‹ Derniers essais de critique et d'histoireChapitre 24 sur 29 · Dans son roman les Force» pe-^due · texte numérisé non relu

Dans son roman les Force» pe-^due

DEMI. ESSAIS PE CRlTIQnE, ^ '! -

torpeur végétative et mystique qui permet à la machine humaine de supporter sans trop souffrir l'accablement des cieux torrides. — L'ophthalmie vint; sa Nubienne l'abandonna ; à peine s'il voyait assez pour se conduire; il passait les journées assis sur une pierre auprès du village. Les gens du pays lui apportaient un peu de riz; il les payait en médicaments; on le prenait pour un santon. Néanmoins, un jour vint où il se ressaisit; comme un naufragé qui coule à pic, les bras croisés et sans espérance, tout d'un coup il rencontra le fond, et, par un rebond soudain, remonta à la surface. 11 partit, regagna le Caire. — Mais, si avant qu'il fût allé dans la mort, il devait y enfoncer plus avant encore. Une seconde ophthalmie se déclara; la dyssenterie le minait; on le porta sur le pont d'un caboteur qui partait d'Alexandrie pour Beyrouth. Il gisait là, roulé dans une couverture, comme \m cadavre dans son linceul, desséché, vide de sang et de substance, les yeux clos, incapable de faire un mouvement ou de prononcer une parole; cependant il entendait encore : des matelots approchaient, écartaient l'étoffe qui couvrait sa tête et disaient : « Il sent déjà; faut-il le jeter à la mer? » Plus intelligent ou plus humain, son singe Adam venait, de temps en temps, lui soulever les paupières et lui lécher les yeux, comme pour attester qu'il vivait encore. On crut le singe ; Gleyre ne fut pas jeté à la mer. Le chan= gement d'air arrêta la dyssenterie; arrivé à Beyrouth, il se traîna hors du navire. Mais l'ophthalmie durait toujours; il était sans argent, et vendait ses habits pièce à

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pièce; pendant lingt-cinq jours, il ne vécut que de pain; pendant deux mois, il fut pris d'une mauvaise fièvre. Recueilli et sauvé par les lazaristes d'Antora, mais « perclus de douleurs au point de ne pouvoir mar- « cher », presque aveugle, si épuisé et amaigri qu'on le croyait incapable de faire la traversée, ayant eu le mal de mer tous les jours pendant les cinquante-deux jours du voyage, ressaisi huit fois par de longs accès de sa fièvre persistante, il débarqua au lazaret de Livourne « dans un état mille fois pire que celui de l'Enfant « prodigue, usé, dit-il lui-même, au physique et au « moral. »

C'est à cette époque, je crois, qu'on peut faire remonter la résignation mélancolique dont son âme et sa physionomie étaient comme voilées. Quand on a vu la mort si longtemps et de si près, on n'attache plus tant d'importance à la vie ; on arrive à la prendre pour ce qu'elle est, à la considérer, selon le mot des philosophes indiens, comme une fragile écume, comme une bulle brillante qui tournoie à la surface d'un tumultueux courant. La bulle reflète un instant la lumière et les objets, mais ce n'est qu'un instant ; qu'elle surnage une minute de plus ou de moins, peu importe; cela ne fait rien au courant, ni même à l'innombrable flottille des autres bulles. Seulement, éphémères comme elles sont et perpétuellement heurtées par le flot, elles devraient bien ne pas s'entre-choquer comme elles le font ni contribuer à se briser les unes les autres. Il avait

trente-deux ans, il rentrait dans la bataille de la vie, et la lutte qu'on engage contre les hommes lui semblait pire que la lutte qu'on soutient contre la nature : car, dans celle-ci, on combat contre des forces brutes et l'on ne s'attend point à être ménagé; on s'attend à être ménagé dans l'autre, et l'on souffre d'autant plus lorsqu'on décou\Te que la guerre s'y fait à toutes armes, sans souci de la justice et de l'humanité. — Gleyre s'en retira lorsqu'il eut fait cette découverte : un accident lui avait montré le fond de l'homme. Encore inconnu et toujours très pauvre, il fut chargé par le duc de Luynes de décorer l'escalier d'honneur du château de Dampierre. Des cinq ou six figures allégoriques, grandes comme nature, qu'il peignit sur la voûte et sur les parois, il reste plusieurs dessins et deux cartons, dont un surtout, la Religion, est d'une rare beauté : peu de figures idéales sont plus nobles, plus saines, d'une gravité plus simple et plus grandiose; la solidité de la structure et la sérénité de l'expression sont parfaites; véritablement on voit une déesse; tout de suite, à son aspect, on monte dans l'azur. Le peintre idéaliste avait trouvé sa voie ; c'était son premier coup d'éclat ; l'admiration était grande autour de lui. Placées en un tel endroit, chez un patron si renommé de tous les arts, sur le passage qui conduisait à la galerie préparée pour M. Ingres, de parerlles peintures ouvraient à son auteur les portes de la célébrité toutes grandes. M. Ingres arriva, et, montant l'escalier, regarda l'œuvre de Gleyre; puis, tout d'un coup, avec un brusque mouvement de

