LA LÉGENDE DE L^ÉLÉPHANT BLANC
L*an dernier, lord W*** résolut de doter le Zoolog^ical Garden d'un véritable éléphant blanc.
Fantaisie de grand seigneur.
Londres venait d'acquérir, à «grands frais, un éléphant gris-poussière , clairsemé de taches rosées , mais cette prétendue idole indo-chinoise n'était, à dire d'experts, que de qualité douleuse. D'après eux, le prince birman qui, moyennant un million, l'avait consentie à l'avisé Barniim, avait dû, pour surfaire l'animal, feindre le sacrilège de ce trafic... ou, plutôt, si le Zoological Garden avait accordé la moitié seulement de ce prix, le fameux piiffist devait être, à coup sûr, maintes fois rentré dans ses réels débours.
En effet, si, dans plusieurs parages de la Haute Asie tel pachyderme de cette espèce plus que rare est revêtu du caractère sacré qui lui confère une souveraine valeur, c'est au seul cas où, dOmenl albinos, il n'éveille que Fidée très pure d'une ambulante et intacte « colline de neige » ; quant aux éléphants de couleur imprécise, ou mouchetés de tares quelconques, ils n'y sont honorés que d'une superstition très vague, sinon tout à fait nulle.
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Lord W**', donc, par orc^iieil national, conçut, pour en finir, le dessein d'enrichir l'Anj^leterre (mais incontestablement, cette fois) de la vraie bête aug-nste, réputée introuvable.
L'idée lui en avait été sui.'-î^crée par la secrète confidence d'un grand touriste de ses amis. Celuici, déterminé voyageur, s'était aventuré durant de lonc^ues années, au profond de ces mystérieuses forêts qu'arrose ce Nil birman aux sources tartares, rirawadi. Or, affirmait-il, an cours de ses explorations à travers les villes perdues, les ruines ihortes des temples, les rivières, les lumineuses vallées de Minnapore, il lui était advenu, par une certaine belle nuit, d'entrevoir, — dans la lueur d'une clairière peu distante d'une vieille ville sainte,
— le mystique éléphant blanc dont la couleur se confondait avec le clair de lune et que promenait, en chantonnant des prières, un hiératique mahout.
— Sur une carte spéciale était marquée, vers le 22^^ de latitude, la cité reculée aux environs de laquelle il avait relevé l'insolite apparition.
L'on sait qu'en Birmanie, privés ou sauvages, les éléphants sont la propriété |de l'empereur, qui les réquisitionne en temps de guerre. 11 est de coutume inviolable que ce monarque possède un éléphant, d'une blancheur idéale, auquel il donn»^ un palais, des officiers et le revenu d'un district territorial affecté à l'entretien de ce personnel. La loi religieuse interdit de laisser sortir de la contrée un seul des trois ou quatre éléphants en qui se réalise, par siècle, le phénomène de l'espèce blan-
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che, — car une tradition bouddhique prédit la fin de r empire, du jour où Von verrait l'un d'entre eux en d'autres pays. (La g^uerre san^^lante de Siam, il y a deux siècles ne fut déclarée que pour la possession d'un de ces fantastiques animaux, que le roi de Siam se refusait à céder aux Birmans;. Les dernières conquêtes des Anglais, — qui viennent d'occuper Mandalay après avoir si longtemps et si patiemment concentré leurs troupes dans les marécagesdu district d'Assam, — seraient compromises dès l'heure où quelqu'un de leurs délégués réclamerait le tribut d'une « colline de neige » : ce serait, de tous côtés, contre eux, une révolte sainte, sans merci ni trêve. Quant aux étrangers, aux particuliers intrépides qui seraient surpris essayant de dérober un éléphant sacré, nulle intervention ne les préserverait de la plus atroce, de la plus prolongée des morts.
Comme on le voit, le projet caressé par le noble Anglais présentait diverses difticultés d'exécution. Toutefois, ayant mandé l'illustre dompteur Mayëris et lui ayant remis la carte, ainsi que la nomenclature des dangers inhérents à l'entreprise, il lui offrit, le défrayant lui et ses hommes, une somme de deux millions cinq cent mille francs (100.000 liv. st.) si, parvenu à capturer et conduire jusqu'à la mer, à travers les peuplades birmanes, l'éléphant indiqué, l'audacieux belluaire, l'ayant transporté d'Asie en Angleterre, le lui livrait en Tamise « rendu à quai » pour le Zoological Garilen.
iMayëris , d'une main toute traversée par les
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crocs de ses lions, s'était pensivement caressé la barbe en écoutant le lord. Après un instant de silence, il accepta.
Sit(U le traité en poche, quelques jours lui suffirent pour s'adjoindre une demi-douzaine de basde'Ciiii\ d'un sang"-froid et d'une expérience î; l'épreuve. Pais, en homme pratique, s'élant dit que, pour enlever à travers les menaçantes étendues d'un tel pays, un éléphant blanc, il était, d'abord, indispensable de le teindre, le dompteur chercha quelle teinture provisoire pourrait le mieux résister aux intempéries éventuelles — et finit par s'approvisionner, tout bonnement, de quelques barils de l'Eau pour barbe et cheveux la plus en vogue chez la gentry. Une fois toutes autres acquisitions nécessaires terminées, un fort navire niarchand fut nolisé pour l'expédition et le transport de la bêle ; on prévint l'Amirauté : des télégrammes furent adressés au gouverneur anglais d'Assam, l'avertissant de prodiguer toute sa bienveillance i\ la tentative — et l'on partit.
