DERN. ESSAIS DE CBITIOQB
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9 peuvent, à sa chambre ; ils vont jusque dans le lieu {{ où l'époux dort, et j'ai ouï dire qu'ils se voient des a années de suite sans oser prononcer une parole, de a peur d'être entendus. » Le secret et la fidélité sont entiers, a 11 y a des intrigues qui durent autant que la a vie, bien que Ton n'ait pas perdu une heure pour les a conclure. » Comptez encore les soins, les empressements, la délicatesse. « ils parlent de leurs maîtresses « avec tant de respect et de considération, qu'il semble « que ce soient leurs souveraines. » Comptez enfin le dévouement jusqu'à la mort : a Les maris et les paa rents ne font point de quartier. » Dix histoires du grand monde montrent l'épée, le poignard et le poison à l'œuvre comme dans un mélodrame. Un mari a tué sa femme; l'amant tue le mari. Un amant devient infidèle; sa maîtresse l'attire dans une maison gardée et le force à choisir entre un couteau et du poison*. La tragédie qui entoure l'amour est comme un piment qui en rehausse la saveur. — Non seulement l'amour est universel et sans frein, mais il doit l'être; les femmes l'exigent comme une dette; un homme n'est cavalier que par là. « La' marquise d'Alcanizas, une des plus « grandes et des plus vertueuses dames de la cour, « nous disait : — Je l'avoue, si un cavalier avait été {( tête à tète avec moi une demi-heure sans me demander « les dernières faveurs, j'en aurais un ressentiment si
1. « Si je voulais vous dire tous les événements tragiques que j'apprends cliaque jour, vous conviendriez que ce pays-ci est 1« théâtre des plus terribles scènes du monde, v (III, 80.)
€ vif, queje le poignarderais si je le pouvais. — Il n'y en a a guère qui n'aient de pareils sentiments là-dessus. » Un tel sentiment s'accommode bien du sang et de la souffrance. Il est un fanatisme, et déchire en même temps qu'il exalte. On voit dans les rues des disciplinants qui se flaçrellent en l'honneur de leur dame, comme don Quichotte dans la montagne. Leur visage est voilé; sur leur tête est un bonnet en forme de pyramide, haut comme trois pains de sucre; ils portent des gants et des souliers blancs; un ruban donné par leur maîtresse pend à leur discipline. Le marquis de Villa Hermosa et le duc de Véjaz ont donné dernièrement en spectacle cette marque de « bravoure et de f bon air. » Chacun d'eux marchait précédé de soixante amis et suivi de cent autres, tous entourés de leurs pages et de leurs laquais, à la lumière de cent torches de cire. « Toutes les dames étaient aux fenêtres, avec des tapis sur les balcons, et des flambeaux attachés aux côtés, pour mieux voir et être mieux vues. » En cet appareil, les disciplinants fustigent de leur propre main leurs épaules nues, a Cela fait des écorchures effroyables d'où coulent des i-uisseaux de sang, d Leurs dames, à travers les jalousies, les encouragent par quelque signe. « Quand ils rencontrent une femme < bien faite, ils se frappent d'une certaine manière qui f fait ruisseler le sang sur elle; c'est là une fort grande f honnêteté, et la dame reconnaissante les en rec mercie. » — Rien d'étonnant s'ils s'exposent aux cornes du taureau pour plaire à leurs maîtresses. La
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fête est magnifique autant que terrible et rassemble toutes les séductions éblouissantes et violentes qui peuvent remuer de pareils nerfs. Sous le puissant soleil d'Espagne, le roi, les ambassadeurs, les grands conseils du royaume avec leurs insignes et leurs armes, tous les grands, toutes les dames parées de pierreries et d'étoffes superbes, prennent place sur des écbafauds couverts de riches tapis et sous des dais brodés d'or. Six cavaliers nobles se présentent, chacun avec douze chevaux de rechange, avec six mulets chargés de lances, avec quarante laquais en moire d'or garnie de dentelles, en brocard incarnat rayé d'or et d'argent. Chacun des cavaliers est vêtu de noir brodé d'argent et d'or, de soie ou de jais. Ils ont sur leur chapeau des plumes blanches mouchetées, avec une riche enseigne de diamants et un cordon de pierreries, et leurs écharpes cramoisies, blanches, bleues et jaunes, sont brodées d'or passé. En cet équipage, ils attaquent le taureau, d'abord avec la lance, puis avec l'épée. Les chevaux éventrés marchent dans leurs entrailles, et, d'ordinaire, il y a dans une course dix hommes lues. Un des cavaliers est blessé à la jambe, son cheval crevé; la dame pour qui il combattait s'avance sur son balcon et lui fait signe avec son mouchoir. Lui, perdant un ruisseau de sang, et appuyé sur un de ses laquais, marche au taureau, et lui fait une grande blessure à la tête; puis, se retournant vers la dame, baise son épée et se laisse aller sur ses gens qui l'emportent à demi mort. Dans une imagination qui se repaît de pareils objets.
