L'AVENTURE DE TSE-I-LA
Devine, ou je te dévore.
Le Sphthz.
Au nord du Tonkin, très loin dans les terres, la province de Kouang-Si, aux rizières d'or, étale jusqu'aux centrales principautés de l'Empire du Milieu ses villes aux toits retroussés dont quel ques-unes sont encore de mœurs à demi tartares.
Dans cette région , la sereine doctrine de Lao- Tseu n'a pas encore éteint les vivaces crédulités aux Poussahs , sortes de génies populaires de la Chine. Grâce au fanatisme des bonzes de la contrée, la superstition chinoise, même chez les grands, y fermente plus Apre que dans les états moins éloignés de Péï-Tsin (Pékin); — elle diffère des croyances mandchoues en ce qu'elle admet les interventions directes des « dieux » dans les affaires du pays.
L'avanl-dernier vice-roi de cette immense dépendance impériale fut le gouverneur Tche-Tang, lequel a laissé la mémoire d'un despote sagacc, avare et féroce. Voici à quel ingénieux secret ce
i/amour suprêmb 343
prince, échappant. i\ mille veng-eances, dut de sVi- Icindre en paix au milieu de la haine de son peu-
le — dont il brava, jusqu'à la fin, sans soucis ni périls, les bouillonnantes fureurs assoiffées de son
an!
Une fois — quelque dix ans peut être .avant sa
non — par un midi d'été dont l'ardeur faisait nii-
)iter les moires'dcs élant^'-s, craquer les feuillag'es
les arbres, rutiler la poussière — et versait une
uie de flammes sur ses myriades de vastes et lauts kiosques, aux triples étages, qui, s'avoisilant selon les méandres des rues, constituent la apitale N-an-Tchang- ainsi que toute grande ville lu Céleste-Empire, — Tchë-Tang, assis dans la
us fraîche des salles d'honneur de son palais, sur m siège noir incrusté de fleurs de nacre aux liseons d'or neuf, s'accoudait, le menton dans la main, 3 sceptre sur les genoux.
Derrière lui, la statue colossale de Fô, Tincxprilable dieu, dominait son tronc. Sur les dévorés eiliaienl ses gardes, eu armures écaillées de cuir oir, la lance, Tare ou la longue hache au poing. A i droite se tenait debout son bourreau favori, éventant.
Les regards de Tchë-Tang erraient sur la foule es mandarins, des princes de sa famille et sur les rands officiers de sa cour. Tous les fronts étaient npénélrables. Le roi, se sentant haï, entouré d'im-
inenls meurtriers, considérait, en proie aux soup-
11s indécis, chacun des groupes où Ton causait
à voix basse. Ne sachant qui exterminer, s'étonnant, à chaque instant, de vivre encore, il rêvait, taciturne et menaçant.
Une tenture s'écarta, donnant passage à un officier : celui-ci amenait, par la natte, un jeunehomme inconnu, aux grands yeux clairs et d'une belle physionomie. L'adolescent était revêtu d'une robe de soie feu, à ceinture brochée d'argent. Devant Tchë- Tang, il se prosterna.
Sur un coup d'oeil du roi :
— Fils du Ciel, répondit l'officier, ce jeune homme a déclaré n*être qu'un obscur citoyen de la ville et s'appeler Tsë-i-la. Cependant, au mépris de la Mort lente, il oifre de prouver qu'il vient en mission vers toi de la part des Poussahs immor- î tels.
— Parle, dit Tchë-Tang.
Tsë-i-la se redressa.
— Seigneur, dit-il d'une voix calme, je sais ce qui m'attend si je tiens mal mes paroles. — Celteijii nuit, dans un songe terrible, les Poussahs, m'ayant favorisé de leur visitation, m'ont fait présent d'un secret qui éblouit l'entendement mortel. Si tu daignes l'écouter, tu reconnaîtras qu'il n'est point d'orig^ine humaine, car l'entendre, seulement, éveil lera, dans ton être, un sens nouveau. Sa vertu te communiquera sur-le-champ le don mystérieux de lire — les yeux fermés, dans l'espace qui sépare les prunelles des paupières — les noms mêmes, en traiis de sang! de tous ceux qui pourrairnf cons-
L*AMOUn SUPRÊME 345
pirer contre ton trône ou ta vie, au moment précis où leurs esprits en concevraient le dessein. Tu seras donc à l'abri, pour toujours, de toute surprise funeste, et vieilliras, paisible, en ton autorité. Moi, Tsë-i-la, je jure ici, par Fô, dont l'image Drojeile son ombre sur nous, que le magicjue attiijut de ce secret est bien tel que je te l'annonce.
A ce stu[)ériant discours, il y eut, dans l'assem-
jlée, un frémissemenl et un ;,^rand silence. Une
/ague antjoisse émouvait l'impassibilité ordinaire
les visages. Tous examinaient le jeune inconnu qui,
ans trembler, s'attestait, ainsi, possesseur et
nessager d'un sortilè;^e divin. Plusieurs s'effor-
aiit en vain de sourire, mais n'osant s'entre-re^
arder, palissaient, malgré eux, de l'assurance de
^së-i-la. Tchë-Tang observait autour de lui cette
êne dénonciatrice.
Enfin, l'un des princes — pour dissimuler, sans loule, son inquiétude, s'écria :
— Nous n'avons que faire des propos d'un inensé ivre d'opium.
Les mandarins, alors, se rassurant :
— Les Poussahs n'inspirent que les très vieux onzes des déserts.
Et l'un des ministres :
— C'est à notre examen, tout d'abord, de décier si le prétendu secret dont ce jeune homme se roit dépositaire est digne d'être soumis à la haule agesse du roi.
A quoi, les officiers irrités :
j — Et lui-même peut-être n'est-il qu'un de
346 DEBMERS COMTES
ceux dont le poignarel n'attend, pour frapper I Maître, quel'instant où les yeux distraits...
— Qu'on l'arrête!
Tchë-Tan^ étendit sur Tsë-i-la son sceptre d jade où brillaient des caractères sacrés :
— Continue, dit-il, impassible.
Tsë-i-la reprit alors, en agitant, du bout dt doigts, autour de ses joues, un petit éventail t brins d'ébène :
— Si quelque torture pouvait persuader Tsë-i-^ de trahir son grand secret en le révélant à d'autre qu'au roi seul, j'en atteste les Poussahs qui nou écoutent, invisibles, ils ne m'eussent point choi: pour interprète! — 0 princes, non, je n'ai pas fuiL d'opium, je n'ai pas le visage d'un insensé, je c porte point d'armes. Seulement, voici ce que j'i joute. Si j'affronte la Mort lente, c'est qu'un t secret vaut également, s'il est réel, une récompeuï digne de lui. Toi seul, o roi, jugeras donc, en to équité, s'il mérite le prix que je t'en demande. - Si, tout à coup, au son même des mots qui l'éuoi cent, tu ressens en toi, sous tes yeux fermés, don de sa vertu vivante — et son prodige I — It dieux m'ayant fait noble en me l'inspirant de lei souffle d'éclairs, tu m'accorderas Li-tien-Së, ta fil radieuse, Tinsigne princier des mandarins et cr quante mille liangs d'or.
En prononçant les mots « liangs d'or w, ui imperceptible teinte rose monta aux joues de Ts i-la, (ju'il voila d'un battement d'éventail.
L'exorbitante récompense réclamée provoqua
l'amouh ftUPuÉMK 347
sourire des courtisans et courrouça le cœur ombrageux du roi, dont elle révoltait l'or;jueil et l'avarice. Un cruel sourire glissa, aussi, sur ses lèvies en regardant le jeune homme qui, intrépide, ajouta :
— J'attends de toi, Seigneur, le serment royal, parFô, rinexpriinable dieu qui venge des parjures, que lu acceptes, selon que mon secret le paraîtra positif ou chimérique, de m'accorder cette récom- Dcnse ou la mort qu'il te plaira.
Tchë-Tang se leva :
— C'est juré, dit-il; — suis-moi.
Quelcjues moments après, — sous des voûtes
]u'une lampe, suspendue au-dessus de sa char-
nante tête, éclairait, — Tsë-i-la, lié de cordes
ines à un poteau, regardait, en silence, le roi
Tchë-Tang, dont la haute taille apparaissait, dans
ombre, à trois pas de lui. Le roi se tenait debout,
dossé à la porte de ter du caveau ; sa main droite
'ap[)uyail sur le front d'un dragon de métal qui
ortait de la muraille et dont l'oeil unique semblait
1 onsidérer Tsë-i-la. — La robe verte de Tchë-Tang
^ îtait des clartés ; son collier de pierreries étince-
j lit, sa léte seule, dépassant le disque noir de la
I irape, se trouvait dans l'obscurité.
Sous l'épaisseur de la terre, nul ne pouvait les
itendre.
— J'écoute, dit Tchë-Tang.
— Sire, dit Tsë-i-la, je suis un disciple du merlilleux poète Li-taï-pé. — Les dieux m'ont donné,
en génie, ce qu'ils t'ont donné en puissance : ils ont ajouté la pauvreté, pour grandir mes pensées. Je les remerciais donc, chaque jour, de tant de faveurs, et vivais paisible, sans désirs, — lors qu'un soir, sur la terrasse élevée de ton palais, audessus des jardins, dans les airs argentés par Ii lune, j'ai vu ta fille Li-tien-Së, — qu'encensaient à ses pieds, les fleurs diaprées des grands arbres au vent de la nuit. — Depuis ce soir-là, mon pin ceau n'a plus tracé de caractères, et je sens en me qu'elle aussi soni^^e au rayonnement dont elle m' pénétré!... Lassé de languir, préférant fut-ce 1 plus affreuse mort au supplice d'être sans elle, j*f voulu, par un trait héroïque, d'une subtilité pre$ que divine, m'élever, moi, passant, ô roi ! jusqu' elle, ta fille !
Tchë-Tang, sans doute par un mouvement d'in patience, appuya sou pouce sur l'œil du dragoi Les deux battants d'une porte roulèrent sans bru devant Tsë-i-la, lui laissant voir l'intérieur d'u cachot voisin.
Trois hommes, en habits de cuir, s'y tenaiei près d'un brasier où chauffaient des fers de tortur De la voûte tombait une corde de soie, solide, s'e filant en fines tresses et sous laquelle brillait ui petite cai^e d'acier, ronde, trouée d'une ouverlu circulaire.
