DERN. ESSAIS DE CRITIQUE
« hommes; elle lui donne le ton et l'allure. Dans cet « arrangement si favorable à la dignité et à la splendeur « de l'édifice, l'artiste a trouvé moyen de ne pas ajouter « un accent au cérémonial et à l'étiquette, à l'inquié- « tude et à l'impression du mystère. Que nous sommes « loin des sopt enceintes à murs pleins des pagodes (( hindoues, et de leurs portes décroissantes de hauteur « jusqu'au sanctuaire écrasé où s'accroupit le dieu ter- « rible! Ici la déesse ne se dérobe point; elle se montre, « et les grandes colonhes vêtues de lumière, immobili- « sées dans leur marche et dans leur effort vivant, sem- « blent n'être que le premier rang de la théorie sacrée (( qui se déroule familièrementautour du génie national.» Nous avons beaucoup cité; il le faut, afin que le lecteur puisse juger par lui-même; pour beaucoup d'auteurs, l'épreuve est dangereuse ; tant mieux pour ceux qui éci ivent bien. Nous le devions d'autant plus que cet ouvrage est un maiden-book, un premier livre. M. Boutmy, je crois, n'a encore écrit que des articles de journaux et de revues, tous remarquables et remarqués. Il a une qualité rare chez les écrivains et les artistes, la conscience ; même cette conscience est chez lui scrupuleuse et méticuleuse : il ne s'abandonne pas, il ne croit jamais avoir assez étudié et réfléchi, il ne suit pas le premier jet vif et spontané de son impression et de son émotion. De tels débuts sont {deins de promesses; il faut commencer par être trop attentif, trop serré, trop retenu; qui d'abord se livre et se lâche finira parle désordre et la négligence; la réserve est un bon point
de départ, car elle conduit à l'aisance et à la liberté. Plus il écrira, plus il verra qu'on écrit pour autrui; il s'agit d'être compris, aisément, du premier coup: il faut qu'un livre, non seulement soit digne d'être lu, mais qu'il soit lu involontairement, avec attrait, et que, pour cela, il s'accommode à la paresse et à l'inattention humaines. Il n'est point un être solitaire, un simple confident des réflexions que l'on a faites, un ami d'espèce supérieure et d'abord réservé qu'on garde pour soi et pour quelques intimes : il est un être agissant, sociable, public, actif, qui parle à tout le monde, de façon à être entendu, écouté, goûté de tout le monde. Du moins il doit être tel, et si c'est à l'avantage du lecteur, c'est aussi au profit du livre. Une pensée n'atteint sa forme achevée que lorsque, se faisant maniable et portative, elle devient presque populaire; elle comporte toujours des fragments de récits, des peintures, des anecdotes; tous ces petits faits sensibles que Stendhal prisait tant, et qui donnent une grande valeur à ses moindres notes, doivent intervenir dans le tissu du raisonnement, non pour en dénouer, mais pour en colorer les mailles. L'œil a besoin d'être arrêté, retenu, et, en somme, c'est par l'œil et les autres sens que toutes les idées, même les plus abstraites, entrent dans l'esprit. Un philosophe qui a étudié l'antiquité et les débuts de l'intelligence sait tout cela ; et il ne lui manque plus qu'une chose, c'est de mettre plus souvent en pratique une règle qu'en théorie il connaît si bien. Journal des Débats, 22 janvier 1870.
La guerre se prolonge, et tous les jours le fléau va s'aggravant. Il est accablant pour la France envahie, mais il est pesant pour l'Allemagne obligée à des efforts extrêmes. Entre les prétentions rivales, il semble qu'il n'y a aucune transaction possible : les Allemands sentent que leurs exigences, même satisfaites, ne feraient qu'entraîner à courte échéance une seconde guerre ; M. de Bismarck l'a dit à M. Jules Favre ; la paix telle qu'ils la dictent serait une simple trêve, et les deux peuples vivraient, en face l'un de l'autre, toujours en alarmes et le fusil à la main. Ainsi nous aurions en perspective un siècle ou au moins un demi-siècle de massacres ; il y a là de quoi réfléchir, même pour des vainqueurs ; la fortune est changeante, et d'ailleurs quel
1. Cet article et le suivant, écrits à Tours pendant la guerre Franco-Allemande, à la requête de la délégation des Aflfaires Étrangères, étaient destinés à agir sur l'opinion des Neutres et devaient paraître dans les journaux anglais; ils furent traduits à Toun même par les attachés d'ambassade et n'ont pas été publiés ea France. Nous ignorons s'ils l'ont été en Angleterre,
LES CONDITIONS DE LA PAIX. i09
