‹ Derniers essais de critique et d'histoireChapitre 23 sur 29 · Lettres à une inconnue, II · texte numérisé non relu

Lettres à une inconnue, II

228 PROSPER MÉRIMÎE.

sation redevenait charmante ; ses lettres Tétaient toujours; il ne pouvait s'empêcher d'avoir l'esprit le plus original et le phis exquis. Mais le bonheur lui manquait; il voyait l'avenir en noir, à peu près tel que nous l'avons aujourd'hui; avant de clore les yeux, il eut la douleur d'assister à l'écroulement complet, et mourut le 25 septembre d870. — Si l'on essaye de résumer son caractère et son talent, on trouvera, je pense, que, né avec un cœur très bon, doué d'un esprit supérieur, ayant vécu en galant homme, beaucoup travaillé, et produit quelques œuvres de premier ordre, il n'a pas pourtant tiré de lui-même tout le service qu'il pouvait rendre, ni atteint tout le bonheur auquel il pouvait aspirer. Par crainte d'être dupe, il s'est défié dans la vie, dans l'amour, dans la science, dans l'art*, et il a été dupe de sa défiance. On l'est toujours de quelque chose, et peut-être vaut-il mieux s'y résigner d'avance.

Journal des Débats, décembre 1873.

1. Lettres à une inconnue, I, 8. « Défaites-vous de votre opti- < misme. et ligm^ez-vous bien que nous sommes dans ce monde « pour nous battre envers et contre tous.... Sache? aussi qu'il n'y c a rien de plus commun que de faire le mal pour le plaisir de fl le faire. »

Pour parler de George Sand comme il convient, il faudrait un gros volume, une copieuse biographie critique, à la manière anglaise. Non seulement elle est un grand et beau génie, un artiste naturel et supérieur, l'un des premiers écrivains du siècle, mais encore nous avons, pour la connaître et la décrire, des ressources qu'on ne rencontre pas ailleurs. Quand on aura publié quelques volumes de ses lettres, rien ne manquera poui composer une biographie unique, plus complète et plus approfondie que celles de Walter Scott ou de Gœthe. Nulle part on ne pourra mieux appliquer la méthode de Sainte-Beuve, qui, pour comprendre .un grand individu, employait la physiologie, notait les liens du sang, observait les parents et les ancêtres. On connaît avec détails le père et la mère de George Sand, et ses grandsparents jusqu'à la quatrième génération; on a leurs lettres, on sait leur vie intime, on peut suivre, depuis le roi Auguste, le maréchal de Saxe, Mme Dupin, le commandant Dupin, jusqu'à George Sand elle-même, la transmission d'un tempérament original, de facultés particulières qui, exagérées, atténuées, renouvelées ou transformées par des croisements successifs, ont atteint

leur plus haut développement et leur plus parfaite harmonie dans le génie final qui les a résumées. Il n'y a pas dans l'histoire littéraire un autre exemple aussi instructif, une collection de matériaux si riche et qui remonte si loin, un cas aussi précieux pour nous renseigner sur l'hérédité psychologique. — Ajoutez que sur George Sand elle-même les renseignements abondent; dans ses Mémoires, bien plus sincères que ceux de Chateaubriand, nous suivons d'année en année toute son enfance, toute son éducation, tous les éléments et accroissements de son caractère et de son talent, l'origine et la filiation de ses idées, la formation de ses premiers jugements sur les grands sujets, sur la religion, sur la société, sur le beau, sur la philosophie. Viennent alors ses romans et son œuvre, plus de cent volumes, dont les plus faibles méritent une étude, car elle n'a jamais écrit pour écrire; même dans une nouvelle de trente pages, elle mettait une pensée; personne n'a plus continuellement, et avec plus de bonne foi, agité les questions graves; elle en était préoccupée jusqu'à en être obsédée, et l'on pourrait, en suivant ses romans, faire d'après eux l'histoire morale et philosophique du siècle. Avec un fond très fixe de croyances et d'aspirations persistantes, elle s'est toujours développée; elle n'a jamais cessé d'apprendre; parmi les contemporains, elle est presque la seule avec Sainte- Beuve qui, volontairement et de parti pris, se soit renouvelée, ait élargi son cercle d'idées, et ne se soit pas contentée de réponses une fois faites. Bien mieux,