Ce que voyait Tsë-i-la, c'était l'appareil de Mort terrible. Après d'atroces brûlures, la viclir élait suspendue en l'air, par un poignet, à cell^l corde de soie, — le pouce de l'autre main attacbli'
l'amour suprémb 349
en arrière, au pouce du pied opposé. On lui ajustait alors celte cage autour de la tête, et, Tayaut fixée aux épaules, on la refermait après y avoir introduit deux grands rats airamés. Le bourreau imprimait ensuite, au condamné, un balancement. Puis il se relirait, le laissant dans les ténèbres et ne devant revenir le visiter que le surlendemain.
A cet aspect, dont l'horreur impressionnait, d'ordinaire, les plus résolus :
— Tu oublies que nul ne doit m'entendre, hors toi I dit froidement Tsë-i-la.
Les ballants se refermèrent.
— Ton secret ? t^ronda Tchë-Tang.
— Mon secret, tyran ! — C'est que ma mort entraînerait la tienne, ce soir ! dit Tsë-i-la, l'éclair du génie dans les yeux. — Ma mort? Mais, c'est elle seule, ne le comprends-tu pas, qu'espèrent, là-haut, ceux qui attendent ton retour en frémissant !... Ne serait-elle pas l'aveu de la nullilé de mes promesses ?... Quelle joie pour eux de rire tout bas, en leurs cœurs meurtriers, de ta crédulité déçue ? Comment ne serait-elle pas le signal de ta perte?... Assurés de l'impunité, furieux de leur angoisse, comment, devant toi, diminué de l'espoir avorté, leur haine hésiterait-elle encore ? — Appelle les bourreaux ! Je serai vengé. Mais je le vois : déjà tu sens bien que si tu me fais périr^ ta vie n'est plus qu'une queslion d'heures ; et que tes enfants égorgés, selon l'usage, te suivront ; — et que Li-tien-Së, ta fille. Heur de délices, deviendra la proie de tes assassins.
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ce
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35o DERNIERS CONTES
« Ah ! si tu étais un prince profond !... Supposons que, tout à l'heure, au contraire, tu rentres, le front comme ag-çravé de la mystérieuse voyance prédite , entouré de les gardes', la main sur mon épaule, dans la salle de ton trône — et que là, m'ayant toi-même revêtu de la robe des princes, tu mandes la douce Li-tien-Së — la fille, et mon âme î — et qu'après nous avoir fiancés, tu ordonnes à tes trésoriers de me compter, officiellement, les cinquante mille liangs d'or, je jure qu'à celle vue tous ceux d'entre ces courtisans dont les poignards sont à demi tirés, dans l'ombre, contre loi, tomberont défaillants, prosternés et hasards, — et qu'à l'avenir nul n'oserait admettre, en son esprit, une pensée qui te serait ennemie. — Sonsre donc ! L'on te sait raisonnable et froid, clairvoyant dans les conseils de l'Etat; donc il ne saurait être possible qu'une chimère vaine eût suffi pour transfigurer, en quelques instanls, la soucieuse expression de ton visage en celle d'une stupeur sacrée, victorieuse, tranquille !... Quoi ! l'on te sait cruel, et tu me laisses vivre ? L'on le sait fourbe, et la tiens envers moi ton serment ? L'on te sait cupide, et tu me prodigues tant d'or ? L'on te sait allier dans ton amour paternel, et lu me donnes ta fille, pour une parole, à moi, passant inconnu ? Quel doute subsisterait devant ceci?... Ln quoi voudraistu que consislAt la valeur d'un secret, insufflé pai les vieux Génies de noire Ciel, sinon dans l'enu¥ ronnante conviction qur tu le possèdes i.., G'eil elle seule qu'il s'agissait de CRÉER ! je l'ai fait
l'amouh suprémb 35i
Le reste dépend de toi. J'ai terni parole ! — Va, je n'ai précisé des liants d'or et la dignité que je détlaiçne que «pour laisser mesurer, à la magriilicence du prix arraché à ta duplicité télèbre, l'épouvantable importance de mon imaginaire secret.
« Roi Tchë-Tang, moi, Tsë-i-la, qui, attaché, par. tes ordres, à ce poteau, exalte, devant la Mort terrible, la gloire de l'auguste Li-taï-pé, mon maître, aux pensées de lumière, — je te le déclare, en vérité, voici ce que te dicte la sagesse. — Rentrons le front haut, te dis-je, et radieux ! Fais ji^râce, d'un cœursous l'impression du Ciel ! Menace d'être à l'avenir sans miséricorde. Ordonne des fêtes illuminées, pour la joie des peuples, en l'honneur de Fo (qui m'inspira cette ruse divine) I — Moi, demain, je disparaîtrai. J'irai vivre, avec l'élue de mon amour, dans quelque province heureuse et lointaine, grâce aux salutaires liangs d*or. — Le lx)ulon de diamant des mandarins — que tout à riieure je recevrai de ta largesse, avec tant de semblants d'orgueil, — je présume que je ne le porterai jamais ; j'ai d'autres ambitions : je crois seulement aux pensées harmonieuses et profondes, qui survivent aux princes et aux royaumes ; étant ri)i dans leur immortel empire, je n'ai que faire d'être prince dans les vôtres. Tu as éprouvé que les dieux m'ont donné la solidité du cœur et l'intelligence égale à celle, n'est-ce pas, de ton entoura^tî ? Je puis donc, mieux que l'un de tes grands, mettre la joie dans les yeux d'une jeune femme. Interroge Li-tien-Së, mon rêve ! Je suis sûr qu'en
voyant mes yeux, elle te le dira. — Pour Un, couvert d'une superstition protectrice, tu régneras, et si tu ouvres les pensées à la justice, tu pourras changer la craiilte en amour autour de ton trône raffermi. C'est là le secret des rois dignes de vivre! Je n'en ai pas d'autre à te livrer. — Pèse, choisis et prononce ! J'ai parlé.
Tsë-i-la se tut.
Tchë-Tang, immobile, parut méditer quelques instants. Sa grande ombre silencieuse s'allongeait sur la porte de fer. Bientôt, il descendit vers le jeune homme — et, lui mettant les mains sur les épaules, le regarda fixement, au fond des yeux, comme en proie à mille sentiments indéfinissables.
Enfin, tirant son sabre, il coupa les liens de Tsë-i-la ; puis, lui jetant son collier royal autour du cou :
— Viens, dit-il.
Il remonta les degrés du cachot et appuya sa main sur la porte de lumière et de liberté.
Tsë-i-la, que le triomphe de son amour et de sa soudaine fortune éblouissait un peu, considérait le nouveau présent du roi :
— Quoi I ces pierreries encore ! murmurait-il : qui donc te calomniait ? C'est plus que les richesses promises I — Que veut payer le roi , par ce collier ?
— Tes injures î répondit dédaigneusement Tchë- Tang, en rouvrant la porte vers le soleil.
AKEDYSSERIL
A Monsiew le marquis de Salisbury.
AKEDYSSÉKIL
Toute chose ne se conslitne que de son vide.
Livres Hindous.
La ville sainte apparaissait, violette, au fond fies brumes d'or : c'était un soir des vieux âges ; la mort de l'astre Souryâ, phénix du monde, arrachait des myriades de pierreries aux dômes de Bénarès.
Sur les hauteurs, à l'est occidental, de longues forêts de palmiers-palmyres mouvaient les bleuissements dorés de leurs ombrages surk^s vallées du Habad : — à leurs versants opposés s'alternaient, dans les llammes du crépuscule, de mystiques palais séparés par des étendues de roses, aux corolles par milliers ondulantes sous réloulTante brise. Là, dans ces jardins, s'élançaient des fontaines dont les jets retombaient en gouttes d'une neiîre couli'ur de feu.
Au centre du faubourg de Sécrole, le temple de Wishnou-l'éternel, de ses colonnades colossales, dominait la citr : ses portails, largementlamés d'or, réfractaient les clartés aériennes et, s'espaçant à
ses alentours, les cent quatre-ving^t-seize sanctuaires des Dêvas plongeaient les blancheurs de leurs bases de marbre, lavaient les degrés de leurs parvis dans les étincelanles eaux du Gange : les ciselures à jour de leurs créneaux s'enfonçaient jusque dans la pourpre des lents nuages passants.
L'eau radieuse dormait sous les quais sacrés ; des voiles, à des distances, pendaient, avec des frissons île lumière, sur la magnificence du fleuve, et l'immense ville riveraine se déroulait en un désordre oriental, étageant ses avenues, multipliant ses maisons sans nombre aux coupoles blanches, ses monuments, jusqu'aux quartiers des Parsis où le pyramidion du lingham de Sivà, l'ardent Wissikhor, semblait brûler dans l'incendie de l'azur.
Aux plus profonds lointains, l'allée circulaire des Puits, les inlerminables habitations militaires, les bazars de la zone des Echanges, enfin les tours des citadelles bâties sous le règne de Wisvamithra se fondaient en des teintes d'opale, si pures qu'y scintillaient déjà des lueurs d'étoiles. Et, surplombant dans les cieux mêmes, ces confins de l'horizon, de démesurées figures d'êtres divins, sculptées sur les crêtes rocheuses des monts du Habad, sié;reaienl, évasant leurs genoux dans l'immensité : c'étaient des cimes taillées en forme de dieux ; la plupart de ces silhouettes élevaient, dans l'abîme, à l'exlré-] mité d'un bras vertigineux, un lotus de pierre : — et l'immobilité de ces présences inquiétait l'espace, efl'ravait la vie.
Cependant, au déclin de cette journée, dansBéna-^
AKBDYSfiKAIL 357
rès, une rumeur de gloire et de fête étonnait le silence accoutumé des tombées du soir. — La multitude emplissait d'une allégresse grave les rues, iCS places publiques, les avenues, les carrefours et es pentes sablonneuses des deux rivages, car les '^eilleurs des Tours saintes venaient de heurter, de eurs maillets de bronze, leurs gongs où tout à coup vait semblé chanter le tonnerre. Ce signal, qui ne retentissait qu'aux heures sublimes, annonçait retour d'Akëdysséril, de la jeune triomphatrice es dçux rois d'Agra, — de la svelte veuve au teint e perle, aux yeux éclatants, — de la souveraine, afin, qui, portant le deuil en sa robe de trame 'or, s'était illustrée à l'assaut d'Eléphanta par des lits d'héroïsme qui avaient enflammé autour d'elle ille courages.
