‹ Derniers contesChapitre 20 sur 32 · DE LIMAILLE DE CUIVRE ROUGE ET UN LITRE · texte numérisé non relu

DE LIMAILLE DE CUIVRE ROUGE ET UN LITRE

d'essence MINÉRALE

En ce temps-là, les hommes, aussi, plantaient et bâtissaient, allaient et venaient, épousaient des femmes et en donnaient en mariage ; ils vendaient et achetaient, — et leDélu8:ee8t venu.

ÉvANcaxs.

Voyons. Examinons.

Il ne s'ag-il pas, ici, de rénover la fable ressassée de l'autruche qui, fermant les yeux obstinément pour ne pas voir le danger, s'imagine, dit-on, que, grâce à cette ingénieuse mesure, le danger ne la voit pas non plus.

Voici, d'abord, en substance, le projet de complot qui a réuni le plus de suffrages :

« Trente (c'est le chiffre fixé) de ces douteux artisans sans métier précis, aptes à toutes besognes, sont secrètement nommés, après enquête et entre des milliers d'autres, par les chefs de Tinter-

UI8T0IRKS INSOLITES l'jS

nationale, à Paris. Se connâissent-ils?Non. Saventils ce que l'on attend d'eux? Non, certes. A peine en auront-ils conscience dix minutes avant l'instant décisif. Par ainsi, nul risque, chez eux, après boire, de telle inquiétante allusion, — d'un mot trouble et menaçant, divulg-ué par une fille, — nulle traîtrise possible. Bref, ils ignorent, et on les a sous la main.

« Ils se trouvent même toujours à leur poste, sans le savoir ; car les voici bientôt logés, aux frais de la caisse commune, en trente de ces hautes mansardes, distantes chacune, — comme par hasard, — d'environ soixante-dix à quatre-vingts mètres des principaux édifices, foyers administratifs de Tautorité légale : par exemple, la Préfecture de police, l'Elysée, les ministères de l'Intérieur, des Postes et Télégraphes, et de la Guerre ; l'Usine centrale du i^az, les poudrières, la Banque de France, les Palais du Sénat et du Corps-Législatif, la Poste, la Bourse, rilùtel de Ville, etc. »

(L'on verra, bientôt, de quel acte de subtile mais heureusement inexécutable scélératesse l'École militaire et les cinq grandes casernes de l'armée de Paris seraient menacées).

« Durant les jours d'attente, il est indirectement procuré à chacun de ces trente préférés un petit travail qui les occupe et leur crée, autour d'eux, un vague renom d'assez braves gens. Un lit, une commode, un placard, une table, deux chaises, un seau d'étain et quelques ustensiles, voilà leur installation.

176 DKRMERS CO.NTF.S

« Le malin du dies ilta , chacun d'eux, étant seul, reçoit en main l'avis suivant, lesté d'une pièce d'or, de la part des Grands-Amis :

« Frère, au reçu de celte lettre (sur laquelle sois muet pour fous, dans les hasards de taules rencontres), prends ton panier à provisions, descends et va, comme d'habitude, acheler le nécessaire de tes deux repas. En revenant, tu te muniras, chez un épicier, d'un litre d'eau-forte du commerce ((. pour nettoyer )> et, chrz un autre, d'un litre de pétrole lécher (( pour ta lampe ». Cela -fnit, rentre — et qu'un quart d'heure après tu aies déjeuné, sobrement. A telle heure de l'après-midi, tu reçois la visite de l'un des nôtres : il a demandé le nom de quelqu'ufi de tes voisins. Il connaît ta porte — et te remet une longue et très lés^ère caisse de bois blanc, de forme ronde et enveloppée d'une serg'e.

a Elle contient :

(( i^ 120 petites billes creuses, en verre, rans^ées, par trentaines, en quatre carres bien clos, dûment ouatés et cartonnés, en leurs 120 petites cases. Ces billes sont percées, toutes, comme un poinçon, d'une minuscule ouverture qui permet de les emplir d'un liquide, à l'aide de denx minces comptei^outtes qui les avoisiuent.

(( 2° Un flacon de pAte forte, — sorte d'enduit de cire, de sable et de abomine, se séchant à l'instant dans l'eau, — pour les boucher, une fois remplies.

HIHTOmKS INSOLITES IJ"]

« 3" Un sacliot, contenant des copeaux et rie la limaille de ctiivrc ronere.

« 4" Un de ces petits tubes de verre, ayant forme d'un carré dont la quatrième lig-ne serait coupée.

« 5° Deux î^-randes carafes et leurs lariçes bouclions de Iièu:e, forés, à leur centre, d'un trou mesuré juste pour enserrer, chacun, l'un des deux bouts du précédoiit lu!)e de verre.

« C)o Siv cannes de verre trempé, creuses, à bouts l'un plein, l'aulre ouvert, de i"^, 2;"» de lonç^ueur : leur diamètre excédant de 2 millimètres celui des b'IIes, chacune de celles-ri pourrait y être t^lissée à l'aise. Ces cannes sont fixées, en des anneaux de cuir, contre une paroi de la caisse. — Tous les autres objets sont aussi fixés ou emballés de manière à ce qu'un heurt ne puisse les briser facilement, ni les choquer les uns contre les autres.

« Te voici bien seul chez toi. Tu t'enfermes ; tu oies la clef et tu voiles le trou de la serrure. A présent, tu n'ouvriras plus qu'aux sept coups d'onj^le de notre eiivové, — qui l'arrivera vers neuf heures et demie. Et passe tes chaiissons de laine pour marcher sans bruit. »

Ici, nous prenons sur nous d'iiittMToinj)re.

Rien qu'à cet énoncé, l'on [leut deviner qu'il doit être ici question d'une simple panclastile (i) à l'hypoazotiile. Si, en elTet, nous trarluisons en lan-

(i) Terme de pyrot.-chnic tout rccciijm.'ul foi^j' ; lit* pan rt de Uladrô : n je brise tout ».

giie exacte ce menaçant verbiage, il ne signifiera pas autre chose que ceci :

L'eau-forte « de chez l'épicier » n'est qu'une ironie : l'eau-forte s'appelant, en réalité, de l'acide nitrique — ou azotique.

En se combinant, le cuivre et l'acide produisent des vapeurs qui, recueillies et à peu près solubles dans Teau, transmuent cette eau en peroxyde d'azote, autrement dit en acide hypoazotique.

Or, la propriété de l'acide hypoazotique mis en relation, par un choc subit et inflammant, avec le pétrole lég^er ou telle aulre essence de pétrole, est de se comporter comme les poudres brisantes les plus violentes, de se décomposer, en un mot, avec une détonation très forte ; — et de projeter puissamment les obstacles qui s'opposent à l'expansion totale des énormes volumes de gaz qu'engendre son explosion.

L'on peut môme ajouter que cette panclastite, — qui est, ce nous semble, quelque chose comme celle inventée par M. Turpin, — serait supérieure en puissance, et de beaucoup même, à la nitroglycérine pure.

En effet, voici la formule de décomposition de la nitroglycérine pure — au moment, enfin, de son explosion (i) :

C«Hî (Ar 06H 0)' = 6 C 0«4- a HO -f 3 H 0 + 3 Ar 4- o En poids, i»^ = iSa -f >8 -f 37 -f 42 -f 8 = a>7

(i) M. Berthclot simplifie par: -|- 5H0; — mais la succession iHO 4- 30H devait éirc cridcmmcnt obssrvée, ici, pour le bon

ruseiuulc du prescul calcul.