et par le seul progrès d'une intelligence toujours active, elle a passé spontanément des mauvaises réponses aux bonnes. Après une période de révoltes et d'orages, elle est entrée dans la voie droite et grande qui est celle de Gœthe et de tous les esprits véritablement bienfaisants. Par la pratique de la vie et par l'étude des sciences, elle est arrivée au calme, elle a compris et loué le travail, le bon sens, la raison, la société, la famille, le mariage, toutes les choses utiles, salutaires ou nécessaires. Sans rien rabattre de son idéal, elle s'est réconciliée avec le train courant du monde et n'a plus songé qu'à l'améliorer sans le bouleverser. On ferait une belle histoire de cette évolution graduelle et naturelle, sincère et progressive, déterminée tout entière par le seul effet de l'observation assidue, jointe au travail intérieur d'un esprit loyal et sain. En tout cas, il est à souhaiter que son histoire soit la nôtre, et que cette noble intelligence nous redresse par son exemple après nous avoir charmés par ses fictions.

Depuis douze ou quinze ans, son succès était moindre, quoique son talent n'eût pas fléchi ; c'est que la vogue était ailleurs. L'esprit positif et scientifique a gagné la littérature; on veut maintenant une imitation plus exacte des choses, des caractères plus voisins de ceux qu'on rencontre tous les jours, des descriptions prises sur place, et d'une précision absolue, bref une copie détaillée, littérale et micrographique de la réalité. Le roman est aux mains des successeurs de Balzac, et il ne faut pas s'en plaindre si, avec les minuties et la

conscience du maître, les élèves ont les grandes vues d'ensemble, la profondeur d'analyse, la puissance de combinaison et la pénétration philosophique qui font de Balzac, comme de Rembrandt, l'un des grands peintres de l'humanité. Mais il y a plusieurs formes de l'art, et l'art de George Sand, fondé sur un principe contraire, est aussi d'espèce supérieure. Beaucoup de ses anciens romans subsistent aussi intacts qu'au premier jour : Mauprat, la première moitié de ConsuelOj ta Dernière Aldini, Leone Leoni, la Marquise^ Métella, Lavinia, Spiridion, et toute la série de romans champêtres : la Petite Fadette, le Champi^ la Mare au Diable, les Maîtres Sonneurs, celui-ci l'un des plus parfaits ; parmi les nouveaux, plusieurs sont de valeur égale : la Filleule, Adriani, Jean de la Roche, Constance Verrier, le Diable aux Champs, Cadio, la Confession d'une jeune fille, le Château des Désertes ; et dans les autres des scènes entières, parfois un demi-volume. Seulement, pour les goûter, il faut se mettre au point de vue, prendre intérêt à la peinture d'une humanité plus belle et meilleure. Celle-ci est de deux ou trois degrés supérieure à la nôtre ; les hommes y ont plus de talent et de génie, les femmes plus de cœur et de dévouement que chez nous ; tous parlent mieux et phis éloquerament que nous-mêmes; ils sont encadrés dans un décor plus beau, dans des paysages et des appartements arrangés par des mains d'artiste; c'est un monde idéal, et, pour en maintenir l'illusion, l'écrivain efface, atténue et souvent esquisse uu contour général, au lieu

GEORGE SAWÎ). 253

de peindre une figure individuelle. Il n'insiste pas sur le détail, il l'indique à peine en passant, il évite d'approfondir; il suit la grande ligne poétique de la passion qu'il plaide ou de la situation qu'il décrit, sans s'arrêter sur les irrégularités qui en rompraient l'harmonie. Cette façon sommaire de peindre est le propre de tout art idéaliste : et s'il en faut reconnaître les inconvénients, on doit en noter les avantages. Sans doute les figures qu'on produit ainsi sont moins corporelles et moins visibles; elles n'ont pas la complexité, la profondeur et le relief des choses vivantes ; ce ne sont pas, selon le mot de Balzac, « de nouveaux êtres ajoutés à « l'état civil » ; on ne parle pas d'elles en conversation comme de personnages que l'on a fréquentés et avec qui l'on est en commerce intime; elles n'ont pas cette intensité d'existence qui égale ou même dépasse l'existence réelle, mais elles sont d'un autre monde, plus aérien, plus lumineux, celui du désir et du rêve; et elles ont le degré et le genre de solidité que comporte ce monde supérieur. Là aussi, les choses ont leurs lois, leurs attaches, leurs proportions et leur harmonie ; tout s'y tient comme dans une musique. Jamais l'écrivain n'altère ou n'omet ces liaisons secrètes : chez lui, rien ne détonne; tout est d'accord, les personnages, l'action, le paysage, le style; au bout d'un instant et pendant toute la durée du livre, on a le plaisir d'y croire; on est bien dans son monde, on s'y repose de l'autre. On sait gré à l'artiste de l'illusion qu'il nous donne. Ce service est inappréciable, et j'ose dire que, depuis