Akëdysséril était la fille d'un pâtre, Gwalior. Un jour, au profond d'un val des environs de ^narès,par un automnal midi, les Dévas propices aient conduit, à travers des hasards, aux bords une source où la jeune vierge baignait ses pieds, chasseur d'aurochs, Sinjab, l'héritier royal, fils Séùr le Clément qui régnait alors sur l'immense mirée du Ilabad. Et, sur l'instant même, lecharme Tenfant prédestinée avait suscité, dans tout l'être jeune prince, un amour divin! La revoir encore brasa bientôt si violemment les sens de Sinjab 'il l'élut, d'un cœur ébloui, pour sa seule épouse ;
35 s DEHKIERS COSTKS
— et c'était ainsi que l'enfant du conducteur de troupeafux était devenue conductrice de peuples.
Or, voici : peu de temps après la merveilleuse union, le prince, — qu'elle aussi avait aimé à jamais, — était mort. Et, sur le vieux monarqlie. un désespoir avait à ce point projeté l'ombre dont on succombe, que tous entendirent, par deux fois, dans Bénarès, l'aboiement des chiens funèbres d'Yama , le dieu qui appelle, — et les peuples avaient dû élever, à la hâle, un double tombeau.
Désormais, n'était-ce pas au jeune frère de Sinjab
— à Sedjnour, le prince presque enfant. — que la succession dynastique du trône de Séûr, sous la tutelle auguste d'Akëdysséril, devaitêtre transmise ?
Peut-être : nul ne délimitera la justice d'aucun droit chez les mortels.
Durant les rapides jours de son ascendante fortune, — du vivant de Sinjab, enfin, — la fille de Gwalior, émue, déjà, de secrètes prévisions et d un cœur tourmenté par l'avenir, s'était conduite en brillante rieuse de tous droits étrangers à ceux-là seuls que consacrent la force^le courage et l'amour.
— Ah ! comme elle avait su, par de politiques largesses de dignités et d'or, se créer à la cour dt Séûr, dans l'armée, dans la capitale, au conseil des vizirs, dans l'Etat, dans les provinces, parmi les chefs des brahmes, un parti d'une puissance que, d'heure en heure, le temps avait cx^nsohdée !... Anxieuse, aujourd'hui, des lendemains d'un avènement nouveau dont la nature, même, lui était iw connue — car Séûr avait désiré que la jeunesse di
AKEorsfàniL 359
Sedjnour s'instruisît au loin, chez les sa^jes du Népal — Akëdysséril, dès que le rappel du jeune prince eut été ordonné par le conseil, résolut de s'afTranchir, d'avance, des adversités que le caprice du nouveau maître pourrait lui réserver. Elle conrut le dessein de se saisir, au dédain de tous discutables devoirs, de la puissance royale.
Pendant la nuit du souverain deuil, celle qui ne dormait pas avait donc envoyé, au-devant de Sedjnour, des détachements de sowaris bien éprouvés d'intérêts et de foi pour sa cause, pour elle et poulies outrances de sa fortune. Le prince fut fait captif, brusquement, avec son escorte, ainsi que la fille du roi de Sogdiane, la princesse Yelka, sa fiancée d'amour, accourue à sa rencontre , faiblement entourée.
Et ce fut au moment où tous deux s'apparaissaient pour la première fois, sur la roule, aux clartés de la nuit.
Depuis cette heure, prisonniers d'Akëdysséril,
les deux adolescents vivaient précipités du trône,
isolés l'un de l'autre en deux palais que séparait.
e vaste Gange, et surveillés, sans cesse, par une
icarde sévère.
Ce double isolement, une raison d'Etat le motivait : si l'un d'eux parvenait à s'enfuir, l'autre de - ■neurerait en ota*je et, réalisant la loi de prédesti lation promise aux fiancés dans l'Inde ancienne, le s'étant apparus, cependant, qu'une fois, ils taient devenus la pensée Tun de l'autre et s'aiaaient d'une ardeur éternelle.
36o DERNIERS CONTES
Près d'une année de règne affermit le pouvoii entre les mains de la dominatrice qui, fidèle au^ mélancolies de sonveuvageetseulementambilieuse peut-être, de mourir illustre, belle et toute-puissante, traitait, en conquérante aventureuse, ave* les rois hindous, les menaçant 1 — Son lucid esprit n'avait-il pas su augmenter la prospérité d« ses Etats ! Les Dévas favorisaient le sort de se armes. Toute la région l'admirait, subissant ave< amour la magie du regard de cette guerrière — s délicieuse qu'en recevoir la mort était une faveu qu'elle ne prodiguait pas.
Et puis, une légende de gloire s'était répandu» touchant son étrange valeur dans les batailles souvent, les légions hindoues l'avaient vue, au for des plus ardentes mêlées, se dresser, toute ra dieuse et intrépide, fleurie de gouttes de sang, su: l'haodah lourd de pierreries de son éléphant di guerre et, insoucieuse, sous les pluies de javelot et de flèches, indiquer, d'un altier flaniboiemen (le cimeterre, la victoire.
C'est pourquoi le retour d'Akëdysséril dans si capitale, après un guerroyant exil de plusieun lunes, était accueilli par les transports de soi peuple.
Des courriers avaient prévenu la ville lorsque If reine n'en fut plus distante que de très p d'heures. Maintenant, on distinguait, au loin déj
AKEDYSSéniL 3Q,
les écla.reurs aux turbans rouges, et des trour.es aux sandales de fer descendaient les collines • la re.ne vendrait, sans doute, par la route de Sura e ; e le entrerait par la porte principale des c.ta- H délies, laissant camper ses armées dans les villa-es environnants. »«'id„es
i Déjà dans Bénarès, au profond de l'allée de PryamvMa, des torches couraient sous les térébinthes ; les esclaves royaux illumiaaient de lampes, en haie, l'immense palais de Séûr. La po- IMdation niellait des branches triomphales et les lemmes jonchaient de larges fleurs l'avenue du .alais, transversale à l'allée des Richis, s'ouvrant
' .u la place de Ivama ; l'on se courbait, par foules. « de fréquents intervalles, en écoutant frémir la
' erre sous 1 irruption des chars de guerre, des fanassins en marche et des Ilots de cavaleries, soudain Von entendit les sourds bruissements estymbnls mêlés à des cliquetis d'armes et de naines — et, brisées par les chocs sonores des ymbales, les mélopées des flûtes de cuivre. Et oicique, de toute part, des cohortes d'avantarde entraient dans la ville, enseignes hautes, ïécutant, en désordre, les commandements vori- Tés par leurs sowaris.
Sur la place de Kama, l'esplanade de la porte i buiatc était couverte de ces fauves tapis d'Irensul — et des lointaines manufactures d'Vpmboul - tissus aux bariolures éteintes, importés >r les caravanes annuelles des marchands rouiaens qui les échauifeaient contre des eunuques
qo
Entre les branches des aréquiers, des palmierspalmyres, des mangliers et des sycomores, le long de Tavenue du Gange, flottaient de riches étoffes de Bagdad, en signe de bonheur. Sous les dais de la porte d'Occident, aux deux angles du porche énorme de la forteresse, un éblouissant cortège de courtisans aux longues robes brodées, de brahmes, d'officiers du palais, attendaient, entourant le vizir-gouverneurauprès duquel étaient assis les trois vizirs-guikowars du Habad. — On donnerait des réjouissances, on distribuerait au peuple le butin d'Eléphanta — de la poudre d'or, auss — et, surtout:, on livrerait, aux lueurs d'une torch« solitaire, dans la vaste enceinte du cirque, de ce.' nocturnes combats de rhinocéros, qu'idolâtraien les Hindous. Les habitants redoutaient seulemen que des blessures eussent atteint la beauté de h reine ; ils questionnaient les haletants éclaireurs à grand'peine, ils étaient rassurés.
Dans un espace laissé libre, entre d'élevés e lourds trépieds de bronze d'où s'échappaient d« bleuâtres vapeurs d'encens, se tordaient, en de; guirlandes, des théories de bayadères vêtues di gazes brillantes ; elles jouaient avec des chaîne de perles, faisant miroiter des courbures de poi gnards, simulaient des mouvements de volupté, —
Ui
des disputes, aussi, pour donnera leurs traits \im\ animation ; — c'était à l'entrée de l'avenue di| Richis, sur le chemin du palais.
AKKDYS8EHIL 3G3
A l'autre extrémité de la place de Kania s'ouvrait, silencieusement, la plus longue avenue. Celle-là, de()uis des siècles, on en détournait le regard. Elle s'étendait, déserte, assombrissant, sur son profond parcours à l'abandon, les voûtes de ses noirs feuillages. Devant l'entrée, une longue ligne de psylles, ceinturés de pagnes grisâtres, faisait danser des serpents droits sur la pointe de la queue, aux sons d'une musique aiguë.
C'était l'avenue qui conduisait autem[)le de Sivà. Nul Hindou ne se fût aventuré sous l'épaisseur de son horrible feuillée. Les enfants étaient accoutumés à n'en parler jamais — fût-ce à voix basse. Et, comme la joie oppressait, aujourd'hui, les cœurs, on ne prenait aucune attention à cette avenue. On eût dit qu'elle n'arrondissait pas là, béante, ses ténèbres, avec son aspect de songe. D'après une très vieille tradition, à de certaines nuits, une goutte de sang suintait de chacune des feuilles, et cette ondée de pleurs rouges tombait, tristement, sur la terre, détrempant le sol de la lugubre allée dont l'étendue était toute pénétrée de l'ombre môme de Sivà.
Tous les yeux interrogeaient l'horizon. — Viendrait-elle avant que montât la nuit ? Et c'était une impatience à la fois recueiUie et joyeuse.
Cependant, le crépuscule s'azurait, les flammes dorées s'éteignaient, et dans la pâleur du ciel, déjà, — des étoiles...
