35
Je t'aime, Adda, je meurs pour loi ; N'auras-tu pas pitié de moi ?
Mais de tes cruautés a plaisir tu m'accables. Eh bien! j'irai dans l'ombre épier ton retour; Tu deviendras ma proie, ingrate, et mon amour, Mes caresses pour toi seront impitoyables ; Et je veux le goûter, ce bonheur inhumain , Et t'en désespérer, et m'en lasser moi-même ,
Et te dire le lendemain :
Adda, ce n'est plus vous que j'aime!
Non , mon Adda , je meurs pour loi :
N'auras-tu pas pitié de moi!'
Je meurs, tu l'as voulu : la force m'abandonne;
Mes yeux, las de s'ouvrir, sont brûlés par mes pleurs;
Je respire la mort dans le parfum des fleurs ;
Sous les feux de l'été mon corps tremblant frissonne.
Du moins , quand devant toi passera mon cercueil ,
Pour cacher ton mépris détournant le visage.
Ne ris pas de ma mère en deuil , Qui le dira : C'est votre ouvrage!
Adda, je sciai mort pour loi -, ]\ 'auras-tu pas pitié de moi?
CHANT DEUXIEME