ACTE M, SCENE I
Je montais pour tomber, je m'aveuglais pour voir. Jouet du bras d'airain qui me sert et m'opprime, Je voulais la vertu, j'accomplissais le crime, Le crime sans danger, le crime sans plaisir : Quel plaisir goûte un cœur qui n'a plus de désir? Et quel dégoût de soi fut jamais comparable En tristesse, en horreur, au sort d'un misérable Qui peut tout ici-bas, et se sent dévorer Par l'incurable ennui de ne rien désirer?
MÉLUSINE
Mais vous n'aimiez donc pas ?
GOINTRAN.
Trahi dans ma tendresse , Le meurtre ensanglanta cette main vengeresse, Et le fer... Mais que dis-je? en avais-je besoin? Un signe de mes yeux assassinait de loin ; Ma fdle, je pouvais tuer par la pensée, Et, jaloux, je l'ai fait dans ma rage insensée, Oui, de l'objet aimé la mort prenait les jours, Et moi qu'elle épargnait, moi, j'avançais toujours Sur ma route déserte, et voyais en arrière S'amonceler des miens l'insensible poussière; Parmi des inconnus, seul avec mes remords,
504 MÉLUSINE
J'errais, las des vivants et plus froid que les morts,
Quand de celle vallée a la vie interdite.
Triste comme mon cœur et comme moi maudite ,
L'aspect désespérant rit a mon désespoir.
Mon souffle de ces rocs lit sortir ce manoir;
Plus tard je t'y connus -, ce que mon espérance
S'était en vain promis de ma toute-puissance,
Enfant, je le trouvai dans tes premiers accents,
Ton sourire ingénu , tes regards innocents ,
Et sentis de mon cœur s'apaiser la torture
Quana1 je revins soumis aux lois de ma nature.
Mais avais-je en ce monde épuisé les douleurs?
Non; tu veux me quitter; tu veux mourir, tu meurs.
Toi, ma fille! elle aussi! tu veux que sur la terre
Une dernière fois je reste solitaire,
Pour dire en survivant a tout ce que j'aimais :
« Je souffrirai toujours; je n'aimerai jamais ! »
Ou, si je satisfais la soif qui te dévore,
Dans l'abîme sans fond , dans la nuit sans aurore ,
Un vain règne d'un jour, un siècle d'un instant
Te jettera damnée au maître qui m'altend.
MÉLUSINE
Mais pour que ce sujet en maître vous réclame, Qu'a-t-il donc exigé dans son pacte?
\CTE II, SCENE I. 30ô
GONTRAN
Mon âme.
MÉLUSINE
Au lieu de vous soumettre, il fallait commander, Tout obtenir de lui sans lui rien accorder.
CONTRAN.
D'abord je l'ai voulu; libre encore on le brave ;
Puis on cède, et de roi je fus bientôt esclave.
Elle est à lui, cette âme; il n'a qu'à l'appeler,
De ce corps en poussière elle va s'envoler.
Youdra-t-il que pour moi, demain, le jour se lève,
Et ce jour qui me luit, voudra-t-il qu'il s'achève?
Je crois sentir son bras vers mon front s'allonger
Tour y graver son signe, et m'abatlre, et changer
En des tourments sans fin ce reste d'existence.
Chaque heure que j'entends murmure ma sentence;
A chaque mot de toi qui me semble un adieu ,
Mon cœur épouvanté se retourne vers Dieu ;
Mais, s'il me pardonnait, Dieu serait sans mémoire;
J'invoque le néant, et je n'y puis pas croire.
Ah! prends pitié de toi, car c'est toi que je plains;
Les forfaits et les maux dont mes longs jours sont pleins,
Ou 'avec moi pour jamais l'enfer les engloutisse!
30G MELUSINE
Mais, toi, n'allume pas son ardente justice. Par ces pleurs qu'en tremblant je verse a tes genoux, Crains celui dont les yeux , dont les mains sont sur nous ; Prosterne devant Dieu ton orgueil, et, chrétienne, Adoucis ma souffrance en m'épargnant la tienne.
MÉLUSINE
Quels que soient les tourments qui suivront vos malheurs, Je les accepterais... et me rends à vos pleurs.
CONTRAN.
Ma fille!
MÉLUSINE
Je vaincrai son esprit qui m'obsède ; Mais vous...
GONTRAN
Quelqu'un s'approche; ah, tais-toi !
MÉLUSINE
C'est Tancrède.