‹ Derniers chantsChapitre 9 sur 65 · DE CONSTANCE · texte numérisé non relu

DE CONSTANCE

» Vite! s'il venait me voir, Il nie gronderait d'avance.

Vite, Anna! je vais ce soir Chez l'ambassadeur de France.

m Quoi de plus doux que ce bruit enivrant , Que ces clartés dont les feux vous inondent , Et ces transports qu'on excite en entrant, Et ces regards qui sur vous se confondent! Plaisirs trop courts! Anna, pour les sentir, Sullîra-t-il d'une nuit tout entière?

Tressez-vous donc : si je larde a partir, Laure avec lui peut danser la première.

» Vite ! il brûle de me voir ; Prends pitié de sa souffrance.

Vile, Anna, je vais ce soir Chez l'ambassadeur de France.

» Si tu voyais ces groupes se fuyant.

Se rapprochant pour s'éviter encore ,

58 LA TOILETTÉ

Lorsque la valse emporte en tournoyant Un couple heureux, qui s'unit, qui s'adore! C'est comme un rêve où vos sens éperdus, Vos yeux mourants confondent les images : La terre fuit sous vos pieds suspendus ; On croit glisser , voler sur les nuages.

» Vite! il m'entoure en espoir De ses bras où je m'élance.

Vite, Anna! je vais ce soir Chez l'ambassadeur de France.

» Je suis à vous, mon bon oncle, un instant!

Le cardinal va monter en voiture.

Et mon bouquet que j'oublie en partant!

Amiens l'attacher : prends garde a ma ceinture.

Un bal ! un bal! ce soir je vais au bal. . .

Anna, pardon si j'ai quitté ma place-,

Mais je croyais entendre le signal

Et je dansais : je l'ai vu dans la glace.

DE CONST VNCE. 59

» \ itc! un coup d'œil au miroir; Le dernier!... j'ai l'assurance Qu'on va nf adorer ce soir Chez l'ambassadeur de France. »

Près du loyer, Constance s'admirait :

Dieu ! sur sa robe il vole une étincelle.

Au feu! courez... Quand l'espoir l'enivrait ,

Tout perdre ainsi! Quoi, mourir! et si belle !

L'horrible feu ronge avec volupté

Ses bras, son sein, et l'entoure, et s'élève,

Et, sans pitié, dévore sa beauté,

Ses dix-huit ans, hélas! et son doux rêve.

Adieu bal, plaisir, amour!

On se dit : Pauvre Constance ! .

Et l'on dansa jusqu'au jour Chez l'ambassadeur de France.

UN CONCIAVE.

BALLADE

Rome.

Taisez-vous, taisez-vous, cloches des quarante heures! Couvert de l'huile sainte, il retomhe, il s'endort, Et son âme a quitté les terrestres demeures : De prof midis!... le pape est mort.

A Monte-Cavallo le conclave s'assemble.

Pour repasser le seuil tout effort serait vain :

Le mur sacré s'élève ; il emprisonne ensemble

Les prélats dont le choix va faire un souverain.

Leurs fronts se sont courbés devant l'Eucharistie :

Le cardinal-doyen vient de briser l'hostie;

L'esprit de Dieu descend invoqué par ses vœux.

Attentif a la voix qui lit la bulle sainte ,

Chacun, en s'inclinant, prend place dans l'enceinte.

D'où vient qu'un siège encore est vide au milieu d'eux?

Taisez-vous, taisez-vous! le conclave commence. Tout est muet dans Rome-, au Vatican tout dort. Cessez , pieux concerts -, cloches , faites silence ! De profondes!.., le pape est mort.

Captifs dans ce tombeau , voyez-vous ces fantômes Sous la robe écarlate et le chapeau romain ? De la terre et du ciel ils portent les royaumes Dans ce billet plié que renferme leur main

I \ CONCLAA E. 63

Sans doute l'Eternel inspire leur justice,

Quand le nom préféré tombe au fond du calice

Parjure à son serment, qui d'entre eux aujourd'hui,

En élevant vers Dieu son suffrage coupable ,

Viendrait le déposer dans l'urne vénérable,

Où fume encor le sang que Dieu versa pour lui?