DEKN. ESSAIS DE CHITIQDE. 16

cinquante ans, nul écrivain ne nous l'a si bien rendu. Un autre mérite soutiendra son œuvre : c'est que tous ses livres ont pour fond une idée générale, une thèse philosophique, religieuse ou morale, un problème de cœur, de conscience ou d'éducation. Sous forme de récits et de dialogues, elle traitait des questions éternelles et composait une situation ou un personnage pour en faire sortir une interrogation et une réponse sur les plus grands intérêts de la vie humaine. Souvent même son roman a pour principe un doute de haute casuistique ou une recherche de psychologie supérieure; par ce côté de son esprit, elle prend place à côté de Rousseau, son maître, au-dessus des moralistes ordinaires, qui ont formulé leurs observations en axiomes sans savoir, comme elle, les mettre en scène et en action. Non seulement ce sont là de grands sujets, et les seuls qiii soient dignes d'occuper toujours l'attention des hommes, mais encore il n'y en a pas de plus dramatiques, car le vrai drame est toujours celui qui se passe au dedans de nous. Les anxiétés d'un esprit qui cherche une croyance fixe, le passage douloureux d'une foi héréditaire à une conviction personnelle, les agitations d'un cœur qui ne peut se fixer que par une affection complète, la formation d'un talent, les tentations d'un caractère, et, d'une façon générale, les tâtonnements, les erreurs, les combats et le progrès d'une âme en quête de la justice, ou de l'amour, ou de la vérité, voilà des tragédies qui recommenceront toujours, et dont chacun de nous, dans son for intérieur

a été Je lémoîn en même temps que le héros ou la victime. Elles font la substance des œuvres littéraires qui durent, et c'est ce que nous oublions trop aujourd'hui. Il faut un thème général, une sorte de lien commun moral qui serve de matière au récit. Quand ce thème philosophique rencontre un personnage capable de le porter jusqu'au bout et de l'exprimer tout entier, le roman est de premier ordre; c'est ainsi que M. Flaubert a fait Madame Bovary y un chef-d'œuvre. Mais ordinairement on dédaigne ces abstractions, on les rejette en disant qu'elles ne peuvent conduire qu'à des tirades. Et pourtant ce sont ces abstractions, ces tirades, qui rallieront autour des œuvres de George Sand l'attention permanente et sympathique, lorsque les copies minutieuses des peintres les plus habiles auront cessé d'être comprises ou ne seront plus que des documents pour les historiens. Mais avant tout, ce qui la met hors de pair, c'est le style. Le sien est comme un large fleuve qui coule à pleins bords. Personne, depuis les classiques des deux derniers siècles, n'a eu tant d'éloquence, et cette éloquence n'est jamais déplacée, car elle est le ton propre d'un artiste qui agite des thèses et, de parti pris, donne à tous ses personnages du génie ou du talent. Nulle part on ne rencontre un pareil courant, des plaidoyers plus persuasifs, des dialogues mieux suivis, des discussions si entraînantes , des morceaux de soixante lignes prononcés d'une haleine, des crescendo de passion et de logique où le souffle oratoire et enthousiaste ne faiblit pas un seul instant. Tel est aussi le

