‹ Derniers essais de critique et d'histoireChapitre 27 sur 29 · S06 L'ABT · texte numérisé non relu

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des robes, les mêmes bruissements des pas qui vont au dortoir ou à la chapelle. Les sensations délicates, indistinctes, s'éveillent vaguement dans cette monotonie; elle se sent enveloppée, soutenue, portée à toute heure par la toute-puissance, par la divine bonté à laquelle elle s'abandonne, et la piété tendre, comme une rose abritée par les brtitahtés de la vie, s'épanouit loin de la grande route où se heurtent les pas humains. — Voilà ce que dit cette figure; revenez devant elle, et chaque fois elle vous parlera plus intimement et plus à fond; vous aurez beau puiser dans l'œuvre, vous n'épuiserez pas tout ce que le maître y a mis. — Tel est l'office de l'art ; les grandes forces qui façonnent l'humanité sont des ouvriers insuffisants; elles ne font leur œuvre qu'à demi, elles ne produisent que des ébauches; mais ce qu'elles ont ébauché, l'art l'accomplit.

Journal det Débats, 11 février 1880.

Quatre observateurs ont, dès le début, compris le caractère et la portée de la Révolution française : Rivarol, Malouet, Gouverneur Morris et Mallet du Pan, celui-ci plus profondément que les autres; en outre, ce que n'ont pas fait les autres, il a décrit, commenté et jugé la Révolution depuis le commencement jusqu'à la fin ; de 1789 à 1799, ses analyses et ses prédictions se succèdent de semestre en semestre, de mois en mois, et souvent de semaine en semaine. Si l'on se reporte aux. documents originaux, on découvre que ses analyses sont toujours exactes; si l'on suit le cours des événements, on constate que ses prédictions sont presque toujours vraies : parmi tant de gens aveugles, aveuglés ou myopes, il reste clairvoyant et voit de très loin. En cela il est unique : rien de plus rare en tout temps, et surtout en ce temps-là, que la compétence politique, et, par un singulier concours de circonstances, Mallet, en politique, était compétent. Je ne veux pas dire qu'il fût

1. Correspondance inédite de Mallet du Pan avec Vempereur d'Autriche, de 4794 à 1798, publiée d'après les manuscrits conservés aux Archives de Vienne, par André Michel.

homme d'État, homme d'action, capable de commander, de gouverner, de remédier à la maladie sociale ; il n'a point été appelé aux affaires, il est demeuré dans son cabinet, il n'a jamais opéré de ses propres mains, il n'a été que médecin consultant. Mais, dans cet emploi restreint, il a fait preuve d'une capacité supérieure. Tel savant, physiologiste, anatomiste et clinicien, emploie dix ans de sa vie à l'étude d'une maladie nouvelle ou mal connue, l'albuminurie, le choléra asiatique ou la fièvre jaune; pareillement, Mallet a mis dix ans à faire la monographie de la fièvre révolutionnaire; il Ta faite sur place, jour par jour, avec un diagnostic sûr, des pronostics vérifiés, une parfaite intelligence des causes et des crises ; il n'y aurait qu'à recueillir ses articles et ses brochures pour avoir une histoire complète de la Révolution.

Quand un homme entreprend d'étudier quelque maladie physique, ordinairement il n'est pas novice; pour peu qu'il ait le sens commun, il s'est donné l'éducation préalable et nécessaire; il a passé cinq ans à l'École de Médecine et deux ans aux hôpitaux; il a disséqué; il sait se servir du microscope ; il a suivi les cours des physiologistes spéciaux et la clinique des médecins éminents; il est au courant de la science; sinon, il ne peut pas même commencer des recherches ; le corps humain est un organisme trop compliqué et trop délicat. — Non moins délicat et non moins compliqué, le corps social est encore plus difficile à connaître; sa structure, son mécanisme, son jeu normal, ses affections