les hautes parties manquent. Ce n'est pas Timitation qu'elle goûte, mais le fait positif et cru. Les grandes races pensantes ont l'esprit philosophique ou moral; elles cherchent dans les spectacles sensibles l'idée intérieure et profonde; elles comprennent au delà de ce qu'elles voient, et la figure corporelle, qui se remue devant leurs yeux ou qui flotte devant leur esprit, ne leur fait illusion qu'à demi et par instants. Au contraire, l'Espagnol s'enfonce dans son rêve, jusqu'à le changer en sensation ou en vision. De tous les grands poèmes où la raison humaine s'est cachée sous l'imagination humaine, la religion est le plus auguste; et dans l'Inde, en Grèce, chez les peuples germaniques, la légende divine laisse transpirer, à travers sa fantaisie et sa forme, les divinations métaphysiques ou les instincts moraux qui lui donnent toute sa noblesse et tout son prix. Pour l'Espagnol, au contraire, la religion est une émotion de la chair et du sang, une hallucination du cerveau, une explosion de la férocité native. Leur Dieu est là, dans les églises : d'un côté, le Christ en croix, sanglant, avec la peau terreuse des suppliciés; de l'autre, la Vierge avec les dentelles et les pierreries des reines. On ne les aperçoit pas à la façon des personnages idéaux, reculés dans une antiquité lointaine, ou confinés dans un ciel supérieur. On les sent corporels, palpables, vivants et mêlés à notre vie; on les représente sur le théâtre; ils entrent, par leur action ou par leur présence, dans les drames laïques ; ils ont le costume, les sentiments, les préjugés, les habitudes des
contemporains. Dans un auto, Jésus-Christ veut entrer dans l'ordre des chevaliers d'Alcantara, et, ne pouvant être admis à cause de sa naissance humble, il se dédommage* en fondant l'ordre de Christo. Quand saint Antoine dit son chapelet sur le théâtre, toute l'assistance l'accompagne à haute voix en se frappant la poitrine. Sous l'Espagnol du xvii« siècle subsiste le croisé, qui pendant huit siècles, acharné contre les Maures, a senti auprès de lui la madone, sa dame, et Jésus- Christ, son général. Nulle part une représentation si matérielle et si intense n'a donné aux figures du rêve un être si solide et si borné*. A leurs yeux, quiconque nie le dogme est un traître, et la guerre est l'état naturel du chrétien contre l'hérétique ou l'infidèle. Jusque sous Philippe II, les cavaliers rapportaient de leurs expéditions des têtes de Maures pendantes à leurs selles et les jetaient aux enfants en passant dans les villages. Dans les premiers auto-da-fé, les gardes ne pouvaient attendre la mort des condamnés, ni se tenir de les percer vivants parmi les flammes de leur bûcher. Sainte Thérèse, au milieu de ses oraisons d'amour, a des cris de haine : « En priant pour les prédicateurs, pour les a défenseurs de l'Église, pour les hommes savants qui « soutiennent sa querelle, nous faisons tout ce qui « est en notre puissance pour secourir notre maître
1. A Majorque, vers 1820, le prédicateur expliquait aux fidèles, le jour du vendredi saint, quel traître et quel scélérat c'était que Judas Iscariote ; un mannequin sous le porciie représentait Judas, et chaque tidèle, furieux, allait, au sortir du sermon, planter sou couteau dans le mannequin