HISTOIRES INSOLITES 17g

En volume, lav -}- 4v + Cv 4. Gv ^- iv = ag roi.

Ea chaleur. 6 X '^ + 8000 + sX » X 34 5oo + o + o -f- M

M désiepnant la chaleur latente de décomposition de la nitro^^lycérine, chaleur que nous estimerons éi^'ale à Go.ooo calories par équivalent, — bien que ce chiiïrc nous paraisse trop fort, — V désignant l'unité de volume et représentant 5 litres 58 (volume ramené, bien entendu, à o° et à la pression atmosphérique si le gramme est adopté pour unité de poids) (i), — loo parties de nitroglycérine pure donneront, par conséquent :

Volumes : 12,77 à ©• ^^ 7Ô0™™ de pressioa ; Calories : i84ooo, environ.

Or, théoriquement, une panclastite, produite par le peroxyde d'azote et un benzol (ou, à peu près, toute essence minérale), mais calculée de façon à brider le carbone en oxyde, donnerait :

3C*H' -f 1 1 AzO^ = 28 CO + 16 HO + 1 1 Az En poids : i84 -j- ^oO = Sqs -j- 1^4 + irV)=r6oo

En volumes: 56 -f- 3a -f- ^^ = "O

En calories: aSX^Xi^j^oo -f-iGX' X «^^««^oo -f oo = 1,492,800

100 parties de cette panclastite donneraient donc:

Volumes: i5,9'j, soit a6 0/0 en plus qw: la niiroglyct'rins. Calories : 21.6000, soil 17 o'o en pins que la nitroglycérine.

C'est donc bien cela que signiiient les ironies le « chez l'épicier » ; — pas autre chose. Eh bien.

(i) La puissance d'un explosif est, on veut bien se le rappeler, ''onction de nic/ne sens (|ue le voluuje de gaz et la quantilc de cha-

eur qu'il dc^^age suus l'unité de poids.

ICO

bEHMEKS CONTES

ne discutons pas. En admetlant qu^avec les éléments dont il est question dans la menace, on puisse obtenir des expressionsàpeu près analogues, d'après de certains dosages, voyons comment toute cette verroterie pourra projeter, sans péril pour celai qui iexpédie, un explosif de cette nature ( i).

LK CHARGEMENT DiîS BOULES DE VERRE

Car il n'y a rien de cache qui ne se découvre, ni rien de secret qui ne se révèle : aussi ce que vous avez dit dans les ténèbres sera répcté au gra:id jour.

Evangile selon sai>t Luc, XII, a et 8.

Voici (condensé dans le moins obscur français qu'il nous est possil>le décrirejle texle des instructions précisées par les ingénieurs anarchistes, dans lesCours d'explosifs qui se tiennent, en ce momenl, à Paris et ailleurs.

Nous supposons, logi(juemenl, que ces instructions continuent cette même circulaire que nous avons interrompue.

(i) Voir le remarquable article de M. Hoca, dans le Génie civil, sur les lithoclastitcs. — Voir aussi le rapport officiel desqnntrt ingi'nicurs de la ville de Paris, nommes par l.i Préfoeiure de police, rapport imprime, d'après lequel le Comit-'' d hyçiene el de salubrité a cru dev(^ir interdire, en France, l'usage ' de panclastiqucs à riiypoazoïide, comme d'un transport ne présentant aacune garan tie pour la sécurité public ne.

UISTOIRES INSOLITES

« Remplis d'eau l'une des carafes; — jelte dans l'aulre toute la cuivrerie du sachet et verse dessus le litre d'eau-forte.

« Les ayant posées, l'une contre l'autre, sur la table, et bouchées, enfonce doucement, par les angles — et bien d'ensemble — dans le trou cen» tral de chaque bouchon, les deux bouts du tube de verre, jusqu'à ce qu'ils plongent chacun d'eux en son liquide.

(( Bientôt des vapeurs brun rouge circulent à l'intérieur de la triple ligne transparente du tube ; elles viennent pénétrer et foncer l'eau de la première carafe : en moins d'une heure cette eau, saturée de ces vapeurs, est devenue couleur d'ocre.

« Alors tu enlèves bouchons et tube, et les déposes, ainsi que la carafe d'eau-forte, au fond de ton seau d'élain.

«Là, tu les immerges d'eau fraîche; puis, ayant bien ajusté le couvercle sur le seau, tu le relègues dans un coin.

« L'autre carafe, pleine de l'eau brunie, est demeurée sur la table.

« Il s'agit, maintenant, de remplir de ce liquide soixante (c'est-à-dire la moitié) de tes boules de verre.

« Ecoute le seul parfait moyen d'y arriver vite,

pour le mieux et sans romôre d'un danger : mais

^ lis-toi bien qu'il te suflirait d'en omettre ou trans-

1;)0ser un détail pour encourir une catastro[)he dont lu ne saurais te faire mI'.me une idée, — et dont la .errible durée n'excéderait pas celle d'un clin d'œil.

« Tout d'abord : qu'au moment où, pour procé- j der à Topéralion susdite, tu t'assois devant la table, les objets suivants — que tu as chez toi — s'y trouvent disposés dans l'ordre que voici :

(( 1° Devant toi, une assiette creuse et un verre ; — auprès du verre la carafe deau brunie.

« 2^ A ta droite, à côté de l'assiette, l'un des compte-gouttes, puis l'une des boîtes de pâleforte.

« 3° A ta g-auche, les deux premiers carrés de carton contenant chacun trente boules.

« 4^ Sur une chaise, à coté de la tienne, aussi à gauche, tu as placé tout bonnement ta cuvette à moitié pleine d'eau.

« Tu t'assois donc. Tu commences par verser de l'eau brunie dans le verre jusqu'aux trois quarts. Gela fait, lu saisis une première boule entre deui doigts de ta main gauche et la tiens au-dessus de l'assiette.

«Tu prends, de la main droite, le compte-goutte et en trempes la pointe dans le verre. Elle y aspire (d'une pression de ton pouce sur la capuce de caoutchouc du compte-gouttes) yti^/é» la quantité dt liquide nécessaire pour remplir la bille. Tu intro duis donc la fine extrémité de cet instrument dani le trou capillaire de la bille, — et voici que, d'unt seconde pression, graduée à cause de l'air qui S( trouve dans cette bille, celle-ci s'est remplie.

« Tu reposes le compte-gouttes à sa piace, c prends le couteau : du bout de la lame tu enlèvci une très petite parcelle de pâte-forte, dont tu endui:

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et bouches l'ouverture de la bille. Cela fait, lu plonges celle-ci dans la cuvette, auprès de toi, ce qui durcit, à l'iustaut même, l'enduit. Vérifie le bon boucliage avant que soit ainsi lavé l'extérieur de la bille, au cas où quelque goutte aurail débordé.

« Ainsi de suite, jusqu'à la trentième.

{( Alors tu retires, Tune après l'autre, de l'eau, les trente petites boules pleines, et tu les poses, au fur et à mesure, chacune en un casier de son carré, dont la oualo suffit à les sécher assez vile.