chroniques OU aiguës exigent, pour être comprises, une préparation aussi approfondie et aussi technique. Toute cette préparation théorique et pratique, on la rencontre dans Mallet du Pan. En 1789, âgé de quarante ans, il avait déjà vingt ans d'éducation politique; car, toute sa vie, il avait rétléchi aux affaires d'État. Dès sa première jeunesse il avait longuement étudié le droit public, l'économie politique et l'histoire, non pas en écolier ou en amateur, mais en penseur oi-iginal et en critique indépendant. 11 avait séjourné ou voyagé en Suisse, en France, en Allemagne, en Angleterre, dans les Pays-Bas, et observé sur le vif les constitutions, les gouvernements et les mœurs. Autre préparation plus fructueuse encore: il était citoyen de Genève, et, dans cette miniature d'État, il avait vu de ses yeux les conditions, les bienfaits et les dangers de la liberté, la lutte des classes, la défaite des vieilles familles patriciennes, le triomphe de la bourgeoisie commerçante, l'oppression et les réclamations des « natifs », les troubles de 1777, la révolution de 1782, un coup d'État, des arrestations, une dictature provisoire, puis l'anarchie parfaite, le peuple armé, furieux, dans la rue, prêt à se laisser entraîner jusque dans la folie et dans les massacres, bref la répétition préalable et sur un petit théâtre du drame qui, dix ans plus tard, devait se jouer à Paris avec un cinquième acte sanglant. Dans ce drame prolongé, Mallet avait été, non seulement témoin, mais encore acteur; dès le prologue, à vingt-deux ans, par sa première brochure, il prenait parti pour les

opprimés; en 1782, il était l'un des représentants chargés de négocier la capitulation de Genève. — Cependant il devenait publiciste de profession, et suivait au jour le jour l'histoire contemporaine. Hôte et correspondant de Voltaire, correspondant de Samuel Rorailly, collaborateur et continuateur de Linguet, rédacteur politique du Mercure de France, h Genève, à Ferney, à Londres, à Bruxelles, à Paris, il pratiquait les philosophes et les hommes d'État, les novateurs et les gens en place, Brissot et M. de Montmorin; il appréciait les théories en vogue sur l'impôt, sur le commerce, sur la législation, sur le droit des gens, sur les droits de l'homme; il discutait les plans de bouleversement et les velléités de réforme; il commentait les grands événements à mesure qu'ils se produisaient, la révolution d'Amérique, le procès d'Hastings,la contre-révolution de Hollande. Bref, en 1789, il connaissait la France et l'Europe. — Pendant les dix années qui suivent, il est au bon endroit pour juger les événements. Étranger, protestant, sans parti, sans attache et sans peur, il peut saisir la vérité, toute la vérité, et aucun document ne lui manque Sous la Constituante et sous la Législative, il assiste lui-même aux séances des Assemblées, et ses comptes rendus sont les seuls intelligents et véridiques. Dès 1787 et 1788, il a vu les émeutes de la rue, et, avec une précision terrible, il en marque le caractère, puis il en décrit le recrutement, l'organisation et les meneurs. A partir de 1789, des centaines de lettres, écrites au moment et sur place.

MALLET DU PAN. Mi

signées, datées, vérifiées, le renseignent incessamment sur les troubles de la province. En 1791 et 1792, on lui communique, sous forme de résumés et d'extraits, lei dépêches des administrations locales, les pièces authentiques, les procès-verbaux manuscrits de presque toutei les jacqueries, les détails et les chiffres que nous retrouvons aujourd'hui dans les Archives nationales. De 1795 à 1798, par des correspondants bénévoles ou payés, il se procure des informations variées, intimes, complètes et de première main sur les événements de l'intérieur, sur la situation de Paris et des départements, sur l'état des finances et des armées, sur la composition et les projets de chaque faction, sur les effets de chaque crise. Muni de cette éducation et pourvu de ces documents, un homme est en droit et en état de s'exprimer sur les affaires publiques; sinon, il parle à tort et à travers; quand il a le bonheur ou le malheur d'être éloquent, il peut enfiler des raisonnements plausibles et faire ronfler de belles phrases, mais, en somme, il n'est qu'un bavard.