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« que les traîtres, qui lui sont redevables de tant de « bienfaits, traitent avec une telle indignité qull semble « qu'ils voudraient le crucifier encore et ne lui laisser « aucun lieu où. il puisse reposer sa têteK » Encore à la fin du XVII* siècle, les Espagnols a ne quittent point « leurs épées ni pour se confesser îjI pour communier. (( Ils disent qu'ils la portent pour défendre la religion, « et, le matin, avant que de la mettre, ils la « baisent et font le signe de la croix avec, b Tous portent des scapulaires et quelque image sanctifiée par une relique miraculeuse. Les dames ont d'énormes chapelets attachés à leur ceinture et « disent le chapelet c sans fin, dans les rues, en jouant à Thombre, en para lant, et même en faisant l'amour, des mensonges et « des médisances. » C'est la dévotion mécanique et corporelle qui les attache; tout ce qui est pensée est banni de cette religion. « Le comte de Charny, Français, étant « l'autre jour à la messe et lisant dans ses Heures, une « vieille Espagnole les lui arracha, et les jetant par « terre avec beaucoup d'indignation : — Laissez cela, (( lui dit-elle, et prenez votre chapelet. » Devant les gros moines insolents et brutaux de TEscurial elles s'agenouillent et baisent humblement la main qu'ils leur tendent. Aux églises, les assistants « se frappent f la poitrine avec une ferveur extraordinaire, inter- « rompant le prédicateur par des cris douloureux de a componction. » En carême, on voit dans les rues des
1. Chemin de la perfection, eh. I, 6. Tr. d'Arnaud d'Andillj.
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pénitents nus jusqu'à la ceinture et la tête voilée « Une natte étroilf les emmaillote et les serre à (el « point que ce quon voit de leur peau est tout bleu et a tout meurtri; leurs bras sont entortillés de la même a natte et tout étendus. Ils portent jusqu'à sept épées (( passées dans leur dos et dans leurs bras, qui leur « font des blessures dés qu'ils se remuent trop fort ou « qu'ils viennent à tomber, ce qui leur arrive souvent, a car ils vont nu-pieds, et le pavé est si pointu que l'on « ne peut se soutenir dessus sans se couper les pieds. « Il y en a d'autres qui, au lieu de ces épées, portent a des croix si pesantes qu'ils en sont accablés; et ne a pensez pas que ce soit des personnes du commun; il « y en a de la première qualité. Leurs domestiques, (( déguisés, portent du vin, du vinaigre et d'autres d choses pour en donner de temps en temps à leur a maître, qui tombe bien souvent comme mort de ia c peine et de la fatigue qu'il souffre... On tient que ces c pénitences sont si rudes que celui qui les fait ne < passe point l'année. » Toujours le terrible excès d'imagination forcenée et limitée. — Mais ici, comme dans l'amour, le rêve délicieux accompagne la tragédie sinistre. Aux églises, les madones étincellent de pierreries et des soleils de diamants flambent sur leurs têtes. Les autels et les balustres sont d'argent massif. c Cent grosses lampes d'or et d'argent b rayonnent sous l'obscurité des voûtes. Les chapelles semblent un paradis de félicités. « On y fait des parterres de gazon c ornés de fleurs. On les embellit de quantités de fon-
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c taines dont l'eau retombe dans des bassins, les uns f d'argent, les autres de marbre et de porphyre. » Des jasmins, des orangers plus hauts que des hommes y répandent leur senteur pénétrante, et de petits oiseaux chantent parmi les feuillages verts. — Une reUgion ainsi entendue donne aux sens toute leur excitation et toute leur pâture, et l'on comprend enfin pourquoi l'Inquisition s'est enracinée dans ce pays, comment elle a pu enrôler parmi ses serviteurs les plus glorieux poètes, garder jusqu'au bout les sympathies populaires, allumer des bûchers jusqu'au seuil de la Révolution française*, faire assister à ses meurtres le roi, la reine et toute la cour, brûler trente mille personnes vivantes, abolir la pensée avec la science, et souffler pendant deux siècles sur l'intelligence humaine conune le simoun sur uo champ de fleurs".