voisinage pour un peuple civilisé qu'un autre peuple, non moins civilisé, non moins nombreux, devenu par nécessité et par honneur son éternel et irréconciliable ennemi 1
Beaucoup d'Allemands se résignent à ce lamentable avenir, et le motif qui les décide est l'opinion qu'ils se font de nous. Tel est le poids principal qui pèse aujourd'hui dans la balance, et l'emporte du côté des résolutions extrêmes. J'ai voyagé dans leur pays, je connais leur littérature et leurs journaux; j'ose dire avec assurance que, s'ils veulent nous prendre Metz et Strasbourg, s'incorporer des provinces dont le cœur est tout français, tenir à demeure la ligne des Vosges, nous ruiner, nous accabler, c'est que, pour vivre tranquilles, ils se croient obligés d'abord de nous mater et ensuite de nous her les mains. Selon eux, la nation française est turbulente, ambitieuse par instinct, accoutumée à intervenir dans les affaires de ses voisins, avide de prééminence, passionnée pour la gloire militaire, et persuadée, comme disait le grand Frédéric, qu'il ne doit pas se tirer un coup de canon en Europe sans sa permission; auprès d'une telle nation, on ne peut dormir en paix; ainsi, par conscience et par intérêt, il faut la réduire à l'impuissance. Lisez les journaux d'Allemagne, les revues graves et même les grands ouvrages étudiés, voilà l'idée qu'on y retrouve à tout propos, parfoij hors de propos, sous toutes les formes. — Dernièrement encore, nous avons vu, non sans quelque étoaneraent, deux historiens illustres, M. David Strausg
no L'OPLMON EN ALLEMAGIfE
et M. Heinrich von Sybel, la développer avec toute Tau* torité de leur parole, l'un dans ÏAUgenieine Zeitiing, l'autre dans la Gazette de Cologne. A leur avis, ce n'est pas seulement l'empereur, c'est la France qui a voulu la guerre. La France était jalouse, dit M. d^^ Sybel; elle voulait regagner son a prestige perdu»; elle ne pouvait souffrir l'unité de l'Allemagne, la nouvelle puissance de la Prusse, le voisinage d'une égale ; elle demandait une « revanche, la revanche « de Sadowa ». Son véritable mobile était l'amourpropre blessé, le chagrin de n'être plus la première. Et M. Strauss ajoute : a La France avait laissé « faire la Prusse dans l'espérance de tirer profit, pour « sa prépondérance, des divisions intérieures de i'Al- « lemagne; lorsqu'elle se vit trompée dans son calcul, « elle ne put cacher son dépit » ; or rien de plus injuste (jue ce dépit. « Les réparations que nous faisions à un « logis notoirement inhabitable, les parois que nous « élevions, les murs que nous construisions, tout cela « ébranlait-il la maison du voisin? Cela menaçait-il de « lui ôter l'air et la lumière, de l'exposer à un incen- « die? Nullement; mais notre maison lui semblait « devenir trop belle, il voulait posséder la maison la « mieux bâtie et la plus haute de toute la rue ; et « surtout il ne fallait pas que la nôtre devînt trop « solide ; il ne devait pas nous être permis de la fer- « mer; le voisin devait garder indéfiniment le privi- (( lège d'en prendre à l'occasion, ef selon sa fantaisie, « quelques, chambres à son usage, et de les réunir à sa
fi propre maison, comme il l'avait déjà fait à plusieurs « reprises. » Ainsi envie, vanité puérile, humeur tyrannique, allures soldatesques de l'homme qui se croit fort et dépouille le faible, voilà ks sentiments qu'on nous prête, et l'on s'attribue le droit ou même le devoir de museler des querelleurs aussi malfaisants.
Les étrangers qui ont longtemps vécu et beaucoup voyagé en France savent que ce portrait du caraclère national est, aujourd'hui du moins, aussi inexact qu'injuste. La majorité, je dirai presque la totalité de la nation, a des sentiments tout autres; ceux-ci ont pu subsister jusqu'en 1820, et, dans un groupe restreint, jusqu'en 1850, ou même jusqu'en 1840. Mais ce groupe est devenu de plus en plus petit; depuis trente ans, il n'a plus que des représentants rares ; son bruit manque d'échos ; l'excitation qu'il peut communiquer est factice; son autorité est intermittente. 11 faut un mensonge du gouvernement pour lui donner quelque prise sur le public; les transformations sociales et économiques lui ont ôté son ascendant; le danger et l'humiliation de la patrie pourraient seuls le lui rendre. On essayera tout à l'heure de montrer ce qu'il en est ; en attendant, voyons les faits sur lesquels les Allemands s'appuient pour refuser toute paix équitable et durable, sous ce prétexte que notre amour-propre national ne peut endurer des égaux.