A cette compétence que l'on acquiert, joignez chez Mallet du Pan un talent qu'on n'acquiert point, la faculté de voir les âmes. — Ce qui détermine et provoque les actions humaines, ce sont des sentiments: la peur de la mort, la crainte de la douleur, le souci du pain quotidien, le désir du bien-être, des convoitises ou des ambitions de diverses sortes, l'attachement à des rites et à des usages, la confiance, la sympathie et la déférence pour tel personnage ou telle classe de personnes, par-

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fois des inquiétudes de conscience, un instinct du devoir, le respect d'une règle, le besoin d'être honorable à ses propres yeux. Tous ces sentiments et beaucoup d'autres, plus ou moins énergiques ou faibles, intermittents ou continus, sont autant de sources convergentes ou divergentes qui se déversent dans un même bassin pour en sortir par un seul courant, et ce courant est la volonté finale, active ou passive. Selon le tempérament de l'individu, selon son caractère, son intelligence, son éducation, ses antécédents et ses alentours, les sources sont de diverses grosseurs ; le plus souvent, l'individu lui-même les ignore; elles coulent en lui souterraines et obscures; il ne peut pas estimer leur force, ni prévoir leur direction; en temps de révolution surtout, plusieurs d'entre elles jaillissent à l'improviste avec un élan terrible; il est emporté par l'afflux surabondant; sa volonté, comme un torrent soudain, se précipite avec fracas dans im nouveau lit. — Mais, en tout cas, les sources font le courant, et, si l'on veut connaître le courant, ce sont les sources qu'il faut connaître. Cela exige un genre d'imagination particulier, une divination analogue à celle du romancier et de l'écrivain dramatique, du critique et de l'historien, mais plus circonspecte et plus sûre, plus flexible et plus étendue. Car, pour le politique, il s'agit devoir, non pas des âmes fabriquées, mais des âmes réelles, non pas des âmes éteintes, dont le développement est terminé et qui ont donné tout leur fruit, mais des âmes vivantes, dont le développement est incomplet et qui ont encore beaucoup d'actes à

produire, bien plus, des groupes d'âmes, des groupes où lésâmes se comptent par millions. Partisans et adversaires du gouvernement, personnel et recrues de tous les paitis, personnel de Tordre et personnel de l'émeute, fidèles et clergé de diverses Églises, propriétaires et prolétaires, citadins et campagnards, nobles, bourgeois, ouvriers et paysans, administrateurs et administrés, il est tenu de se figurer l'état mental et moral de chacun de ces groupes, et de se le figurer exactement, non pas une fois pour toutes, mais en accommodant sa conception changeante aux changements graduels ou brusques que le temps et les événements introduisent dans son modèle. Notez que ces dispositions et inclinations du modèle sont des forces; il ne suffit pas de les constater, il faut encore les mesurer; faute de les avoir estimées juste, on se trompe du tout au tout ; si Louis XVI, la Reine, les princes, la Cour, les constitutionnels, les émigrés ont toujours fait fausse route, c'est qu'ils n'ont jamais évalué assez haut la rancune invétérée du contribuable et du roturier, l'irritation et la méfiance du paysan, l'antipathie et l'amour-propre du bourgeois. Une intelligence assez compréhensive pour se représenter les sentiments les plus divers et les plus extrêmes, un tact assez fin pour en apprécier l'intensité et la protondeur, telle est la faculté politique ; elle était supérieure chez Mallet du Pan; il l'avait fortifiée par l'exercice et, pour s'en mieux servir, il employait le procédé abréviatif qui semble être préféré par les hommes d'État. — Ce procédé, très efficace et le moins inexact

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de tous, consiste à se figurer chaque groupe d'après quelques individus bien étudiés et bien connus : on les prend comme spécimens du reste. Par exemple, avant de décider une mesure, Fox s'iniormait au préalable de ce qu'en pensait M. H..., député des plus médiocres et même des plus bornés; comme on s'en étonnait, il répondit que M. H... était, à ses yeux, le type le plus exact des facultés et des préjugés d'un country gentleman; de même Napoléon disait que, avant de faire une loi considérable, il imaginait l'impression qu'elle produirait sur un gros paysan. Vingt ou trente figures et situations typiques sont, pour ces grands joueurs d'échecs, les pièces et les pions d'un échiquier mental sur lequel ils manœuvrent d'avance, afin de choisir, entre plusieurs combinaisons possibles, le coup qu'ils vont jouer en fait sur l'échiquier réel. — Mallet du Pan n'a pas joué; il ne donnait que des conseils; il expliquait aux joueurs les vicissitudes et les probabilités de la partie; mais nul n'a si bien démontré la marche des grosses pièces et surtout la marche des pions. Sur les personnages importants de la Convention et du Directoire, sur Danton et flobespierre, sur les principaux Thermidoriens, il n'a que des renseignements incomplets, parfois inexacts; il n'a point lui-même pratiqué les gens dont il parle, il les aperçoit de loin ; d'ailleurs, il leur accorde peu d'attention; il sait que leur initiative est de médiocre importance, qu'ils ne conduisent pas, qu'ils sont entraînés; ce sont des nageurs en train de se noyer; Tessentiel est de noter le sens et la rapidité

