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aimait le passé, se sentant diçne de l'aveni.-*.
Le Grand-duc, seul, en reding-ote moderne, aimé c(5mme un ami, vénéré de tous, se promenait au milieu des groupes. Signe particulier : on le saluait' en souriant.
Le matin, j'avais >isité la Wartburg. J'avais contemplé, à mon tour, cette tache iloire que l'encrier de Martin Luther laissa- sur la muraille, en s'y brisant, alors qu'un soir le digne réformateur, croyant entrevoir le Diable en face de la table où il écrivait, lui jeta ledit encrier aux cornes ! J'avais vu le couloir où sainte Elisabeth accomplit le miracle des roses, — la salle du Landgrave où les minnesingers Walter de la Vogelweide et Wolfram d'Eschenbach furent vaincus par le chant du chevalier de Vénus.
La fête continuait donc l'impression des siècles, évoquée par la Wartburg,
Le Grand-duc, m'ayant aperçu dans le vallon, vint à moi par un mouvement de courtoisie charmante.
Pendant que nous causions, il salua de la main une très vieille femme qui passait, joyeuse, entre deux beaux étudiants; ceux-ci, tête nue, lui donnaient le bras.
— C'est, me dit-il, l'artiste qui a créé la Marguerite du Faust ^ en Allemagne. Elle sera demain centenaire.
Quelques instants après il reprit, avec un sourire :
— Dites-moi, n'avez-vous pas remarqué, ce ma-
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lin, à la Warlbiirq", l'ours, le loup-cervier, le renne, le guépard, l'aic^le, — toute ma ménai^erie ?
Sur mon affirmation, il ajouta, risquant un jeu de mots possible, seulement, en français, sorte de calembour de souverain à l'usage des visiteurs :
— A présent, vous voyez le grand-diic. Il y en a par milliers dans le parc de Weimar. C'est le rendez-vous des oiseaux de nuit de l'AlIf^magne. Je les y laisse vieillir.
Un courrier du tzar, porteur d'un message, survint, conduit par un chambellan. Je m'éloignai. L'instant d'après, le comte Pliëdro m'annonçai que l'empereur arrivait à Weimar dans la soirée et qu'il assisterait, le lendemain, au Vdisseaufantôme.
Le jour baissait sur les collines derrière le rideau de verdure des frênes et des sapins, au feuillage maintenant d'or rouge. Les premières étoiles brillaient sur la vallée dans le haut azur du soir. Soudain, le silence se fit. — Au loin, un chœur de huit cents voix, d'abord invisible, commençait le Chant des Pèlerins, du Tannhœuser. Bientôt les chanteurs, v^tus de longues robes brunes et appuyés sur leurs bâtons de pèlerinage, apparurent, gravissant les hauteurs duVénusberg, en face de nous. Leurs formes se détachaient sur le crépuscule. — Où d'aussi surprenantes fantasmagories sont-elles réalisables, sinon dans ces contrées, tout artistiques, de l'Allemac^ne?... Lorsqu'après le puissant /or/*^ final le choeur se tut, — une voix, une seule voix! celle de Betz ou de Scaria sans doute, — s'éleva,
distincte, détaillant magnifiquement Tinvocation de Wolfram d'Eschenbach à TEtoile-du-Soir.
Le minnesinger était debout, au sommet du Vénusberg-, seul, vision du passé, au-dessus du silence de cette foule. La réalité avait Pair d'un rêve. Le recueillement de tous était si profond que le chant s'éteignit, dans les échos, sans que personne eût l'idée, même, d'applaudir. Ce fut comme après une prière du soir.
Des gerbes de fusées tirées du donjon nous avertirent que la fête était finie. — Vers huit heures, je repris le train ducal et revins à Weimar. — Le tzar était arrivé.
Au théâtre, le lendemain, je trouvai place dans la loge de l'étincelante M"*" de MoukhanofT à qui Chopin dédia la plupart de ses valses lunaires, sorte de musique d'esprits entendue le soir derrière les vitres d'un manoir abandonné. — Sainte Roxelane s'y trouvait aussi.