« La France était jalouse des victoii'es prussiennes. » — Non pas jalouse, mais inquiète, et à juste titre; l'événement ne l'a que trop prouvé, et M« Rouher pouvait
à bon droit éprouver des « angoisses patriotiques w. Nous savons, par une triste expérience, que deux nations qui vivent en paix, peuvent se réveiller en guerre; il suffit pour cela de la vanité et de l'égoïsme des chefs. Le monde politique est ainsi fait que nul État ne peut se livrer eu toute assurance à la modération de son voisin. Nous étions donc en droit de prévoir, et nul ne doit s'offenser de nos alarmes. — M. Strauss dit que nous ne voulions pas souffrir dans la rue une maison aussi belle que la nôtre. On peut lui répondre que les États de l'Europe ne sont pas des maisons bourgeoises, mais des palais comme ceux de l'ancienne Florence, munis de garnisons et percés de meurtrières. En face de notre palais, il y en avait un autre, moins spacieux, mais aussi bien armé, avec une trentaine de maisons adjacentes, moyennes ou petites. Tout d'un coup le propriétaire du palais s'adjoint toutes ces maisons, sauf trois, bon gré, mal gré. Par une convention faite avec les trois autres, il perce leurs murailles, réunit le tout sous une seule clôture, et, derrière l'enceinte agrandie, nous voyons se hérisser trois fois plus de fusils que chez nous. Nous savons de plus qu'il est très bon militaire, qu'il est chez lui maître presque absolu, que, de son chef et malgré les réclamations des siens, il a décidé et opéré l'adjonction des vingt-sept maisons, que les habitants annexés, étant de sa famille, ont fini par être fiers de leur annexion, et qu'à son ordre ils marcheront tous comme un seul homme. Y a-t-il là de grands motif:» de sécurité, et, auand un palais possède
quatre fusils, peut-on le blâmer de voir avec défiance, aux fenêtres du palais qui lui fait face, douze fusils braqués contre lui? C'était là justement la proportion de notre armée en face de l'armée allemande. — Mais je veux suivre la comparaison de M. Strauss. Un matin, nous apprenons qu'un vieux château fort délabré, fort en désarroi, et situé du côté du midi, sur nos derrières, va recevoir comme propriétaire un proche parent de la maison aux douze fusils, en sorte qu'à l'occasion, déjà fusillés en pleine poitrine, nous pourrons bien être fusillés dans le dos. Nous réclamons vivement ; est-ce que la réclamation n'est pas juste? Après beaucoup de difficultés, on y fait droit, mais pour l'occasion seulement, et en réservant l'avenir. Sans doute il fallait s'en tenir là, être ou paraître contents, laissera l'avenir ses embarras et ses expédients, se fier au temps et aux discordes du château délabré, laisseï- les habitants du palais aux quatre fusils et de l'autre aux douze fusils se fréquenter, se connaître, s'estimer, entrer tous les jours en commerce plus étroit, découvrir que chacun d'eux est utile à l'autre, et finir peut-être par désarmer à demi. — Mais peut-on taxer de jalousie, d'ambition, d'insolence militaire la conduite de celui qui, voyant devant lui une rangée de baïonnettes, souhaite qu'on n'en mette pas une autre derrière lui?
Tel est le sentiment très légitime qui a provoqué de ce côté-ci du Rhin l'irritation dont les Allemands se plaignent : de là, les accusations que M. Thiers et l'opposition oDt élevées contre le gouvernement en 1866;
il4 L'OPINION EN ALLEMAGNE
de là, l'altitude des Chambres et d'une portion de la presse. — Mais il ne faudrait par conclure de là que la nation voulait la guerre; elle s" y lésignait, elle ne l'aime plus. L'agitation de Paris était factice et, en parlie, fabriquée à prix d'argent; l'empereur jouait sur un coup de dé la restauration de son pouvoir personnel ; les Chambres qu'il avait nommées étaient complaisantes; plusieurs des journalistes qui prêchaient la guerre avaient des motifs intéressés ou aimaient les phrases à effet. Leur clameur a trompé les Allemands, et les trompe encore; le bruit confus qui sort de la rue era])écliait d'entendre une autre parole, celle-ci sincère et sérieuse, la voix basse, triste, universelle de l'opinion.— A partir du 19 juillet, ceux-là môme qui poussaient à la guerre l'acceptaient par nécessité, non par choix. La comparaison des deux palais était présente dans leur esprit; ils justifiaient l'appel aux armes en disant qu'il était inévitable, que tôt ou tard il aurait fallu y recourir, que, depuis cinquante ans, les Allemands dans tous leurs écrits étalent leur prééminence, qu'ils se regardent comme la nation élue, qu'ils se croient prédestinés à l'empire, qu'à plusieurs reprises ils nous avaient provoqués, et que l'affaire d'Espagne était la première fissure par laquelle le torrent gonflé de leurs ambitions et de leurs forces essayait de rompre la digue pour suiimerger les terres voisines. Mais, de prééminence nationale, de prestige à reconquérir, de gloire à gagner, pas un mot;' la guerre n'était que de précaution et de défense; je n'ai point entendu un seu<