Environ trois mois après, Mayëris et ses compagnons, arrivés depuis longtemps en Asie, avaient remonté le Sirtang sur un radeau de madriers construit en vue du rapt qu'ils se proposaient d'accomplir. A force d'adresse et de bons hasards, ils étaient parvenus, longeant les solitudes, à quelques milles de la vieille cité sacerdotale précisée sur la carte révélatrice. Lorsque ces veilleurs, sans cesse aux aguets, eurent, eux aussi, aperçu l'ani-
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mal, ils s'installèrent aux alentours de la ville sur la lisière d'une immense forêt aux bords même du Sirtan^. Le radeau, cerclé de caisses d'air et de larges plaques de liège, était couvert de branchages et de feuilles : amarré contre l'endrQit du rivage qu'il prolongeait de plain-pied, il semblait un îlot.
Pour motiver leur présence et gagner les reerards favorables, ils avaient commencé, en simples chasseurs de fourrures, par détruire un couple de ces grands tigres longibandes qui, avec le rhinocéros, terrorisent ces régions. Puis, profitant des bonnes grâces que ce brillant début leur avait attirées, ils avaient su épier, distraitement, les habitudes, en forêt, de l'éléphant blanc et de son niahoui. Ils s'étaient même acquis, en des occasions quelque sympathie de l'un et de l'autre, par des signes de vénération et des présents. Donc, le jour où Mayëris jugea le moment opportun, toutes mesures étant prises, il disposa ses hommes pour l'embuscade.
L'éclaircie où l'on se tenait à Taffùt, non loin du fleuve où l'éléphant venait boire aux clartés des astres, était presque toujours déserte, surtout la nuit. A travers les larges feuilles et \cs lianes pendantes des aréquiers géants, des mangliers, des palmiers-palmjres, les aventuriers aperçurent, au loin, les dômes aux slellures dorées, les flèches des temples, les marbres des tours de la ville consacrée à l'éternel Gadàma Bouddha. Et, cette fois, le merveilleux de cette vision leur sembla menaçant I
l'aMOUII SUI'HÉMB t-jh
L'aiiti(jue prophétie populaire du pays secouait, comme une torche, au fond de leurs mémoires, sa Hammc superstitieuse: « Le Jour où d'autres peuples verraient chez eux un éléphant blanc de la Birmanie, Penipire serait perdu. » Le coup résolu leur parut donc, en ce moment, si dangereux et de risques si sombres, que, tout bas de cuirs qu'ils fussent, ils convinrent de se faire mutuellement l'aumône d'une prompte mort, au cas où ds seraient découverts et cernés, afin de ne pas tomber vivants Mitre les mains cruelles des talapoins de la Sacriicature. D'ailleurs, ayant enduit d'huile minérale )Iusieurs des arbres environnants, ils étaient parés )onr mettre le feu dans les bois à la première lier te.
Sur le minuit, la psalmodie monotone du mahout 'éleva, d'abord lointaine, puis s'approchant, scanlée par les pas massifs de la monture. Bientôt 'homme et la majestueuse bête apparurent, se diri- *eant vers le fleuve. Mayëris, qui, jusqu'alors, s'éftit tenu adossé sous l'ombre d'un baobab, s'avança !e quelques pas dans la clairière. La rencontre du ompteur, accoutumée en ce lieu solitaire, ne pouait éveiller aucune défiance : qui donc eût osé rêver effrayante extravagance qu'il méditait ? Ayant :hangé avec le diseur de prières un bon souhait octurne, il vint auprès de l'animal qu'il llatta de i main, tout en faisant remarquer au mahout la eauté du ciel.
Au moment où rélé[)liant se penchait vers le euve, l'un des chasseurs, se dressant dans les
hautes herbes, lui ajusta, pour l'asgoupir, — et avec la rapidité de réclair. — les ressorts d'acier d'une bonbonne de chloroforme à l'extrémité de la trompe. La bête, en un moment suffoquée, brûlée, étourdie, agitait en vain, de tous côtés, son proboscide, brandissant et secouant, au hasard, l'asphyxiante mais tenace bonbonne : l'aspiration de chaque effort l'engourdissait davantaije. Le pieux cornac, la sentant vaciller, sortit enfin de son extase et voulut sauter à terre. Il y fut reçu par Mayëris et l'un des siens qui, en un clin d'oeil, le bâillonnèrent et le lièrent pendant que les autres étayaient, à droite et à gauche, avec des forts troncs d'arbustes, l'éléphant à présent comateux et plus qu'à demi pâmé. Vite on enleva, de la courbure des défenses, les ornements d'or, les bracelets de pierreries dont les femmes de la ville les avaient surchargées— et l'on ouvrit les barils; quatorze bras expéditifs se mirent alors à le badigeonner de la queue à ses larges oreilles, imbibant d'une double couche de la pénétrante liqueur jusqu'aux derniers repli*^ de la trompe. Dix minutes après, l'éléphant sacr^ complètement travesti, à l'exception des ivoires, était devenu nègre. L'on profita du moment psychologique où l'animal semblait revenir à soi-même pour l'attirer, docile, vers le radeau. Dès qu'il s'j fut avancé, ses vastes pieds y furent saisis en de grosses entraves d'acier-fer. L'on déploya la lente au-dessus de lui, en toute hâte; l'on jeta le mahoui sur un lit de feuillages, on décrocha les amarres et — for ever !
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Maintenant le rapide courant, plus puissant que deux hélices, entraînait les ravisseurs et leur prise vers les pc^ssessions anglaises. Au petit jour, l'on était à vingt lieues. Encore deux jours et une nuit, et l'on serait hors de toute atteinte.