du courant. Mais, sur les Assemblées, les parus et les foules, ses jugements sont aussi exacts que pénétrants; là-dessus, en refaisant son travail, je ne l'ai jamais trouvé en défaut; les documents de toutes mains, authentiques et multipliés, autorisent ses descriptions les plus sombres et ses sévérités les plus âpres. Tantôt en brusques silhouettes, tantôt en larges et profondes esquisses, tantôt en grands tableaux achevés, il représente une classe entière, noblesse ou clergé, Parisiens ou provinciaux, administrateurs de la Constituante, proconsuls de la Convention, fonctionnaires du Directoire, hommes de la Terreur, hommes de Thermidor, hommes de Vendémiaire, royalistes du dedans, émigrés du dehors, feuillants, girondins et jacobins de toutes les époques, avec des statistiques approximatives, des chiffres probables et des détails probants, par des anecdotes significatives, par des traits de caractère et de mœurs. Sur les jacobins, notamment, il revient à vingt reprises; c'est qu'ils sont la faction active et dominante; personne, sauf Burke, n'a si parfaitement compris leur fanatisme, leurs instincts et leurs procédés de sectaires, l'enchaînement de leurs dogmes, leur ascendant sur les esprits incultes ou mal cultivés, la force de leur propagande, la puissance et la malfaisance de leur rêve, leur aptitude à détruire, leur incapacité pour construire, leur appel aux passions dissolvantes et meurtrières, le mécanisme intime par lequel leur doctrine transforme un demi-lettré ou un artisan utile en < un philosophe à pique » et le conduit de l'ignorance

à la présomption, de l'enthousiasme au crime, en kn

persuadant qu'il sauve la patrie et qu'il régénère

l'humanité.

Enfin, voilà de l'histoire vivante, l'histoire des passions effectives et des volonlés qui ont agi; on les touche, on les tient, on démêle leur qualité, on saisit leur origine, on suit leur développement, on saisit leur œuvre; on quitte le MonileuTt la séquelle des journaux et le fatras des pamphlets, les harangues de tribune et de club, les kilomètres de bavardage abstrait, les phrases qui ne sont que des phrases et dupent l'orateur aussi bien que l'auditoire, le raisonnement verbal qui dissimule le vide de la cervelle, et ne sert qu'à exalter les haines ou à masquer les appétits; on aperçoit la Révolution, non plus à travers les illusions de la distance, dans les mirages de la légende, sous le tintamarre du drame, mais face à face, en elle-même, telle qu'elle a été, je veux dire telle qu'elle était dans le cœur et dans la tête de ceux qui font faite. Son procédé est la méthode déductive qui, écartant l'observation, dédaignant l'expérience et l'histoire, construit la société d'après un axiome préconçu. Son point de départ est un contrat social chimérique, conclu d'avance entre des individus fictifs, si mutilés par l'abstraction qu'ils sont à peine des reliquats de l'homme, et que, pour les transformer en unités égales, on a fait d'eux de simples zéros. Son objet et son œuvre sont le socialisme égalitaire et antichrétien, c'est-à-dire l'omnipotence de l'État, le sacrifice entier de l'individu, l'ingérence de

l'aulorilé publique dans toutes les provinces de la vie privée, le droit et le devoir pour la communauté et .pour ses représentants de régir despotiquement le travail et les échanges, de fixer les salaires, d'entreprendre et de diriger l'éducation, de niveler les conditions et les fortunes, d'abolir les religions révélées, de proscrire les cultes établis, de gouverner les consciences, de refondre la famille, de régler les mœurs domestiques, d'imposer les croyances, les rites, les manières et les sentiments requis par l'institution nouvelle, bref, d'établir une sorte de couvent agricole et militaire, un couvent de Spartiates patriotes, enthousiastes, rudes, sobres, ramenés à la nature par la contrainte et selon la formule de Jean-Jacques Rousseau. — Effectivement, tout cela est dans les écrits de Rousseau. Depuis 1789 jusqu'au Consulat, ses maximes ont composé le catéchisme en vogue ; plusieurs d'entre elles ont survécu et influé sur l'organisation de l'an VIII; on retrouve leurs traces dans certains traits essentiels de la législation impériale, notamment dans les plébiscites du Consulat et de l'Empire. Dès le commencement de la Révolution, elles sont érigées en axiomes; sauf Malouet et le petit groupe qui siège autour de lui, tous les constituants en sont imbus; politique déductive, contrat social, Droits de l'homme, souveraineté du peuple, ce sont là leurs idées maîtresses; on les admet au sens de Rousseau, on les professe, on les proclame; seulement, faute d'imagination et de logique, on n'en démêle pas les consé. quences extrêmes; ou, par bon sens, prudence, bonne-