« Puis, tu attaques le second carré de billes vides, — les trente autres — et tu recommences. — Celui-ci, rempli à son tour, tu te lèves et vas déposer, sur une planche libre de ton placard, ces deux boîtes de boules brunes.

« 11 s'agit, à présent, de faire disparaître d'autour de toi toute trace d'eau-forte.

(( Tu regardes, sur ton palier, s'il ne circule personne : — tu jettes toute ta verrerie, pêle-mêle, dans le seau — et, Payant porté sous la fontaine, tu laisses couler le jet, bien à toute force, là-dessus durant cinq minutes. — Au bout de ce temps, le tout est redevenu clair. Tu rentres, tu essuies, tu places tout cela dans ton panier à provisions et le e poses n'importe où.

K (( Attention!... La table une fois bien essuyée,

et aussi tes mains, il te reste, pour toute besogne,

à remplir les soixante dernières boules de verre,

mais, cette fois, avec ton litre de pétrole léger.

iJPour cela, lu ^vocèdca exaclement comme tu viens

l84 DERNIERS CONTES

de le faire mais en n'employant, pour celte seconde opération, aucun des objets qui ont servi pour la première : c'est pourquoi tu en as le double.

« Cette fois, tu ne dois remplir les boules qu'aux deux tiers à peu près.

« Là : c'est fait. — Va placer tes deux nouveaux carrés de billes blondes dans l'endroit le plus éloigné des brunes. Etends, dans le panier, sur les deux essuie-mains, le reste des objets qui t'ont servi, moins l'une des boîtes de pâte : et repose-le dans son coin.

« Le soir est venu. Tu peux allumer ta lampe — et dîner paisiblement.

« Après le repas, et pour charmer tes loisirs, ôte, doucement, les six cannes de verre de leurs annelets de cuirs et dispose-les, avec précaution. Tune contre l'autre, sur ton lit resté défait. Tu peux, à présent, briser le frêle bois blanc de la longue boîte ouatée et la brûler par petites flambées.

(( La voilà disparue. Bien. Neuf heures sonnent. Eteins le feu : c'est utile. Ouvre, tout crand, le vasistas de ta mansarde : il faut qu'il fasse froid chez toi. — Quelle brume, quel brouillard, au dehors ! Les journaux d'hier l'avaient prédit, à l'article Température probable. Cependant, tu entend-', au loin, sur la place de l'Hôtel de Ville, en face de ta maison, des voilures, des murmures de foule, — car c'est une nuit de bal et de fête !

« Mais neuf heures et demie sonnenl : ou g^ratte sept fois à la porte. Tu ouvres. C'est notre envoyé.»

UISTOinLS I.XSOLITKS I S5

l'engin

Si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, si vous ne laites de bien rm'à ceux qui vous en font, si vous ne prêtez qu'à ceux qui peuvent vous r''ndre, si vous ne «aluez que vos frères, qu-î faites-vous là de particulier?

Les môchants et les pnïpns ne fontils pas la même chose ?

Aimez vos ennemis ! Faites du bien à qui vous fait du mal et prêtez sans en rien espérrr. C'est ainsi que votre rt'compensc sera grande et que vou« deviendrez les enfants du Très-Haut, car, lui aussi est bf»n pour ceux qui sont injustes et rriéchauts. Soyez miséricorJieux, comme votre Père est miséricordieux.

ÉVANGILK.

La circulaire doit évidemment s'arrêter ici. Mais d'après ce qui précède, chacun, en vérité, peut, au ç^ré de son imagination, conjecturer — et deviner, à peu près, — le reste I... Voici, selon la nôtre, aidée de renseignements connus, la pâle esquisse des discours, faits et gestes qui, sauf de négligeables variantes, suivraient l'entrée en scène du nouveau personnage.

(Mise convenable, extérieur des moins dramatiques, air bourgeois, le visiteur lient d'une main un petit sac — et de l'autre une grosse canne, de couleur neutre.)

l8Ô DERNIERS COMTES

Le dialogue suivant s'engage à voix basse :

— Les boules sont prêles ? — Oui. — Bien. Donnez-moi ce panier.

Ayant entre-bâillé la porte, l'envoyé passe le panier à quelqu'un que l'on entend redescendre à rinslant même. — La porte une fois refermée :

— J'ai demandé le locataire d'un autre étas^e, chez qui votre concierge me croit monté.

Ce disant, l'émissaire a dévissé, très vite, la pomme et le bout de sa canne. Celle-ci s'ouvre en compas, emboîtant ses deux moitiés dans un écrou central que vient renforcer, en glissant, une rondelle d'acier : la canne est devenue, ainsi, une longue lige d'acier pur, très droite, d'environ six pieds. Ajustant à l'un des bouts recourbés le noeud coulant d'une forte et vibrante corde gommée, puis s'arc-boutant et faisant plier toute !a lige, il ajuste l'autre nœud à l'autre bout de la canne, transfigurant ainsi le prétendu jonc en un arc d'un acier bien trempé et d'une très évidente puissance.

— Cet arc revient à quinze francs, par commande de cent cinquante, dit-il. Nous pouvons voir, dans les musées de vieilleries, bien des flèches rouillées qui, avec leurs lourdes pointes de fer, pèsent encore plus d'une livre : les archers d'autrefois les envoyaient toniber à cent quarante mètres et plus. Cet arc-ci envoie donc, facilement, tomber à quatre-vingts mètres une flèche du poids de sept cents «,n*ammcs — et d'une livre et denxie^ à soixantedix mètres.

HISTOinES INSOUTES I 87

L'envoyé s'est assis devant la table, sur laquellfî il a posé son sac ouvert.

— Les boules, maintenant ! dit-il : les brunes à ma droite, les blondes à ma gauche. Doucement !... et ne laissons rien choir. — Bien. A présent, passez-moi l'un de ces longs et creux bdtons de verre. — Bien.

Ici, l'envoyé regarde fixement son acolyte : puis froidement, et à voix basse :

— Notre flèche, à nous, et flamboyante ! la voici... Voyez : le bout plein est muni d'une encoche pour bien mordre la corde de cet arc ; — en ces trois entailles, dont une centrale, et deux latérales (que j'enduis de cette pâte forte, tout à l'heure séchée), j'ajuste ces trois pennes de parchemin qui permettent à ce trait, à cet oiseau de tonnerre, de filer droit vers le but visé. — Voyez ce quadrillé, creusé dans le verre, un peu au-dessus de l'encoche; c'est pour donner au pouce une prise plus ferme, et que, dans la traction de la corde, la flèche ne s'échappe pas avant la tension voulue.