mérite de ses descriptions et de ses récits. Tout coule de source, d'une source regorgeante et profonde, sans trouble, sans heurt, sans intermittences, et roule dans un lit naturel avec la limpidité d'une grande eau vive. Rien de forcé, de voulu, d'inégal ; tout est abondant, spontané et sain. Vers le milieu de sa carrière, elle s'était affranchie d'un reste de déclamation et ne songeait plus à la phrase ; probablement, c'est à ses romans champêtres et à ses études sur le style simple qu'elle doit cette réforme. Du même coup, elle avait découvert un genre exquis et nouveau. A mon sens, sauf la distance de la prose à la poésie, ses Nouvelles rustiques sont presque égales à VHermann et Dorothée de Goethe. Pour le style, il est unique, aussi grec que celui de Goethe, avec cette différence que les |vers de Goethe semblent imités d'Homère et que le récit de George Sand semble inspiré par Xénophon. Que l'on compare les dialogues des Économiques, de la Cyropédie, et ceux de la Petite Fadelte ou des Maîtres Sonneurs, et l'on verra les analogies du vocabulaire, de la syntaxe et de la logique. Dans une civilisation comme la nôtre, sous une telle surcharge d'abstractions et de théories, au milieu d'une littérature si compliquée et si composite, cette création, cette rénovation de la langue primitive, est un tour de force presque sans exemple, et, dans l'œuvre immense de George Sand, aucune œuvre ne donne une idée si haute de l'originalité de son génie et de la flexibilité de son espiit.

Journal det Débats, 2 juillet 1870.

Dans son testament, Gleyre* avait interdit toute exposition publique de son œuvre, et M. Clément remarque avec raison que, jusqu'au bout et par delà le tombeau, il voulait cacher sa vie. Mais quand une vie a été noble, un fidèle ami peut se croire autorisé à la raconter, même en dépit de celui qui n'est plus. M. Clément a mis tous ses soins à cette œuvre pieuse : il a joint à son livre un catalogue descriptif et très complet de toutes les peintures et dessins du maître, outre trente photographies, bien plus exactes que les gravures; il a donné des extraits étendus de sa correspondance et de son journal; il a recueilli les témoignages des contemporains, ses propres souvenirs, tous les documents d'une biographie détaillée. Sans lui, la figure vraie du mort aurait disparu; on ne le connaîtrait que par des tableaux dispersés ; son œuvre même ne serait comprise qu'à demi. Par ce zèle patient et attentif, M. Clément a rendu service à la mémoire de Gleyre, à ses amis, à tous ceux qui aiment la beauté des sentiments intimes ou des formes visibles. Après lui, avec

1. Gleyre, étude biographique et critique, par Charles Clément. Chei Didier.)

l'aide de son livre, et aussi d'après mes impressions personnelles, je voudrais retracer celte physionomie originale, douce, fière et pensive. M. Clément m'approuvera lui-même de ne faire que mentionner son ouvrage si instructif et si solide, pour en venir tout de suite à l'homme éminent que nous avons admiré et respecté tous les deux.

J'ai beaucoup connu Gleyre pendant les six dernières années de sa vie. Depuis longtemps, il était arrivé à l'âge où les hommes qui ont travaillé prennent possession de la place qu'ils se sont faite. Jamais homme ne s'est moins soucié de revendiquer la sienne : cela était manifeste dès les premières conversations. Il semblait qu'il n'eût pas d'amour-propre, même au degré permis. Réservé, modeste à l'excès, au lieu de s'étaler, il s'effaçait; jamais il ne parlait de lui-même ni de ses œuvres : une louange, même indirecte et déguisée, lui était à charge; il l'esquivait à l'instant, détournait l'entretien, et il n'y fallait pas revenir; car évidemment on le mettait mal à l'aise. — La plupart des gens bien élevés font ainsi ; mais ordinairement, surtout s'ils sont écrivains ou artistes, ils sont moins discrets sur leurs idées que sur leur personne; elles débordent de leur esprit comme d'un vase trop plein ; elles jaillissent d'elles-mêmes. Ils ne songent pas à se mettre en avant, mais leurs idées s'y mettent; ils ont la trouvaille impétueuse ; leur accent, leur geste, parfois même leur silence manifeste la domination intérieure d'une pen-

sée qu'ils imposent, parce qu'ils la subissent. — Chez Gleyre, le ton était doux, uni, la parole rare, un peu lente; ses opinions étaient toujours nettes et fermes, mais il ne semblait plus s'y intéresser qu'à demi. D les exprimait sans élan ni ardeur; elles n'avaient plus pour lui d'attrait vif et présent, il en parlait comme d'une personne qu*on a beaucoup aimée, mais qui est morte Bien des fois, en regardant son sourire calme et triste, je l'ai comparé au poète de sa Barque; seulement, l'heure était plus avancée. Dans le tableau, le poète assis sur le rivage voit encore, dans la lumière du soir, les beautés et les vérités dont il est épris ; elles s'éloignent, mais elles ne sont qu'à trois pas de lui ; rien ne lui échappe de leurs formes charmantes ; les clartés roses du couchant se posent sur leurs cols et sur leurs joues. Une heure après, la barque a disparu ; la nuit est tombée; sous le ciel éteint, il n'y a plus que la grande eau immobile et l'homme solitaire, qui baisse la tête, se résigne et se tait.