homme dans la bourgeoisie ni dans le peuple prononcer les phrases militaires du premier empire; j'ose dire qu'elles auraient dégoûté; nous ne sommes plus infatués, (( chauvins », comme on nous en accuse et dans le sens que les étrangers donnent à ce mot. — Au contraire, chez la plupart le chagrin était profond. Deux journaux des plus considérables, les Débats et le Temps, ont protesté jusqu'au bout contre le recours aux armes. Du dO au 19 juillet, tous les jours, à Paris, dans la campagne, en chemin de fer, je n'ai trouvé que des vœux pour la paix. — Non seulement tous les hommes que je connaissais, mais tous ceux que je rencontrais détestaient la précipitation avec laquelle le gouvernement poussait sur la pente fatale. Dans les wagons, on entendait des malédictions contre l'empereur aussi fortes que celles qui l'ont suivi dans sa chute; on s'exclamait contre les ministres; on ne comprenait pas comment M. OUivier et quelques autres avaient pu subir l'ascendant d'une rodomontade militaire; on trouvait odieux les députés qui avaient fermé la bouche à M. Thiers; on s'indignait contre les manœuvres ténébreuses qui allaient chercher des aboyeurs de rue pour étouffer l'opinion sous leur clameur. — A la campagne, depuis la frontière jusqu'aux environs de Paris, les ouvriers, les paysans pensaient de même. Un garde champêtre, dont la fille venait d'accoucher et que je félicitais d'avoir un petit garçon, me répondait avec amertume et d'un air morne : « J'ai lieu de me réjouir. D'est-ce pas? Dans vingt ans, on en fera de la chair à
canon. » — Des villageois parlaient de la récolte qui n'était pas bonne, et se demandaient comment l'hiver on ferait pour vivre. Notez que tous croyaient au succès, à une courte campagne comme celle de Solférino, à la paix prochaine. — Parmi les gens instruits, le chagrin s'aggravait d'autres raisons. Ils jugeaient que la guerre pst une folie exécrable, qu'un peuple, comme un par- Hculier, doit être acculé aux dernières extrémités avant de se résoudre au meurtre, qu'en Allemagne comme en France toutes les vies sont précieuses, qu'une pareille guerre allait retarder d'un siècle la civilisation, que deux nations, dont l'une a tant fait et dont l'autre fait <ant pour la culture humaine, ne doivent se rencontrer que sur le terrain de la science et des arts utiles, que nous pouvons emprunter aux Allemands la culture savante de l'intelligence et leur enseigner la fine culture de l'esprit, que l'échange entre eux et nous ne peut être de blessures, mais de lumières. — Voilà ce que j'entendais dire dans tous les cercles et aux divers degrés de l'échelle. Par malheur, l'opinion publique n'a pas chez nous, comme en Angleterre, une influence immédiate et commandante sur les affaires publiques : elle ne se manifeste qu'en conversations, elle n'agit qu'à la longue; les étrangers, qui s'en rapportent aux Chambres et aux gazettes, ne connaissent de notre pays que la parade officielle, et, comme M. Strauss et M. de Sybel, ils ignorent ou méconnaissent les vrais gentiments de la nation.
Ce sopt là pourtant nos vrais sentiments, ceux qui
subsistent en nous à demeure, et qui, si des événements extrêmes ne viennent pas les exaspérer, persivSteront pourdirigernotre volonté et notre conduite. Afin de s'en assurer, que nos adversaires considèrent le changement profond qui s'est opéré depuis cinquante ans dans la situation et dans le caractère de nos principales classes. Ils nous jugent encore d'après leurs souvenirs de 1791 et de 1810; leurs grands-pères ont vu l'émigré noble, brillant duelliste, et l'officier de Napoléon, soldat d'éducation et de métier; au delà du Rhin, ces deux figures sont restées légendaires, et leurs images tenaces sont encore empreintes dans l'esprit allemand. On oublie que la première était celle d'une classe chevaleresque et féodale, désormais sans autorité, surannée aujourd'hui, et qui, exclue du pouvoir par la Révolution, s'est elle-même ensuite écartée des affaires. On oublie que la seconde est celle d'une génération éclose au milieu du plus terrible orage, soulevée par l'invasion, exaltée par l'idée d'un nouvel ordre social, élevée dans les camps, poussée en avant par le patriotisme et l'enthousiasme, et à la fin lancée au delà du but par l'impulsion acquise qu'un grand capitaine vint exploiter à son profit. Mais cette génération s'est éteinte, et les survivants de 1815 sont devenus les industriels de 1820. A mesure que le temps marchait, l'esprit belliqueux s'affaiblissait; les mots de liberté et de guerre cessaient de se trouver ensemble. Vers 1851, le parti républicain, Armand Garrel, tâchait encore de les accoupler; mais le gouvernement et la majorité de la nation continuaient
à les disjoindre. En 1848, la République déclara qu'ils étaient séparés; nous nous rappelons tous racclamation universelle, le sentiment de joie profonde qui accueillit le manifeste de M. de Lamartine aux puissances. L'empire lui-même s'est fondé en disant « qu'il était la paix » ; et, si Napoléon III est tombé, c'est pour avoir oscillé entre son sentiment juste du temps présent et l'imitation maladroite du premier empire. Sauf les expéditions de Crimée et d'Italie, l'opinion a considéré toutes ses guerres comme des parades coûteuses et dangereuses, imaginées au profit de la dynastie et au détriment de la nation, arrangées, comme un mauvais opéra, pour faire du bruit et distraire la foule. Est-ce à dire que la nation y ait applaudi? Elle les a tole'rées, faute de sifflets pour leur imposer silence, en haussant les épaules, en bouchant ses oreilles, avec un mécontentement si fort, qu'à partir de ce moment l'opposition s'est refaite, et que l'empereur a senti le sol se dérober sous lui ; c'est alors qu'il a joué son va-tout.