(( Je place donc cette flèche, tout au long, sur la table — et l'incline d'un degré à peine, — juste ce qu'il faut pour que cette boule brune, que j'y glisse arrive doucement jusqu'au fond, où se trouve un léger ressort très flexible, qui amortit le heurt de cette arrivée. — A présent, une blonde ! et nous alternons ainsi jusqu'à vingt billes par flèche. Il y a place, au bout de ce javelot, pour les deux tiers de ce court piston de bois, que j'enfonce, avec mille précautions et pour cause. Le bout qui eu pénètre

DEnMXRS CONTES

jusqu'à la première boule se termine aussi par un 1res frêle ressort d'acier, pareil à celui du fond de la canne, et destiné à maintenir, entre celui du fond et lui l'adhérence entre les billes, au moment du jet même de Parc, — pour qu'elles ne se brisent pas en s'entrechoquant. L'autre bout du piston dépasse la flèche : s'il rencontre un obstacle, le pis ton rentre tout entier, écrasant la première boule, et, par suite, au même instant, toutes les autres (grâce à une loi physique bien connue) puisqu elles se tiennent de surface entre elles. Alors les liquides se mêleront, brusquement, par proportions désirables. Quant à l'efTet que produit la soudaineté de ce mélang-e en un choc inflammant, vous l'apprécierez tout à l'heure. Cette flèche-ci étant chargée, je la dépose sur le lit, où les cinq autres, également prêtes, seront ses voisines d'ici vingt minutes.

«Là ! — c'est fini. »

L'envoyé se lève et tire sa montre : — « Dix heures et demie, » dit-il.

l'exécution de paris

Nisi Deus custodierit civiiatem, in vannm laboraot qui custodiuDt eam.

PSÀLMES.

Etant donné ce début de causerie et d'actes, le reste s'imagine encore plus facilement, à quelques

variantes près ; ainsi le mo^lerne archer reprend en ces termes :

c( Portons, sans bruit, la table contre le mur, sous le châssis de votre fenêtre. »

L'instant d'après, l'inconnu, debout sur la table, ouvre, reg"arde au dehors — et renverse, doucement , le châssis derrière sa tète sur la toiture.

« Quel brouillard! on ne distingue les vastes croisées de notre Hôtel national, — tout flambant neuf, — que e^ràce à ces points de lumière électrique... et vos voisins ne me verraient pas.

(( Les journaux ont bien raison de nous prévenir la veille de la température presque certaine du lendemain ! Nous savons en profiter. Entendezvous d'ici les musiques ? Cela fait rêver, je trouve. Mais il me semble que l'orchestre manque d'un instrument : nous allons y suppléer. — Ah! voici trois spéciaux coups de sifflet qui m'annoncent que nos gouvernants, en g-rande partie, honorent, en ce moment, de leurs présences, la solennité. Fort bien. Les salons tout en lumières, les buflets, les vestibules et couloirs doivent être pleins î\ éloufl'er ! C'est ce qu'il faut. — Onze heures et quart !... En cet instant précis, — i^ràce à nos affiliés volontaires, dans l'armée, à Paris, — partent, sous les lits des dortoirs, dans les grandes casernes, de puissants jets irrigants, de longues lignées de certains acides qui, une fois respires ne pardonnent point: j'estime i\ vingt mille, environ, le nombre de ceux que la diane trouvera immobiles, à

IQO DERmERS CONTES

l'aube prochaine (i). — En ce moment encore, une douzaine de flèches, quatre fois grosses (2) comme celle-ci (car elles ne doivent porter qu'à seize mètres), sont braquées sur la Préfecture : je crois à un véritable éboulement de tout ce pâté de masures sur ses habitants, d'ici à bien peu de minutes...

— Allons ! l'on n'attend plus que nous. A votre tour de monter à cette tribune, mon cher collèg"ue ! >'

•Ce disant il est descendu, et, lorsque son acolyte l'a remplacé :

a Placez-vous de biais. Glissez la tête et le bras au dehors, sur le toit. Bien. Voici l'arc : passez-le

— de biais, toujours, — au dehors : puis, le tenant par le centre, de la main g^auche, posez-le à plat sur le toit. — Là !... Voici, maintenant, la flèche.

a Du calme, ici. En la prenant de votre main droite, en la passant au dehors, en la couchant sur

(i; Il va sans dire qu'à notre estime de telles atrocités sont radicilemcnt irréalisables. Elles peuvent être rangées au nombre de ces chimères dont nous avons park-dans la première partie de cette étude.

(2) 11 suffît de réduire à l'expressiou partielle (calories et gaz) en tenant compte d.^s questions d'espaces, les quantités panclasliles déclarées missibles par des engins de celte natore, pour reconnaître que les etVets brisants ne seraient pas, et à beaucoup près, ceux que l'on prône. La flèche de 700 grammes, tout calcul fait, n'équivaut pas, avec sou piston double de fulminate, à plus de 18 eu >o livres de poudre au maximum d estimation. La flecbe -i . \\

seule, sérail assez lî'rave, à cause des diverses qualités d'c de la panclastite. L'effet moral, sur les foules, serait le pius terrible de renç;in : c'est pourquoi nous devons y songer de sang--froid. nous y habituer, ainsi, à l'avance/ Surtout si nous réflc -

une chose : c'est qu?. — fci l'actuelle flèche nous parait g sance ass» z conleslablc, — diçne d'attention, pourtant, — ie» pro-' irrès, très rapides, de la Science, en matière d'explosifs — (progrès dont la loi d ensemble a été si ma^i^istralement peri^.; blie par Hcrtliclot-, — ne tarderont pas àrsndre, en i ^ .

les fulgurantes catastrophes dont nous menace la présente è6cache.

HISTOIRBS IXSOLITKR I9I

l'arc, il s'agit d'éviter qu'elle se heurte à rjuoi que ce soit, le piston de bois contenant quelque chose de sensible... Là I Bien. — Vous retenez, sous votre index î^auche, le milieu de cette flèche sur le centre de l'arc, en ajustant de votre main droite, sur la corde, l'encoche de verre. Serrant fortement, du pouce, le quadrillé, vous vous penchez au dehors et vous tendez l'arc, de toutes vos forces, jusqu'à ce que la naissance du piston touche le centre de l'arc. — Visez l'un des points lumineux, là-bas: elle arrivera toujours dans les environs, ce qui suffit. Là ! Vous tenez la nuit ; penchez-vous largement sur elle, au dehors : ne craignez pas de tomber, j'entoure vos jambes de mes bras et je m'y suspends!... L'heure sonne! — Envoyez. »

Oui, tel serait le discours que tiendrait sans doute le mécréant, — et, si la prétendue toute puissance de ce bri\lot n'était pas exagérée à plaisir, si cette panclastite pouvait être conditionnée à r hydrogène^ par exemple — (ce qui est radicalement IMPOSSIBLE dans l'état actuel de nos connaissances puisque l'hydrogène, à haute température, réduit l'acide carbonique), — il ne serait pas inconséquent d'affirmer que degrands désastres pourraient être produits par ce calamiteux engin. Qu'on se figure, en etïet, le tableau suivant :

Sitôt la flèche envoyée, un bref coup de tonnerre sonne du côté de l'endroit visé. Ce coup, vingtneuf autres lui font écho, dans Paris, aux lointains. Et voici que les vociférations d'une multitude hurante, des milliers d'appels affolés d'hommes et de

femmes s'étoufTanl en une panique vertigineuse, — rappelant (et avec quelsgrandissements; parexemple les effroyables sinistres des théâtres de Nice, d'Exeteret de notre Opéra-Comique, voici que toutes ces explosions et que tous ces cris de carnage, enfin, parviennent jusqu'aux deux lueurs.