Combien de temps d'ailleurs n'avait-il pas fallu, derrière eux, pour s'apercevoir de celle disparition ? [)our les recherches, pour les conjectures ? — avant d'admettre, enfin, la possibilité de l'événement ? Il était déjà bien tard pour les poursuivre ! Quant à ceux des rivages, la couleur normale de la caplure rendait l'expédition toute simple. L'on charma donc les ennuis de la longue route en retouchant l'éléphant dont la torpeur ne s'était pas encore dissipée. La surprise du ma/tout avait été plus terrible : il était mort. Ce fut donc l'affaire d'une pierre au cou, le soir qui suivit.
Enfin, Mayëris et les siens arrivèrent : ils étaient attendus. L'apparente noirceur de l'animal avait quelque chose qui impressionnait à première vue, mais les officiers anglais, comme de raison, gardèrent le secret — et, cette fois, ce fut sous bonne îscorte que Ton atteignit la mer, où le navire, en 3anne depuis deux lunes, embarqua l'énorme proie.
Lorsque, après une traversée des plus paisibles, es impatients héros aperçurent enfin les C(5tt''s de 'Angleterre, ce fut un hurrah de joie saluant l'eslérance, la renommée, le succès, la fortune. A l'arivée en Tamise, on pavoisa. Victoire I God protect Id England ! Un colossal tendcr du raiiway subrbain transporta l'animal, à peine débarqué, au
Zoological Garden : lord W*'*, accouru sur télégramme , s'y trouvait déjà chez le directeur.
— Voici rétéphant blanc ! s'écria Mavëris radieux. Mylord, veuillez bien nous délivrer le chèque promis sur la banque d'Angleterre ?
Il y eut un moment de silence, bien naturel, devant la sombre physionomie de la béie.
— Mais, — mais il est noir, monsieur votre éléphant blanc ? finit par murmurer le directeur.
— Ce n'est rien! répondit en souriant le dompteur. C'est que nous avons été obligés de le teindre pour l'enlever.
— Alors, s'il vous plaît, déteignez-le ! répliqua lord W***, car, enfin, nous ne pouvons proclamer blanc ce qui est noir.
Le lendemain Mayëris revint, avec les chimistes nécessaires, pour procéder sans délais à l'opération. Ceux-ci s'acharnèrent donc à relotionner aussit<)t de réactifs puissants le malheureux pachyderme qui, roulant ses regards albinos, paraissait se demander avec inquiétude : « — Ah I çà, qu'ont donc ces hommes à m'huraecter, de la sorte, à chaque instant?... »
Mais les acides de la teinture initiale avaient pénétré profondément l'épais tissu cutané du proboscidien, de sorte qu'en se combinant avec les acides, ces réactifs, appliqués à l'étourdie, produisaient un résultat inattendu. Loin de reprendre sa teinte natale, l'éléphant était devenu vert, orange, bleu-de-roi, violet, cramoisi, gorge de
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pigeon — chatoyait et passait par toutes les nuances de l'arc-eu-cicl : sa trompe — pareille au pavillon bariolé d'une nation inconnue, durant une accalmie, — pendait, immobile, contre le long- du mât [)einturluré d'une de ses jambes immenses — si bien que, dans un saisissement, le directeur émerveillé s'écria :
— Oh! laissez-le! de grâce! n'y touchez plus! Quel monstre fabuleux! c'est l'éléphant-caméléon! certes, on viendra des bouts de l'univers pour voir cette bête des Mille et une Nuits. — Positivement jamais, non jamais, sur la surface planétaire que nous occupons, on n'a salué pareil être avant ce beau jour! — du moins, j'inclinerais fortement à le croire.
— En vérité, monsieur, c'est possible ! répondit lord W*** en lorgnant aussi l'extraordinaire vision : mais, — aux termes du traité, M. Mayëris doit me le livrer blanc et non point versicolore. Le blanc, seul, constitue la valeur morale dont j'otFre cent mille livres. Qu'il lui resliuie donc sa couleur primitive ou je ne paierai pas. Mais... comment, désormais, prouver (ju'un tel épouvantail est un éléphant blanc I
Ce disant, lord W***, remettant son chapcao, s'éloigna, comme se refusant à toute discussion.
Mayëris et ses bas-de-cuirs considéraient en [silence le désolant animal qui ne voulait pas blan- [chir; soudain, le dompteur se frappa le front.
— Monsieur le directeur, demanda-t-il, de quel
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sexe sont vos éléphants du Zoological Garden ?
— Un seul est du sexe féminin, répondit celui-
— Fort bien ! s'écria Mayëris triomphant ; croisons-le! J'attendrai les ving^t mois réglementaires de la gestation : le rejeton mulâtre, devant les tribunaux, fera preuve de la race blanche de celui-
— Ce serait une idée, en effet, murmura le directeur — et, ajouta-t-il d'un ton narquois, vous obtiendrez, sans doute, ainsi, un éléphant café au lait... s'il n'était notoire que l'éléphant captif se refuse rigoureusement à toutes les joies de la paternité.
— Fables ! comme leur prétendue pudeur, tout cela! monsieur! répondit le dompteur : on a, làbas, mille exemples du contraire. D'ailleurs les us d'un éléphant blanc sont autres. Pour le surplus, je saupoudrerai, dùt-il en périr, sa nourriture des aphrodisiaques les plus violents — et que le sort en décide I
Le soir même, le dompteur, tout ravi, se frottait les mains, ayant acquis la certitude de ses nouvelles espérances.
Par contre, à l'aurore suivante, la démesurée bête fut trouvée inanimée par les gardiens dans la maison des éléphants. La dose de Chin-Sing avail *( été trop forte : il était mort d'amour.
— Soit! gronda Mayëris à cette nouvelle ; mais, je puis attendre en sécurité : toutes mesures abor tives seraient une déloyauté dont je sais mes adveiv
iTê
l'amouh suprême 2181
saircs incapables. Seulement, cette perle de mon capital me porte un coup irréparable, car, à la longue, en trois ou quatre ans peut-être, j'en ai la conviction, sa peau vivante eût repris sa nuance naturelle.