M. Strauss nous accuse de tout sacrifier à notre passion pour la gloire : « La gloire, dit-il, ce m.ot qu'un « de vos ministres appelait dernièrement le premier (( mot de la langue française, en est au contraire le « plus mauvais et le plus pernicieux, et la nation ferait « bien de le rayer pour un temps de son dictionnaire ; « n'est-ce pas en effet le veau d'or devant lequel elle a danse depuis des siècles, — le Moloch auquel ellesa- « crifie aujourd'hui tant de milUers de ses fils et des a fils des nations voisines, — le feu follet qui a tou-
f jours su l'attirer loin des champs prospères du travail « pour la conduire dans le désert et souvent jusqu'au 0 bord de l'abîme? » — Avec tout le respect que l'on doit à un historien si grave, on peut se demander s'il ne raisonne pas ici en pur historien, c'est-à-dire d'après les grandes lignes, en concluant du passé au présent, en attribuant aux petits-fils les passions des ancêtres, en oubliant l'observation actuelle et personnelle, celle qui emploie les yeux et les oreilles et qui recueille la conversation vivante par delà les documents écrits. J'ai fait quatre fois le tour complet delà France, outre quantité de moindres voyages, et j'ai causé partout avec les ouvriers, encore davantage avec les paysans ; j'ai vécu pendant des mois entiers en divers villages : toujours et chez tous, j'ai vu les mêmes idées. La plupart ont de la terre et songent à l'avenir; depuis l'achèvement des chemins de fer, l'hypothèque et l'usure ne pèsent presque plus sur leur petit bien; beaucoup d'entre eux ont quelques obligations, quelques valeurs en papier ; leur confortable s'est augmenté ; ils ne vivent plus aujour le jour; leur horizon, encore bien étroit, n'est plus bouché par la pensée unique et pressante du pain quotidien ; ils n'ont plus des enfants par bandes et au hasard; ils veulent faire de leur fils un paysan aisé, parfois un monsieur.
Avec la situation et le demi bien-être d'un propriétaire, ils ont pris les sentiments d'un propriétaire; ils pensent à économiser, à acquérir; la principale raison qu'ils alléguaient au plébiscite en faveur de l'em-
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pire, c'est que depuis vingt ans ils vendent leurs denrées deux fois plus cher. N'est-il pas visible qu'une telle situation et des préoccupations de ce genre ont affaibli et affaiblissent tous les jours la turbulence belliqueuse qu'on nous impute ? Or on compte en France quatre millions de ces propriétaires, quatre millions de familles attachées au sol, environ vingt millions d'habitants employés à l'agriculture La révolution de 89 a été surtout sociale, et une société d'hommes dont la majorité arrive par la possession de la terre, au demi bien-être, puis au bien-être, devient forcément pacifique ; le meilleur moyen de la rameneraux instincts guerriers serait delà ruiner par système. Quant à la bourgeoisie, aux industriels, aux commerçants, aux hommes de profession libérale, à toute la classe de ceux qui portent un habit et possèdent un capital, chacun sait que, depuis quarante ans, et surtout depuis vingt ans, la fortune mobilière s'est prodigieusement accrue, et, avec elle, le besoin du bien-être; presque toutes les familles aisées ou riches fondent le principal de leur revenu sur quelques morceaux de papier imprimés au nom d'une compagnie, et la maîtresse pensée de leur vie est le désir d'assurer un capital et du bien-être à leurs enfants. Peut-on comparer un pareil esprit à celui de la génération qui vivait au commencement du siècle, alors que l'armée était la grande carrière, et que la guerre continue ouvrait à chaque ambition des perspectives illimitées? — • Encore une fois, la société française a trouvé son assiette : c'est en politique, par l'instabilité de ses
gouvernements, du côté du comble, que l'édifice demeure inachevé ; sur les autres points, par l'égalité, par l'admission de tous à tous les emplois, par l'éparpillement de la propriété foncière, par l'énorme augmentation de la propriété mobilière, il est construit ; nous n'avons plus qu'à l'entretenir, à l'améliorer, à l'orner, surtout à assainir le rez-de-chaussée, qui, comme tons les endroits bas, étroits et mal éclairés, incommode et mécontente ceux qui l'habitent. Or un propriétaire qui s'installe dans une bonne maison n'est pas homme à casser les vitres d'autrui ; il tient aux siennes ; et l'on peut dire avec certitude que la France contemporaine, interrogée sur ses dispositions intimes, laissée à son sens rassis, et consultée loyalement, répondrait qu'à moins d'être poussée à bout et provoquée malgré elle à la guerre, elle veut désormais arranger tranquillement sa maison qui est bonne, et ne souhaite en aucune façon qu'on la riiène, fusils chargés, pour camper avec fracas dans deux ou trois chambres du voisin.