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déplaisir, se couvrant les yeux de ses âewt mains, il passa outre sans rien dire*. Quelque temps après, W. Duhaii, l'architecte, reçut l'ordre de faire effacer les peintures ; il fit des représentations. Le duc répondit qu'il avait construit la galerie tout exprès pour M. Ingres, et que M. Ingres refusait de la décorer si les peintures de l'escalier étaient conservé(3S ; cela était fâcheux, mais on était pris dans un engrenage; il fallait subir ce retranchement, ou renoncer à l'entreprise; d'ailleurs, les peintures étaient à lui, puisqu'il les avait payées; il avait droit d'en faire ce que bon lui semblait. En conséquence, elles furent détruites. — Gleyre ne parlait jamais de cette aventure; pas un mot amer, pas un signe de rancune; au contraire, il n'avait que des louanges pour le talent de M. Ingres. En tout cas, sa fierté eût dédaigné la petite vengeance des paroles, et sa prière aux dieux eût été celle des Spartiates : « Donnez- « nous le courage de supporter l'injustice ». Mais le coup avait pénétré, et la plaie demeurait inguérissable : pendant un an, il fut presque incapable de travailler, et l'on devine ses méditations silencieuses. Quoi! le plus généreux protecteur des artistes, un homme de cœur et d'esprit, un connaisseur, un grand seigneur indépendant! Quoi! le plus illustre peintre de la France, au faîte de la gloire et des honneurs, un fils posthume de Raphaël, le chef de l'école idéaliste ! Et tous les deux d'accord pour éci'aser un commençant à sa première

1. Je tiens ce détail d'un peintre qui, ce jour-là, était dans le château. Les autres détails ont été racontés par M. Duban.

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œu\Te, pour supprimer une œuvre conçue et exécutée selon leur esprit» de laquelle dépend sa réputation et sa fortune, l'un, Thomme de génie, ne voulant pas souffrir un jeune talent sous son ombre, l'autre, le Mécène délicat, se croyant quitte avec de l'argent! Décidément, on ne peut pas se fier à l'homme. Mieux vaut s'écarter du grand chemin, laisser passer la foule des coureurs qui se coudoient et se renversent, se faire une petite place à part, s'y confiner, supporter, s'abstenir, ne vouloir pour public que soi-même et quelques amis sûrs. — Avant quarante ans, il était entré dans le renoncement final. Son premier succès public, qui est de la même date, ne l'en détourna point; au contraire, pour ceux qui le connaissaient, son tableau était un adieu; la Barque qu'il exposait au salon de 1843 était le convoi funèbre de ses illusions perdues.

A défaut de la vie, l'art leur offrait asile; avec des formes et des couleurs, il voulut leur donner un corps. Il les peignit ; c'est le seul être et la seule substance qu'elles puissent avoir, puisqu'elles ne sont que des rêves. L'entreprise était grande, et, pour lui particulièrement, la tâche n'était point aisée. Gomme son caractère, son talent se composait de délicatesse et de réflexion. Il n'avait pas cette conception abondante et prompte qui, par un large jet, déverse soudainement sur la toile un peuple de figures. Gomme une source très haute et très pure, sa pensée coulait goutte à goutte, et il lui fallait attendre longtemps pour que le vase dans lequel il recueillait la belle et bonne eau fût