Sur ces entrefaites, un ultimatum de lord W*** parvint à Mayëris : l'Ani^lais lui nolifiait, une fois pour toutes, que « s'en tenant aux termes du traité, il ne se reconnaîtrait point débiteur pour un éléphant mulâtre, — qu'en tout cas, improuvant la mésalliance provoquée, il offrait cinq mille livres d'indemnité pour étouffer l'affaire en conseillant au dom[)teur de retourner se procurer un autre éléphant blanc et, cette fois, de le moins bien teindre. »
— Gomme si Ton pouvait enlever deux éléphants blancs dans sa vie! i^rommela le belluaire furieux. C'est bien! on plaidera.
Mais, attorneys et solicitors lui ayant assuré la perte de sa cause, Mayëris, en soupirant, se contenta de frapper d'opposition le rejeton futur de ion défunt prisonnier, nomma un curateur, accepta es cinq mille livres pour ses hommes et quitta .ondres.
Depuis, lorsqu'il raconte avec mélancolie cette iventurc — trop fantaisiste pour n'être pas in- ;royable — il ajoute, d'un étrange timbre de voix )ù semblent ricaner on ne sait quels esprits loinains :
— f( Gloire, succès, fortune? Vapeurs et nuas^es ! Want-hier un royaume fut perdu pour un coup
d'éventail donné, hier un empire se dissipa pour un coup de chapeau non rendu : tout dépend d'un rien. Enfin, n'est-ce pas mystérieux? Si la vieille prédiction, si l'angurale menace du dieu de là-bas est digne de la foi qu'elle inspire à tant de millions d'hommes, à quoi donc a tenu Tempire birman?.., A ce qu'hélas ! au lieu de me prémunir, à la légère, de cette Eau fatale, pour teindre et ravir l'éléphant sacré de Gâdama-Bouddhâ, je n'ai pas songé à remplir, tout simplement et comme un symbole! mes lourds barils de fer... d'un peu de noir de fumée hy
aVTALINA
A Monsieur Viclor Wilder
— « Ma délicieuse et solitaire villa, sise aux bords de la Marne, avec son enclos et son frais jardin, si ombreuse l'été, si chaude l'hiver, — mes livres de métaphysique allemande, mon piano d'ébène aux sons purs, ma robe de chambre à fleurs éteintes, mes si commodes pantoufles, ma paisible lampe d'étude, — et toute cette existence de profondes songeries, si chère à mes goûts de recueillement, - oui, je résolus, par un beau soir d'été, d'en secouer les charmes durant quelques semaines d'exil.
Voici. Pour me détendre l'esprit de ces abstraites méditations, auxquelles j'avais trop longtemps consacré, — me semblait-il enfin, — toute ma juvénile énergie, je venais de concevoir le projet d'accom{)lir (juelque gai voyage, où les seules contingences du monde phénoménal distrairaient y par leur frivolité même, l'anxieux état de mon entendement quant aux questions qu'ils avaient jusque-là préoccupé. Je voulais... ne plus penser, me
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reposer le mental ! sommeiller les yeux ouverts comme un vivant convenu. — Un tel voyage de récréation ne pouvait, d'abord, (ce présumai-je), qu'être utile à ma chère santé, car je m'étiolais, en vérité, sur ces redoutables bouquins ! — Bref, d'après mon espoir, pareille diversion me rendrait au parfait équilibre de moi-même et, certes, j'apprécierais, au retour, les nouvelles forces que cette trêve intellectuelle m'aurait procurées.
Voulant m'éviter, en cette excursion, toute occasion de penser ou de rencontrer des penseurs, je ne voyais g'uère, sur la surface du globe, — (à l'exception de pays tout à fait rudimenlaires), — oui, je ne voyais qu'une seule contrée dont le sol fantaisiste, artistique et oriental n'a jamais fourni de métaphysiciens à l'Humanité. A ce signalement, nous reconnaissons, n'est-il pas vrai ? la Péninsule Ibérique.
Ce soir-là, donc, — et à cette réflexion décisive, — assis en la tonnelle du jardin, où, tout en suivant, du regard, les spirales opalisées d'une cigarette, je savourais l'arôme d'une lasse de pur café, je ne résistai pas, je l'avoue, au plaisir de ra'écrier : «Allons! vive la fugue joyeuse à travers les Espagnes! Je veux me laisser, à mon tour, séduire par les chefs-d'œuvre du bel art sarrasin! par les ardentes peintures des maîtres passés! par la beauté apparue entre les battements de vos éventails noirs, pâles femmes de l'Andalousie ! Vivent les villes souveraines, au ciel enchanté, aux chatoyants souvenirs, et que, la nuit, sous ma lampe j'ai
l'amour supr^.ml a85
entrevues clans les récils ries tonristes I A moi aussi Cadix, Tolède, Gordoue, Grenade, Salamanque, Séville, Murcie, Madrid et Pampelune I — C'est dit : partons. »
Toutefois, n'aimant que les aventures simples, les incidences et les sensations calmes, les événements en rapport avec ma tranquille nature, je résolus, au préalable, d'acheter l'un de ces Guides du Vogagenr ^vkcQ auxquels on sait, à l'avance, ce que ron va voir et qui préservent les tempéraments nerveux de toute émotion inattendue.
Ce devoir dilment rempli dès le lendemain, je me nantis d'un portefeuille modestement mais suffisamment g-arni ;je bouclai ma lég^ère valise; je la pris à la main — et, laissant ma gouvernante stupéfaite à la carde de la maison, — je me rendis, en moins d'une heure, en notre capitale. 1 Sans m'y arrêter, je criai à un cocher de me conduire à la gare du Midi. — Le lendemain, de Bordeaux, j'atteignis Arcachon. Après une bonne et rafraîchissante plongée dans la mer, suivie d'un excellent déjeuner, je m'acheminai vers la rade. — Un steamer, justement en partance pour Santander, Le Véioce, m'apparut. J'y pris passage.