« Déracine en toi le désir, » disent les bouddhistes ; on ne parvient au calme que par le renoncement. — A bien des égards, Gleyre était un bouddhiste ; sans éclat, sans étalage, avec les dehors et les façons d'un homme ordinaire, il pratiquait une philosophie supérieure dont il ne parlait pas. « J'ai tout rêvé, écrivait-il, même un nom glorieux » ; mais, par un détachement graduel, il avait supprimé en lui la plupart des besoins, des convoitises et des ambitions qui gouvernent la vie des autres hommes. — ^ Il était indifférent au bien-être.

240 6LEYRE.

Quand on montait chez lui, on le trouvait dans un

logement de rapin pauvre. L'atelier était une sorte de grenier plein de poussière; sa chambre à coucher, un réduit bas et obscur. Un petit lit étroit, deux ou trois mauvaises chaises, un poêle, un vieux fauteuil, une bibliothèque en bois blanc, un coucou de la Forêt- Noire, une table à modèle, des chevalets et des portefeuilles, quelques plâtres, des murs nus, tout cela enfumé, terne et triste d'aspect, bref, un abri pour dormir et pour travailler, avec les outils indispensables, rien de plus; pas un meuble précieux ou curieux, pas un de ces bibelots, armes, vases, étoffes, qui, chez la plupart des artistes, font do l'ateher un petit musée et, dans les moments vides, amusent l'imagination lassée. H ne se souciait ni d'amusement, ni de luxe, ni de confortable. Sobre comme un Arabe, il mangeait très peu, juste ce qu'il faut pour vivre, presque rien le matin; le soir, il dînait dans un restaurant de deuxième ou troisième ordre. Pendant longtemps il avait couché sous le châssis de son atelier, sur un lit de camp couvert d'un tapis, exposé à tous les courants d'air, ce qui lui avait donné des rhumatismes. A dire vrai, il ne savait ni ne voulait se soigner; cela lui paraissait pénible, humiliant. Obligé d'aller à Luchon pour sauver sa vue, il refusa d'abord, déclarant « qu'il « se sentait avili par la nécessité de prendre tant de (( soins pour conserver une vie à laquelle il ne tenait « pas. » H fallut, pour le décider, l'autorité de tous ses amis et la compagnie de M. Clément, qui partit

fiLKYRB. Ut

avec lui, se fit son garde-malade. — Si, pour bien dîner, nous étions obligés chaque jour de passer trois heures dans la cuisine à éplucher les légumes et à tourner les sauces, nous renoncerions au dîner; mieux vaudrait boire de l'eau et ne manger que du pain sec. Tel était Gleyre pour tous les détails de la vie corporelle; il n'y donnait que le moins d'attention possible ; à ses yeux, c'était là une occupation de cuisinier, un tracas de ménage, un simple embarras. Pour diminuer la corvée, il se réduisait au strict nécessaire, et, allégé par son abstinence, il pouvait suivre sa pensée qui planait ailleurs.

Quelques-uns renoncent à la jouissance, mais non à la possession, et l'on voit des hommes qui, très durs pour leur personne, sont très tendres pour leur argent. C'est souvent le cas chez ceux qui, comme Gleyre, étant nés pauvres, ont longtemps pâti, produisent péniblement, et ne sont arrivés que tard à l'aisance : un louis leur représente, même dans l'âge mûr, l'effort très grand qu'ils ont dû faire pour le gagner dans leur jeunesse. Gleyre ne s'est jamais souvenu de cet effort. « Un grand peintre? » disait sa portière quelques jours après sa mort, « on le dit, je n'en sais rien; mais un « brave homme, oui. C'était une procession de paua vres toute la journée dans son escalier, o — 0 Je ne l'ai jamais vu, écrit M. Nanteuil, renvoyer « UD mendiant sans lui rien donner ; à défaut d'ar- 0 gent, il donnait ses habits; sans lui, X... (le criti- « que) serait mort six ans plus tôt h l'hôpital ; tous

Wi GLEYRE.