Au moment où le globe divin oscillait au bord de l'espace, prêt à s'abîmer, de longs ruisseaux de feu coururent, en ondulant, sur les vapeurs occidentales — et voici qu'en cet instant même, au sortir des défilés de ces lointaines collines entre lesquelles s'aplanissait la route de Surate, apparurent, en des étincellements d'épaisses poussières, des nuages de cavaliers, puis des milliers de lances, des chars — et^ de tous côtés, couronnant les hauteurs, surgirent des fronts de phalanges aux caftans brunis, aux semelles fauves, aux genouillères d'airain d'où sortaient de centrales pointes mortelles : un hérissement de piques dont presque toutes les extrémités, enfoncées en des têtes coupées, enlreheurtaient celles-ci en de farouches baisers, au hasard de chaque pas. Puis escortant l'attirail roulant des machines de siège, et les claies sans nombre, attelées de robustes onagres, où, sur des litières de feuilles, gisaient les blessés, d'autres troupes de pied, les javelots ou la grande fronde à l.i ceinture ; — enfin, les chariots des vivres. C'était là presque toute lavant-garde ; ils descendaient, en hâte, les pentes des sentiers, vers la ville, y pénétrant circulairement par toutes les portes. Peu.i après, les éclats des trompettes royales, encore invisibles, répondirent, là-bas, aux gongs sacrés qui grondaient sur Bénarès.
Bientôt des officiers émissaires arrivèrent a
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i^'-alop, éclairrissant la route, criant diflërenls ordres, et suivis d'un roulis de pesants traîneaux d'où débordaient des trophées, des dépouilles opulentes, des richesses, le butin, entre deux lég^ions de captifs cheminant télé basse, secouant des chaînes et que précédaient, sur leurs massifs chevaux ti^^rés, les deux rois d'Aj^ra. Ceux-ci, la reine les ramenait on triomphe dans sa capitale, bien qu'avec de grands honneurs.
Derrière eux venaient des cfiars de guerre, aux frontons rayonnants, montés par des adolescentes en armures vermeilles, sait^nant, (pielques-unes, de blessures mal serrées de langes, un grand arc, transversal, aux épaules, croisé de faisceaux de flèches : c'étaient les belliqueuses suivantes de la maîtresse terrible.
Enfin, dominant ce désordre étincelant, au centre d'un demi-orbe formé de soixante-trois éléphants de bataille tout chargés de sowaris et de guerriers d'élite — que suivait, de tous côtes, là-bas, l'immense vision d'un enveloppement d'armées — a[)parut rélé{)hant noir, aux défenses dorées, d'Akëdysséril.
A cet aspect, la ville entière, jusque-là muette et saisie à la fois d'orgueil et d'épouvante, exhala son convulsif transport en une tonnante acclamation ; des milliers de palmes, agitées, s'élevèrent ; ce fut une enthousiaste furie de joie.
Déjà, dans la haute lueur de l'air, on distinguait la forme de la reine du Habad qui, debout entre les quatre lances de son dais, se détachait, mysli-
qiiement, blanche en sa robe d'or, sur le disque du soleil. On apercevait, à sa taille élancée, le ceinturon constellé où s'ae^rafait son cimeterre. Elle mouvait, oUe-même, entre les doigts de sa main ç^auche, la chaînette de sa monture formidable. A l'exemple des Dêvas sculptés au loin sur le faîte des monts du Habad, elle élevait, en sa main droite, la fleur sceptrale de l'Inde, un lotus d'or mouillé d'une rosée de rubis.
Le soir, qui l'illuminait, empourprait le eprandiose entourasse. Entre les jambes des éléphants pendaient distinctes, sur le roug-e-clair de l'espace, les diverses extrémités des trompes, — et, plus haut, latérales, les vastes oreilles sursautantes, pareilles à des feuilles de palmiers. Le ciel jetait, par éclairs des roug'coiements sur les pointes des ivoires, sur les pierres précieuses des turbans, les fers des haches.
Et le terrain résonnait sourdement sous ces approches.
Et, toujours entre les pas de ces colosses, dont le demi-cercle effroyable masquait l'espace, une monstrueuse nuée noire, mouvante, sembla s'élever, de tous côtés à la fois, orbiculairc — et g'raduellement — du ras de l'horizon : c'était l'armée qui sure^issait derrière eux, là-bas, étag^eant, entrecoupées de mille dromadaires, ses puissantes liî^nes. La ville se rassurait en son^j^eant que les campements étaient préparés dans les bourg"s prochains.
Lorsque la reine du Habad ne fut. plus éloignée de l'Entrée-du-Scptentrion que d'une portée de flè-
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che, les cortègpes s'avancèrent sur la route pour l'accueillir.
Et tous reconnurent, bientôt, le visaçe sublime <i'Akëcljssëril.
Cette neii^euse fille de la race Eolaire était de taille élevée. La pourpre mauve, intreillée de lonçs diamants, d'un bandeau fané dans les batailles, cerclait, espacé de hautes pointes d'or, la pâleur de son front. Le flottement de ses cheveux, au loniiÇ" de son dos svelte et musclé, emmêlait ses bleuâtres ombres, sur le tissu d'or de sa robe, aux bandelettes de son diadème. Ses traits étaient d'un charme oppressif qui, d'abord, inspirait plutôt le trouble que l'amour. Pourtant des enfants sans nombre, dans le Habad, languissaient, en silence, de l'avoir vue.
Une lueur d'ambre pâle, ëpandue en sa chair, avivait les contours de son corps : telles ces transparences dont l'aube, voilée par les cimes hymalaïennes, en pénètre les blancheurs comme intérieurement.
Sous l'horizontale immobilité des long"s sourcils, deux clartés bleu sombre, en de languides paupières d'Hindoue, deux maj^nifiques yeux, surcharçfés de rêves, dispensaient autour d'elle une mat,Me transfii^uratrice sur toutes les choses de la terre et du ciel. Ils saturaient d'inconnus enchan-
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lements l'étrangeté fatale de ce visage, dont la beauté ne s'oubliait plus.
Et le saillant des tempes altières, l'ovale subtil des joues, les cruelles narines déliées qui frémissaient au vent du péril, la bouche touchée d'une lueur de sang, le menton de spoliatrice taciturne, ce sourire toujours grave où brillaient des dents de panthère, tout cet ensemble, ainsi voilé de lointains sombres, devenait de la plus magnétique séduction lorsqu'on avait subi le rayonnement de ses yeux étoiles.
Une énigme inaccessible était cachée en sa grâce de péri.
Joueuse avec ses guerrières, des soirs, sous la tente ou dans les jardins de ses palais, si l'une d'entre elles, d'une charmante parole, s'émerveillait des inânis désirs qu'élevait, sur ses pas, l'héroïque maîtresse du Habad, Akëdysséril riait, de son rire mystérieux.
Ohl posséder, boire, comme un vin sacré, les barbares et délicieuses mélancolies de cette femme, le son d'or de son rire, — mordre, presser idéalement, sur cette bouche, les rêves de ce cœur, en des baisers partagés I — étreindre, sans parole, les fluides et onduleuses plénitudes de ce corps enchanté, respirer sa dureté suave, s'y perdre — en l'abîme de ses yeux, surtout !... Pensées à briser les sens, d'où se réfléchissait un vertige que ces augustes regards de veuve, aux chastetés désespérées, ne refléteraient pas. Son être, d'où sortait cette certitude désolatrice , inspirait, au fort des
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assauts et des chocs d*armées, aux jeunes combattants de srs I(^ij''ions, des soifs de blessures reçues là, sous ses [)runelles.
Et puis, de tout le calice en fleur de son sein, d'elle entière, s'exhalait une odeur subtile, inespéréel enivrante — et telle... que, — dans Tanimation, surtout, des mêlées, — un charme torturait autour d'elle ! excitant ses défenseurs éperdus au désir sans frein de périr à son ombre... sacrifice qu'elle encourageait, parfois, d'un regard surhumain, si délirant qu'elle semblait s'y donner.
C'étaient, dans la brume radieuse de ses victoires, des souvenirs d'elle seule connus et qui s'évoquaient en ses sommeils.
Telle apparaissait Akëdysséril, à l'entrée, maintenant, de la citadelle. Un moment elle écouta, peut-être, les paroles de bienvenue et d'amour dont la saluèrent les sei;^neurs; puis, sur un signe imperce[)tible, les chars de ses guerrières, avec le fracas du tonnerre, franchirent les voQtes et s'irradièrent sur la place de Kama. Les clameurs d'allégresse de son peuple l'appelaient : poussant donc son éléphant noir sous le porche de Surate et sur les tapis étendus, la souveraine du Habad entra dans Bénarès.
Soudainement, ses regards tombèrent sur l'ave- Inue décriée au fond de laquelle s'accusait, dans
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l'éloig-nement, l'antique, l'énorme façade écrasée du temple de Sivà.
Tressaillant — d'un souvenir, sans doute — elle arrêta sa monture, jeta un ordre à ses éléphantadors qui déplièrent les gradins de rhaodah sur les flancs de Tanimal.
Elle descendit, légèrement. — Et voici que. pareils à des êtres évoqués par son désir, trois phaodjs, en turbans et en tuniques noirs, — délateurs siirs et rusés — chargés, certes ! de quelque mission très secrète pendant son absence, surgirent, comme de terre, devant elle.
On s'écarta, d'après un vœu de ses yeux. Alors, les phaodjs inclinés autour d'elle chuchotèrent, l'un après l'autre, longtemps, longtemps, de très basses paroles que nul ne pouvait entendre, mais dont l'effet sur la reine parut si terrible et grandissant à mesure qu'elle écoutait, que son pîîlissant visage s'éclaira, tout à coup, d*un affreux reflet menaçant.
Elle se détourna ; puis, d'une voix brusque et qui vibra dans le silence de la place muette :
— \Jn char ! s'écria-t-ellc.
Sa favorite la plus proche sauta sur le sol et lui présenta les deux rênes de soie tressée- de fils d'airain.
Bondissante la place quittée:
— Que nul ne me suive ! ajouta-t-elle. ' Et, de ses yeux fixes, elle considérait l'avenue
déserte. InditTérente à la stupeur de son peupleû au frémissement oCi elle jetait la ville ihterdite^
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Akëdysséril, précipitant ses chevaux à feu d'élincellcs, renversant les psylles terrifitis, écrasant des serpents sons la luenr des roues, s'enfonça, toute seule, flèche lumineuse, sous les noirs ombrages de Sivà, qui prolongaient l'horreur de leur solitude jusqu'au temple fatal.
On la vit bientôt décroître, dans l'éloignement, devenir une clarlé, — puis, comme une scintillation d'étoile...