On leva l'ancre. Sur le déclin de l'après-midi, le vent de terre nous apporta de subits effluves de citronniers, et, peu d'instants après, nous étions en vue de cette côte espagnole que domine la charmante cité de Santander, entourée, à l'horizon, de hauteurs verdoyantes.
Le soir violaçait la mer, dorée encore à l'Occi-
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dent : contre les rochers de la rade s'écroulait une ccame de pierreries. Le steamer se fraya passage entre les navires ; un pont de bois, lancé de la jetée, vint s'accrocher à la proue. A l'exemple des autres passagers, j'abordai, puis m'engageai sur le quai rougi du soleil, au milieu d'une population nouvelle.
On débarquait. Les colis, pleins d'exotiques produits, les cages d'oiseaux d'Australie, les arbustes, heurtaient les caisses de produits de» Iles; une odeur de vanille, d'ananas et de coco, flottait dans l'air. D'énormes fardeaux, étiquetés de marques coloniales, étaient soulevés, chargés, s'entrecroisaient et disparaissaient, en hâte, vers la ville. Quant à moi, le roulis m'ayant un peu fatigué, j'avais laissé ma valise à bord et j'allais me mettre en quête d'une hôtellerie provisoire où passer une première nuit, lorsque, parmi les officiers de marine qui se promenaient sur la jetée enfumant et en prenant l'air de mer, je crus apercevoir le visage d'un ami d'autrefois, d'un camarade d'enfance, en Bretagne. L'ayant bien regardé, oui, je le reconnus. 11 portait l'uniforme de lieutenant de vaisseau ; je vins à lui.
— N'est-ce pas à M. Gérard de Villebreuse que j'ai l'honneur de parler? lui deraandai-je.
J'eus il peine le temps d'achever. Avec cette effusion cordiale qui s'échange d'ordinaire entre compatriotes se rencontrant sur un sol étranger, il m'avait pris les deux mains :
— Toi ! s'écria-t-il, comment, toi, ici, enElspagne?
l'a^ouh suprême aSy
— Oh I simple excursion d'amateur, mon ciier Gérard!
En deux mots je le mis au courant de moninnocente envolée.
Bras dessus, bras dessous, nous nous éloignâmes, liant causerie, ainsi que deux vieux amis qui se retrouvent.
— Moi, me dit-il, je suis ici depuis trois jours. J'arrive de plusieurs tours du monde, et pour l'instant, des Guyancs. J'apporte au Musée zoologique de Madrid des collections d'oiseaux-mouches pareils à de petites pierres précieuses incrustées d'ailes; puis des oi^^Ion8 de grandes orchidées du Brésil, fleurs futures, dont les couleurs et les capiteux parfums sont l'enchantement et la surprise des Européens; puis... un trésor^ mon amil... Je te ferai admirer l'objet! — Un splendide rutilant, et... (il vaut au moins six mille francs!...)
Il s'arrêta, puis se penchant à mon oreille :
— Devine! ah! ahl devine! ajouta-l-il d'un ton bizarre.
A ce point confidentiel de la phrase, une petite
ain déliée, couleur de topaze très claire, se ^^lis-
t entre lui et moi, se posa, comme l'aile d'un"
iseau de Paradis, sur l'épaulcttc d'or du lieute-
ant.
L'on se retourna.
— Cataliua! dit joyeusement M. de Villebreuse: outes les bonnes fortunes ce soir!
C'était une jeune fille de couleur, hier une nfant, coitîée d'un foulard feu d'où passaient à
Tentour de son joli visaçe, mille boucles crépelées aux tons noir bleuâtre. Rieuse, elle haletait doucement de sa course vers nous, montrant ses dents radieuses. La bouche épaisse, violemment rouge, s*entr'ouvrait, respirant vite.
— Ole! s'écria-t-elle.
Et la mobilité de ses prunelles, d'un noir étincelant, avivait la chaude pâleur ambrée de ses joues. Ses narines de sauvag^esse, aux senteurs qui passaient des lointaines Antilles, se dilataient. — Une mousseline, d'où tombaient ses bras nus. flottait sur le battement léger du sein. Sur les soieries brunes d'une basquine bariolée de rayures d'un jaune d'or, était suspendu, à hauteur de la ceinture, un frêle éventaire en treillis, chargé de roses-mousse, de boutons, à peine en fleurs, de tubéreuses et d'oranger. — Au bracelet de son poignet gauche tintait une paire de sonores castagnettes en bois d'acajou. — Ses petits pieds de créole, en souliers brodés, avaient cette excitante allure, habituelle aux filles paresseuses de la Havane. Vraiment, de subtiles voluptés émanaient de cette aimable jeune fille. — A sa hanche, pour un mouvement, flambaient, aux derniers rayons du crépuscule, les cuivreries d'un tambour de basque.
En silence, elle piqua deux boutons de rosesmousse à nos boutonnières, nous forçant ainsi de respirer ses cheveux tout pénétrés de senteurs de savanes.
— Nous dînons ensemble, tous trois? dit le lieutenant.
L*AUOUn SUPRÊME 289
— C'est que... Je n'ai pas encore d'hôtellerie pour cette nuit : je viens d'arriver, lui répondis-
je.