télé, on en limite les applications. Mais, à mesure que la société se dissout, les conséquences anarchiques et despotiques sortent du principe, comme une plante vénéneuse sort de son germe; l'utopie destructive prend pied dans les esprits précipités, raides et faux, sans conscience ni scrupules, avides de pouvoir, de licence et d'argent, assez aveugles ou assez sophistes pour confondre l'intérêt public avec leur intérêt privé, assez bornés ou assez échauffés pour croire que leur formule spéculative contient la vérité pratique, assez brutaux ou assez furieux pour tuer à tort et à travers, pour prendre le pouvoir par l'insurrection et les massacres, pour maintenir leur règne par la dictature et la terreur; voilà les jacobins; telle est leur conquête et telle est leur dictature. On peut considérer les principes de Rousseau comme une espèce de virus antisorial; médiocrement dangereux dans un esprit sensé, instruit par la pratique et capable de prévoyance, ce virus produit des ravages monstrueux dans les imaginations naïves, chimériques ou affolées, dans les amours-propres déréglés et souffrants, dans les consciences véreuses et ouvertes à la tentation; car il y développe les plus pernicieux instincts, et il y justifie les pires actes : l'usurpation, l'arbitraire effréné, le vol, le meurtre et le brigandage en grand, pratiqués sous le prétexte du salut public. — Après Thermidor, il semble que la France ait vomi le poison ; mais il en reste une forte dose : on retrouve les principes et les procédés de la Terreur dans les décrets de Yendém.iaire, dans le coup

d'État et les proscriptions de Fructidor, dans les lois de 1799 sur l'emprunt forcé et sur les otages, dans la prolongation de la persécution religieuse; plus précisément encore, si l'on veut voir l'extrait concentré, la dernière goutte épurée du jacobinisme, on n'a qu'à lire les papiers, le plan d'exécution et le programme social de Babeuf.

A présent, nous comprenons pourquoi les jugements de Mallet sont si durs. Non seulement il était perspicace, il voyait les faits à travers les mots et la pratique sous la théorie; mais encore, par principes, réflexion et caractère, il était libéral; libéralisme signifie respect d'autrui. Que chaque particulier soit respecté par l'État et par les autres particuliers; que l'individu, comme la communauté, ait son domaine, domaine limité, assuré, fixé par la loi et la coutume : dans cette enceinte inviolable qui comprend sa personne, sa propriété, sa conscience, ses croyances et ses opinions, son for intérieur, sa vie privée et ses offices domestiques, quiconque pénètre est un intrus ; si l'État existe, c'est pour empêcher les intrusions; tant qu'il les empêche, il est le premier des bienfaiteurs; quand il les commet, il est le dernier des malfaiteurs. — Une pareille conception convient à une âme fière et probe; effectivement, ce que Mallet du Pan enseignait, il le pratiquait. Sans fortune, ayant une famille à nourrir, vivant de sa plume, il n'a jamais subordonné à aucun de ses intérêts aucune de ses opinions. En toute occasion, il pensait par lui-même : nulle sollicitation, promesse ou menace,

