ACTE I, SCÈNE I
MÉLUSINE
Qui sait?
GONTRAN
Vous, si fière D'avoir de tant d'erreurs secoué la poussière! Quelle pitié! Laissez les vulgaires esprits Croire a ce merveilleux dont ils sont tous épris. Que souvent d'un hasard l'homme fait un miracle!... Mais ce hasard aussi dément plus d'un oracle : Lusignan sur ces bords fut l'exemple vivant Des maux que nous prépare un espoir décevant. Tenté par l'avenir, il quitta sa patrie : Son sang devait, dit-on, régner sur la Syrie; Et, comme votre mère, attachée à son sort, En y cherchant un sceptre il y trouva la mort.
MÉLUSINE
Son sang bat dans mon cœur, Gontran.
CONTRAN.
Vous êtes vaine :
S'il n'a pas été roi, vous pouvez être reine ; C'est la votre pensée ; eh bien, craignez l'orgueil :
Un pur esprit du ciel périt sur cet écueil , Où l'écrasa de Dieu la main victorieuse.
MÉLUSINE
(Test sous Dieu qu'il tomba, sa chute est glorieuse
GONTRAN
Superbe, courbez- vous , et ne me forcez pas
A maudire cette heure où le double trépas
Que j'ai long-temps pleuré vous laissa sans famille.
Lusignan m'était cher, et j'adoptai sa fille.
Si j'ai trop tôt mûri votre jeune raison ,
Au lieu de m'en punir, rejetez le poison
Qui, pour vous égarer, dans votre sein fermente.
Imitez votre sœur : aucun soin ne tourmente
Le repos de ses nuits, le calme de ses jours 5
Mathilde est plus heureuse, et le sera toujours.
MÉLUSINE
Que cinq ans entre nous mettent de différence ! Son cœur naïf s'endort dans sa sainte espérance, Dans la paix qui l'attend à l'ombre de l'autel, Sous le pieux bandeau des filles du Carmel 5 Mais, moi, depuis un temps je me sens orpheline Vous ne refusiez rien naguère à Mélusine.