— Tant mieux. Notre aubere;^e est là-bas, sur la falaise, en vue de la mer. C'est cette haute maison isolée, à deux cents pas de nous. Vois-tu, nous aimons à tenir de l'œil nos bâtiments. Nous dînerons dans la salle basse avec des officiers de marine de mes amis et, sans doute, quelques autres échantillons de la ilore féminine de Santander. L'hôte a du Jerez nouveau. Cela se boit comme de l'eau claire, ce Jerez-des-Chevaliers !... Il faut s'y habituer, par exem[)Ie. — Marchons! ajouta-t-ii en enla(;ant par la taille la jolie mulâtresse qui se laissa faire en nous regardant.
La nuit recevait les derniers adieux d'un vieux soleil magnihque.
Les flots, au ras de l'horizon, semblaient des braises mouvantes. Le vent d'ouest, sur la plage, soufflait une âpre odeur marine. Nous nous hâtions sur la lumière rouge du sable. Calalina courait devant nous, essayant d'attraper, avec son tambour de basque, les papillons que les ombres tombantes chassaient des orangers vers l'océan.
Et Vénus s'élevait, maintenant, dans le bleu aie du ciel.
— Nous aurons une nuit sans lune, me dit . de Villebreuse : c'est dommage ! Nous eussions
romené par la ville : bahl nous ferons mieux.
— Est-ce â toi, cette si charmante fille? lui demanda i-je.
— Non, c'est une bouquetière du quai. Gela peut vivre d'oranges, de cigarettes et de pain noir, mais cela n'aime que ceux qui lui plaisent. Elles sont nombreuses, sur les jetées espagnoles, mon ami, ces sortes de donneuses de roses. Gela change de Paris, n'est-ce pas? Dans les autres contrées du monde, c'est toujours différent à chaque cinq cents lieues. — Mon caprice, à moi, se trouve dans le 44^ de latitude sud. — Si le cœur te dit, fais-lui la cour. Tu es présenté comme elle s'est présentée. Libre à toi ! — Mais voici l'hôtellerie.
L'aubergiste, résille au front, apparut, nous faisant accueil jovial...
Mais, au moment de franchir le seuil, le lieutenant tressaillit et s'arrêta, pâlissant à vue d'œil tout à coup.
Sans aucune transition , le sympathique jeune homme était devenu d'une gravité de visage des plus saisissantes.
Il me prit la main et, après un moment de songerie, les yeux sur mes yeux :
— Pardon, mon cher ami, me dit-il, mais, dans la surprise que m'a causée ta soudaine rencontre, j'ai oublié que je ne dois pas et ne pourrais plus me divertir ce soir. G'est jour de deuil pour moi. G'est un anniversaire dont les heures me sont sacrées. En un mot, c'est jour pour jour que je perdis ma mère il y a trois ans. J'ai, dans ma cabine, des reliques de la sainte et chère femme — et, naturellement, je vais m'cnfermer avec son souvenir. Allons, ta main I et à demain ! — Gonsolez-vous
l'amoua supuèMB 291
(le mon absence du mieux possible, ajouta-t-il en nous retj^ardant; demain je viendrai l'éveiller. — Une chambre pour mcjnsieurî cria-t-il h riiôtelit-r.
— J'ai regret, mais plus de chambres I répondit celui-ci.
— Allons, tiens! me dit M. de Villebreuse préoccupé, prends ma clef : on dormira bien; le lit est bon.
Son regard était triste et distrait : il me serra encore la main, dit un bonsoir à la jeune fille et s'éloigna vivement vers la rade sans ajouter une parole.
Un peu stupéfait de la soudaineté de l'incident,, je le suivis, un instant, de ce re^^ard à la fois jscepliq^ue et pensif qui signifie : « Chacun ses morts. » — : Puis j'entrai.
La Catali'na m'avait précédé dans la salle basse : elle avait choisi, près d'unç fenêtre donnant sur la mer, une petite table recouverte d'une serviette blanche, à la française, et sur laquelle l'hôtelier plaça deux bougies allumées.
Ma foi, malgré l'ombre de tristesse laissée en mon esprit par les paroles de mon ami, ce ne fut pas sans plaisir que j'obéis aux yeux engageants de cette jolie charmeuse. Je m'assis donc auprès d'elle. L'occasion et l'heure étaient aussi douces qu'inattendues.
' Nous diniimes en face de ces grands flots qui enserrent avec un véritable amour, sous les étoiles, ce rivage fortuné. Je comprenais le babil rieur de Catalina, dont resi)agnol havanais se mêlait de mots inconnus.
D'autres officiers, des passag-ers, des voyageurs dînaient aussi autour de nous dans la salle avec de très belles filles du pays.
Tout à coup, au cinquième verre de Xérès, je m'aperçus que l'avis du lieutenant était bien fondé. Je voyais trouble et les fumées dorées de ce vin m'alourdissaient le front avec une intensité brusque. Gatalina aussi avait les yeux très brillants ! Et deux cig-arettes, qu'elle me tendit après les avoir allumées, décidèrent, entre nous, la griserie la plus imprévue. Elle posa le doigt sur son verre, cette fois, en riant aux éclats, me défendant de boire.
— Trop tard !... lui dis-je.
Et glissant deux pièces d'or dans sa petite main :
— Tiens ! ajoutai-je, tu es trop charmante ! mais... j'ai le front lourd. Je veux dormir.
— Moi aussi, répondit-elle.
Ayant fait signe à l'hôtelier, je demandai la chambre du lieutenant. Nous quittâmes la salle. Il prit un chandelier, dans le plateau de fer duquel il posa une forte pincée d'allumettes ; le bout de bougie, une fois allumé, nous montâmes, éclairés de la sorte. Gatalina me suivait, s'appuyant à la rampe, en étouffant son gentil rire un peu effronté.