fl les soirs, il lui glissait dans la main de quoi « dîner. » Personne n'a moins tenu à l'argent, soit pouf le garder, soit pour l'acquérir. En 1845, encore très gêné et gagnant juste de quoi vivre, on lui oftrit de conduire le principal atelier de Paris, celui que David, Gros et Delaroche avaient dirigé tour à tour ; il accepta, mais à condition de ne pas recevoir un sou. « Je me « souviens, dit-il aux élèves, du temps où j'étais bien « souvent forcé de me passer de dîner pour économiser a les 25 ou 50 francs que je devais donner chaque « mois au massier de M. Hersent; je ne veux pas que, a par ma faute, vous connaissiez ces misères. » Pendant vingt ans il vint, deux fois par semaine, donner aux jeunes gens ses leçons gratuites. En ceci, il était guidé non seulement par la générosité de son cœur, mais encore par une délicatesse de son esprit. Dans nos sociétés modernes, chacun étant confié à soi seul et livré à la concurrence de tous, toute œuvre, même la plus noble, est, par un de ses côtés, un produit d'industrie et un objet de trafic; à un certain point de vue, le professeur devient un entrepositaire de science, l'artiste un fabricant de statues ou de tableaux; en cette qualité, il doit se couvrir des frais et avances que comportent l'établissement, l'entretien, l'amortissement de son entrepôt ou de sa fabrique. — Gleyre ne pouvait se résigner à ce rôle d'industriel et de commerçant. Discuter avec le chaland, l'allécher, le faire attendre, traiter avec les marchands de tableaux, être aussi tenace et aussi habile Qu'eux pour se défendre contre eux, entrer

dans leurs manœuvres, répondre à leurs procédés d'usurier par des procédés de charlatan, tout cela lui répugnait. A cinquante-sept ans, ayant toujours vécu comme un stoïcien, il n'avait pas mille francs d'avance, il fallut qu'un de ses amis se proposât à lui, devînt son homme d'affaires, se fît adresser les acheteurs; cet ami, ayant dirigé de vastes travaux d'art, était expert et autorisé dans la matière; d'ailleurs très franc, très décidé et grand admirateur de Gleyre, il put parler haut, relever les prix. D'autres firent de même, placèrent l'argent, et Gleyre acquit ainsi, sans le vouloir, sans y penser, la petite fortune qui lui assura l'indépen» dance et la sécurité pour ses vieux jours.

Un homme d'esprit qui a longtemps manié les hommes me disait un jour, en manière de résumé, qu'il avait trouvé les intérêts moins intraitables que les amours-propres; nous souhaitons l'admiration encore plus que l'argent, et cela est vrai surtout des artistes. Leur principal objet sera toujours l'approbation du public, puisqu'ils ne travaillent que pour lui. Ils ont besoin d'être loués, célébrés, et, pour qu'ils soient contents, il faut que leur nom, comme leur œuvre, soit étalé au grand jour. — Au contraire, l'étalage déplaisait à Gleyre; tout ce qui eût ressemblé à une proclamation de son mérite le choquait et l'effarouchait. Non seulement il avait refusé la croix à plusieurs reprises; mais à quarante-trois ans, en plein succès, il prit la résolution de ne plus exposer. A ce moment, il venait de finir les Bacchantes pour le roi don François d'Assise,

144 GLEYÏÏE.

et Tarabassadeur d'Espagne avait, de lui-même, envoyé la toile au Salon; Gleyre la fit retirer à l'instant, et désormais ne parut plus devant le public. La génération qui entrait alors dans le monde ue le connut que par sa Barque du Luxembourg; plusieurs même le croyaient mort. Jusqu'à la fm, il resta dans le demi jour où, volontairement, il s'était confiné. Aux sollicitations de ses amis, il répondait que l'Exposition est une cohue où, pour être vu, il faut tirer l'œil, et qu'il vaut mieux suivre son goût que celui du public. En vain on lui représentait que, par amour de ses idées, il devait les produire, qu'un tableau de sa main serait un enseignement, que beaucoup de jeunes gens et de critiques y trouveraient un modèle, ou du moins une indication, et peut-être un encouragement à bien juger et à bien faire. Il souriait silencieusement, et, si on le poussait un peu, avouait qu'il avait tort; son parti était pris, il avait d'autres raisons, toutes personnelles. — Non seulement il lui répugnait d'être un sujet de controverse, de fournir matière au tapage de la discussion, au tintamarre des journaux, mais encore il avait vu le néant de la gloire, la façon dont elle se fabrique, les sources troubles ou artificielles du succès, la rareté des impressions vraies, l'autorité des coteries, l'indifférence ou l'incompétence de la foule, k partialité des peintres et des critiques, la puissance du scandale ou de la routine. Et, de fait, pour un artiste réfléchi, un petit mot dit à mivoix, par un connaisseur qui a de l'âme et des yeux, est plus agréable qu'une ovation publique. En prolon-