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enfin rempli. — D'autre part, il n'avait point une de ces préférences passionuées qui sont le produit du tempérament, qui, dans le vaste champ de la nature et de l'art, dirigent et limitent le regard de l'artiste, qui ressemblent à un parti pris, qui font de son imagination une sorte de moule duquel ne sort qu'une seule famille de types, une seule race de corps, un seul genre d'effets. La plupart des artistes très féconds et très puissants ont possédé ce moule : la nature l'avait préparé en eux; ils l'avaient eux-mêmes dégagé par degrés; cela fait, ils ne tâtonnaient plus. Désormais, certaines proportions du corps humain, telle forme de poitrine, de hanches, de col et de tête, tel emmanchement de membres et de muscles, telle consistance de la pulpe charnue, telle texture et tel ton de r.-^piderrae leur plaisaient par-dessus tout; à leurs yeux, c'était là l'homme véritable, le plus beau qu'on pût voir ou imaginer; ils n'étaient pas tentés de chercher ailleurs. Ils n'avaient plus qu'à ramasser le métal environnant et à le couler dans leur creuset : des figures distinctes, mais parentes, en sortaient sans peine ni disparates. — Chez Gleyre, il n'y avait pas de moule préalable; à chaque grande œuvre, il était obligé de s'en construire un nouveau, approprié à l'œuvre nouvelle. Point de parenté étroite entre ses figures ; il n'a pas créé de type humain qu'on reconnaisse d'abord et qui lui soit propre. Ce trait est capital, et les conséquences qu'il entraîne se font sentir, en bien et en mal, dans toutes les parties de son talent. De là, d'abord la variété de son style, ses réussites

dans les genres les plus opposés, son aptitude â peindre l'expression morale connue la perfection physique ^ une scène d'histoire moderne comme une légende de mythologie antique, l'Exécution du major Davel et Minerve jouant de la flûte. Bien mieux, à diverses reprises, dans plusieurs domaines de l'art qui semblaient devoir lui être fermés, il est monté jusqu'aux sommets. Il aimait les sujets calmes, et l'on a de lui un Cavalier arabe poursuivi, qui, parla hardiesse, l'élan, la furie du mouvement, fait penser à Delacroix. Il aimait le plein jour, les horizons sereins et lumineux, et l'on a de lui des paysages nocturnes, des ciels brouillés, Penthée, le Bon Samaritain y les Deux Centaures, dont l'énergie dramatique, grandiose et douloureuse rappelle la manière de Decamps. 11 n'était pas coloriste ; il voyait dans les objets la ligne et non la tache; il semblait croire, surtout à la fin de sa vie, que la couleur est un vêtement surajouté, un simple complément des choses visibles, et l'on a de lui plusieurs esquisses peintes, entre autres une Jeune Fille couchée près d'une source, où la clarté molle vient se poser comme une caresse sur un jeune corps onduleux et alangui, où la lumière et l'ombre se fondent vaguement Tune dans l'autre, où, depuis les reflets de l'eau cristalline jusqu'au chatoiement lointain des terrains ensoleillés, toute la gamme claire des tons fms se développe avec une délicieuse harmonie. Homme de goût par excellence, sensible à toute beauté en tout objet, il n'était point tiré tout d'un côté par un instinct dominateur et créateur. U y suppléait par la finesse de

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«es perceptions, par la persévérance de sa méditation ; mais, ce qu'il y gagnait en étendue, il le perdait en facilité et en force. — Dti bonne heure, il avait conçu dans toute sa profondeur la difficulté de l'art. Il faut que la figure peinte ou dessinée soit d'une espèce supérieure à la nôtre; mais il faut aussi qu'en la regardant on arrive vite à la croire vivante. Comment faire pour concilier ces deux extrêmes, la beauté et la vérité? Pendant quatre ans, à Rome, il avait regardé et rêvé, disant « que les maîtres anciens ont tout pris et qu'après (( eux il n'y a plus rien à faire. » 11 peignait des portraits, des tableaux de genre qui ne lui plaisaient pas; s'il produisait, c'était à contre-cœur et pour vivre. Son talent n'était pas fait; il oscillait entre plusieurs manières; surtout il raisonnait. « 0 fatale irrésolution, « fléau de ma vie, ne m'abandonneras-tu jamais?... J'ai « passé les vingt meilleures années de ma vie dans de « vaines rêveries, à chercher la pierre philosophale, a au lieu de barbouiller, de gâcher des toiles, de me « rompre au métier. » En ceci, il exagère; quand il partit pour l'Orient, il avait déjà la parfaite habileté de main : mais il n'en est pas moins vrai qu'il attendit jusqu'à trente-quatre et même jusqu'à trente-sept ans avant de trouver sa voie. Deux routes différentes s'ouvraient devant lui; ses aptitudes le tiraient d'un coté, et son goût le menait d'un autre. Naturellement, il voyait juste; ses aquarelles, ses dessins d'Orient rendent les choses telles qu'elles sont, sans y ajouter, sans les transformer, sobrement, exactement, avec la con-