Telles sont les véritables pensées de la France ; que nos adversaires veuillent bien les vérifier et les comprendre, et aussitôt le motif sur lequel ils fondent leurs exigences tombera, avec le malentendu qui le soutenait. Ils se glorifient d'obéir à leur conscience; ce n'est donc point à eux de violenter la conscience d'autrui. II ne s'agit pas ici de point d'honneur chevaleresque ou militaire ; il s'agit de devoir, et ce serait manquer au devoir que de leur abandonner, comme ils le demandent, deux provinces françaises, un million de nos conci-
DEliN-. ESSAIS DE CltlTIQUK. O
toyens : s'il y a des hommes qui de cœur et de volonté soient Français, ce sont les compatriotes de Kléber, de Rapp, de Kuss et d'Ulrich. Le siège de Strasbourg vient d'en témoigner; la presse allemande elle-même le reconnaît. Exiger qu'ils perdent leur patrie, qu'ils en subissent une autre, qu'ils entrent dans les régiments prussiens, pour tirer peut-être plus tard contre des Français, voilà une injustice énorme, digne du premier Napoléon, que les Allemands maudissent comme un malfaiteur. Imposer à la France un tel sacrifice, c'est ordonner à une mère de livrer un de ses enfants; cela est contre la nature ert contre la conscience; la bouche qui, sous la contrainte de la force, balbutierait un tel pacte se rétracterait tout bas, et se promettrait à ellemême, comme la Prusse après léna, de ne pas couronner une promesse criminelle par une résignation plus criminelle encore. Sur tout le reste, des concessions, de grandes concessions sont possibles ; nous pouvons, et nous devons, même au prix de pénibles sacrifices, donner à nos adversaires la preuve que nous acceptons la paix sans arrière-pensée, à demeure, et non comme une trêve. Accordons-leur des garanties; l'intérêt et l'amour-propre en souffriront, il n'importe. Mais qu'ils ne réclament rien au delà, rien qui soit contre notre conscience, rien qu'un peuple honnête ne puisse imposer à un peuple honnête. Sinon, et à supposer qu'ils l'extorquent, ils auront tort ; car l'injustice est une semence impérissable de guerre ; à cet égard, l'histoire, à défaut du cœur, parle assez haut; ils n'ont qu'à
consulter leurs souvenirs de 1807 et de 1815, pour savoir que leur oppression a produit leur révolte, et que Wagram, léna, ont eu pour fruits Leipsig el Waterloo.
9 octobre 1870.
Un événement considérable vient de s'accomplir. L'Angleterre, à la tête des neutres, intervient pour proposer à la France et à la Prusse une suspension d'armes. En cette circonstance, elle asit de son chef, elle n'est point le mandataire de la France ; l'initiative et la responsabilité lui appartiennent tout entières. Consulté par elle, le Gouvernement français a répondu que pour son compte il ne demandait rien, qu'il ne la chargerait point d'intervenir, et qu'il laissait faire; qu'en tout cas, étant provisoire et uniquement institué pour la défense, il n'avait point qualité pour traiter de la paix, que ce droit était forcément réservé à une Assemblée constituante; qu'il ne pouvait donc accepter rien au delà d'un armistice, lequel serait purement militaire et ne préjugerait en rien des conditions de la paix. Telle est en effet la situation que la prise et la déchéance de l'Empereur ont faite aux Prussiens; en face d'eux, pour
\. Cf. pape 108 note i. Cf., sur la démarche de l'Angleterre, le livre de M. Albert Sorel, Histoire diplomatique de la guerre Franco- Allemande, et l'article de M. le comte de Moùy, Revue de* Deux-Mondes du 15 mars 1903.
L'INTERVEiNTION DES NEUTRES. 125
traiter, ils n'ont personne, ils reconnaissent qu'ils n'ont personne; et l'Europe s'interpose pour qu'il y ait quelqu'un. Elle fait effort en ce moment pour que ce quelqu'un puisse surgir, et à cet effet, de son propre mouvement, elle insiste pour une trêve. Mais une trêve de quinze jours ou de trois semaines comporte, selon toutes les règles de la guerre, le ravitaillement proportionné des places fortes investies, et notamment de Paris. Une trêve qui ne préjuge rien des conditions de la paix, et partant, rien des cessions territoriales, comporte pour toutes les provinces envahies le droit d'élire des députés à l'Assemblée qui traitera. Ainsi l'Angleterre avec la Russie et tous les neutres travaillent à faire admettre par la Prusse les conventions que M. de Bismarck repoussait le mois dernier. Elles mettent tout le poids de leur opinion dans le plateau français de la balance. Ce poids est pesant, et peut s'aggraver encore; car nul ne peut tracer la limite qui sépare l'opinion de l'insistance, l'insistance de la pression, et la pression de l'action. Le gouvernement prussien sera sagp s'il y regarde de très près. Pour s'en convaincre il suffit de considérer les raisons qui décident l'Angleterre à intervenir et les raisons qui peuvent engager la Prusse à ne pas repousser cette intervention.