Au premier étage, nous traversâmes un long couloir à l'extrémité duquel l'hôte s'arrêta devant une porte. Il prit ma clef, ouvrit — et, comme on l'appelait en bas, me tendit vite le chandelier, en me disant :
— Bonne nuit, monsieur I J'entrai.
l'amour suprèaik agS
A la trouble lueur de mon luminaire et les yeux de plus en i)lus voilés par le vin d'Espagne, j'aperçus, vai^iiemenl, une chambre d'auberge ordinaire. Celle-ci était plutôt longue que large. — Au fond, entre les deux fenêtres, une massive armoire à glace, importée là d'occasion — et par hasard, sans doute, — nous reflétait la mulâtresse et moi. Une cheminée sans pendule, à paravent. Une chaise de paille, auprès du lit, dont le chevet touchait l'ouverture de la porte.
Pendant que je donnais un tour de clef, l'enfant, dont les pas, aussi surpris que les miens par celte insidieuse et absurde ivresse, chancelaient quelque peu, se jeta sur le lit, tout habillée. Elle avait laissé en bas, sur la table, son tambour de basque et son éventaire. Je posai le chandelier sur la chaise. Je m'assis sur le lit, auprès de celte rieuse fille, qui, la tête sous l'un de ses bras, semblait déjà presque endormie. Un mouvement que je fis pour l'embrasser m'appuya la tête sur l'un des oreillers. Je m'étendis, tout habillé aussi, auprès d'elle et, très vite, sans m'en apercevoir, — il n'y eul pas à dire — je tombai dans un profond et bienfaisant sommeil.
Vers le milieu de la nuit, réveillé par une secousse indéfinissable, je crus entendre, dans le noir (car la bougie s'était consumée pendant mon repos i, un bruit faible, comme celui du vieux bois qui craque. Je n'y accordai que peu d'attention : cependant, j'ouvris les yeux tout grands dans l'obscurité.
Et Tarrivée, la plag^e, la soirée, le lieutenant Gérard, la Catalina, l'anniversaire, le Jerez, tout rae revint à Tesprit, en de très nettes lignes de mémoire. Un sentiment de re^i^ret vers ma petite villa tranquille des bords de la Marne évoqua, dans ma songerie, ma chambre, mes livres, ma lampe d'étude et les joies du recueillement intellectuel que j'avais quittées. Une demi-minute se passa de la sorte.
J'entendais auprès de moi la paisible respiration (le la créole encore endormie.
Soudain, le vent m'apporta le bruit de l'heure sonnant à quelque vieille ég^lise, là-bas, dans la ville : c'était minuit.
Chose vraiment surprenante, il me parut — (c'était une pensée tenant encore du sommeil, évidemment, — une absurde, une insolite idée... Ah ! ah ! j'étais bien réveillé, cependant !) — il me parut, dès les premiers coups qui tombèrent du clocher à travers l'espace, que le balancier de ce cadran lointain se trouvait dans la chambre et, de ses chocs lents et réjiiliers, heurtait, alternativement, tantôt la maçonnerie du mur^ tantôt la cloison d'une pirrr voisine.
En vain mes yeux essayaient de scruter l'épaisseur des ombres au milieu de la chambre où ce bruit du battant continuait de scander l'heure à rlroite et à gauche I
Je ne sais pourquoi, je devenais très inquiet de l'entendre.
Et puis, s'il faut tout dire, le son de ce vent de
l'amour SDPniME ag.
mer qui, me semhlait-il, passait à travers les interstices des fenêtres, je commençai à le trouver aussi bien étrange : il produisait le bruit d'une sorte de sifflet de bois mouillé.
Ainsi accompagné du battement de l'invisible balancier — et de ce mauvais bruit du vent de mer, — ce lent minuit me paraissait interminable.
Hein ?... Quoi ? — Que se passait-il donc dans l'auberge? Aux étaç^es d'en haut et dans les chambres avoisinanles, c'étaient des chuchotements, très bas, brefs et haletants, — un va-et-viént de gens qui se rhabillent i\ la hâte, — et de fortes chaussures de marine sur le plancher : c'étaient des pas précipités de gens qui s'enfuient...
J'étendis la main vers la mulâtresse pour la réveiller. Mais l'enfant était réveillée depuis quelques minutes, car elle saisit ma main avec une force nerveuse qui me causa, magnétiquement, une impression de terreur insurmontable. Et puis, — ah I voilà, voilà ce qui augmenta, tout de suite, en moi, cette transe froide et me glaça, positivement, de la tête aux pieds ! — elle voulait (c'était certain), mais ne pouvait parler, parce que j'entendais ses dents clacjuer dans le noir silence. Sa main, tout son corps, étaient secoués par un tremblement convulsif. Elle savait donc ? Elle reconnaissait donc ce que tout cela signifiait ! Pour le coup, je me dressai et, pendant que vibrait encore, dans l'éloignenient, le dernier son du vieux minuit, je criai de toutes mes forces dans l'obscurité:
2q6 derniers contes
— Ah ! çà, qu'y a-t-il donc ici ?
A cette question, des voix rauques et dures, qu'une évidente panique assourdissait et entrecoupait, me répondirent de tous côtés dans l'hôtellerie :
— Eh I vous le savez bien, à la fin, ce qu'il y al On me prenait pour le lieutenant; les voix continuaient :
— Au diable !
— S'il ne faut pas être fou, sacré tonnerre I pour dormir avec le Diable dans la chambre!
Et l'on s'enfuyait à travers les couloirs et l'escalier, en un tumulte.
Au ton de ces paroles, je sentis, d'une manière confuse, que je rêvassais béatement au milieu de quelque grand péril. Si l'on s'enfuyait avec cette hâte, c'était, à n'en pas douter, que le terrible de la chose inconnue — devait être imminent!