Enfin, tous, confusément, l'aperçurent, lorsque, parvenue à l'éclaircie septentrionale, elle arrêta ses chevaux devant les marches basaltiques au delà desquelles, sur la hauteur, s'étendaient les parvis du sanctuaire et ses colonnades profondes.
Retenant, d'une main, le pli de sa robe d'or, elle gravissait, maint-enant, là-bas, les marches redoutées.
Arrivée au portail, elle en heurta les battants de bronze dupommeau de son cimeterre, et de trois coups si terribles, que la répercussion, comme une plainte sonore, parvint, affaiblie par la dislance, jusqu'à la place do Kama.
Au troisième appel, les mystérieux battants s'ourircnt sans aucun bruit. Akëdysséril, comme une /ision, s'avança dans l'intérieur de l'édifice.
Quand sa personne eut disparu, les hautes nâchoires mélalli(|ues, distendues à ses sommaions, refermèrent leur bâillement sombre sur elle, >oussées par les bras invisibles des sains, desserrants de la demeure du dieu.
La fille de Gwalior, au dédain de tout regar en arrière, s'aventura sous les prolongements de salles funestes que formaient les intervalles de piliers, — et le froid des pierres multipliait la sono rite de ses pas.
Les derniers reflets de la mort du soleil, à Ira vers les soupiraux-creuses, du seul côté de l'Occi dent, au plus épais des hautes murailles, — éclai raient sa m;irche solitaire. Ses vibrantes prunelle sondaient le crépuscule de l'enceinte. — Ses bro dequins de guerre, sanglants encore de la dernier mêlée (mais ceci ne pouvait déplaire au dieu qu'ell affrontait), sonnaient dans le silence. De rougeo vantes lueurs, tombées obliquement des soupi raux, allongeaient sur les dalles les ombres de dieux. Elle marchait sur ces ombres mouvantes les effleurant de sa robe d'or.
Au fond, sur des blocs — entassés — de por phyre rouge, surgissait une formidable vision d« pierre, couleur de nuit.
Le colosse, assis, s'élargissait en l'écartemen de ses jambes, configurant un aspect de Sivà, 1 primordial ennemi de l'Exislence-L niversellc. Se proportions étaient telles que le torse seul appa raissait. L'inconcevable visage se perdait, comm dans la pensée, sous la nuit des voûtes. La divin' statue croisait ses huit bras sur son sein funèbre — et ses genoux, s'étendant à travers l'espace
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touchaient, des deux certes, les parois du sanctuaire. Sur l'exhausseiTieiit de trois de;,^rés, de vastes pourpres tombaient, suspendues entre des piliers. Elles cachaient une centrale cavité creusée dans le monstrueux socle du Sivà.
Là, derrière les plis impénétrables, s'allongeait, disposée en pente vers les portiques, la Pierre-desimmoiations.
Depuis les ài,^es obscurs de l'Inde, à l'approche de tous les minuits, les bralimes sivaïtes, au grondement d'un 4(ong d'appel, débordaient de leurs souterraines retraites, entraînant au sanctuaire un être humain — qui, parfois, était, accouru s'offrir de lui-même, transporté du dédain de vivre. Aux circulaires clartés des braises seules de l'autel, car aucune lampe ne brûlait dans la demeure de Sivà, les prêtres étendaient sur la Pierre cette victime nue que des (Milraves d'airain retenaient aux quatre membres.
Bientôt, flamboyaient les torches des saïns, illuminant l'entourage recueilli des brahmes. Sur un signe du (jîrand-Ponlife, le Sacrificateur de Sivà, séparant d'un arrêt chacun de ses pas, s'avançait... puis, se penchant avec lenteur vers la Pierre, d'un seul cou{) de sa large lame ouvrait silencieusement la poitrine de l'holocauste.
Alors, quittant l'autel, dans l'aveugle dévotion à la divinité destructrice, le Grand-Pontife s'approchait, maudissant les cieux. Et |)longeant ses mains onglées dans celle entaille, qu'il élargissait avec force, en fouillait, d'abord, l'horreur. Puis,
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il en retirait ses bras, les dressait aussi haut que possible, offrant à la Reproduction divine le cœur au hasard arraché, et dont les fibres saignantes glissaient entre ses doigts espacés selon les rites sacerdotaux.
Le grommellement monotone des brahmes, qu'envahissait une extase, râlait autour de lui le vieil hymne de Sivà (la grande Imprécation contre la Lumière) d'eux seuls connu. Au cesser du chant, le Pontife laissait retomber son ohlation pantelante sur le feu saint qui en consumait les suprêmes palpitations : et la chaude buée montait ainsi, expiatrice de la vie, le long du ventre apaisé du dieu.
Cette cérémonie, toujours occulte, était si brève que les échos du temple ne retentissaient jamais que d'un seul grand cri.
Ce soir-là, debout sur le triple degré au delà duquel s'étalait, ainsi long-voilée, la Pierre de sacrificature, se tenait le seul habitant visible des solitudes du temple : — et l'aspect de cet homme était aussi glaçant que l'aspect de son dieu.
La géante nudité de ce vieillard aux reins ceinturés d'un haillon sombre, — et dont l'ossature décharnée, flottante en une peau blanchâtre aux bruissantes rides, semblait lui être devenue étrangère, — se détachait sur rensanglanlement d< lourdes draperies.
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L'impassihilUé do cette face, au puissant crâne rcillé, iinberhe et chauve, qu'effleurait en cet inslarit, sur le fuyant d'une tempe, le feu d'une tache >laire, imposait levertiq'e. Aux creux de ses orbites, sous leurs, arcs dénudés, veillaient deux lueurs ful'JTurales qui semblaient ne pouvoir disling^uer que l'Invisible.
Entre ces yeux, se précipitait un ample becd'aii^^le sur une boqche pareille à quelque vieille lessure devenue blanche faute de sanç — et qui clôturait mystiquement la carrure du menton. Une volonté brûlait seule en celte cmaciation qui ne pouvait plus être appréciablement changée par la mort, car l'ensemble de ce que l'Homme appelle la Vie, sauf l'animation, semblait détruit en ce spectral ascète.
Ce mort vivant, plusieurs fois séculaire, était le Grand-Pontife de Sivà, le prêtre aux mains affreuses, — TAnachoréte au nom de lui-même oublié — et dont nul mortel n'eût, sans doute, retrouvé les syllabes qu'à travers la nuit, dans les déserts, en écoulant avec attention le cri du ti^re.
Or, c'était vers lui que venait, irritée, Akodysséril : c'était bien cet homme dont l'aspect la transportait d'une fureur que trahissaient les houles de son sein, le froncement de ses narines, la palpitation de ses lèvres 1
Arrivée, enfin, devant lui, la reine s'arrêta, le considéra pendant un instant sans une parole, puis
— d'une voix qui retentit ferme, jeune, vibrante, dans le terrifiant isolement du démesuré tombeau:
— « Brahmane, je sais que tu l'es affranchi de nos joies, de nos désirs, de nos douleurs et que tes regards sont devenus lourds comme les siècles. Tu marches environné des brumes d'une lég^ende divine. Un pâtre, des marchands khordofans, des chasseurs de lynx et de bœufs sauvages t'ont vu, de nuit, dans les sentiers des montai^nes, plongeant ton front dans les immenses clartés de l'orage et, tout illuminé d'éclairs dont la vertu brûlante s'émoussait contre toi, sourd au fracas des cieux, tu réfractais, paisiblement, au profond de tes prunelles, la vision du dieu que lu portes. Au mépris des éléments de nos abîmes, lu te projetais, en esprit, vers le Nul sacré de ton vieil espoir.
« Comment donc te menacer, figure inaccessible! Mes bourreaux épuiseraient en vain, sur ta dépouille vivante, leur science ancienne et mes plus belles vierges, leurs enchantements. Ton insensibilité neutralise nui puissance. Je veux donc me plaindre à ton dieu. »
Elle posa le pied sur la première dalle du sanctuaire, puis, élevant ses regards vers le s:rand visage d'ombre perdu dans les hautes ténèbres du temple:
— « Sivà ! cria-t-elle, Dieu dont l'invisible vol revêt de terreur jusqu'à la lumière du soleil, — Dieu qui devant l'InRÉvÉLÉ te dressas, improuvanl
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et coiulamnant ce mensonge des univers... que tu sauras délruire! — si j'ai senti jamais, autour de moi, dans les combats, ta présence exterminatrice, tu écouteras, ô Père de la Sagesse fatale, la fille d'un jour qui ose troubler le silence de ta demeure en te dénonçant ton prélre.
(( Kessouviens-toi, puisque c'est l'attribut des Dieux de s'intéresser si étrangement aux plaintes humaines! — Peu d'aurores avaient brillé surmon règne, Si va, lorsque forcée de franchir, avec mes armées, l'Iaxarte et l'Oxus, je dus entrer, victorieuse, dans les cités en feu de la Sogdiane, — dont le roi réclamait sa fille unique, ma prisonnière Yeika. — Je savais que des peuples du Népal profileraient, ici, de celte guerre lointaine, pour proclamer roi du Habad celui... que je ne pouvais me résoudre à faire périr, Sedjnour, enfin, leur prince, le frère, hélas l de Sinjab, mon époux inoublié. — Si j'étais une conquérante, Sedjnour n'était-il pas issu de la race d'Ebbahar, le plus ancien des rois ?
« Je vainquis, en Sogdiane ! Et je dus soumettre, à mon retour, les rebelles — qui m'ont déclarée, depuis, valeureuse et magnanime, en des inscriptions durables.
« Ce fut alors que, pour prévenir de nouvelles séditions et d'autres guerres, le Conseil de mes vizirs d'Etal, dans Bénarès, statua d'anéantir l'obet môme de ces (roubles, au nom du salut de tous. Un décret de mort fut donc rendu contre Seiijnour H contre ma captive, sa fiancée, — et l'Inde m'ad-
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jura d'en hâter l'exécution pour assurer, enfin, la stabilité de mon trône et de la paix.
« En cette alternative, mon orirueil frémissant refusa de se diminuer en bravant les remords d'un tel crime. Qu'ils fussent mes captifs, je m'accordais avec tristesse — ô Dieu des méditations désespérées! — cette inévitable iniquité !... mais qu'ils devinssent mes victimes ?... Lâcheté d'un cœur insrrat, dont le seul souvenir eût à jamais flétri toutes les fiertés de mon être! — Et puis, ô Dieu des victoires ! je ne suis point cruelle, comme les filles des riches parsis, dont l'ennui se plaît à voir mourir ; les grandes audacieuses, bien éprouvées aux combats, sont faites de clémence — et, comme l'une de mes sœurs de gloire, Sivà, je fus élevée par des colombes.
