‹ Derniers essais de critique et d'histoireChapitre 13 sur 29 · PHILOSOPHIE DE L ARCHITECTURE EN GRECE · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE DE L ARCHITECTURE EN GRECE

Le petit livre qlie nous annonçons au public est très digne de son titre. Il est l'œuvre d'un esprit éminemment philosophique, c'est-à-dire passionné pour les idées générales, habile à les enchaîner, à les ordonner en système, à suivre leurs conséquences jusque dans le détail minutieux et toute la technique d'un sujet. M. Boutmy a pris pour type le Parthénon dans l'architecture grecque, et, parcourant tour à tour la géographie, l'histoire et la psychologie de la race, il a montré comment ces causes générales, jointes à des circonstances temporaires, avaient déterminé, assemblé, distribué tous les traits du chef-d'œuvre dont nous pouvons encore contempler les restes. En cela, il a eu raison; cette sorte d'analyse compréhensive et enveloppante est la vraie lumière. « Le Parthénon, dit-il, étudié isolément « dans sa construction et dans ses formes, ne nous eût « pas livré les secrets les plus profonds du style monu- « mental dont il est l'exemplaire accompli. Pour pren- « dre toute sa signification, il fallait qu'il se dessinât

1. Le livre de M. Boutmy, entièrement refondu, a paru à la librairie Colin en 1897 sous ce titre : Le Parthénon ei le génie grec.

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IM EMILE BOUTHY.

« sur le vaste fond que déploie l'âme humaine, dans « son développement d'ensemble. C'est pourquoi, de la « même façon qu'on met une œuvre d'art <iu point et « en perspective, afin de donner ton et relief à tous les (( traits essentiels, nous avons placé Védifice type de « l'architeclure grecque au centre d'un tableau de la « civilisation générale et au grand jour d'une psycho- « logie du temps et de la race. » — Peut-être un si grand admirateur du génie grec eût-il dû se rappeler les débuts des dialogues de ses maîtres, Platon et Xénoplion, l'art antique qui consiste à commencer par de petits faits sensibles, à prendre les lecteurs tels qu'ils sont, avec leurs habitudes paresseuses d'esprit, à les conduire, par degrés et sans qu'ils s'en doutent, vers les vues d'ensemble et les déductions exactes. 11 faut toujours un escalier pour monter ; l'Acropole avait le sien, très aisé et du plus beau marbre. Sauf cet oubli, personne ne s'est montré plus fidèle sectateur des anciens Grecs, plus imbu de leur esprit, plus naturellement et invinciblement enclin à suivre leurs méthodes. Comme eux, il est analyste d'instinct, il excelle à découper et diviser les idées, ingénieux jusqu'à ne pas craindre l'apparence de la subtilité, aussi fin dans ses raisonnements que dans ses perceptions, dialecticien serré et capable de se confier jusqu'au bout à la logique. Si quelque jeune architecte, employé par Ictinus et élevé par le Socrate des Dialogues, eût voulu expliquer l'ensemble et les détails de son art, c'est avec cette minutie, cette justesse et cette dextérité qu'il eût tissé la

trame de son discours. Seulement notre Grec est de Paris et a toute la culture moderne. A cet égard, les deux chapitres qui traitent des sens et de l'intelligence chez l'Athénien sont des morceaux du premier mérite. L*auleur a, au plus haut degré, le tact et la divination historiques, le talent et le goût de l'expression délicatement précise. Après une description du paysage grec, il ajoute : « Tout concourait à fixer l'attention sur le « dehors et à imprimer dans l'œil charmé une série de « dessins et de formes dont le souvenir devait ensuite « diriger la main de l'artiste. Le monde semble s'offrir (( tout naturellement à lui comme un musée de belles (( images dont les traits et la configuration précise se « perdaient dans l'ombre de sa mémoire, tandis que « leur style général et leur rythme restaient les modé- « rateurs de son goût et les guides de sa main. » De là une première présomption, c'est que a l'ordre, la (( clarté, le goût des distinctions nettes, l'horreur de la « complexité et de la surcharge, seront les qualités pro- (( fondes et invétérées du génie hellénique. En ce genre, « il n'y a pas de mesure absolue ; chaque époque, « chaque race a la sienne. Un profil qui nous paraît (( rompu et refouillé à l'excès n'a que de la grâce et de <( la variété aux yeux de l'Hindou. Où nous croyons « sentir une élégance sobre et une noble retenue, d'au- « très trouveront qu'il y a indigence et nudité. La « même décoration est ici riche et substantielle, là sur- (( chargée et surabondante; ici elle est une écriture a ornée où l'on démêle aisément la pensée de l'artiste;

« là elle se présente comme un griffonnage indéchit- « frable qui fait cligner les yeux du spectateur : les sens (( réclament une phrase mieux scandée, des lettres plus « espacées, des syllabes plus distinctes. 11 y a donc pour (( chaque siècle et pour chaque peuple un étalon parti- « culier du goût, et l'on peut dresser en quelque sorte « une échelle indiquant le degré de tolérance relative « des races en fait de complexité. Or la place des Grecs « est au plus bas de cette échelle, leur tolérance est « très faible. Tout ce qui ressemble à l'entre-croisement, « au fractionnement, à la superposition, au fouillis, « cause évidemment aux architectes grecs un malaise a très vif; ils l'évitent avec une répugnance naturelle « et toute spontanée. Ils recherchent les grands partis, « les divisions larges, les contours arrêtés et précis, ils (( aiment, en un mot, le clair et le simple. » Et l'auteur développe ces principes en une infinité d'applications, examinant tour à tour les lignes extérieures, c'est-àdire les profils qui se découpent sur le vide, les lignes intérieures, c'est-à-dire les joints et les moulures qui séparent les divers membres solides, les jeux de lumière aux différentes hauteurs de l'édifice, les ornements, leurs éléments, leur structure, leur place. Il y a là des détails exquis, notamment sur la transition de la colonne à l'architrave, sur le déversement de la colonne d'angle, sur la petite inclinaison des murs de la cella, sur la légère convexité de l'entablement. — D'autres considérations sur les tendances analytiques et distributives de l'esprit grec éclairent du jour le plus vif toute la struc-