Que le lecteur regarde maintenant les antres branches de l'action et de l'invention nationales, et qu'il y démêle les traces de l'esprit public. Qu'il considère cette littérature brillante et bornée, où les exagérations, les pointes, les Jeux de mots, les roulades sonores, les aventures et la furie des sentiments exaltés font une
1. La dernière personne i«iîlée fut tme femme, à Sévllle, en 1781.
2. « L'Inquisition, dit le duc de Saint-Simon, abhorre toute himière, toutt science, tout usage de son esprit. Elle ne veut que l'ignorance, et l'ignorance la plus grossière. La stupidité dans les chrétiens est la qualité favorite, et celle qu'elle s'applique le plus soigneusement d'établir partout, comme la plus sûre voie du salut. » (Tome XIX, 409, Voyage en Espagne tous le HégenU
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dorure légère et splendide, mais où, si on excepte un seul ouvrage éclos par rencontre S la philosopliie générale et la vraie science de l'homme n'ont pas construit un seul monument. Qu'il considère cette politique altiére et aveugle, qui, de tant de forces accumulées par la nature et la fortune, n'a su tiœr que la stérilité et la mort. Au centre des puissances morales qui mènent les événements sensibles, il trouvera un instinct dominateur et destructeur, comme un abcès énorme qui a tiré à lui tout le sang vital. Le vide s'est fait dans l'homme ; il ne lui est resté que la soif de la sensation excessive et âpre ; les autres facultés ou aptitudes ont péri par l'exagération et l'envahissement de ce besoin. Le goût du bien-être et le sens de l'utile, les fines divinations de l'esprit, qui, derrière l'apparence physique, entrevoit l'arrière-fond des choses, le sentiment du possible, qui fait le génie pratique, le sentiment de l'invisible, qui fait le génie spéculatif, toutes les démarches mesurées et délicates, par lesquelles l'intelligence s'accommode aux lois du monde ou parvient à les pénétrer, ont été supprimées et remplacées par le spasme continu de l'imasrination et de la volonté, sorte de tétanos qui, après avoir dressé la nation au milieu de toutes les autres par un effort terrible, la couche inerte dans l'impuissance, sorte de monomanie qui maintient l'homme dans le silence prolongé, dans la gravité morne, dans l'ennui stoïque, pour le secouer par des accès de fana-
i . Voir, dans V histoire de la littérature espagnole, par Ticknor,
l'histoire de la composition du Don Quichotte.
tisme et d'amour. — Même quand ils jouent, dit Mme d'Aulnoy, « il semble que ce soit des statues qui a agissent par le moyen d'un ressort; its ne prononcent « jamais un mot, ils se reprocheraient le moindre « geste. » Beaucoup de jolies dames mettent par gravité des lunettes; les seigneurs en portent et ne les quittent que pour se coucher; et, plus ou est grand, plus elles sont grandes. Nulle familiarité dans leur commerce; ils sont toujours en cérémonie les uns avec les autres : « Cette grande retraite les livre à mille visions qu'ils « appellent philosophie; ils sont particuliers, sombres, a rêveurs, chagrins, jaloux. » Plusieurs contractent des manies. Saint-Simon en cite un qui depuis dix ans ne voulait pas sortir de son lit. La vie, ainsi entendue, devient un désert. — Regardez celle du personnage le plus envié, le premier de tous, ce monaïque dont les titres emplissent trois pages. Il n'y en a point qui soit servi de la sorte, « avec une soumission et une obéissance « plus parfaites, ni un amour plus sincère. Ce nom est « sacré, et, pour réduire le peuple à tout ce qu'on « souhaite, il suffit de dire: Le roi le veut. Quelques « richesses qu'aient les grands seigneurs, quelque « grande que soit leur fierté ou leur présomption... sur « le premier ordre, ils partent, ils reviennent, ils vont « en prison ou en exil, sans se plaindre. » Mais la même roideur d'imagination, qui a intronisé le prince comme un Dieu p'armi tant de respects et de services, l'emprisonne dans un cérémonial qui a l'autorité d'un dogme. Philippe III est mort d'un érysipèle parce qu'un brasero