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science et la fidélité d'un procès-verbal ; rien d'autre ni de plus, sauf dans deux ou trois études de négrillons. Et pourtant, il imaginait au delà; il avait vu la Grèce, il devinait la nudité idéale, la beauté poétique. Elle n'est pas dans l'étrangeté des costumes exotiques et voyants, dans les figures bestiales ou dégradées des races inférieures ou abâtardies. Elle n'est pas non plus dans nos corps mal venus de plébéiens surmenés. Comment faire pour extraire un héros, une déesse, une Vierge, un Christ, de ce modèle déshabillé qui, pour cent sous par heure, prend des attitudes, et, d'un air emphatique ou imbécile, pose nu sur une table? Car c'est de lui qu'il faut extraire l'Eve ou l'Adam primitif, l'Hercule ou la Pallas divine. Si on le copie de trop près, on lui laisse ses irrégularités, son menton anguleux, son coude pointu, son ventre flasque, sa chair amollie par l'habitude du vêtement, ses formes gâtées par le régime sédentaire ; telle est l'une des premières œuvres de Gleyre : la Diane au bain. Si on le copie de trop loin, la figure n'a plus ces traits personnels, ces petits accents de vérité vraie qui nous font tout de suite illusion et nous donnent envie de lui adresser la parole; si parfaites que soient les Bacchantes de Gleyre, elles ne sont point vivantes, au moins dans le tableau; et c'est peut-être parce qu'elles sont trop parfaites qu'elles ne sont point assez vivantes; on sent que les modèles d'où elles sont tirées sont des statues et des bas-reliefs antiques. Jusqu'à quel degré doit-on transformer le modèle vivant, et comment le refondre sans détruire

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son être intime? — Chez la plupart des grands maîtres, grâce au moule dont on a parlé, l'opération s'exécute vite; ils n'hésitent pas; à travers l'individu réel, ils démêlent tout de suite le type supérieur dont il n'est qu'une épreuve manquée : avec une adresse instinctive, leur main nettoie l'épreuve et restaure le type ; c'est bien l'individu qu'ils transportent sur leur toile, mais l'individu épuré et transfiguré. Nulle part ce talent ne se montre mieux que dans leurs portraits, et voilà sans doute pourquoi les portraits de Gleyre ne sont pas du premier ordre. Faute d'un moule préalable et applicable à tous les sujets, il était conduit pour chaque sujet nouveau à des recherches nouvelles. Non seulement il remaniait et recommençait sans cesse, mais encore, seul dans son atelier, immobile devant sa toile, il méditait et combinait pendant des heures entières, parfois toute une journée, sans tracer un seul trait.

En certains cas, si longue qu*ait été la poursuite, il n'a point atteint son objet. La figure n'est pas à la fois idéale et vivante. Dans le poète de la Barque y dans V Hercule accroupi, dans Y Ulysse debout, elle n'est qu'une réminiscence de l'antique. Ailleurs, dans les glaneuses de Booz, dans Daphnis et Chloé, les formes grasses ou grêles du modèle ont été trop littéralement suivies. Quelquefois deux portions du même personnage ne sont pas d'accord, par exemple dans la Sapho, la tête et la chute des reins, dans la jeune fille du Bain, la tête et le torse comparés au bas du corps ; il y a des plis déplaisants dans

le bas-ventre ; probablement par scrupule, l'artiste n'a pas osé rectifier les défauts de son modèle; il a laisse des disparates. Le moule idéal que, pour celte fois» il s'était bâti s'est trouvé trop court; au lieu d'une figure entière, il n'en est sorti qu'une demi-figure, — En revanche, à plusieurs reprises et notamment dans ses principales œuvres, la coulée a été parfaite; tous ses dessins sont supérieurs ; il y en a beaucoup, entre autres la Bacchante renversée, qui feraient honneur aux plus grands maîtres de la Renaissance ; il n'y a pas de modelé plus souple, plus moelleux et plus fondu ; on y sent du premier coup ce qui manque souvent dans ses peintures, la consistance, le frémissement et la palpitation de la chair. Dans ses tableaux, Omphale et le petit Amour, Pallas jouant de la flûte, la Charmeuse, Phryné, la Vierge aux deux enfants, les Romains passant sous le joug, l'Enfant prodigue et son père sont des figures accomplies. Dans l'Enfant prodigue, non seulement le type et la physionomie sont d'une profondeur extraordinaire, mais encore le modelé est étonnant; ce corps serait digne de fournir une académie aux écoles; les statuaires florentins qui ont précédé Michel-Ange n'ont rien fait de plus juste, de plus réel et de plus saisissant. — En d'autres parties de l'art, ses réussites sont encore plus nombreuses, parce que, pour y atteindre, il suffît d'avoir de l'âme, de la réflexion et du goût. Personne n'a trouvé de plus belles, de plus fines et de plus fortes expressions morales : il suffit de citer celles des Romains et des Barbares dans le Triomphe de Divicon,