La brume s'est comme rougie là-bas! Et, dans la même minute, les cinq autres flèches sont envoyées. Et les réponses environnantes se renouvellent, mêlées à des bruits d'écroulements, au fracas des poudrières, aux lueurs pourpres qui brûlent au loin. La capitale, dominant de son innombrable clameur le roulis des voitures et les sifflets des trains en partance, est devenue, en un quart d'heure presque pareille à Sodome sous le feu du Ciel. De subits charniers s'entassent. Puis, brusquement, plus rien : nul bruit, excepté celui des cris poussés par des milliers de victimes, celles qui survivent.

(( — Nous recommenceronsindéfiniment, ne voulant pas plus d'oppresseursquede défenseurs désormais ! murmure alors l'envoyé de l'Internationale, tout en vissant la pomme et le bout de sa « canne » refermée. Il ne reste aucune trace, ici, de la besogne. — Voici un peu d'or : au revoir, et — à bientôt. Vite, couchez-vous. »

Les deux complices, en échangeant, sans doute, deux graves regards, se serrent la main.

L'inconnu descend en grande hâte l'escalier. S'il rencontre quelqu'un devant le portail ou dans les environs il ne man(jue pas de s'écrier, de l'air d'un passant cfTaré qui regagne son logis :

— Ah çà ! qu'est-ce donc? On entend des bruits t^pouvanlables, ce soir !... Qu'est-ce qu'il y a ?

Puis, comme les gens qui s'enfuient de tous côtés ne trouvent même pas le courag-e de lui jeter la simple notification de leur ignorance terrifiée, — il s'éloigne, et disparaît dans le brouillard (i).

(i) En tout cas, la méliniley iaveulce parlescapitaiDCS Locart et Hiroadart, de IJourges, et, dont l'on peut estimer, sans exaçôralions inutiles, la puissance projeclive et pulvérisante de 3o à 4o fois celle de la poudre ordinaire, — morne celte nouvelle composition dont serait saisie, au dire des journaux, la commission des salpêtres et qui serait trois fois plus puissante encore, — même le chlorate de potasse ou lecholure d'azoïe, (que l'on ne peut manier), — même le fulminate de mercure envoyés (chose impossible) à quantités escales ne produiraient pan tout à fait les résultats dunl on nous menace. Le mieux est donc, pour les anarchistes sérieux d'attendre qu'une découverte extraordinaire puisse réaliser leurs souhaits, ce qui, du reste, au train dont vont les explosifs, nous semble (redisons-lc sans cesse) inévitable à brève échéance.

L'AMOUR SUPREME

L'AMOUR SUPRÊME

Les cœurs chastes diffèrent des Anges en félicité mais non j)a3 en honneur.

Si Bernard.

Ainsi l'humanité, subissant, à travers les Ages, ' renchantementdu mystérieux Amour, palpite à son seul nom sacré.

Toujours elle en divinisa l'immuable essence, transparue sous le voile delà vie, — car les espoirs inapaisés ou déçus que laissent au cœur humain les fui^itives illusions de l'amour terrestre, lui font toujours pressentir que nul ne peut posséder son réel idéal, sinondans la lumière créatrice d'où il émane*

Et c'est aussi pourquoi bien des amants — oh ! les prédestinés! — ont su, dès ici-bas, au dédain de leurs sens mortels, sacrifier les baisers, renoncer aux étreintes et, les yeux per.lus en une lointaine extase nuptiale, projeter, ensemble, la dualité môme de leur être dans les mystiques flammes du Ciel. A ces cœurs élus, tout trempés de foi, la Mort n'inspire que des battements d'espérance; en eux, une sorte d'Amour-phénix a consumé la poussière de ses ailes pour no renaître qu'immortel :ils n'ont

igS DERNIERS CONTES

accepté de la terre que l'effort seul qu'elle nécessite pour s*en détacher.

Si donc il est vrai qu'un tel amour ne puisse être exprimé que par qui l'éprouve et puisque Tavcu, l'analyse ou l'exemple n'en sauraient être qu'auxiliateurs et salubres, celui-là même qui écrit ces lignes, favorisé qu'il fut de ce sentiment d'enhaut, n'en doit-il pas la fraternelle confidence à tous ceux qui portent, dans l'âme, un exil ?

En vérité, ma conscience ne pouvant se défendre de le croire, voici, en toute simplicité, par quels chaînons de circonstances, de futiles hasards mondains, cette sublime aventure m'arriva.

Ce fut grâce à la parfaite courtoisie de M. le duc de Marmier que je me trouvai, par ce beau soir de printemps de l'année 1868, à cette fête donnée à l'hôtel des Affaires étrangères.

Le duc était allié à la maison de M. le marquis de Moustiers, alors aux Affaires. Or, la surveille, à table, chez l'un de nos amis, j'avais manifesté le désir de contempler, par occasion, le monde impérial, et M. de Marmier avait poussé Turbanité jusqu'à me venir prendre chez moi, rue Royale, pour me conduire à cette fête, où nous entrâmes sur les dix heures et demie.

Après les présentations d'usage, je quittai mon aimable introducteur et m'orientai.

Le coup d'œil du bal était éclatant ; les cristaux des lustres lourds flambaient sur des fronts et des sourires officiels; les toilettes fastueuses jetaient des parfums; delà neige vivante palpitait aux bords

l'amour «UPfliME

loul en tleiir des corsages; le satiné des é{»aiile8, (jue des diamants mouillaient de lueurs, miroitait.

Dans le salon principal^où se formaient des quadrilles, des habits noirs, sommés de visages célèbres, montraient à demi, sous un parement, l'éclair d'une plaque aux rayons d'or neuf. Des jeunes tilles, assises, en toilette de mousseline aux traînes enguirlandées, attendaient, le carnet au bout des îrants, l'instant d'une contredanse. Ici, des attachés d'ambassade, aux boutonnières surchargées d'ordres en pierreries, passaient; là, des officiers généraux, cravatés de moire rouge et la croix do commandeur en sautoir, complimentaient à voix basse d'aristocratiques beautés de la cour. Le triomphe se lisait dans les yeux de ces élus de l'inconstante Fortune.

Dans les salons voisins devisaient des groupes diplomatiques, parmi lesquels on 'distinguait un camail de pourpre. Des étrangères marchaient, attentives l'éventail aux lèvres, aux bras de « conseillers » de chancelleries; ici, les regards glissaient avec le froid de la pierre. Un vague souci semblait d'ordonnance sur tous les fronts, — En résumé, la fête me paraissait un bal de fantômes, et je m'imaginais que, d'un moment à l'autre, l'invisible montreur de ces ombres magiques allait s'écrier fantastiquement, dans la coulisse, le sacramentel : <( Disparaissez 1 »

Avec l'indolence ennuyée qu'impose l'étiquette, je traversai donc cette pièce encore et parvins en

200 DERNIERS COXTES

un petit salon à peu près désert, dont j'entrevoyais à peine les hôtes. Le balcon d'une vaste croisée çrand'ouverte invitait mon désir de solitude; je vins m'y accouder. Et, là, je laissai mes regards errer au dehors sur tout ce pan du Paris nocturne qui, de TArc-de l'Etoile à Notre-Dame, se déroulait à la vue.

