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SOUVELMRS DE LA VIE PARISIENNE

Dans chaque génération les survivants enlerront les morts. C'est le dernier service; nous le rendons, en allendanl qu'on nous le rende, et nous le devons surtout à ceux d'entre nous qui n'ont laissé d'eux-mêmes quune idée inexacte ou incomplète. Parfois, l'homme qui a disparu était supérieur à son œuvre : il n'a pas donné sa mesure, et le public se le figure autre et moindre qu'il n'était.

Marcelin, la Vie Parisienne: pendant vingt-cinq ans, ces deux noms ont été accouplés. Il avait fondé seul son journal; il en était le propriétaire et le directeur; il y écrivait et dessinait; il y inspirait tous les autres écrits et dessins. C'est lui que, chaque semaine, on apercevait à travers le numéro de la semaine; il y pei-

1. Emile- Marcetin-lsidore Planai, dit Marcelin, dessinateur et écrivain, fondaleur de la Vie Parisienne, né à Paris le 16 juillet 1S'29, décédé à Paris le 23 décembre 1S87. Cet essai sert de prér.ice à un recueil d'articles de Marcelin intitulé : Houveiiirs de la l ie Parisienne.

gnait les mœurs élégantes et s'adressait aux gens du monde. Par suite, à distance, on le prenait pour l'un d'entre eux; on lui prêtait leurs goûts, leur caractère, leur façon légère et gaie de prendre les choses, de jouer avec la vie, de l'effleurer, de n'y cueillir que l'amusement, l'amusement de la journée ou de l'heure, d'en accepter le décor obligé, les convenances et les petites contraintes, les visites et les entretiens de salon. — Rien de semblable chez celui-ci : il ne savait pas s'astreindre à la conversation ornementale et vide, ni se détendre jusqu'au badinage insouciant et gracieux. Ses émotions étaient trop persistantes et trop fortes; il avait la sensibilité profonde et l'imagination véhémente; pour employer une phrase de Stendhal, a ce n'était pas « une âme à la française; il ne savait pas oublier ses « chagrins : quand il avait une épine à son chevet, il (( était obligé de l'user, à force d'y piquer ses membres a palpitants. » — La plus longue et la plus acérée de ces épines, c'est-à-dire le souci du pain quotidien, il l'avait rencontrée au commencement de sa jeunesse, et, lentement, douloureusement, il avait dû en user toute la pointe. A dix-neuf ans, ruiné par la Révolution de Février 1848, il s'était trouvé chef de famille, obligé de gagner sa vie et la vie des siens, seul, sans patronage, aide ou protection, et, ce qui est pis, sans apprentissage. Il avait passé moins d'un an à l'atelier, il n'avait pas achevé sa seconde année de rhétorique; pour manier sa plume et son crayon, il n'avait qu'une main novice. U lui fallut, pendant des années, apprendre

et produire tout à la fois, produire tous les jours, avec quel sentiment critique de son insuffisance, avec quel mécontentement et quel dégoût de soimême, avec quel effort, ses amis s'en souviennent; il en perdit le sommeil; je l'ai vu s'évanouir de chagrin et d'épuisement. — Plus tard, maître d'un journal, ayant pris sa place dans le monde, il regrettait toujours ces années de production hâtive; il ne se consolait pas de sa précocité forcée; il se disait que les études lui avaient manqué; il souffrait d'être au service de la mode. — Aussi bien, ses facultés n'avaient pas trouvé leur emploi; il y avait en lui un fonds riche et original, une succession incessante d'impressions vives et fines, une aptitude rare pour les idées générales et les vues d'ensemble, bref les dons naturels de l'observateur, du psychologue et du critique. Il aspirait au moment où, délivré des affaires et du métier, il pourrait donner carrière à son talent, ne plus écrire que pour se faire plaisir, écrire des œuvres d'imagination ou d'histoire, et il en avait plusieurs sur le chantier, toutes de longue haleine, d'exécution difficile. Jamais il n'y a renoncé, même invalide et demi-détruit, suffoquant, cloué sur son fauteuil par une maladie qu'il savait mortelle; jusqu'à la fin, il prenait des notes, classait des estampes, esquissait des plans; jusqu'au bout, cette âme vivace est restée vivante, et non pas seulement par la passion littéraire. La sève, en lui, remontait toujours, et dans toutes les branches; la végétation intérieure du désir, de l'espérance et de l'illusion était continue;

les intempéries du monde et les inclémences de la vie avaient beau la flétrir ou l'écraser, elles ne parvenaient pas à l'amortir- Jamais il n'a connu cette résignation totale ou partielle qui est le fruit ordinaire de l'expérience, et qui conduit, sinon au bonheur, du moins à l'apaisement. — De là sa tristesse; de là les disparates qui s'assemblaient et se heurtaient en lui ; de là le contraste permanent et apparent de son personnage officiel et de son être intime. Au théâtre, au Bois, dans les endroits publics, ce qu'on voyait au premier coup d*œil, c'était l'homme de son journal, des dehors irréprochables, des habits coupés à la dernière mode, une barbe et des cheveux arrangés avec un soin savant, une figure régulière, la scrupuleuse correction des détails et de l'ensemble; au second regard, on remarquait la physionomie sérieuse et même sombre, le teint pâli, le front pensif, les yeux ardents, profondément enfoncés dans l'orbite battu, le regard intense ou distrait, l'air d'attention concentrée ou de parfaite absence. Nous lui disions quelquefois : « Allons, monsieur le directeur de a la Vie Parisienne, vous qu'on appelle le Marcelin des fl salons, déridez-vous ; n'ayez pas l'air d'un entrepreneur « de pompes funèbres ». Il souriait vaguement, répondait à peine, avec effort, comme un homme occupé que l'on dérange : il semblait revenir de très loin. Sauf des accès de verve qui, chaque année, devenaient plus rares, il aimait à se taire, à vivre seul et en solitaire, non seulement dans son cabinet, mais en public et au milieu de la foule; c'est qu'il avait, à un haut degré.

la faculté singulière qui, par delà le monde environnant, bruissant, incommode, ouvre à l'esprit uo autre monde.