« Cependant, l'existence de ces enfants était un constant péril. Il fallait choisir entre leur mort et tout le sang généreux que leur cause, sans doute, ferait verser encore! — Avais-jele droit de les laisser vivre, moi, reine?
« Ali! je résolus, du moins, de les voir, une foîj de mes yeux, — pour juger s'ils étaient dignes d< l'anxiété dont se tourmentait mon âme. — Un jour, aux premiers rayons de l'aurore, je revêtis met vêtements d'autrefois, alors que, daos nos vallées^ je irardais les troupeaux de mon père Gwalior. E je me hasardai, femme inconnue, dans leurs deme
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res perdues parmi les champs de roses, aux hords opposés du Gange.
« 0 Sivà ! je revins éblouie, le soir!... Et, lorsque je me retrouvai seule, en cette salle du palais de Séûr où je devins, oii je demeure veuve, une mt'lancolie de vivre m'accabla ; je me sentis plus troublée que je ne Taurais cru j)Ossible ! , « 0 couple pur d'êtres charmants qui s'éton- In.iient sans me haïr! Leur existence ne palpitait (' d'un espoir : leur union d'amour!... libres ou captifs!... filt-ce même dans l'exil f... Cet adolesent royal, aux reg-ards limpides, et dont les traits Tie rappelaient ceux de Sinjab! Cette enfant chaste t si aimante, si belle I... leurs âmes séparées, mais ion désunies, s'appelaient et se savaient Tune à 'autre ! N'est-ce donc pas ainsi que notre race ;onçoit et ressent, depuis les âges, en notre Inde ubiimc, le sentiment de l'amour? Fidèle, immorellement!
« Eux, un danger, Sivà ? — Mais, Sedjnour, levé par des sages, rendait grâce aux Destinées e se voir allégé du souci des rois! Il me plaignait n souriant, de m'en être si passionnément faliuée! Prince insoucieux de gloire, il jugeait frivoîs ces lauriers idéals dont le seul éclat me fait âlir 1... S'aimer I Tel était — ainsi que pour son ante Yelka — l'unique royaume ! Et, disaients, ils étaient bien assurés que j'allais les réunir ite-— puisque je fus aimée et que j'étais fidèle !..»
el
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Akëdysséril, après avoir un instant caché soi visagre de veuve entre ses mains radieuses, conli
nua :
— 0 Répondre à ces enfants en leur adressan des bourreaux? Non ! Jamais ! — Cependant. qu résoudre ? Puisque la mort, seule, peut mettre tir sans retour, aux persévérances opinàtres des pai lisans d'un prince — et que l'Inde me demandai la paix ?... Déjà d'autres rébellions menaçaient il me fallaitencore m'armer contre l'Indo-Scythie. — Soudainement, une étrang-e pensée m'illumina C'était la veille du jour où j'allais marcher conlr les aborigènes des monts arachosiens. Ce fut à te seul que je songeai. Si va! Quittant, de nuit, mo palais, j'accourus ici, seule : — rappelle-toi î divi nité morose ! — Et je vins demander secours, devan ton sanctuaire, à ton noir pontife.
« Brahmane, lui dis-je, je sais que — ni moi trône dont la blancheur s'éclaire de tant de pier reries, ni les armées, ni l'admiration des peuples ni les trésors, ni le pouvoir de ce lotus inviolé — non, rien ne peut égaler en joie les premières déli ces de l'Amour ni ses voluptueuses tortures. Si Toi pouvait mourir du ravissement nuptial, mon seii ne battrait plus depuis l'heure où, pâle et rayon nante,Sinjab me captiva sous ses baisers, à jamais comme sous des chaînes!
(( Cependant, si, par quelque enchantement, i
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était possible — que ces enfants condamnés monrnsisent d'une j'oie si vive ^ si périr trante^ si encore inépronvêeyque cette mort leur semblât plus désirable f/ne la uie'fOixi^ parl'nne de ces mao^ies étran- •<. qui nous dissipent comme des ombres, si lu ivais auij'menler leur amour même, — l'exalter quelque vertu de Sivà, — d'un embrasement de désirs... peut-être le feu de leurs premiers transports suflirait-il pour consumer les liens de leurs sens en un évanouissement sans réveil! — Ah! si cette mort céleste était réalisable, ne serait-elle pas une conciliatrice, puisqu'ils se la donneraient \ t'ux-niêmes ? Seule, elle me semblait digne de leur douceur et de leur beauté.
« Ce fut à ces paroles que cette bouche de nuit, îrigai^eant la promesse divine, me répondit avec .lanquillilé :
— « Reine, j'accomplirai ton désir ».
« Sur cette assurance de ton prêtre, accès libre ui fut laissé, par mes ordres, des palais de mes •aplifs. — Consolée, d'avance, par la beauté de non crime, je me départis en armes, l'aube suiante, vers i'Arachosie, — d'où je reviens, victoieuse encore, Sivà I grâce à ton ombre et à mes uerriers, ce soir.
« Or, tout à l'heure, au franchir des citadelles, 'eus souci de la fatale merveille sans doute accomlie durant mon éloignement. Déjii sondeuse d'ofrandes sacrées, je contemplais les dehors de ce emple, lorsque mes phaodjs, apparus, m'ont révélé
quelle fut, envers moi, la duplicité de ce très vieiL homme-ci. »
La souveraine veuve reg-arda le fakir : à peine s sa voix décelait, en de légers tremblements, la fu reur qu'elle dominait.
— « Démens-moi ! continua-t-elle ; dis-nous d quelles délices tu tins à fleurir, pour ces adolescent idéals, la pente de la mort promise? sous les pleur de quelles extases tu sus voiler leurs yeux ravis en quels inconnus frémissements d'amour tu fi vibrer leurs sens jusqu'à cet alanijuissemen mortel où je rêvais que s'éteignissent leurs deu: êtres! Non I tais-toi.
(( Mes phaodjs, aux écoutes dans les murailles t'observaient — et j'ai lieu d'estimer leur clairvo yance (idèle... Va, tu peux lever sur moi tes yeux à qui me jette le regard qui dompte, je renvoie ce lui qui opprime, n'étant pas de celles qui subissen des enchantements!...
({ 0 prince pur, Sedjnour, ombre ingénue, — e toi, pâle Yelka, si douce, ô vierge ! — Enfants, ei fants !... le voici, cet homme de tourments qu'i faut, où vous êtes, incriminer devant les divinités sans clémence qui n'ont pas aimé.
(( Je veux savoir pourquoi ce fils d'une femme oubliée me cacha cette haine qu'il portait, sans doute, à quelque souverain de la race dont ils sortirent et quelle vengeance il projetait d'exercer sur cette innocente postérité I... — Car de quel aul mobile s'expliquer Ion œuvre, brahmane? à moi que tes féroces instincts natals, ayant, à la longueii
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affolé ta stérile vieillesse, ta n'aies agi dans l'inconscience... et, devant la perfection de leur double supplice, comment le croire ?
(( Ainsi, ce ne fut qu'avec des paroles, n'est-ce l><is ? rie/i quauec des paroles que tu fis subir, à leurs âmes, une mystérieuse agonie, jusqu*à ce qu'enfin cetle mort volontaire, où tu les persuadais de se réfuij;ier contre leurs souffrances, vint les délivrer... de t'avoir entendu!
« Oui, tout l'ensemble de ce subtil forfait, je le devine, jjrétre : — et c'est par dédain, sache-le, que je n'envoie pas, à l'instant même, ta tête sonner et bondir sur ces dalles profanées par ton parjure, u
Akëdysséril, qui venait de laisser ses yeux étinceler, reprit, avec des accents amers :
« Aussitôt que l'austérité de ton aspect eût séduit la foi de ces claires âmes, tu commenças cette œuvre maudite. Et ce fut la simplicité de leur mutuelle tendresse que tu pris, d'abord, à tâche de liétruire. Au souflle de quelles obscures suggestions desséchas-tu la sève d'amour en ces jeunes tiges, qui, pâlissantes, commencèrent, dès lors, à dépérir pour ta joie, —je vais te le dire !
« Vieillard, il le fallut que chacun d'eux se sentît solitaire! Eh bien, — selon ce que tu leur laissas entendre, — chacun d'eux ne deuait^il pas survivre à l'oublié, et régner (j race à mes vœux, en des pays lointains, — aux côtés d'un être royal et plein d'amour aujourd'hui préféré déjà ?.,. IComment te fut-il possible de les persuader ? —
Mais lu savais en offrir mille preuves!... Isolés, pouvaient-ils, ces enfants, échanger ce seul regard qui eût traversé les nébuleuses fumées de les vengeances comme un rayon de soleil ? Non ! Non. Tn triomphais — et, tout à l'heure, je t'apprendrai, te dis-je, par quel redoutable artifice î Et le feu chaste de leurs veines, attisé, sans cesse, par le ravage des jalousies, par la mélancolie de l'abandon, tu sus en irriter les désirs jusqu'à les rendre follement charnels — à cause de cette croyance où tu plongeais leurs cœurs, l'impossibilité de toutt^ possession Tun de Tautre. Entre leurs demeures, chaque jour, passant le Gange, tu te faisais, sur les eaux saintes, une sorte d'effrayant messager de pleurs, d'épouvante, d'illusions mortes et d'adieux.