celles du major Davel et des deux ministres protestants qui l'accompagnent au supplice, celles du père et de la mère de l'Enfant prodigue, celle d'Omphale. — Tousses intérieurs ou paysages antiques sont exquis; jamais, avec des procédés si simples, on n'a donné une si exacte idée de la nature et de la vie grecques. Le portique sous lequel Omphale est assise, la source dans laquelle Pallas se mire, les troncs d'arbres entre lesquels la Charmeuse lance les sons de sa flûte, une biche qui boit, un chevreau qui se retourne, un platane, un lézard, un oiseau, le moindre détail a la précision, la sobriété et l'élégance attiques. — Pour l'art attique par excellence, je veux dire la disposition et l'arrangement, il est sans rival; à cet égard, M. Ingres reste bien loin derrière lui. On ne trouvera nulle part des ordonnances plus parfaites que la Barque, Penthée, Pallas jouant de la flûte, le Major Davel, les Bacchantes, le Triomphe de Divicon, Les Bacchantes orneraient le plus beau vase antique. Le triomphe de Divicon est encore supérieur : une foule et un pêle-mêle, hommes, femmes, enfants, Romains, barbares, quarante personnages pressés avec les attitudes, les mouvements, les physionomies de la victoire insolente et de la défaite haineuse, des trophées, des chars, des idoles, tous les détails agencés, pondérés, équilibrés, tous les groupes, tous les gestes concourant d'eux-mêmes et sans effort à un effet unique, et, pour centre, un grand chêne au vaste branchage, l'ancêtre végétal de la tribu, sorte de Dieu indigète qui étend sur ses enfants victorieux, sur le tumulte humain, l'ombre

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paisible de ses vertes feuilles ; l'art de la composition

o'a jamais été porté plus loin.

Il aurait souri et eût secoué la tête si on lui eût parlé ainsi; je n'aurais osé le faire; il était au-dessus de la jouange et ne souhaitait plus que l'amitié. A l'époque où je l'ai connu, il avait atteint, non seulement le calme, mais encore la sérénité. Il travaillait, il vivait dans un petit cercle de personnes dont il était aimé et respecté ; à ses yeux, il n'y avait point d'autre bien solide; peutêtre est-ce le seul qui vaille la peine d'un effort. II lisait beaucoup, et des livres sérieux, outre huit ou dix journaux tous les matins; en matière politique, il avait des convictions rigides et croyait que certaines formes de gouvernement sont des panacées ; c'était là sa seule faiblesse ; un jour viendra sans doute où, en politique aussi bien qu'en physiologie, nn bon esprit, à moins d'études spéciales, craindra de se prononcer sur les points controversés; la science des sociétés humaines est pour le moins aussi compliquée que celle des corps vivants. Mais sa tolérance à l'endroit de toutes les opinions sin« cères était complète, et jamais il ne se permettait un mot ni un son de voix qui pût blesser un contradicteur; on se sentait reposé après avoir causé avec lui. — Dans les dernières années, sa nièce vint se loger auprès de lui et lui donna les soins d'une fdle. Sa vieillesse coulait ainsi, pacifique et unie, comme un fleuve qui s'aplanit avant de se perdre dans la mer ténébreuse et sans rivages. Il y entra sans s'en apercevoir; les douleurs mutiles dans lesquelles l'homme se débat avant de se