Des politiques à courte vue ont dit aux peuples: chacun chez soi, chacun pour soi. Mais ce proverbe est aussi faux dans la vie des nations que dans celle des individus. Les États européens ressemblent à des loghouses de squatters indépendants campés dans un terri-
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loire ; il importe à chacun que la maison du voisin ne soit pas incendiée; si la maison est brûlée, si la famille bouleversée entre en révolution, si ses habitants ruinés abandonnent le travail régulier et les habitudes d'ordre, si le voisin exaspéré cesse d'être un laboureur pacifique et devient un chasseur aventurier, c'est un péril pour tous; l'Europe l'a bien vu pendant la Révolution française et l'Empire. La plaie d'un membre met la fièvre dans tout le corps. Supposez la France mutilée, malade pour un demi-siècle, telle enfin que les journaux prussiens le souhaitent, et toujours sur le point de tomber en convulsions. Une telle perspective n'a rien de rassurant pour l'Europe. Ne parlons ici ni en philanthropes, ni en philosophes, ni même en économistes; laissons de côté le malheur et la destruction de tant de vies, l'arrêt d'une belle civilisation, la fermeture d'un des grands ateliers et d'un des grands marchés du monde; ne regardons que les conséquences politiques. Tout le monde connaît le tempérament excitable des Français; ils ne sont pas hommes à se résigner, à reconnaître dans leur malheur un châtiment d'en haut, à se courber humblement sous la main de la Providence ; au contraire ils sursautent et s'exaltent; quelqu'un a dit d'eux que les secousses fortes et prolongées les rendent fous. Or dans les moments de folie, les idées violentes et désordonnées prennent l'empire. Il ne serait pas sain d'avoir au centre de l'Europe, même pour cinq ou six ans, une république socialiste; si la dévastation qu'elle ferait en France serait affreuse, le
mal qu'elle ferait en Europe serait très grand. L'espèce des démolisseurs ne manque nulle part: elle abonde en Angleterre, où la suppression de la petite propriété et le développement de l'industrie ont nmltiplié si prodigieusement le nombre des gens qui vivent au jour le jour par le travail de leurs mains. Ceux-ci sont unis, organisés en ligues secrètes; il n'est pas sûr que Kur ambition se confine toujours dans les questions de salaire, et que, forts de leur multitude, ils ne songent pas un jour à mettre la main sur les chos s de l'Étal; certainement une propagande socialiste venue de France et autorisée par une réussite locale ne serait pas sans effet sur eux. Les idées sont contagieuses, surtout les idées trop simples qui s'autorisent à force de promesses et qui érigent en droits les besoins. Il y a là un péril pour l'Europe, péril encore plus grand que celui de l'ancienne propagande égalitaire, et il importe à l'Angleterre plus qu'à tout autre peuple d'arrêter les événements qui pourraientpréparer un foyerà la contagion. — D'autre part, tout le monde sait combien les Français sont capables d'abdiquer leur liberté aux mains de l'homme qui peut leur donner l'ordre civil et la gloire militaire; à cet égard les avènements de Napoléon I-*" et de Napoléon lll soit concluants; on peut admettre sans se hasarder beaucoup que chez eux toute périotle révolutionnaire a chance de finir par un despotisme guerrier; s'ils passent parles troubles que nous disions, il est probable qu'un maréchal heureux, quel jue parvenu de génie, ralliant leurs forces, conduisant leui
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enthousiasme, ouvrira une nouvelle carrière de batailles et livrera encore une fois l'Europe aux aventures. — Ces prévisions sont conjecturales, mais nul esprit à longue portée ne peut les écarter comme vaines, et nul homme d'État ne doit fermer les yeux devant les redoutables fantômes que le raisonnement, autorisé par l'expérience, nous fait entrevoir dans l'avenir.
D'autres motifs sont encore plus pressants. Il n'est pas bon qu'il y ait un homme comme Napoléon I**" en Europe; à plus forte raison il n'est pas bon qu'il y ait en Europe un peuple animé de sentiments analogues à ceux de Napoléon P'. Or tel est aujourd'hui le cas de la Prusse. Il suffit pour en être certain d'avoir lu les livres et les journaux qui se publient en Allemagne depuis trente ans. On y pose en principe que le peuple allemand est la nation élue, qu'étant le plus vertueux, le plus éclairé et le plus grand de tous, il doit avoir la suprématie dans le monde, que sa primauté intellectuelle et morale doit être complétée par son ascendant politique. De par la force des choses et de par la volonté de Dieu, il a « une mission historique » et cette mission il la remplit. Voilà la phrase demi fataliste et demi mystique qui, dans soû vague inquiétant, résume les aspirations allemandes. La formule est si populaire qu elle est devenue officielle et pénètre dans les manifestes des gouvernements. Elle s'étale dans tous leurs livres, elle entre dans l'éducation, elle descend de toutes les chaires; on peut dire avec vérité que la guerre présente est l'œuvre des professeurs, de même que la
Révolution française fut l'œuvre des encyclopédistes. A la fin du dernier siècle, le Français ayant établi l'égalité se croyait de bon cœur supérieur aux autres euples, les malmenait, les conquérait, agissait en homme convaincu qu'il leur apportait une civilisation plus haute. — Aujourd'hui l'Allemand trouve un ressort égal dans un orgueil semblable, orgueil moins bruyant, moins étalé, mais plus tenace, nourri par une plus longue méditation, partant plus intraitable et plus envahissant; lui aussi il croit faire honneur aux populations qu'il conquiert, et ne doute pas que l'Alsace extorquée ne soit bientôt heureuse et fière d'être de la grande nation qui est la nation allemande. Parti de là, il va loin. C'est en Allemagne une idée populaire et une doctrine scientifique que tout ce qui parle allemand appartient de droit à l'Allemagne et doit lui revenir tôt ou tard; tant pis pour l'histoire et les traités; le propriétaire légitime reprend son bien où il le trouve, même transformé, même mélangé d'éléments étrangers, hier le Schleswig à demi danois, aujourd'hui l'Alsace française et la moitié de la Lorraine française, demain les portions de la Suisse, de l'Autriche, et de la Russie où l'on parle allemand. Sur ce dernier article les diplomates nient ; mais lisez les correspondances des journaux allemands sur l'état des provinces russes de la Baltique, causez avec des professeurs et des officiers et vous apprendrez jusqu'où vont les prétentions nationales. La omission historique » les pousse bien au delà encore ; selon leurs formules, un peuple a le droit d'acquérir
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« tout ce qui est indispensable à son développement ; » entre autres les débouchés et notamment la mer. De là les ports militaires récents, Kiel enlevé au Danemark, des vues sur le Jutland elles îles danoises, d'autres vues sur la Hollande, un regard hasardé sur Trieste. Un Allemand s'exalte à froid ; ses théories se raidissent en convictions et au bout d'un demi-siècle passent à l'acte. Plus impétueuses et plus brusques, mais non plus personnelles et non plus dangereuses étaient celles du premier Napoléon ; lui aussi, de son besoin, il concluait à son droit et faisait sa main aux dépens de l'Europe. Conduite par l'Angleterre, l'Europe lui a résisté. Aujourd'hui la situation est la même avec cette différence que le danger, quoique plus lointain, est plus grand, puisqu'il est produit, non par l'ambition d'un homme, mais par l'ambition d'un peuple, non par l'élan militaire d'un gouvernement viager, mais par la rapacité con.sciencieuse, systématique et méditée d'une nation vivace. L'Angleterre a raison de prendre contre l'une les précautions qu'elle a prises contre l'autre; elle suit son propre exemple en ralHant aujourd'hui comme autrefois tous les neutres pour mettre une digue au torrent.