« Ah! les délations de mes phaodjs sont profondes : elles m'ont éclairé sur certaine détesta; lo puissance dont tu disposes ! Ils ont attesté, en un serment, les Dêvas des Expiations élernelles, que nulle arme n'est redoutable auprès de l'usage où ton noir génie sait plier la parole des vivants. Sur ta langue, affirment-ils, s'entre-croisent, à ton gré, des éclairs plus fallacieux, plus éblouissants et plus meurtriers que ceux qui jaillissent, dans les combats, des feintes de nos cimeterres. El, lorsqu'un esprit funeste agite sa torche au fond de les desseins, cet art, ce pouvoir, plutôt, se résout, d'abord, en... »
La reine, ici, fermant à demi les paupières, sembla suivre, d'une lueur, entre ses cils, dans les vagues ténèbres du temple, un fil invisible, perJii,
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floltanl : et, symbolisant ainsi l'analyse où ses pensées s'avenUiraient, elle lissa, de deux de ses doiçls fins et pales , le bout de l'un de ses sourcils en étendant l'autre main vers le brahme ;
... — c( en... des suppositions lointaines, molivéessublilement, et suivies d'aiïreux silences.. .Puis,
— des irdlexions, très singulières de ta voix éveillent... on ne sait quelles angoisses — donttu épies sans trêve, Tombre passant sur les fronts. Alors
— mvstère de toute raison vaincue ! — d'étrans^es consonnances^ oui, presque nulles de siçnin.'r»tion,
— et dont les magiques secrets te sont faniii.crs, te suffisent pour eflleurer nos esprits d'insaisissables, de plaçantes inquiétudes ! de si troubles soupçons qu'une anxiété inconnue oppresse, bientôt, ceux-là mêmes dont la défiance en éveil commençait à te regarder fixement. Il est trop tard. Le verbe de tes lèvres revêt, alors, les reflets bleus et froids des i^^laives, de l'écaillé des dragons, des pierreries. Il enlace, fascine, déchire, éblouit, envenime, étoulTe... et il a des ailes ! Ses occultes morsures font saigner l'amour à n'en plus guérir. Tu sais l'art de susciter — pour les toujours décefo'w — les espérances suprêmes! A peine supposes- .u... que tu convaincs plus que si tu attestais. Si \x feins de rassurer, ta menaçante sollicitude fait bâlir. Et, selon tes vouloirs la mortelle malice qui inime ta sifflante pensée jamais ne louange que l»our dissimuler les obliques flèches de les réser-
es, (jui, seules, importent I — tu le sais, car tu es ,omnie un mort méchant. D'un flair louche et froiii
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lu sais en proportionner les atteintes à la présence qui l'écoute. Enfin, toi disparu, lu laisses dans l'esprit que lu te proposas ainsi de pénétrer d'un venin fluide, le germe d'une corrosivc tristesse, que le temps aggrave, que le sommeil même alimente — et qui devient bientôt si lourde, si acre et si sombre — que vivre perd toute saveur, que le front se penche, accablé, que l'azur semble souillé depuis ton regard, que le cœur se serre à jamais
— et que des êtres simples en peuvent mourir. C'est ^''^nc sous l'énergie de ce angage meurtrier
— In privilège, brahmane ! — que tu te complus et t'acharnas, jour à jour, à froisser — comme entre les ossements de tes mains — le double calice de ces jeunes âmes candides, ô spectre étouffant deux roses dans la nuit !
<( Et lorsque leurs lèvres furent muettes, leurs yeux fixes et sans larmes, leurs sourires bien éteints; lorsque le poids de leur angoisse dépassa ce que leurs cœurs pouvaient supporter sans cesser de battre, lorsqu'ils eurent, même, cessé de me maudire ainsi que les dieux sacrés, lu sus augmenter en chacun d'eux, tout à coup, celte soif de perdre jusqu'au souvenir de leur être, pour échapper au supplice d'exister sans fidélité, sans croyances et sans espérance, en proie au tourment constant de leurs trop insatiables désirs l'un de l'autre. — El cette nuit, cette nuit, lu les as laissés se précipiter dans le vaste lleuve, — te disant, peut-être, que tu saurais bien me donner le change de leur mort. »
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11 y eut un moment de grand silence dans le tt»mple, à celte parole.
— <( lV(*tre, reprit encore Ak«"dysséril, je tenais mon rêve que tu t'engageas, librement, à réaliser. Tu fus, ici, l'interprète sacrilèg-e de ton dieu, dont tu as compromis r«fternelle intégrité par ta traîtrise, car tout parjure diminue, à la mesure de la promesse trahie, l'être même de qui l'accomplit ou l'inspira. Je veux donc savoir pourquoi tu m'as bravée : ponr quel motif ce lonj,^ attentat n'a point fatigué ta persévérance I... Tu vas me répondre. »
Elle se détourna, comme une longue lueur d'or, vers les profondeurs ensevelies dans l'obscurité. Et sa voix, devenant immédiatement stridente, réveilla, comme de force, en des sursauts bondissants, les éclios (les immenses salles autour d'elle:
— « Et maintenant, fakirs voilés, spectres errants t'ntre les piliers de cette demeure et qui, cachant vos cruelles mains, apparaissez, par intervalles, — révélés, seulement, par l'ombre rapide que vous projetez sur les murailles, — écoutez la menaçante voix d'une femme qui, — servante, hier encore, de ceux-là — qui entendent les symboles et tiennent la parole des dieux, — ce soir vous parle en dominatrice, car ses paroles ne sont point vaines : j'en ai pesé, froidement, l'imprudence — et ce n'est pas à moi de trembler.
(( Si, dans Tinslant, ce taciturne ascète, votre souverain, se dérobe à ma demande en d'imprécises réponses, — avant une heure, moi, je le jure ! Akêdysséril I — entraînant mes vierg-es militaires, nous passerons, debout, au front de nos chars vermeils avec des rires, dans la fumée, dispersant l'incendie de nos torches en feu aux profonds des noirs feuillao;"es de voire antique avenue ! Ma puissante armée, encore ivre de triomphe, et qui est aux portes de Bénarès, entrera dans la ville sur mon appel. Elle ensserrera cet édifice désormais déserté de son dieu ! Et cette nuit, toute la nuit, sous les chocs multipliés de mes béliers de bronze, j'en efTondrerai les pierres, les portes, les colonnades ! Je jure qu'il s'écroulera dans l'aurore et que j'écraserai le monstrueux simulacre vide où veilla durant des siècles , l'esprit même de Sivà ! Mes milices, dont le nombre est terrible, avec leurs lourdes massues d'airain, les auront broyés, pêlemêle, ces blocs rocheux, avant que le soleil de demain — si demain nous éclaire — ait atteint le haut du ciel ! Et le soir, lorsque le vent, venu de mes monts lointains — devant qui les autres de la terre s'humilient — aura dispersé tout ce vaste nuag"e de vaines poussières à travers les plaines, les vallées et les bois du Habad, je reviendrai, moi ! vengeresse ! avec mes guerrières, sur nos noirs éléphants, fouler le sol où s'éleva le vieux temple!... Couronnées de frais lotus et de roses, elles et moi, sur ses ruines, nous entre-choquerons nos coupes d'or, en criant, aux étoiles, avec des
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liants de victoire et d'amour, les noms des deux ombres venî^ées ! Et ceci, pendant que mes exécuteurs envf'rront, Tune après l'autre, du haut des amoncellements qui pourront subsister encore des parvis dévastés, vos tètes et vos âmes rouler en ce Xéant-oriî^inel que votre espoir imai^ine ! . . . .l'ai dit. » La reine Akedysséril, le sein palpitant, la bouche frémissante, abaissant les paupières sur ses grands yeux bleus tout en flammes, se tut.
Alors le Serviteur de Sivà, tournant vers elle sa blême face de granit, lui répondit d'une voix sans timbre :
— « Jeune reine, devant l'usage que nous faisons de la vie, penses-tu nous faire de la mort une menace ?
— Tu nous envoyas des trésors — semés, dédaigneusement, par nos smïiis, sur les degrés de ce temple
— où nul mendiant de l'Inde n'ose venir les ramasser ! Tu parles de détruire cette demeure sainte ? Beau loisir, — et digne de tes destinées, — que d'exhorter des soldats sans pensée à pulvériser de vaines pierres ! L'Esprit qui anime et pénètre ces pierres est le seul temple qu'elles représentent: lai révoqué, le temple, en réalité, n'estplus.Tu oublies que c'est lui seul, cet Esprit sacré, qui te revêt, toi-même, de l'autorité dont tes armes ne sont que le prolongement sensible... Et que ce serait A lui seul, toujours, (jue tu devrais de pouvoir abolir
Sqo derniers contes
les voiles sous Taccident desquels ils s'incorporent ici. Quand donc le sacrilège aUeiçnit-il d'autre dieu... que l'être même de celui qui fut assez infortuné pour en consommer la démence !
« Tu vins à moi, pensant que la Sagesse des Dêvas visite plus spécialement ceux qui, comme nous, par des jeûnes, des sacrifices sanglants et des prières, préservent la clairvoyance de leur propre raison de dépendre des fumées d'un breuvage, d'un aliment, d'une terreur ou d'un désir. J'accueillis tes vœux parce qu'ils étaient beaux et sombres, même en leur féminine frivolité, — m'engageant à les réaliser, — par déférence pour le sang qui te couvre. — Et voici que, dès les premiers pas de ton retour, ton lucide esprit s'en remet à des intelligences de délateurs — que je n'ai même pas daigné voir — pour juger, pour accuser et pour maudire mon œuvre, de préférence à t'adresser simplement à moi, tout d'abord, pour en connaître.
« Tu le vois, ta langue a formé, bien en vain, les sons dont vibrent encore les échos de cet édifice, — et s'il me plût d'entendre jusqu'à la fin tes harmonieux et déji\ si oubliés outrages, c'est que, — fût-elle sans base et sans cause, — la colère des jeunes tueuses, dont les yeux sont pleins de gloire, de feux el de rêves, est toujours acréable i\ Sivà.
« Ainsi, reine Akëdvsséril, tu désires — et ne sais ce qui réalise ! Tu regardes un but et ne t'inquiètes point de l'unique moyen de l'atteindre. — Tu demandas s'il était au pouvoir de la Sciencesainte d'induire deux êtres en ce passionnel état
AKEDYSS^.niL Sçi
(les sens où telle subite violence de l'Amour clétruilait en eux, dans la lueur d'un môme instant, les forces de la vie?... Vraiment, quels autres enchantements qu'une réflexion toute naturelle devais-je mettre en œuvre pour satisfaire à l'imaî^inaire de ce dessein? — Ecoute : et daigne te souvenir.
« Lorsque lu accordas la fleur de toi-même au i une époux, lorsque Sinjab te cueillit en des étreintes radieuses, jamais nulle vierge, t'ëcriais-tu, n'a frémi de plus ardentes délices, et ta stupeur, selon ce que tu m'attestas, était d'avoir survécu à ce y rave ravissement.