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trop chaud lui enflammait le visage, et que le seigneur chargé par l'étiquette de toucher au brasero n'était pas là. La jeune reine est tombée de cheval, et son pied, embarrassé dans l'étrier, la traînait à terre sans que personne osât la secourir, parce que Ihomme qui touche à la reine est condamné à mort; deux seigneurs ont tout bravé, l'ont sauvée, et aussitôt se sont enfuis à toute bride et cachés dans un couvent pour attendre des lettres de grâce. Quand dix heures sonnent, si la reine est à souper, « ses femmes, sans rien dire, commencent « à la décoiffer, d'autres la déchaussent par-dessous la a table, et on la met au lit, qu'elle le veuille ou non. » Le grotesque accompagne l'absurde, et le monarque, devenu un pantin, devient une caricature par surcroît. Quand le roi, la nuit, veut aller trouver la reine, a il a (i ses souliers mis en pantoufles, son manteau noir sur a ses épaules, son bouclier passé au bras, une grande 0 épée dans l'une de ses mains, la lanterne sourde « dans l'autre », et en outre une bouteille « qui n'est a pas pour boire, mais pour un usage tout contraire, a 11 faut qu'il aille ainsi tout seul dans la chambre de « la reine, i) Lorsque don Quichotte, emmailloté dans son drap, marchait gravement vers dona Rodriguez en lunettes, le spectacle était-il plus bouffon? — Tout est réglé, compassé, invariable, jusque dans les moindres détails du costume royal, du geste royal, de la conscience royale et du plaisir royal. La personne a disparu, le mannequin reste; un code minutieux et complet est le ressort qui désormais tire les cent raille fds de ses
actions. Si le prince quitte sa maîtresse, elle se fait religieuse. Ses filles naturelles entrent au couvent. Il donne quatre pistoles à une dame après une laveur. Il se confesse, communie, voyage, à des jours fixés, en habit fixé; ses laquais, son carrosse, son confesseur sont là comme des automates, et il est lui-même le plus grand automate de tous. — A ce régime, le désir, la volonté, la pensée s'en vont; il faut que l'homme devienne imbécile ou fou. Don Carlos, Philippe III, Philippe IV, Charles II, Philippe V, Charles IV ont été des idiots graves, ou des malades mornes, ou des maniaques bizarres, avec des débris de sensuaHté animale et des fureurs de chasse, seules issues laissées aux plus bas et aux plus tenaces de -nos instincts. Le roi est l'image de son peuple; tous deux s'éteignent et se roidissenl de même. L'histoire générale et la psychologie individuelle présentent ici le même spectacle grandiose et lugubre, celui d'un enthousiasme qui se fige en rites, semblable à une lave ardente qui, après les pétillements et les magnificences de son incendie, s'arrête, se durcit et couvre la plaine de ses ruisseaux immobiles et noirs.
Jimrnal de* Débatê, 16-18 noYembre 1866.
H0M3JES ET DIEUX, ÉTUDES d'hISTOIRE ET DE LITTÉRATCI\E
Lorsqu'on voyage en province, il arrive parfois qu'on esl tenté de rompre le grand silence qui s'est fait dans lesprit, et de secouer son âme engourdie par la tranquillité monotone qui s'exhale de toutes choses, comme la senteur vague d'une maison immobile et fermée. On entre dans un café; on feuillette une quantité de journaux, les grands, les petits, les plus scandaleux et les plus vulgaires; le plus souvent, il n'en sort qu'un bourdonnement plat de dissertations pohtiques ou une criaillerie discordante de littérature romanesque, semblable aux voix sourdes ou aux disputes aigres des joueurs de dominos, des garçons, des consommateurs qui se remuent ou s'endorment autour du vieux marbre des tables. Parfois alors, au bas d'un journal, on tombe sur une page qui fait disparate ; au bout de trois phrases, on est surpris et saisi; cest l'œuvre d'un de ces écrivains qui, nés pour faire des livres, font des articles; il y en a trois ou quatre à Paris. Je me souviens que, l'an dernier, dans un endroit à demi désert de Nancy, je lus ainsi, après avoir parcouru dix journaux, un feuilleton sur Shakespeare. Au milieu de toutes ces voix à demi
formées ou détonnantes qui balbutiaient au jour le Jour une pensée incertaine, celle-ci me sembla le chant d'un clairon embouché et rempli à pleine poitrine par un son tendu, vibrant, superbe, et qui pourtant amollissait parfois son accent mâle en inflexions nuancées, en modulations capricieuses d'une charmante douceur.