Cette faculté est Y imagination reconstruclive. Un jour, sur le boulevard, le sculpteur Pradier disait à un de nos amis : « Suivons cette jeune fille qui marche « là, devant nous, avec ses parents. La malléole interne « et l'assiette du pied sont bien ; l'articulation du genou « est encore mieux : la rotule n'est pas proéminente. Ence core une vingtaine de pas, et je pourrai voir la façon <n dont la tête du fémur tourne dans l'os des hanches. » De fait, au bout des vingt pas, il avait vu toute l'ossature; là-dessus, rentré dans son atelier, il ébauchait sa svelte et légère Atalanley une fillette de quinze ans, qui, courbée sur un genou, noue ses sandales avant de courir. Ayant beaucoup étudié le corps humain, il en sentait toutes les connexions ; par suite, sur un fragment délicatement perçu et profondément compris, il recomposait le squelette et la figure. 11 en est des moeurs sociales comme du corps humain : toutes leurs parties se tiennent; par une série de liaisons, on peut conclure de l'une aux autres, et, d'après un morceau, reconstituer l'ensemble. Dans ce domaine, Marcelin devinait et voyait, comme le sculpteur, à force d'expérience et de tact inné; aussi promptement et aussi sûrement que le sculpteur il reconstruisait, non des formes idéales, mais des mœurs historiques; il les savait et les expliquait, avec une abondance et une précision surprenantes, aux diverses époques, sous Louis-Philippe et la Restau-

ration, au lemps de l'Empire, au temps de la République, sous Louis XYl, dans la première moitié du XVIII® siècle, sous Louis XIV, sous Louis Xlll, au temps des Valois en France, à la fin du xvi« siècle en Flandre et en Hollande, au commencement du xvi« siècle en Italie. Au moyen d'un portrait, même médiocre, avec des estampes telles quelles de l'époque, il ge transportait dans l'époque ; il en parlait comme s'il y eût vécu ; il s'en représentait les types, surtout l'homme du monde et la femme du monde, le cavalier et la dame, leur costume, leur toilette, leurs façons, leur physionomie; il voyait, par les yeux de l'esprit, tous leurs dehors visibles, l'habillement d'apparat et le déshabillé, l'ameublement, l'habitation et les jardins, le salon et la place publique, une cérémonie, un bal, une visite, la raideur ou la désinvolture de l'attitude, les diverses façons successives de monter à cheval, de porter ou parer un coup d'épée, de saluer, de s'aborder et de sourire, de danser, d'être galant, de baiser la joue ou la main. Il avait ainsi ses entrées familières dans cinq ou six mondes aussi complets que le nôtre. Involontairement et tous les jours, il y entrait; il s'y promenait à discrétion, comme un voyageur bien accueilli, comme un spectateur qui n'a pas de frais à faire. Il y était chez lui et à son aise, plus à l'aise que chez nous.

Quand un homme a cette faculté, il est tenté d'en user, quelquefois d'en abuser. On peut dire que celui-ci a vécu parmi ses estampes : à la fin, il en avait trois

cent mille. — Non qu'il fût coUeclionneur ou amateur des pièces rares : il ne s'est jamais appliqué à compléter des séries, et, avec les belles gravures, il en achetait de médiocres, et même de mauvaises, les sachant telles, caricatures, lithographies de modes, frontispices et vignettes, à une seule condition, c'est qu'elles fussent significatives et suggestives; elles devaient toujours illustrer quelque détail des mœurs, lui faire toucher plus à vif les gens d'autrefois, un prince, un courtisan, une grisette ou un soldat. Au fond, la même préoccupation le suivait dans son travail positil et dans son métier quotidien; l'observateur libre, le curieux désintéressé, subsistait sous le directeur de la Vie Parisienne. Les choses vivantes lui étaient un spectacle comme les choses mortes ; le présent lui apparaissait sous la même figure que le passé, c'est-à-dire comme une estampe finale et fraîchement tirée, au bout d'une suite d'autres estampes plus ou moins vieilles et jaunies. La dernière représentation de r Africaine à l'Opéra, le défilé des équipages hier au bois de Boulogne, telle soirée dans un salon contemporain, telle revue des troupes à Satory ou au Champ de Mars, venait s'ajouter, comme une variante ou un supplément, aux scènes correspondantes qu'il avait vues chez Eugène Lami et Tony Johannot, chez Moreau et Saint-Aubin, chez Perelle et Sébastien Leclerc chez Callot et Abraham Bosse. — Bentré chez lui et penché sur ses cartons, il trouvait qu'entre la chose réelle et la chose dessinée la différence est petite; au t)OUt de quelques heures, cette différence s'évanouissait,

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