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dissoudre, l'angoisse finale, les avilissements de la maladie lui furent épargnés. La destinée était devenue clémente, et, après une vie très dure, lui donna la plus douce mort. Le 5 mai 1874, à l'Exposition des Alsaciens-Lorrains, comme il regardait un tableau, l'anévrisme qu'il avait au cœur se rompit, il tomba tout d'un coup, sans faire un mouvement, sans pousser un cri. Quand je vins chercher le corps, je ne trouvai sur son visage aucune trace de souffrance ou d'anxiété; sa physionomie était celle d'un homme endormi, et le dernier rêve qu'il avait fait était le plus pur, le plus charmant de tous ceux dans lesquels il s'était complu. Sur son chevalet, on voyait une grande esquisse à laquelle il avait travaillé le matin même, celle du premier couple humain; c'était bien là un rêve divin de félicité, de beauté, d'innocence : l'homme et la femme nus et parfaits, au printemps, au lever du jour, parmi les animau:s familiers, dans un paradis verdoyant, encadré de montagnes

Journal des Débats, 11-12 avril 1878.

â)ISCOUBS DB RÉCEPTION PRONONCÉ A L* ACADÉMIE FRARÇâISB LE 15 JANVIER 1880.

Messieurs,

Vous m'avez donné à retracer la vie d'un homme qui a fait beaucoup de portraits historiques; je n'ai qu'à suivre son exemple. 11 aimait les détails précis, les textes authentiques, l'histoire vraie, et il avait raison : aujourd'hui la simple vérité suffira pour le louer.

f M. Louis de Loménie était issu d*une famille noble

et peu riche, établie depuis plusieurs siècles à Faye, près de Limoges. Selon l'ancien usage, les aînés restaient au logis et, de père en fils, se transmettaient le petit domaine; les cadets allaient au loin chercher fortune. Au commencement du xvii« siècle, l'un de ceux-ci, François de Loménie, fut évêque de Marseille, et son neveu qu'il avait emmené avec lui, fit souche en Provence. Cinquante ans plus tôt, à Paris, un autre, Martial, tué dans la Saint-Barthélémy, avait fondé la maison des Loménie de Brienne. De celte branche naquirent le car-

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dinal de Loménie, premier ministre sous Louis XVI, et son frère, le comte de Brienne, ministre de la guerre, bienfaiteur de sa province, dont trente villages vinrent demander la grâce à la Convention. Celui-ci, n'ayant pas d'enfants, avait cherché des fils adoptifs dans sa famille de Provence et dans sa famille du Limousin; la première offrait trois jeunes gens presque élevés, militaires ou marins; ils furent choisis, et il leur en coûta cher, car ils furent guillotinés tous les trois, le même jour que Madame Elisabeth. — Dans la modeste maison du Limousin, on se racontait ces tragédies et aussi ces grandeurs ; on se souvenait volontiers d'avoir a cousiué » avec une famille historique. Ce souvenir dura dans M. de Loménie, non pas étalé ou même visible, mais enfoui, intime, et d'autant plus efficace. Il y a là un trait de caractère, et je ne crains pas de le marquer. Dans une âme vulgaire, un pareil sentiment n'eût fait que multiplier les prétentions et enfler la vanité; chez M. de Loménie, il a trempé la volonté et affmé la conscience. Un cœur noble se dit que noblesse oblige : par suite il s'interdit beaucoup de complaisances qu'un autre se croirait permises, et il se commande beaucoup d'efforts dont un autre se croirait dispensé.

Entre la qualité et la condition de Aa famille, le contraste était grand. Rien de moins seigneurial que la vie d'un gentilhomme campagnard au commencement de notre siècle, surtout dans les provinces reculées, et le Limousin était alors une des provinces les plus arriérées de la France. M. de Loménie nous a décrit, en témoin

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ocmaire*, ces bourgades qui n'étaient guère que de grands villages : des rues tortueuses, étroites, pavées de petits cailloux pointus, entrecoupées de cloaques; sur la voie publique, des enfants déguenillés, pieds nus dans la boue argileuse, des porcs indisciplinés qui cherchent leur pâture ; toute la malpropreté et toute la monotonie des habitudes rurales ; nulle réunion, sauf le jour du marché; ce jour-là, les paysans étalant avec orgueil leurs deux objets de luxe, une paire de souhers et un vaste parapluie de cotonnade bleue ; sur la place, quatre ou cinq oisifs qui vaguent d'un pas lent, des avocats en sabots et en casquette, un vieux journal â la main; de loin en loin, pour toute diversion, un passage de troupes, apparition grandiose qui appelle sur le pas des portes les hommes en grands chapeaux et les femmes en bonnets plats. — QuelqUes-uns de ces bourgs, anciens chefs-lieux de bailliage, avaient été de petites capitales rustiques, et conservaient une aristocratie locale. A Saint-Yrieix, où naquit M. deLoménie, au bout de la longue rue presque unique, les vieilles familles s'étaient groupées sur une éminence, autour d'un quinconce d'arbres : selon un mot significatif, ils étaient les gens du haut. Mais leurs maisons, pour être plus antiques, n'étaient guère plus ornées ni plus commodes. — Nous avons tous connu, dans notre enfance, des intérieurs semblables; il y a soixante ans, dans la petite noblesse, comme dans la bourgeoisie moyenne, les be-