« C'est que, — rappelle-toi, — déjà favorisée d'un sceptre, l'esprit troublé d'ambitieuses songeries, l'âme disséminée en mille soucis d'avenir, il n'était plus en ton pouvoir de le donner toute entière. Chacune de ces choses retenait, au fond de ta mémoire un peu de ton être et, ne t'appartenanl plus en totalité, tu te ressaisissais obscurément et malgré toi — jusqu'en ce conjugal charme de Temi)rassement — aux attirances de ces choses étrangères à l'Amour
(( Pourquoi, dès lors, t'étonner, Akëilysséril, de . urvivre au péril. que tu n'as pas couru?
« Déji\ tu connaissais, aussi, des bords de cette coupe où fermente l'ivresse des cieux, d'avant-couleurs parfums de baisers dont l'idéal avait effleuré les lèvres, émoussant la divine sensation future, rlonsidère ton veuvage, 6 belle veuve d'amour, qui sais si distraitement survivre à ta douleur! Corn-
ment la possession l'aurait-elle tuée, d'un être — dont la perte même te voit vivre?
« C'est que, jeune femme, ta nuit nuptiale ne fut qu'étoilée. Son étincelante pâleur fut toute pareille à celle de mille bleus crépuscules, réunis au firmament, et se voilant à peine les uns les autres. L'éclairde Kamadèva,le Seig^neur de l'amour, ne les traversa que d'une pâleur un peu plus lumineuse, mais fugitive ! Et ce n'est pas en ces douces nuits que les cœurs humains peuvent subir le choc de sa puissante foudre.
« Non!... Ce n'est que dans les nuits désespérées, noires et désolatrices, aux airs inspirateurs de mourir, où nul reg^ret des choses perdues, nul désir des choses rêvées ne palpitent plus dans Télre, hormis l'amour seul; — c'est seulement en ces sortes de nuits qu'un aussi rouge éclair peut luire, sillonner l'étendue et anéantir ceux qu'il frappe ! C'est en ce vide seul que l'Amour, enfin, peut librement pénétrer les cœurs et les sens et les pensées au Doint de les dissoudre en lui d'une seule et mortelle commotion! Car une loi des dieux a voulu que l'intensité d'une joie se mesurât à la grandeur du désespoir subi pour elle : alors seulement cette joie, se saisissant à la fois de toute l'âme, l'incendie, la consume et peut la délivrer !
(( C'est pounjuoi j'ai accumulé beaucoup de nuit dans l'être de ces deux enfants: je la fis même plus profonde et plus dévastée que n'ont pu le dire les phaodjs!... Maintenaint, reine, quant aux enchantements dont disposent les antiques brahmanes,
AKBDYSSéRIL SqS
.supposes-lu que tes si clairvoyants es[)ions connaissent, par exemple, l'intérieur de ces i^rrands rochers du sommet desquels tes jeunes condamnés voulurent, hier au soir, se précipiter dans le Gang-e? »
Ici, Akëdysséril, arrachant du fourreau son cimeterre qui continua la lueur de ses yeux, s'écria, ne dominant plus son courroux :
— « Insensé barbare! Pendant que tu prononces toutes ces vaines sentences qui ont tué mes chères victimes, ah! le fleuve roule, sous les astres, à travers les roseaux, leurs corps innocents!... Eh bien, le Nirvanah t'appelle. Sois donc anéanti! »
Son arme décrivit un flamboiement dans Tobscurité. Un instant de plus, et l'ascète, séparé par les reins sous l'atteinte robuste du jeune bras, — n'était plus. Soudain, elle rejeta son arme loin d'elle et le bruit retentissant de cette chute tit tressaillir encore les ombres du temnle.
C'est que — sans même relever les paupières sur l'accusatrice — le pontife sombre avait murmuré, sans dédain, sans terreur et sans orijueil, ce seul mot :
— « Regarde. )>
A cette parole s'étaient écartés les pans du grand voile de l'autel de Sivà, laissant apercevoir l'intérieur de la caverne que surplombait le dieu.
Deux ascètes, les paupières abaissées selon les rites sacerdotaux, soutenaient, aux extrémités latérales du sanctuaire, les vastes plis sanglants.
Au fond de ce lieu d'horreur, les trépieds étaient allumés comme à l'heure d'un sacrifice. L'Esprit de Sivà s'opposant dans les symboles, A la libre élévation de leurs flammes, ces g'randes flammes, renversées par les courbures de hautes plaques d'or, réverbéraient d'inquiétantes clartés sur la Pierre des victimes. Au chevet de cette Pierre se tenaient, immobiles et les yeux baissés, deux saïns, la torche haute.
Et là, sur ce lit de marbre noir, apparaissaient, étendus, pâles d'une pâleur de ciel, deux jeunes êtres charmants. Les plis de neige de leurs transparentes tuniques nuptiales décelaient les lionnes sacrées de leurs corps; la lumière de leur sourire annonçait en eux le lever d'une aube éclose dans les invisibles et vermeils espaces de Tâme : et cette aurore secrète transfigurait, en une extase éternelle, leur immobilité.
Certes, quelque transport d'une félicité surnaturelle passant les forces de sensation que les dieux ont mesurées aux humains — avait dû les délivrer de vivre, car l'éclair de la Mort en avait figé l'expressif reflet sur leurs visages ! Oui,' tous deux portaient l'empreinte de l'idéale joie dont la soudaineté les avait foudroyés.
Et là, sur cette couche où les brahnies de Sivà les avaient posés, ils gardaient l'attitude, encore, où la Mort — que, sûrement, ils n'avaient point
AKKOYSSÉRIL SqJ
remarquée — était venue les suprciidre «'ftleurant leurs ôlres de sou ombre. Ils sciaient évanouis, penius en elle, insolitement, laissant la dualité de leurs essences en fusion s'abîmer en cet unique instant d'un amour — que nul autre cou[)le vivant n'aura connu jamais.
Et ces deux mystiques statues incarnaient ainsi le rêve d'une volupté seulement accessible à des cœurs immortels.
La juvénile beauté de Sedjnour, en sa blancheur rayonnante, semblait défier les ténèbres. Il tenait, ployée entre ses bras, l'être de son être, l'âme de son désir ; — et celle-ci, dont la blanche tète était renversée sur le mouvement d'un bras jeté à l'entour du cou de son bien-aimé, paraissait endormie en un éperdu ravissement. L'auî^usle main de Yelka retoinbait sur le front de Sedjnour : ses beaux cheveux, brunissants, déroulaient sur elle et sur lui leurs noires ondes, et ses lèvres, cntr'ouvertes vers les siennes, lui offraient, en un premier baiser, la candeur de son dernier soupir. I — Elle avait voulu, sans doute, attirer dans un doux effort, la bouche de son amant vers la fleur de ses lèvres, lui faisant ainsi subir, en même temps, le subtil et cher parfum de son sein virginal (ju'elle pressait encore contre celle poitrine adorée!... Et c'était au moment même oùloutes les défaillances, où tous les adieux, toutes les tortures d'àme s'effaçaient à peine sous le mutuel transport de leur soudaine union !.. .
Oui, la résurrection, trop subitement délicieuse,
SgÔ DERNIERS CONTES
de tant d'inespérées et pures ivresses, le contrecoup de cette effusion enchantée, l'intime choc de ce fulgurant baiser, que tous deux croyaient à jamais irréalisable, les avaient emportés, d'un seul coup d'aile, hors de cette vie dans le ciel de leur propre songe. Et, certes, le supplice eût été, pour eux, de survivre à cet instant non pareil !
Akëdysséril considérait, en silence, l'œuvre merveilleuse du Grand-prêtre de Si va.
— (( Penses-tu que si les Dêvas te conféraient le pouvoir de les éveiller, ces délivrés daigneraient accepter encore la Vie ? dit l'impénétrable fakir d'un accent dont l'ironie austère triomphait : — vois, reine, te voici leur envieuse ! »
Elle ne répondit pas : une émotion sublime voilait ses yeux. Elle admirait, se joignant les mains sur une épaule , l'accomplissement de son rôvc inouï.
Soudainement, un immense murmure, la rugissante houle d'une multitude et de longs bruissements d'armes, troublant sa contemplation, se tirent entendre de l'extérieur du temple — dont les portails roulèrent, lourdement, sur les dalles intérieures.
Sur le seuil, n'osant entrer en apercevant la^ reine de Bénarès éclairée encore, au fond du tem^ pie, par les flammes du sanctuaire et qui s'élai
AKKOYKuàniL Sçy
détournt'e, — les trois vizirs, inclinés, la regardaient, leurs armes en main, Tair meurtrier.
Derrière eux, les guerrières montraient leurs jeunes têtes d'Apsarâs menaçantes, aux yeux allumés par une inquiétude de ce qu'était devenue leur maîtresse : elles se contenaient à peine d'envahir la demeure du dieu.
Autour d'elles, au loin, l'armée, dans la nuit.
Alors, tout ce rappel de la vie, et la mélancolie de sa puissance, et le devoir d'oublier la beauté des rêves ! et jusqu'aux adieux de l'amour perdu, — tout l'esclavage, enfin, de la Gloire, gonfla, d'un profond soupir, le sein d'Akëdysséril : et les deux premières larmes, les dernières aussi ! de sa vie, brillèrent, en gouttes de rosée, sur les lis de ses joues divines.
Mais — bientôt — ce fut comme si un dieu eût passé ! — Redressant sa haute taille sur la marche suprême de l'autel :
— « Vice-rois, vizirs et sowaris du Habad, criat-elle de cette voix connue dans les mêlées et que répercutèrent toutes les colonnades du sombre édifice — vous avez décidé la mort d*un prince, héritier du trône de Séûr, depuis la mort de Sinjab, mon époux royal : vous avez condamné à périr Sedjnour et, aussi, sa fiancée Yclka, princesse de cette riche région, soumise, enfin, par nos armes! - Les voici !
« Récitez la prière pour les ombres généreuses, qui, dans l'abîme de l'Esprit, s'efforcent vers le
DEHNIEUS CONTE»
Cwargâ divin ! — Chantez, pour elles, ^errièrc et vous, ô chers guerriers! l'hymne du Yadjnou Vêda, la parole du Bonheur! Que l'Inde, soi mon règne, hélas ! enfin à ce prix pacifiée, reflei risse, à Timage de son lotus, l'éternelle Fleuri. Mais qu'aussi les cœurs se serrent de ceux doi l'âme est grave : car une grandeur de l'Asie s'e évanouie sur cette pierre!... La sublime race d'E bahâr est éteinte. »