Telles sont les raisons que l'Angleterre et les neutres peuvent se donner à eux-mêmes ; ils en ont d'autres à présenter au gouvernement prussien. Admettons que ses succès continuent; même au plus haut de ses espérances, il ne compte pas prendre Paris et Metz avant deux mois et en sacrifiant moins de cent mille hommes. Une fois au Louvre et ài'llôlel de Ville, les Prussiens trouveront-
ils devant eux ce quelqu'un qui manque aujourd'hui et sans lequel il n'y a point de traité valable ou même possible? Huit ou dix membres du Gouvernement provisoire, captifs à Paris, auront-ils qualiié pour conclure, et leur état de prisonniers leur donnera-t-il une autorité que libres ils n'ont pas et ne peuvent avoir? Ainsi même après la capitulation de Paris, la guerre se prolonge ; les Prussiens se donnent la tâche de poursuivre le gouvernement qui siège à Tours, de prendre Bourges, Lyon, Rennes, Rouen, Rordeaux, Toulouse, Marseille, soixantedix départements ; nous sommes au premier janvier, c'est une campagne en plein hiver, il reste à vaincre deux ou trois cent mille hommes et il s'agit d'occujter toute la France. — Poussons les choses à bout, toute la France est occupée, les Prussiens n'ont plus à faire qu'à des guérillas. La question demeure toujours la même. Avec qui vont-ils traiter? Admettons par impossible qu'une Assemblée constituante se réunisse au Palais législatif ou que l'Empereur déchu rentre aux Tuileries sous la menace ou la protection de leurs baïonnettes. Est-ce là un gouvernement autorisé? Quelqu'un croit-il qu'il puisse tenir ce qu'il promettra ? Y a-t-il un adversaire qui ose se fier à sa signature ? Y aura-t-il un Français qui se sente engagé par ses engagements? Un pareil traité serait-il autre chose qu'une trêve sans durée précise, à terme arbitraire, moins qu'un armistice? C'est donc à la guerre qu'il conduit, à la guerre indéfinie. Ainsi la Prusse, en poussant la France à bout, s'est mise avec la France dans une impasse; nulle issue pour
Tune ni pour l'autre ; mais dans l'intérêt de Tune comme de l'autre, il faut une issue, et le seul moyen d'en ouvrir une, c'est que le vainqueur s'effaçant à demi, pour un instant, laisse le vaincu changer d'attitude et fournir à tous les deux un passage commun. Ce passage est l'armistice tel qu'on l'a défini, l'armistice qui sans rien préjuger permette la libre et universelle élection d'une Constituante, ayant qualité et autorité pour engager à demeure le peuple entier qu'elle représentera et qui l'aura choisie. 11 est dans les intérêts du Gouvernement prussien d'en laisser convoquer une; car on ne se bat que pour obtenir Une certaine chose et on ne l'obtient pas, tant qu'on n'a point devant soi quelqu'un, assemblée, monarque, gouvernement régulier qui puisse effectivement la concéder.
Appuyés de tels motifs, au nom de l'intérêt prussien et persuadés par leur propre intérêt, l'Angleterre et les neutres peuvent parler ferme ; c'est quelque chose que l'insistance de l'Europe entière, surtout quand l'Europe a pour elle l'humanité, le bon sens, l'opinion, et que, pour résister à ses sollicitations, elle ne trouve contre elle que la violence aveugle d'un parti militaire. Nous espérons que dans son entremise elle ira jusqu'au bout. L'homme de sang-froid qui voit une rixe sur le grand chemin laisse d'abord les adversaires se battre; mais si l'un d'eux, terrassé et meurtri entraîne avec lui son ennemi dans une fondrière et si l'autre s'acharne au risque de rouler lui-même dans le trou sanglant, les passants qui ont un p*Hi de cœur et de raison s'arrêtent.
s'émeuvent, s'inquiètent, refusent de demeurer muets et immobiles. Ils exhortent le vainqueur d'abord d'une voix calme, puis avec véhémence, en haussant le ton à mesure que le péril croît; et à la fin, si le furieux s'obstme, ils ont le droit d'intervenir de la main comme de la voix.
Octobre 1870.