6LEYRE. 845

géant la réflexion, on parvient même à se passer de ce petit mot. A quoi bon la louange, même méritée? Elle n'ajoute rien à Tœuvre. Faire de son mieux, voilà l'important; le bruit qui s'élève alentour n'est qu'un accessoire. « Vivre dans un coin avec un livre », disait un moine du Mont-Gassin. « Vivre dans un coin avec « une toile et un pinceau », pensait Gleyre. Il y a des moines laïques dans notre société contemporaine; j'en ai connu deux ou trois, tous hommes érainents, d'un grand esprit, d'un noble caractère ; Gleyre en était, et, comme tous les moines croyants ou sceptiques, c'était à force d'épreuves et de dégoûts, de courses et de lassitudes sur la grande mer du monde, qu'il était arrivé à la quiétude triste et définitive dans laquelle il s'était ancré comme dans un port.

Si l'on cherche en lui les origines de ce sentiment, il faut considérer son caractère autant que sa vie. — Né fier, délicat et très sensible, il avait tout ce qu'il faut pour souffrir; enclin à se reployer sur lui-même, contemplatif et penseur autant que peintre, il n'avait rien de ce qu'il faut pour oublier. Il n'était pas uniquement préoccupé des formes et des couleurs, des dehors sensibles, de l'arrangement des lignes ; dans un homme et dans un pays, il apercevait aussi le dedans, le moral des choses; comme son compatriote Léopold Robert, il s'examinait, il se jugeait, il jugeait la vie. Bref, il philosophait sur la condition humaine : rien n'attriste davantage. Pour être à peu près heureux, il faut subir le mal, quand il vient, comme un orage, puis penser à autre chose.

a46 GLEYRE.

Ainsi faisaient les artistes de la Renaissance, parmi des calamités bien pires que les nôtres; ils considéraient le monde comme une matière à tableaux, peignaient beaucoup, raisonnaient peu, tâchaient de ne pas être tués, et, une fois échappés au péril, n'y songeaient plus. C'est la réflexion qui, ramassant les points noirs épars çà et là dans la vie, les délaye et les étend comme une teinte grise sur tout l'horizon : de là vient la mélancolie moderne. — Dans lenfance et la jeunesse de Gleyre, les points noirs avaient été nombreux. Orphelin à huit ans, apprenti dessinateur dans une fabrique de Lyon, il avait à grand'peine obtenu de sa famille la permission d'être peintre, et il étudiait à Paris avec des subsides rares, insuffisants, incertains. Une fois, il resta quarante-huit heures sans manger. Ensuite, en Italie, pendant quatre ans, il vécut de leçons ou de dessins, de portraits qu'il vendait à bas prix, et qui ne lui étaient pas toujours payés. Il dînait à 12 sous chez Lepri et raccommodait lui-même ses hardes. « Pas une chemise « sans un trou, écrivait-il; en fait d'habits, je n'ai « absolument que ceux que je porte, une redingote, « brillante, il est vrai, mais c'est l'huile qui lui donne « ce lustre. » Dans un spectacle d'ombres chinoises, ses camarades l'avaient représenté en « Chodruc- Duclos )). Au milieu de sa misère, il portait le front haut, et le contraste était étrange entre sa condition et sa personne. « A cette époque-là, écrit madame Cornu. « c'était un des plus charmants jeunes hommes que c j'aie rencontrés, doux et gracieux comme une femme,