Taisez-vous, taisez-vous! le conclave balance. Tout est muet dans Rome, au Vatican tout dort. Cessez, pieux concerts ; cloches, faites silence ! De prof midis!.., le pape est mort.

Du Christ transfiguré majestueux symbole , Quel pontife nouveau, planant du haut des airs. Doit sous le lin sans tache et la triple auréole Couvrir de ses pardons et Rome et l'Univers ? C'est celui dont les mains s'ouvraient a l'indigence Dont le cœur n'a connu ni haine ni vengeance : Celui qui, chaque soir, au pied du Roi des cicux Apportait pour offrande un jour irréprochable-.

Le plus pur, le plus digne, enfin le plus semblable Au Rédempteur divin, qu'il doit rendre à nos yeux.

Taisez-vous, taisez-vous, le conclave balance. Tout est muet dans Rome; au Vatican tout dort. Cessez, pieux concerts; cloches, faites silence- ! Deprofundis!... le pape est mort.

Mais quoi! n'ont-ils jamais choisi que le plus digne ? Consultons, sous ces nefs, ces monuments de deuil : Près des Pontifes saints , dont la cendre s'indigne , L'indolence et l'envie ont aussi leur cercueil. A l'inceste en pleurant ce marbre rend hommage; L'orgueil ullramontain dort sous cette humble image; La, le prêtre vendu qui bénit pour de l'or ; Plus loin, l'ami perfide ou l'ennemi barbare... Les sept péchés mortels ont porté la tiare : Lequel choisira-t-on pour la porter encor ?

Taisez-vous , taisez-vous ! le conclave balance. Tout est muet dans Rome; au Vatican tout dort.

Cessez, pieux concerte; cloches, faites silence ! De projundis!... le pape est mort.

L'intrigue au milieu d'eux par cent chemins se glisse :

Ce fruit cache un billet dans son sein parfumé;

D'un message interdit l'Évangile est complice;

Dans celte croix d'ébène un autre est renfermé.

En se quittant le soir, sous ce portique sombre

On passe, on fait un signe, on se parle dans l'ombre :

« La France est pourFarnèse. — Oui, mais Vienne? — plus bas.

— Vienne est pour Doria. — Rome a ses droits, sans doute ;

Rome est pour Corsini... » Mais Dieu, qui vous écoute,

Il est pour la vertu, dont vous ne parlez pas!

Taisez-vous, taisez-vous! le conclave balance. Tout est muet dans Rome ; au Vatican tout dort. Cessez, pieux concerts; cloches, faites silence! De profundis ! '. . . le pape est mort.

Il ne faut qu'un suffrage au cardinal Colonne :

Dans l'orne, où la main plonge, il en reste un dernier:

Ce nom , qui doit donner ou ravir la couronne , Sous le sceau du conclave est encor prisonnier. La cire s'est brisée ; on va lire : l'attente Soulève sur leur sein la pourpre haletante. Est-ce lui?... vain espoir! ils ne l'ont pas voulu ; Et des billets sacrés , que la flamme dévore, La fumée , en fuyant , vient révéler encore Qu'après quarante jours aucun d'eux n'est élu.

Taisez-vous, taisez-vous! le conclave balance. Tout est muet dans Rome-, au Vatican tout dort. Cessez, pieux concerts-, cloches, faites silence! De profanais!... le pape est mort.

Mais sous la mitre d'or vient un spectre livide , Dont un lambeau de pourpre atteste aussi les droits. Il approche, il se signe, il prend la place vide. Quel est-il?... c'est la mort qui vient donner sa voix. Sur un d'eux, tour à tour , en inclinant la tête, Elle attache un œil fixe, et les compte, et s'arrête. Alors son doigt hideux s'allonge vers celui Qui , palpitant d'espoir, au poids des ans succombe.

La mort le touche au front, et leur dit : « Dans la tombe, Le premier de vous tous qui descendra, c'est lui! »

Sonnez, cloches; sonnez sur la sainte coupole! Que le choix des prélats soit par vous proclamé. Sonnez au Panthéon ! sonnez au Capitule ! Te Deum!... le pape est nommé.

POEME

CHANT PREMIER

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