Ah! l'étincelante nuit! De toutes parts, jusqu'à l'horizon, des myriades de lueurs fixes ou mouvantes peuplaient l'espace. Au delà des quais et des ponts sillonnés de lueurs d'équipages, les lourds fenillages des Tuileries, en face de la croisée, remuaient, vertes clartés, aux souffles du Sud. Au ciel, mille feux brûlaient dans le bleu-noir de l'étendue. Tout en bas, les astrals reflets frissonnaient dans l'eau sombre : la Seine fluait, sous ses arches, avec des lenteurs de lag^une. Les plus proches papillons de gaz, â travers les feuilles claires des arbustes, en paraissaient les fleurs d'or. L'nc rumeur, dans l'immensité, s'enflait ou diminuait, respiration de l'étrange capitale : cette houle se mêlait à cette illumination.

Et des mesures de valses s'envolaient, du brillant des violons, dans la nuit.

Au brusque souvenir du roi dans l'exil, il me vint des pensers de deuil, une tristesse de vivre et le regret de me trouver, moi aussi, le passant de cette fête. Déjà mon esprit se perdait en cette songerie, lorsque de subits et délicieux effluves de lilas blancs, tout auprès de moi, me firent détourner à

l'aMOUH suprême 201

demi vers la féminine présence que, sans doute, ils décelaient.

Dans l'embrasure, à ma droite, une jeune femrnt; appuyait son coude ;i,^anté à la draperie de velours grenat ployée sur la balustrade.

En vérité, son seul aspect, l'impression qui sortait de toute sa personne, me troublèrent, à l'instant môme, au point que j'oubliai toutes les éblouissantes visions environnantes! Où donc avais-jevu, déjà, ce visage?

Oii! comment se pouvait-il qu'une physionomie d'un charmesi élevé, respirant une si chaste diî,^nilé de cœur, comment se pouvait-il que cette sorte de Béatrix aux regards pénétrés seulement du mystique espoir — c'était lisible en elle — se trouvât é^-arée en cette mondaine fête?

Au plus profond de ma surprise, il me sembla, tout à coup, reconnaître celte jeune femme; oui, des souvenirs, anciens déjà, pareils à des adieux, s'évoquaient autour d'elle! Et, confusément, au loin, je revoyais des soirées d'un automne, passées ensemble, jadis, en un vieux château perdu de Bretagne, où la belle douairière de Locmaria réunissait, à de certains anniversaires, quelques amis familiers.

Peu à peu, les syllabes, pâlies par la brume des années, d'un nom oublié, me revinrent à l'esprit :

— Mademoiselle d'Aubelleyne! me dis-je.

Au temps dont j'avais mémoire, Lysiane d'Aubelleyne était encore une enfant ; je n'étais, moi, qu'un assez ombrageux adolescent et, sous les

séculaires avenues de Locmaria, notre commune sauvagerie, au retour des promenades, nous avait ménagé, plusieurs fois, des rencontres de hasard à riieure du lever des étoiles. Et — je me rappelais! — la gravité, si étrange à pareils âges, de nos causeries, la spiritualité de leurs sujets préférés, nous avaient révélé l'un à l'autre mille aftinités d'âme, telles que souvent, entre nous, de longs silences, extra-mortels peut-être! avaient passé.

A celte époque, depuis déjà deux années, elle, n'avait plus de mère. Le baron d'Aubelleyne, aussitôt l'atteinte de ce grand deuil, ayant envoyé sa démission de commandant de vaisseau, s'était retiré tristement, avec ses deux filles, en son patrimonial domaine, et ce n'était plus qu'à de rares occasions que l'on se produisait dans le monde des alentours.

Cette réclusion n'offrait rien qui dût afUiger une jeune fille « née avec le mal du ciel », selon l'expression du pays. Le vœu de <( rester demoiselle p, que l'on savait être son secret, se lisait en ses yeux aux lueurs de violettes après un orage. En enfant sainte, elle se plaisait, au contraire, dans l'isolement où sa radieuse primevère se fanait auprès d'un vieillard dont elle allégeait les dernière mélancolies. C'était volontiers qu'elle s'accoutumait à vivre ainsi, élevant sa jeune sœur, s'occupant humblement du château, de ses cliers indigents, des religieuses de la contrée, dédaigneuse d'un autre avenir.

Dispensatrice, déjà, d'œuvrcs bénies, elle se réa-

L AMOUR SUPRÊME S03

lisait en celle existence d'aunn)nes,de travail et de cantiques, où la virginité de son être, à travers le pur encens de toutes ses pensées, veillait comme une lampe d'or brûle dans un sanctuaire.

Or, ne nous étant jamais revus depuis les heures de ces vay^ues rencontres en ce château breton, voici que je la retrouvais, soudainement, ici, à Paris, devant moi, sur cet officiel balcon nocturne — et que son apparition sortait de cette fêle I

Oui, c'était bien elle! El, maintenant comme auUefois,la douceur des êlres qui tiennent déjà de leur ange caractérisait sa pensive beaulé.EUe devait être de vingt-trois à vingt-quatre ans. Une pâleur natale, inondant l'ovale exquis du visage, s'alliait, éclairée par deux rayonnants yeux bleus, à ses noirs bandeaux lustrés, ornés de lilas blancs qui s'épanouissaient d'y mourir.

Sa toilette, d'une distinction mystérieuse, et qui lui seyait par cela même, était de soie lamée, d'un loir éteint, brodée d'un fin semis de jais qu'une îlaire gaze violetle voilait de sa sinueuse écharpe. L'ne frêle guirlande de lilas blancs ondulait, sur >on svelte corsage, de la ceinture à l'épaule : la iédeur de son êlre avivait les délicats parfums de telle parure. Son autre main, pendante sur sa •obe, tenait un éventail blanc refermé : le très nince fil d'or, qui faisait collier, supportait une letile croix de perles.

Et — comme autrefois! — je sentais que c'était eulement la transparence de son âme qui me éduisait en cette jeune femme! — Et que toute

passionnelle pensée, à sa vue, me serait toujours d'un mille fois moins attrayant idéal que le simple et fraternel partage de sa tristesse et de sa foi.

Je la considérai quelques instants avec une admiration aussi naïve qu'étonnée de sa présence en un milieu si loin d'elle!... Elle parut le comprendre, et aussi me reconnaître, d'un sourire empreint de clémence et de candeur. En effet, les êtres qui se sentent dignes d'inspirer la noblesse d'un pareil sentiment, l'acceptent avec une délicatesse infinie Leur auguste humilité l'accueille comme un tribut tout simple, très naturel et dont tout l'honneur revient à Dieu.

Je fis un pas pour me rapprocher d'elle.

— Mademoiselle d'Aubelleyne, lui dis-je, n'a donc pas totalement oublié, depuis les années, le passant morose qu'elle a rencontré dans le manoir de Locmaria?

— Je me souviens, en effet, monsieur.

— Vous étiez alors une très jeune fille, plus songeuse que triste, plus douce que joyeuse, dont le sourire n'était jamais qu'une lueur rapide; et cependant, sous les pures transparences de vos regards d'enfant, oserais-je vous dire que j'avais presque deviné la femme future, toute voilée de mélancolie, qui m'apparaît ce soir?

— Bien que vieillie, il me plaît que vous ne me trouviez pas autrement changée.

— Aussi, tout en vous voyant mêlée à celte fêle, j'ai le pressentiment que vous en êtes absente —

l'amuliv suprême ao5

— et que je suis pour vous plus étranger que si jamais vous ne m'eussiez connu. — Vraiment, on dirait que, déjà, vous avez... souffert de la vie?