GLEYRB. 247

ffl net, hardi, énergique comme un homme. » Très beau de phis : un jour, dans un bal costumé où il parut déguisé en Faust, il excita tant d'admiration qu'il en lut gêné et s'esquiva. De telles disparates poussent un homme d'esprit à la satire. Gleyre parlait alors de tout et de tous sans ménagement, avec une indépendance presque rude; on le redoutait pour ses mots caustiques, et il se raillait lui-même tout le premier. Dans ses lettres, l'accent est âpre, les boutades abondent; le futur idéaliste y peint la réalité toute crue, telle qu'elle est, à la fois lugubre et grotesque. Mais l'ironie habituelle est le signe d'une souffrance profonde, et de temps en temps le découragement l'emportait, a Je ne vois rien au « monde, écrivait-il, qui mérite un souhait ou un a regret. Je méprise tous les hommes, et moi bien « plus que tous. Tiens, je suis là couché; eh bien! s'il « ne fallait qu'étendre le bras et prononcer un oui ou « un non pour sauver ou créer un homme, acquérir ou a perdre une brillante réputation, prolonger ou terminer « mon insupportable existence, je crois, ma foi, que je a ne bougerais rien plus qu'un chien de faïence. « Lorsque j'ai quitté Lyon, j'étais un boute-en-train en a comparaison de ce que je suis maintenant. » Quelques mois plus tard, il ajoutait : « J'ai reconnu le néant de j( toutes choses, sans en avoir possédé aucune. Maina tenant, sans désir, sans volonté, je me laisse empor- « ter au gré du courant, sans me soucier trop où il me « portera. »

D'autres épreuves plus dures allaient l'assombrir

248 «LEYRE.

encore. Afin de visiter l'Orient, il fit marché avec un riche Américain qui voyageait. Gleyre. délrayé de tout, devait recevoir 200 francs par mois; en échange, il promettait à son compagnon une vue ou paysage et le dessin d'un costume dans tous les endroits intéressants où ils s'arrêteraient. Par malheur, celui-ci avait compris l'affaire au point de vue industriel et considérait son dessinateur comme une sorte de machine à dessiner; à ses yeux, tout ce que produisait la machine lui était dû; Gleyre eut grand'peine à sauver quelquesuns de ses croquis pour lui-même. Pendant dix-huit mois, il subit cette association commerciale dans laquelle il n'était qu'un outil, et sentit la vie civilisée, telle qu'elle est, comme un engrenage de rouagej d'acier, qui ne tournent qu'en se froissant les uns les autres. D'autre part, autour de lui, en Egypte, la vie sauvage étalait sa laideur et sa brutalité, a Toujours f des palmiers qui se dessinent sur de méchantes petites (( montagnes sillonnées de bandes noires d'un effet dur « à l'œil, ou bien quelques plaines d'un sable jaune « qu'un vent presque continuel chasse dans les yeux. (( Pour toute récréation, le salut intéressé de vilains a moricauds aussi ennuyeux aue leur pays.... Si les (( moutons et les chèvres ne vont pas manger l'herbe « dans le champ du prochain, ce n'est pas qu'ils res- « pectent la propriété d'autrui, mais ils se souviennent « des coups qu'ils ont reçus. Eh bien ! la plus grande f partie des Arabes n'a pas des idées plus claires du c tien et du mien.... Le bon Dieu s'est donné mille fois

« plus de peine pour enseigner aux Juifs la manière « dont il veut qu'on soigne une chèvre ou un mouton, « qu'il n'en a pris pour créer le ciel et la terre. » A la fin, excédé de son Américain, il reprit sa liberté, mais, cliose étrange et qui indique bien l'abattement dans lequel il était tombé, il resta à Khartoum pendant un an entier, au plus fort de la solitude, de la barbarie et du soleil. Il avait une Nubienne pour maîtresse, chassait pour se nourrir, vivait à l'arabe; surtout il se laissait aller à ces longues contemplations indistinctes où les pensées se déroulent d'un train monotone, automatiquement, comme un rêve obstiné sur lequel la volonté n'a plus de prise. — Maxime Du Camp a très bien décrit* cet état étrange d'un cerveau cultivé qui rentre en friche; l'Européen, actif et multiple, sombre peu à peu; l'Oriental, passif et fixe, émerge par degrés. Au bout d'un temps, les curiosités, les désirs, les besoins mêmes de la civilisation ont disparu; l'ancien homme est mort, et, s'il subsiste encore dans les chambres reculées de la mémoire, c'est comme une momie roide, puisqu'il ne révèle sa présence que par son importunité et par son poids. — Accroupi sur les talons, dans l'ombre étroite d'une muraille, sous le soleil presque perpendiculaire, Gleyre, immobile et muet, ne sentait pas fuir les heures; elles fuyaient pourtant, uniformes et mornes, comme les eaux plombées du fleuve épandu entre les sables; mais il était entré dans l'espèce de

Page 1