Au fond de la loge, Phëdro nous couvrait de son ombre magistrale.
La double galerie, toute la salle, éblouissait des feux d'une myriade de diamants, d'une profusion d'ordres en pierreries sur les uniformes bleu et or et sur les habits noirs. C'étaient aussi de pâles et purs profils d'étrangères, des blancheurs sur le velours des loges — et des regards altiers se croisant comme des saluts d'épées. Une race s'évoquait sur un front, d'un seul coup d'œil, comme un burg, sur le Rhin, dans un éclair.
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Au centre, — dans la lo^e du Grand-duc et à côté de lui, — le prince Wladimir; — auprès de ce jeune homme, l'une des princesses de Saxe-Weimar. A gauche, la loçe du roi de Saxe.
A droite, celle du roi de Bavière, absent. — Dans l'avanl-scène de droite, froid, seul, en uniforme saxon, la croix de Malte au cou, le front enténébré de la mélancolie natale des Romanoff, se tenait, debout, le tzar Alexandre II.
Un coup de sonnette retentit. Une obscurité instantanée envahit la salle avec un grand silence. L'ouverture du Vaisseau-fantôme se déchaîna ; l'appel funèbre du Hollandais passait dans la houle sur les flots noirs, pareil au fatal refrain d'un Juiferrant de la mer. Tous écoulaient. Je regardai le tzar.
Il écoutait aussi.
A la fin de la soirée, l'esprit obsédé de tout et bruit triomphal, je vins souper à V Hôtel du Prince. Là, c'étaient des cris d'enthousiasme !
Préférant la solitude aux profonds commentaires qne j'entendais, je résolus d'aller me distraire, en fumant, seul, dans le parc.
Je sortis, laissant les toasts s'achever, entre fins connaisseurs.
Ah! la belle nuit! Et le parc de Weiraar,de nuit, quel enchanlt'nient ! — J'entrai.
A gauche de la grille, au loin, sous un dôme de feuillages, une lueur brillait. C'était la maison de Goethe, perdue, solitaire en cette immensité. Quel isolement dos choses! Je marchais. Je voyais une
vaste nappe de clarté lunaire , sur la pelouse, en face de la chambre où il était mort. — « De la lumière! » pensai-je. — Et je m'enfonçai sous les centenaires arbres d'une allée qui, entrecroisant à une hauteur démesurée leurs feuillées et leurs ramures, y assombrissaient encore l'obscurité.
Et une délicieuse odeur d'herbes, de buissons et fleurs mouillées, 'd'écorces fendues par le moût immense de la sève — et cette houle, qui sort de la terre mêlée au frisson des plantes, me pénétraient.
Personne.
Je marchai pendant près d'une heure, sans m'orienter, au hasard.
Cependant les taillis, formés à hauteur d'homme par les premiers rameaux des arbres , me paraissaient bruire, à chaque instant, comme si des êtres vivants s'y agitaient.
En essayant de sonder leurs ténèbres , entre les branches , j'aperçus des myriades de lueurs rondes, clignotantes , phosphorescentes. C'étaient les grands-ducs dont m'avait parlé (je m'incline) celui de Saxe-Weimar.
Certes, ils étaient familiers! Nul ne les inquiétait. Une superstition les protégeait. Alignés, par longues théories, sur de grosses branches, respectés des forestiers du prince, on les laissait à leurs méditations sinistres. Parfois un vol étouffé, cotonneux , traversait une avenue avec un cri. L'un d'eux, tous les dix ans peut-être, changeait d'arbre. A part ces rares envolées, rien ne troublait
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eurs taciturnes songeries. Leur nombre était surprenant.
Mon norlambulisme m'avait conduit jusqu'à 'ouverlure d'une clairière au fond de Inquelle j'enrevoyais le château ducal illuminé. Le royal sou- )er devait durer encore? Je revins sur mes pas, onçeant l'un des cotés de l'allée. Bientôt, je heurai un obstacle. Je reconnus un banc. Ma foi, je ne laissai aller au calme et à la beauté de la nuit, e m'étendis et m'accoudai, les yeux fixés sur la lairière. 11 pouvait être une heure et demie du natin.