1. Galerie de» contemporains y t. VIII, biographie de Dupuytreo.

soins étaîpnt bornés et la vie sobre. On ne s'inquiétait ni d'élégance ni de confortable; on était dur aux intempéries, on n'avait point de curiosités; on ne songeait pas à voyager; le corps, moins délicat, ne redoutait pas le malaise; l'esprit, moins exigeant, n'éprouvait pas l'ennui. Une famille entière vivait avec cent louis par an, quelquefois avec cinquante. On se contentait d'une servante unique, payée trois francs par mois, en sabots, qui ne parlait que patois, mais qui épousait les intérêts de ses maîtres et restait sous leur toit jusqu'à sa mort. 11 y avait un salon, dont les fauteuils avaient été rajeunis au moyen d'une vieille robe de noces; mais il ne s'ouvrait qu'aux jours d'apparat, et la pièce la plus habitée était la cuisine. C'est là que l'on mangeait, qu'on se tenait à l'ordinaire, et que tous les soirs, sans s'apercevoir de la fumée, la dame, avec sa servante, fabriquait ou entretenait tout le linge de la maison, à la lumière d'tine seule chandelle que faisait vaciller le vent de la porte. — Si simple que fût cette vie, le père de M. de Loménie la trouvait encore trop apprêtée et trop mondaine : il avait gardé les instincts militaires et ruraux de sa race. « La noblesse campagnarde d'autrefois, dit le marquis de Mirabeau, dormait sur de vieux faui teuils ou grabats, montait à cheval, allait à la chasse « de grand matin, se rassemblait à la Saint-Hubert et « ne se quittait qu'après l'octave de la Saint-Martin.... « Elle menait une vie gaie et dure, volontairement, « coûtait peu de chose à l'Etat et lui produisait plus « par sa résidence et son fumier que nous ne lui

c valons aujourd'hui par notre goût, nos recherches et a nos vapeurs. » Tel était ïe vieux gentilhomme, énergique, indépendant, porté par toutes les habitudes de son corps et de son cœur vers les exercices, les rudesses et la liberté des camps et des champs. Volontaire en 1792, il avait été soldat pendant dix ans, puis, quittant le service, pendant douze autres années il avait luimême exploité sa métairie. A présent, transplanté dans la ville par son mariage, il y était désœuvré, il s'y trouvait à l'étroit et captif, il devenait taciturne et sombre, et ne reprenait un peu de gaieté qu'à cheval, avec son fils, en pleine campagne et au grand air.

Un monde comme celui-ci, étroit et rustique, ne convenait guère à un jeune homme dégoûts délicats; mais, pour en sortir, il fallait faire acte de volonté. Ce sont de pareils actes, répétés et soutenus dès la première adolescence, qui décident des talents et des destinées. — Un oncle de M. de Loménie, officier dans la garde royale, obtint pour lui une demi-bourse au collège d'Avignon. C'était bien loin : la diligence mettait alors quatrejours et quatre nuits à faire le voyage. Le déchirement est grand, lorsque, pour la première fois, on quitte la maison maternelle ; il n'y en a peut-être point de plus pénible, et, pour cet enfant, il était pire que pour un autre, car il savait qu'il ne reviendrait pas avant quatre ans. La cinquième année, après les vacances, le matin du