Le cœur oppressé par une anxiété mortelle, je repoussai la mulâtresse et je saisis, à tâtons, les allumettes dans le chandelier. — Ah ! ne seraientelles pas bientôt consumées? Je fouillai très viie ma poche, j'y trouvai un journal encore plié, que j'avais acheté à Bordeaux. Je le tordis, dans l'obscurité, en forme de torche, et je frottai fiévreusement contre le bois du chevet toutes les allumettes à la fois.
Le fumeux soufre mit du temps à briller ! Enfin, le destin me permit d'allumer mon flambeau de hasard, — et je regardai dans la chambre.
Le bruit s'était arrêté.
l'amour suphêmk 397
Rien ; je ne voyais rien! que moi-même, refl«*tc dans la (^lace (\e celte vieille armoire et, derrière moi, l'enfant, debout maintenant sur le lit, le dos collé i\ la muraille, les mains aux doigts écartés posées à plat contre la maçonnerie blanche, les yeux dilatés, fixes, re^ard'ani f/uelquec/iose... que Texcès même de mon saisissement m'empêchait d'apercevoir.
Soudain, je renversai la tête, suffoqué d'une horreur si glaçante que je crus m'évanouir. Qu'avais-je distini^ué là-bas, dans la glace, reflété aussi ? Mais je n'osais positivement pas ajouter créance au témoignage affolé de mes prunelles I Ah ! démons ! Je regardai encore et, - — oui, je me sentis défaillir à nouveau : mes yeux s'étant rivés, pour ainsi dire, sur l'objet évident qui m'apparaissait, à présent, dans la chambre I
Ah ! c'était donc là le trésor de mon ami, le pieux lieutenant (Jérard, — le bon fils, qui priait sans doute en cet instant dans sa cabine! De désespérés pleurs d'angoisse me voilèrent affieusement les yeux.
Autour des quatre pieds do la grande armoire t lié par un entrecroisement de fines garcetles de marine, était enroulé un constrictor de Tespèce g'éante, un formidable python de dix à douze mètres telqu'ils'en trouve, parfois, sousleshideux QOpals des Guyanes.
Réveillé de son tiède sommeil par la douleur les cordes, l'effroyable ophidien s'était, parunlent glissement, coulé de trois mètres et demi environ lOrs des nœuds qui le desserraient d'autant.
2qS derniers contes
Ce long tronçon de la bête, c'était donc le balancier vivant qui heurtait, tout à l'heure, les murs, à droite et à gauche, pour s'étirer davantage de ses entraves, pendant ce minuit !
Maintenant, la bête, retenue encore, se tendait, de bas en haut, vers moi, du fond de la chambre ; la longueur gonflée, d'un brun verdàtre, tachée de plaques noires aux écaillures à reflets, de la partie libre de son corps, se tenait toute droite, immobile, en face de nous ; et, de l'énorme e^-ueule aux quatre parallèles mâchoires horriblement distendues en angle obtus, s'élançait, en s'agitant, une lonsj-ue langue bilide, pendant que les braises de ses yeux féroces me regardaient, lixemenl, l'éclairer !
D'enragés sifflements de fureur que, lors du paisible dorlotement de mon réveil, j'avais pris pour le bruit du vent de mer dans les jointures des fenêtres, jaillissaient, saccadés, du trou ardent de sa gorge, â moins de deux pieds de mon visage.
A cette soudaine vision, je ressentis une agonie: il me sembla que toute ma vie se reproduisait au fond de mon àme. Au moment où je me sentais faiblir en syncope, un cri de sanei^lotant ilésespi^ir poussé par la mulâtresse, — par elle, quiavaillu i de suite reconnu, dans la nuit, le sifflement I — me réveilla l'être.
La tête furibonde, en de petites secousses, s'approchait de nous...
Spontanément, je bondis par dessus le chev< du lit, sans lâcher mon brandon dont les lan
L*AMOUn SUPRÊME 9^
tlamines, parmi la fumée, éblouissaient encore la chambre! Et j'ouvris la porte, d'une main que, vraiment, l'ég-arement faisait tâtonner : l'enfant se laissa, toute pantelante, aller entre mes bras, sans cesser de considérer le dragon qui, nous voyant fuir, redoublait d'elfortset de sifflements horribles! Je m'élançai, avec elle, dans le g-rand couloir, en tirant très vite et violemment la porte sur nons, — pendant qu'un terrifiant brait d\ir moire brisée et s^ écroulant, — niélé aux sinistres chocs des lourdes volutes de ranimai, se heurtant, monstre en furie, à travers la chambre où roulaient des meublés, — nous parvenait de^V intérieur.
Nous descendîmes avec la rapidité de l'éclair.
En bas, personne ! salle déserte : porte ouverte sur la falaise.
Sans perdre le temps en oiseux commentaires, nous nous précipitâmes au dehors.
Sur la grève, la mulâtresse, m'oubliant, s'enfuit, en une course éperdue, vers la ville.
La voyant hors de danger, je pris mon vol vers
a rade, dont les falots luisaient là-bas, m'imagi-
nant que l'eflrayant animal roulait ses anneaux le
ong de la plage sur mes talons et allait m'atlein-
dre d'un moment i\ l'autre.
En quehjues minutes, ayant ressaisi ma valise à Dord du Véloce, je courus à l'embarcadère duslea» Tier La Vigilante dont sonnait la cloche de départ )our la France.
Trois jours après, de retour en ma chère et tranjuille maison des bords delà Marne, les pieds dans
mes pantoufles, assis dans mon fauteuil et enveloppé dans ma paisible robe de chambre, je rouvrais mes livres de métaphysique allemande, me trouvant Tesprit suffisamment reposé pour remettre, à une époque indéfinie, tous projets de nouvelles incursions récréatives à travers les « contingences du Monde-phénoménal ».