Tout à coup, au sortir de l'une des contre-allées |ui avoisinent le château, queh|u'un parut, marhant vers ma retraite, un cii»"are à la main.
— Sans doute, quelque tifficier sentimental, penai-je, voyant s'avancer, lentement, ce promeleur.
Mais, à l'entrée de mon allée, la lumière de la une l'ayant baigné spontanément, je tressaillis.
— Tiens ! on dirait le tzar! me dis-je. Une seconde après, je le reconnus. Oui, c'était
ui. L'homme qui venait de s'aventurer sous cette oûte noire où, seul, je veillais, — celui-là que je e voyais plus, maintenant^ mais que je savais être à, dont j'entendais les pas, au milieu de l^allèe, lans la nuit, — c'était bien l'empereur Alexanre II. Cette façon de me trouver une première ois seul à seul avec lui m'impressionnait.
Personne, sur ses traces! Pas un officier. 11 vait tenu , je suppose , à respirer , aussi , sans
autre confident que le silence. J'écoutais ses pa s'approcher; certes, il ne pouvait me voir... . trois pas, le feu de son cig-are éclaira subitement reflété par son hausse-col d'or, ses favoris grison nanls et les pointes blanches de sa croix d Malte. Ce ne fut qu'un éclair, fug^itif mais inou bliable, dans cette épai«;se obscurité.
Dépassant ma présence, je l'entendis s'éloigne vers une éclaircie latérale, située à une trentain de pas de mon banc. Là, je vis le tzar s'arrêter puis jeter un lon^ coup d'oeil sur l'espace du côt de Taurore — vers l'Orient, plutôt ! Brusquement il écarta de ses deux mains la ramée d'un hau taillis et demeura, les yeux fixés sur les lointains fumant par moments et immobile.
Mais le bruit de ces branches froissées et bri sées avait jeté l'alarme derrière lui ! Et voici qu'en tre les profondes feuillées , des prunelles san nombre s'allumèrent silencieusement ! — La phras de Phedro, par une analogie qui me frappa, mal j^ré moi, dans cette circonstance, me travers; l'esprit.
Ainsi, comme dans son pays — sans qu'il le: aperçût — des milliers d'yeux, de menaçan augure, symbole persistant! observaient toujours - môme ici, perdu au fond d'une petite ville d'Al lemagne, — ce tra^^ique promeneur, ce maître spi rituel et temporel de cent millions d'âmes et don l'ombre couvrait tout un pan du monde!.. Ce homme ne pouvait donc se mêler à la nuit san! que le souvenir de Pierre le Grand et de ses vœu>
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démesures ne passât sur un front, ne fût-ce que sur celui d'un songeur inconnu !
Au l)out de peu d'instants, l'Empereur revint sur ses pas, dans l'allée, sous le feu de toutes ces prunelles d'oiseaux occultes dont il semblait passer, sans le savoir, la sinistre revue. Bientôt je sentis qu'il frùlait le banc où j'étais étendu.
Il s'éloi;^naitvers la clairière, y reparut en pleine clarté, puis, au détour d'une avenue, là-bas, disparut subitement.
Demain, lorsque, dans Moscou, d'innombrables voix, entonnant le « Bogë Tzara Ifrani » scandé par le feu des puissants canons de la capitale religieuse de l'Empire, et alterné par les lourdes cloches du Kremlin, annonceront au monde le sacre du jeune successeur d'Alexandre II, — le songeur du parc de Weimar se souviendra, lui, du solitaire marcheur dont les pas sonnèrent ainsi, une nuit, à son oreille! — Il se rappellera le promeneur qui écartait , d'un geste fatigué , les branches qui gênaient sa vue et ses pensées — il évoquera la haute figure du prédécesseur (jui passa , dans l'ombre, alors qu'autour de ce tzar, aussi l'épiant 2t l'observant en silence, d'obliques regards se multipliaient, menaçant son front morose et dédaigneux.