M. Paul de Saint-Victor vient de rassembler en un premier volume quelques-uns de ses articles retouchés et disposés avec art. Presque tous sont beaux : deux ou trois seulement sont moindres; plusieurs, sur la cour de Charles II, sur Boccace, sur les Bohémiens, sur don Quichotte, sur Marc- Aurèle, sont admirables; un d'entre eux, sur les grandes déesses, me semble un chef-d'œuvre. Le tout forme une sorte de Panthéon, comme le Romancero d'Henri Heine; et, à vrai dire, aux yeux d'un artiste ou d'un poète, c'est ainsi que se présente l'histoire. Les grands partis pris, qui font les civilisations différentes, s'expriment pour chaque peuple par des dieux, par des héros, par des poèmes, par des statues, et ces images glorifiées de la nature humaine renferment, dans l'immobilité de leur vie sereine ou dans les déchirements de leur vie tragique, toutes les beautés auxquelles se sont suspendus les cœurs des hommes, et toutes les souffrances auxquelles les cœurs des hommes ont été assujettis. De cette hauteur, l'enceinte dans laquelle les générations mortelles sont entrées tour à tour pour combattre, tomber et faire place à d'autres, ressemble à ces cirques romains où sous un voile de soie, parmi des colosses dorés, entre des murailles de
marbre, les captifs de tout l'univers défilaient les uns après les autres pour étaler sous la lumière pourprée la sauvagerie de leurs accoutrements barbares, l'or et les perles de leurs costumes asiatiques, la fierté de leurs membres nus, l'adresse et l'emportement de leurs massacres, et pour couvrir à la fm de leurs cadavres le sable impérial qui avait bu leur sang. Un pareil cortège et un pareil spectacle sont, entre toutes les œuvres d'art, les plus grandes ; il n'y a point de tragédie peinte qui vaille la tragédie réelle, et l'on comprend pourquoi, par delà les historiens de profession qui s'enferment dans l'exacte analyse, Heine, Goethe, Rùckert, Victor Hugo, Tennyson et tant d'autres poètes en vers ou poètes en prose, ont employé leur génie ou leur talent en divinations historiques, et trouvé la poésie dans la vérité.
Par le fond de l'esprit, celui-ci est un classique. On s'en aperçoit à sa passion, je dirais presque à son adoration pour la noble antiquité grecque. On s'en aperçoit mieux encore à la structure de son style. Il ne procède point par de petites phrases saccadées et haletantes, par brusques élans désordonnés, par soubresauts irréguliers et violents comme les vrais romantiques et les visionnaires de race germanique, mais par longs morceaux dont tous les membres sont liés, et qui, d'une marche continue, vont jusqu'au coup final. Il lie ses idées; il redouble ses expressions; il mesure et prolonge les crescendo; il construit les périodes; il équilibre sa phrase; il atteint naturellement au rythme et à l'ampleur; il est orateur dans le vrai et noble sens
du mot; car il démontre et il explique, et quoiqu'on le considère le plus souvent comme un esprit foncièrement moderne et foncièrement coloriste, j'ose dire que par la logique naturelle, par le développement progressif, par les symétries involontaires de ses idées et de son style, il est Latin, Italien, Français si Ton veut, en tout cas partisan et admirateur involontaire de cette grande école de rhétorique et d'éloquence qui, née à Athènes et à Rome, s'est transmise à travers le xvii« siècle jusqu'à nous.
Ce qu'il a en propre et ce qu'il ajoute aux enseignements de la tradition, c'est le talent de voir les formes colorées, et de transformer sans effort les idées abstraites en images sensibles. Au milieu d'un développement raisonné surgissent en lui tout d'un coup et coup sur coup des visions éclatantes. L*œil du peintre et du poète a été subitement frappé par une lumineuse apparition. Un de ces spectacles grandioses qu'on aperçoit dans les chœurs des tragiques grecs, un défilé de nations et d'armures, une douloureuse ou héroïque procession de fantômes tumultueux ou menaçants s'est levée devant lui parmi des rougeurs et des magnificences d'éclairs. 11 dit, en décrivant la servitude romaine : « Quel vertige un pareil monde devait-il proa duire sur l'adolescent effréné qui le dominait du haut « d'une toute-puissance sans obstacle et sans garde-fou? « Au-dessous de lui, une terre avilie, sur laquelle a « passé le niveau de la servitude ; des peuples hunii- 0 liés, prosternés, vautrés; rien qu'une vague mosaïque