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départ, sa douleur fut si vive, que sa mère, toute ferme qu'elle fût, se troubla et voulut le garder. Mais son appli= cation et ses succès lui avaient valu, au lieu d'une demibourse, une bourse entière, et il était déjà homme, c'està-dire décidé à se suffire et capable de se maîtriser. <( Non, mère, dit-il, donnez-moi mes habits, il faut que je m'en aille. » — Les études faites et les grades obtenus, il restait à trouver une carrière. Nous disons alors aux jeunes gens que le monde est tout grand ouvert devant eux; la vérité est qu'ils doivent se l'ouvrir, de leurs propres mains, avec effort. C'est le moment critique: on est tenu de choisir une voie et pour toute la A^ie ; mais comment choisir entre tant de voies, quand on n'en a essayé aucune? Ordinairement on prend au hasard ou l'on se laisse pousser. Seule la vocation vraie est un guide sûr ; encore a-t-elle besoin de temps pour se connaître et de tâtonnements pour se diriger. — M. de Loménie passa quatre ou cinq années, d'abord chez son père, puis à Orléans chez son oncle, puis à Paris, où il fit son droit. On aurait voulu qu'il revînt avocat pour exercer dans sa petite ville ; mais il avait connu par expérience les mœurs insipides ou tracassières de la province, et cette routine, demi contentieuse, demi végétative, lui faisait horreur. Avant tout, il aimait l'indépendance et l'étude, et, dans sa chambre garnie de la rue Saint-Jacques, il jouissait pleinement de ces deux biens. « Paris, écrivait-iP, est un séjour délicieux pour

i. Lettres du 9 janvier et du 8 mai 1835.

« toute âme qui pense, pour toute âme qui comprend « que boire, manger et dormir, ne sont pas le seul but (r pour lequel la Providence nous a placés sur la terre.... « Son grand charme est dans cette facilité d'isolement, « dans ce calme, ce recueillement qu'on peut y trouce ver au milieu du tumulte.... Une visite tous les quinze a jours est plus que suffisante pour entretenir les relac lions.... U m'arrive quelquefois de rester toute la « journée sans adresser la parole à un être humain, ({ sauf quelque bonjour ou bonsoir échangé en pas- « sant, avec un camarade aussi atïairé que moi. » — Il faisait de vastes lectures, il achevait d'apprendre l'anglais et l'allemand, il traduisait VHistoire du droit de succession de Gans, il insérait dans un journal son premier article sur Goethe, il apercevait l'envers et le dessous de la vie littéraire, il découvrait combien il est difficile d'être à la fois homme de lettres et indépendant. A aucun prix, il ne voulait écrire par ordre et dans un sens donné : les complaisances répugnaient à sa fierté. A aucun prix, il ne voulait se mettre en scène et attrouper la foule autour de son nom ; l'éclat bruyant répugnait à sa réserve. Ayant entrepris la Galerie des contemporains illustresy il décida que l'œuvre serait toute à lui et qu'elle serait anonyme. La première livraison parut en 1840; il était son propre éditeur, et, avec une exagération un peu ironique, il signait : Un hoinme de rien. L'entreprise était périlleuse : à vingt-quatre ans, inconnu, sans amis, sans fortune, avec quelques centaines de francs pour avances, composer et publier à ses frais

M. LOTJIS DE LOMÉNI». V\

dix ▼olumes, cent huit biographies, décrire clairement et juger pertinemment des œuvres et des actions de toute espèce, vie- de mihtaires, de diplomates et de ministres, de sculpteurs, de peintres et de musiciens, de chimistes, de physiciens et de naturalistes, de poètes et de philosophes, d'utopistes et de conquérants, en France, en Angleterre, en Allemagne, en Russie, en Belgique, en Italie, en Espagne, en Grèce et jusqu'en Orient, exposer l'état des affaires, de l'art et de la science, en chaque pays et à chaque époque, afin d'expHquer les actes du politique, les créations de l'artiste et les découvertes du savant : pour s'imposer et porter ce fardeau, il fallait, avec la témérité qui ne messied pas à la jeunesse, une énergie et une persévérance dont peu de jeunes gens et même d'hommes faits sont capables. « On n'a pas idée d'une vie comme la mienne, écrivait M. de Loménie à sa mère*. Votre fils ne quitte « pas son éternelle robe de chambre et ses éternelles « pantoufles. Imaginez un homme qui passe sa journée à « lire plusieurs livres pour en composer d'autres, et qui « fait ce métier, assis sur son fauteuil, la poitrine pen- « chée sur son bureau, depuis le 1^^ janvier jusqu'au « 31 décembre. Voilà ma vie; je ne quitte pas mon cabi- (( net une fois en quinze jours. Heureusement j'ai un petit « jardin, grand comme la main, dans lequel je me pro- « mène ; sans cela, je me dessécherais ainsi qu'une mo- « raie.... Je n'entre plus dans un salon sans être assailli

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