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turt du tempîe; en vertu de ces tendances, Tarchitccte ^rec « se propose en premier lieu de créer autant de « parties distinctes qu'il y a de rôles différents dans a son édifice; secondement..., de différencier ces par- « tiespour Toeil du spectateur; troisièmement, d'e'crire « lisiblement la nature de chaque, fonction dans les « formes propres à chaque organe. Pour peu qu'on étu- « die un édifice comme le Parthénon, on sera double- « ment frappé, et -de ce qa^ les divisions y sont nom- « breuses, et de ce qu'il n'y en a pas une seule qui ne a réponde à une différence dans les fonctions méca- « niques.... o Par exemple, que l'on compare la colonne grecque à la colonne égyptienne ; l'une imite éternellement la tige végétale qui lui a servi de modèle ; l'autre, partie du mêm^? point de départ, s'écarte de son type originel et prend un caractère nouveau. « Les canne- « lures ne sont plus les reliefs d'un konc côtelé ou des « nervures rondes représentant des tiges en faisceau ; « destinées à indiquer avec force par un même trait (( répété, et comme par un écho multiple, la direction « verticale de l'effort, elles esquissent des creux où « s'approfondit l'ombre, derrière des arêtes vives qui « accrochent le jour. — Le dessous du chapiteau n'a « plus l'aspect enrubanné qu'on observait dans la « colonne égyptienne; le Grec se contente d'une suite « de fines entailles qui n'ont aucune ressemblance avec « des liens et qui n'ont d'autre rôle que de faire pres- « sentir la terminaison des cannelures. — En redres- I sant le profil de l'échinus, en le rendant camard, en

« le ramenant sur lai-même à la partie haute, le Grec « est infidèle à l'analogie florale; mais c'est cpi'il chera che à rendre plus net. plus dégagé, plus visiblement « efficace, le geste que semble faire la colonne, en « s'approchant de l'architrave pour en diminuer la por- (( tée. — Jamais le Grec n'eût tracé de figures verti- « cales sur l'architrave, à l'exemple de certains archi- 0 tectes égyptiens; il sait trop bien que le membre « architectural est une sorte de soubassement supé- (( rieur, destiné à unir des membres espacés, et qu'une a telle fonction ne comporte que des accents horizon- « taux. — Les ciselures verticales montrent dans le « même sens la tension du triglyphe. — Partout enfin « la direction des forces est marquée aussi nettement « que lorsqu'on indique par des flèches, sur les cartes « marines, la direction des courants. Toute l'organisa- « tion intérieure, et pour ainsi dire tout le jeu dyna- « mique de l'édifice, devient visible au premier coup « d'oeil. L'artiste n'imite plus, il invente d'après cera taines données ; il n'est plus l'esclave d'une fantaisie a aventureuse, il est le ministre d'une appropriation a savante, il raconte à l'esprit dans un seul regard le a rôle essentiel de chaque membre architectural. »

Grâce à cette analyse, les divers organes du temple deviennent vivants, et le sentiment intime de l'architecte est l'âme qui les anime ; au lieu de voir dans la créature architecturale un amas de pierres symétriques, on la sent telle qu'elle est; c'est-à-dire comme une sorte d'être intelligent, expressif, tout imprégné de la pensée

intérieure qui le fonde et le soutient. Pour exprimer le rôle de la colonnade qui enserre la cella, l'auteur a trouvé des réussites d'expressions tout à fait neuves et vraiment supérieures, a Du reliquaire simple qui en- « tourait jadis la déesse, l'artiste fait un reliquaire à a deux enveloppes : la plus intérieure, la cella, abritera, « pour ne le découvrir qu'à certaines heures, le simu- « lacre divin ; l'autre, la colonnade périptère, le précé- (( dera et l'accompagnera de son magnifique et solennel « cortège. Avec son unique élément toujours répété, sa <( puissante assiette, ses beaux jeux de lumière multi- « plies par les cannelures, sa vaste circulation d'air « autour des fûts, et l'insensible évolution de ses om- « bres, la colonnade périptère ressemble à une lente et (( superbe procession arrêtée dans son cours ou mar- « chant avec le soleil. Disposée en claire-voie, elle laisse « apercevoir le mur cellaire; elle se double sur le dea vant et la partie postérieure du temple, mais sans {( masquer la porte qui s'ouvre en regard de la statue. « Ainsi, elle ne fait que ceindre l'édifice de majesté et « d'éclat, sans rien ajouter à l'idée d'une clôture ou « d'un voile, et même en reportant cette idée sur le a second plan avec la paroi pleine du sanctuaire. 11 y (( a je ne sais quoi de magnifique et de singulier tout « ensemble, de royal et pourtant d'accessible, dans « cette disposition, qui permet à l'air et au regard de (( jouer librement entre ces admirables corps de a colonne; ce n'est pas une garde, c'est un cortècre a d'honneur. La colonne n'écarte pas la procession des

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