Elle cessa d'être distraite, me regarda, comme pour se rendre compte de la portée que je voulais donner à mes paroles, et me répondit :

— Non, monsieur, — du moins comme on pourrail l'entendre. Je ne suis point une désenchantée, et si je n'ai réclamé, si je ne désire aucune joie de la vie , je comprends que d'autres puissent la trouver belle. Ce soir, par exemple, ne fait-il pas une admirable nuit? Et, d'ici, quelles musiques douces! Tout à l'heure, dans le salon du bal, j'ai vu deux fiancés : ils se tenaient par la main, pales de bonheur; ils s'épouseront l Ah! ce doit être une joie d'être mère! Et de vivre aimée, en berçant un doux enfant au sourire de lumière...

Elle eut comme un soupir et je la vis fermer les yeux.

— Oh ! le parfum de ces lilas me fait mal, ditelle.

Elle se tut, presque émue.

J'étais sur le point de lui demander quel vague regret cachait cette émotion, lorsque, comme un informe oiseau fait de vent, d'échos sonores et de .énèbres, minuit, s'envolant tout à coup de Notre- Z)ame, tomba lourdement à travers l'espace et, l'église en église, heurtant les vieilles tours de ses liles aveugles, s'enfon(;a dans l'abîme, vibra, puis iisparut.

Bien que l'heure eût cessé de sonner, M"® d'Aubelleyne, accoudée et attentive, paraissait écoulei je ne sais quels sons perdus dans TéloignemeDl ei qui, pour elle, continuaient sans doute ce minuit, carde très léi^'ers mouvements de sa tète semblaient suivre un tintement que je n'entendais plus.

— On dirait que vos pensées accompairnent. jusqu'au plus lointain de l'ombre, ces heures qui s'enfuient I

— Ah I murmura-t-elle en mêlant les lueurs d( ses yeux au rayonnement des étoiles, c'est quau jourd'hui Jut mon dernier jour d^ épreuve, cl qu« cette heure qui sonne n'est pour moi qu'un bruit di chaînes qui se brisent, emportant loin d'ici toutmon àme délivrée !... non seulement loin de cetl» fête, mais hors de ce monde sensible, où nous n sommes, nous-mêmes, que des apparences et don je vais enfin me détacher à jamais.

A ces mots, je regardai ma voisine d'isolemen avec une sorte d'inquiète fixité.

— Certes, répondis-je, en vous écoulant, j reconnais l'âme de l'enfanl d'autrefois ! Mais, c qui m'interdit un peu, c'est ce natal et si profom désir de détachement qui persiste en vous alor que la pleine éclosion de votre jeunesse et 1 charme mystérieux de voire beauté vous donnen des droits à toutes les joies de ce monde!

— Oh 1 dit-elle d'une voix qui me parut comm le son d'une source solitaire cachée dans un lorct, quelle est la joie, selon le monde, qui n s'épuise — et ne se nie, par conséquent, elle

I, AMOi:i\ scrntuE 207

même — clans sa propre saliélc ? Est-ce donc méconnaître le bienfait de la vie que de n'en point vouloir éprouver les dégoûts ? — Que sont des plaisirs qui ne se réalisent jamais, sinon mêlés d'un essentiel remords ?...Etquel [)lus grand bonheur que de vivre son existence avec une àme forte, pure, indéçue — et s'ctant soustraite aux atteintes même de toutes mortelles concupiscences pour ne point déchoir de son idéal ?

— Il est aisé de se dire forte en se dérobant à répreuve de tous combats.

— Je ne suis qu'une créature humaine, faite de chair et de faiblesses, péchant, quand même, toujours ; pourquoi voudrais-je d'autres luttes que celles-là dont je suis sûre de sortir victorieuse ?

— Alors, lui demandai-je avec un aftectueux étonnement, comment se fait-il que vous soyez renue ici ce soir ?

Un inexprimable sourire, fait de dédain terrestre »t d'extase sacrée, illumina la pâleur de ses traits :

— J'ai dû subir, dans ma docilité, Tancienne coutume du Carmel qui prescrit à l'humble fiancée le la Croix d'àilronter les tentations du monde ivant de prononcer ses vœux. Je suis ici par obéislance.

ei

En ce moment même, d'harmonieuses mélodies lu bal nous parvinrent, plus distinctes ; une tenure du salon venait d'être écartée, laissant entrefloir un resplendissement de femmes souriantes, e!l( lans les valses, sous les lumières. Envisa^^eant

208 DERNIERS COfCTES

donc celle dont Taustère pensée dominait ainsi ces visions, je lui répondis avec une émotion dont tremblait un peu ma voix :

— En vérité, mademoiselle, on se sent à jamais attristé par la rigueur de votre renoncement ! — Pourquoi cette hâte du sacrifice? La vie parut-elle sans joies, celles qu'on peut dispenser ne lui donnent-elles pas un prix? Il est beau de ne pas craindre les amertumes, de se prêter aux illusions, d'accepter les tâches que d'autres subissent poui nous, d'aimer, de palpiter, de souffrir et de savoir, enfin, vieillir! — Alors, n'ayant plus à remplii aucun devoir, si votre âme, lassée des froissements humains, aspirait au repos, je comprendrais votre retraite du monde, qui maintenant, me semble, je l'avoue, une sorte de désertion.

Elle se détachait comme un lys sur les ténèbres étoilées, qui semblaient le milieu complémentaire de sa personne, et ce fut avec une voix d'élue qu'elle me répondit :

— Différer, dites-vous ?... Non. Celles-là ne sauraient avoir droit qu'au mirag^e du Ciel, qui pourraient calculer leur holocauste de façon à n'offrir à Dieu que le rebut de leur corps et la cendre de leur âme. La puissance de sa foi fait à cha cun la splendeur de son paradis, et, croyez-nous, ce n'est que dans l'effort souverain pour échappei aux attaches rompues qu'on puise la surhumaine faculté d'élancement vers la Lumii'^re divine. — Pourquoi, d'ailleurs, hésiter ? Le moment de n'être plus suit de près, à tel point, celui d'avoir été,

l'amour suprême ao9

que la vie ne s'affirme, ea vérité, que dans la con- :eption de son ntiant. Dès lors, comment, même, appeler « sacrifice » (après tout !) l'abandon terrestre de cette heure dont le bon emploi peut sanctifier, seul, notre immortalité ?

Ici, la sombre inspirée se détourna vers le salon du bal que l'on entrevoyait encore ; sa main louchait le velours pourpre jeté sur la balustrade ; ses doigts s'appuyèrent par hasard sur la couronne de l'impérial écussonqui brillaitau dehors en repoussé d'or bruni.