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n'avait prise sur son indépendance. Avant 1789, parfois le ministre et les bureaux supprimaient ou mutilaient ses articles; mais ils n'obtenaient de lui ni une complaisance, ni une réticence, et, faute d'être agréable, il demeurait pauvre parmi tant d'écrivains à gages qui se disputaient les pensions payées par son propre journal. Après 1789, il était en butte aux fureurs des clubs et de la rue : a Trois décrets de prise de corps, cent « quinze dénonciations, quatre assauts civiques dans sa « propre maison, la confiscation de toutes ses propriétés « en France, » voilà sa part dans la Révolution; il a passé quarante mois « sans être assuré, en se couchant, « de se réveiller libre ou vivant le lendemain ». Réfugié en Suisse, il est chassé de son pays par la brutale invasion de 1798; un décret spécial le retranche nominativement de sa patrie conquise et francisée de force par le Directoire, a J'ai tout perdu avec la Suisse, dit-il en arrivant en Angleterre, patrie, parents, amis; il ne « m'en reste que des souvenirs déchirants », des souvenirs d'oppression, de rapine, de rapt, de meurtre et d'incendie, a La Suisse, comme Athènes après l'inva- « sion d'Alaric, n'est plus, selon le mot d'un rhéteur c byzantin, que la peau vide et sanglante d'une victime vT offerte en sacrifice. » Dans son dernier asile, il fonde et rédige le Mercure britannique, il poursuit son œuvre et meurt à la tâche, épuisé à cinquante ans, laissant les siens sans ressources, mais avec la conscience d'avoir vécu en honnête homme, sachant qu'il a fait son devoir, puisqu'il a combattu en volontaire, bravement, sans

relâche et jusqu au bout, contre les attentats des jacobins, contre les illusions des émigrés, pour la civilisation et pour la justice. Dire la vérité hautement et librement, voilà le premier besoin d'une âme sérieuse et sincère, a Sans l'hospitalité du peuple anglais, écrivait-il, j'éprouverais encore le tourment du silence; « jamais trop de reconnaissance ne payera le bienfait de « cet affranchissement. » A ce profond soupir, on sent la force et la chaleur d'une conviction méditée qui ne peut pas se taire. « Que de fois, dit son fils, je l'ai vu, pen- « dant qu'il écrivait, bouleversé, agité, se lever tout à « coup et se promener à grands pas dans la chambre, « jusqu'à ce qu'il fût parvenu à maîtriser les puissantes « émotions soulevées dans son âme ! » Un pareil homme n'a ni le temps ni l'envie de polir des phrases; il n'écrit que pour se soulager et se décharger.

C'est pourquoi ses articles ne sont pas des pièces littéraires; il n'a rien de l'écrivain que l'éloquence; son style est rude, heurté, parfois incorrect; il ne faut pas lui demander la tenue irréprochable de Rivarol, la hauteur aristocratique et dédaigneuse de Joseph de Maistre. Il ne songe pas à lui-même, à la gloire, au grand art, aux grandes manières, au bon ton ; il ne pense qu'à son œuvre, à la vérité, au bien public, aux idées qu'il défend ; il n'est qu'un loyal ouvrier, artisan de persuasion et de preuve. Mais au préalable il s'est persuadé lui-même et par tant de preuves si tortes que son esprit et son cœur sont pleins et débordent. Cela fait une grosse source bouillonnante, du jet le plus

puissant el le plus continu, un courant intnrissable de logique et de passion qui coule droit, à pleins bords; on est entraîné, on ne s'arrête pas à remarquer les flaques d'écume, les éclaboussures et les excès de la parole militante; on entend une voix mâle, tendue et passionnée, un accent grave et vibrant, la douleur d'un grand esprit révolté par le spectacle de la sottise et de la folie, l'indignation d'un cœur généreux outragé par le triomphe de la brutalité, du mensonge et du crime. Sans le vouloir et par cela seul qu'il écrit de verve, il a souvent des mots poignants, des saillies ou des arrêts brusques, des cris contenus, des raccourcis de pensée et d'expression, des images d'un éclat et d'une justesse extraordinaires, parfois de largos résumés, des files d'arguments enfermées dans une période gigantesque, une irruption de preuves serrées, ordonnées et lancées comme une colonne d'assaut, une ampleur oratoire que Mirabeau n'a point égalée et que Burke n'a point surpassée. Il est agréable de retrouver une telle œuvre ; le préjugé, la mode et l'ingratitude humaine ont pu l'ensevelir dans la poussière des bibliothèques ou dans les ténèbres des archives; on l'a oubliée ou méconnue pendant un siècle; tous les historiens célèbres de la Révolution semblent l'avoir ignorée, Carlyle comme M. Thiers, M. de Lamartine, M. Louis Blanc, M. Michelet. On l'exhume aujourd'hui; elle sort de terre, aussi forte, aussi saine, aussi ««ve qu'au premier jour.

20 mars 1884.

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