— Voyez, continua-t-elle ; certes, ils sont beaux et séduisants les sourires, les regards de ces vivantes qui tourbillonnent sous ces lustres ! — Ils sont jeunes, ces fronts, et fraîches sont ces lèvres ! Pourtant, que le souffle d'une circonstance fujieste passe sur ces flambeaux et brusquement les éteii,''ne ! Toutes ces irradiations s'évanouissant dans l'ombre cesseront, momentanément^ de charnier nos yeux. Or, sinon demain même, un jour prochain, sans rémission, le vent de la Nuit, qui déjà nous frôle, perpétuera cet efl'acement. Dès lors, qu'importent ces formes passagères qui n'ont de réel que leur illusion? Que sert de se projeter sous toute clarté qui doit s'éteindre? Pour moi, c'est vivre ainsi qui serait déserter. Mon premier devoir est de suivre la Voix qui m'appelle. Et je ne veux désormais baigner mes yeux que dans cette lumière intérieure dont l'humble Dieu crucifié daigne, par sa grâce 1 embraser mon âme. C'est i\ lui que j'ai hâte de me donner dans toute la lleurde ma beauté

périssable ! — Et mon unique tristesse est de n'avoir à lui sacrifier que cela.

Pénétré, malgré moi, par la ferveur de son extase, je demeurai silencieux, ne voulant troubler d'aucune parole le secret in6ni de son recueillement. Peu à peu, cependant, son visag-e reprit sa tranquililé; elle se détourna, presque souriante, vers le vieil amiral de L***-M*** qui s'avançait; elle lui lendit la main et s'inclina comme pour s*cn aller.

— Déjà vous partez ! murmurai-je. Je ne vous verrai donc plus ?

— Non, monsieur, dit-elle doucement.

— Pas même une dernière fois ?

Elle sembla réfléchir une seconde et répondit :

— Une dernière fois... Je veux bien.

— Quand?

— Demain, à midi, si vous venez à la chapelle du Carmel.

Lorsque M^'* d'Aubelleyne eut disparu du salon. comme j'étais encore sous le saisissement de cette rencontre et de cet entretien, j'essayai, pour en dissiper l'impression, de me mêler à l'ëtincelanle fluctuation de cette foule.

Mais, au premier coup d'œil, je sentis qu'une ombre était tombée sur toutes ces lumières î Et qu'il ne resterait tout à l'heure de celte fête que des salles désertes, où glisseraient, comme des ombres, des valets livides sous des lustres éteints.

Le lendemain matin, je sortis bien avant l'heure indiquée. La matinée, tout ensoleillée d'or, était

l'amour suprême an

de ce froid printanier dont frissonnent les rosiers rajeunis. Avril riait dans les airs, invitant à vivre encore, et — sur les boulevards — les arbres, les vitres, poudrés de grésil comme d'une mousse de diamants, scintillaient dans une vapeur irisée. L'esprit ému d'un indéfinissable espoir, j'avisai la première voiture advenue.

Environ trois quarts d'heure après, je me trouvai devant le portail d'un ancien prieuré, Notre- Dame-des-Cliamps ; — je montai les degrés de la chapelle et j'entrai.

L'orgue accompagnait des voix d'une douceur si pure que leurs accents ne semblaient plus tenir de la terre. Un hémicycle, au grillage impénétrable, formait les parois antérieures du sanctuaire. Là, chantaient, invisibles, les continuatrices de Thérèse d'Avila. C'était l'office des trépassés ; un ^*'^tre, revêtu de l'étole noire, disait la messe des rts. En face de l'autel s'élevait, au milieu des fumées de l'encens, une chapelle ardente.

Sans doute on célébrait le service d'une religieuse de la communauté, car un drap blanc recouvrait la châsse posée très bas au-dessus des dalles, — et s'étalait jusqu'à terre en plis où se jouait, à travers les vitraux couleur d'opale, la lumière du soleil.

Les mille lueurs des cierges, flammes de la forme des pleurs, éclairaient les autres pleurs d'or du drap funéraire, — et ces feux semblaient tristement dire à la clarté du jour : « Toi aussi, tu t'éteindras ! »

Dans la nef, l'assistance, du plus haut aspecî mondain, priait, recueillie; le luxe et Tair des toilettes, ces senteurs de fourrures, l'éclat des velours bleus et noirs, mêlaient à ces funérailles une sorte d'impression nuptiale.

Je cherchai du reg-ard, dans la foule, M^'* d'Aubelleyne. Ne l'apercevant pas, je m'avançai, préoccupé, entre la double ligne des chaises, jusqu'au pilier latéral à gauche de l'abside.

L'offertoire venait de sonner. La grille claustrale était entr'ouverte ; l'abbesse , appuyée sur une crosse blanche, se tenait debout, au seuil, Tétince lante croix d'argent sur la poitrine. Des sœurs de l'Observance-ordinaire , en manteaux blancs, en voiles noirs et les pieds nus, s'avancèrent, et découvrirent la châsse dont les quatre planchet apparurent vides et béantes.

Avant que je me fusse rendu compte de ce qut cela signifiait, le glas, cette négation de THeure commença de tinter, et le vieil officiant, se lournam vers les fidèles, prononça la demande sacrée : ff S quelque victime voulait s'unir au Dieu dont il allait offrir l'éternel sacrifice?... »

A cette parole, il se fil entendre comme un frémissement dans l'assistance et tous les regards se portèrent vers une pénitente vêtue de blanc et voilée. Je la vis quitter sa place et s'avancer au miliei d'une rumeur de tristesse, de pleurs et d'adieux Sans relever les yeux, elle s'approcha de l'enceinte, en poussa doucement la barrière, entra dans le chœur, ôta son voile, fléchit le genou, calme, au

l'amour suprême ai 3

milieu des cierçes qui, autour de son auguste visage, formaient, à présent, comme un cercle d'étoiles, — et, posant sa main virginale sur le cercueil, répondit : « Me voici ! »

Je comprenais, maintenant. C'était donc là l<» rendez-vous sombre que m'avait donné cette jeune fille! Je me rappelai, dans un éclair, le terrible cérémonial dorjt la prise du voile est entourée pou:' les Carmélites de l'Observance-étroite. Les svmboles de ce rituel se succédaient, pareils à des appels précipités de la pierre sépulcrale.

Et voici qu'au milieu du plus profond silence, j'entendis tout à coup s'élever sa douce voix, chantant la formule des vœux de sa consécration,..

Ah! Je n'ai pas à définir, ici, le mystérieux secret dont défaillait mon âme!

Soudain, l'une de ses nouvelles compagnes l'ayant revêtue, lentement, du linceul et du voile, puis déchaussée à jamais, reçut de l'abbesse les ciseaux sinistres sous lesquels allait tomber la chevelure de la pdie bienheureuse.

A ce moment, Lysiane d'Aubelleyne se détourna vers l'assemblée. Et ses yeux, ayant rencontré les miens, s'arrêtèrent, paisibles, longtemps, fixement, avec une solennité si grave, que mon îime accueillit la commotion de ce regard comme un rendez-vous éternel promis par cette âme de lumière .

Je fermai les paupières, y retenant des pleurs qui eussent été sacrilèges.

Quand je repris conscience des choses, l'église

2l4 DERNIERS CONTES

était déserte, le jour baissait, le rideau claustral était tiré derrière les i^rilles. Toute vision avait disparu.

Mais le sublime adieu de celte crrande ensevelie avait consumé désormais l'orgueil charnel de mes pensées. Et, depuis, grandi par le souvenir de cette Béatrice, je sens toujours, au fond de mes prunelles, ce mystique regard, pareil sans doute à celui qui, tout chargée de Texil d'ici-bas. remplit à jamais de l'ardeur nostalgique du Ciel les yeux de Dante Alighieri.

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