OERN. ESSAIS DE CRITIQUE
« (le têtes aplaties. Au-dessus, des dieux lointains et a indifférents dont il est l'égal , et parmi lesquels l'aigle a envolé de son bûcher funèbre le transportera de plein a droit.... La nation n'est plus qu'un troupeau marqué « du stigmate unitorme de l'esclavage et parmi lequel le « maître tire au hasard ses hécatombes quotidiennes, a Les vies illustres s éteignent sur tous les points du « monde, comme les mille flambeaux d'une fête qui « finit. )) Le plus haut accent de la poésie ne dépasse pas cette dernière phrase ; tout homme qui a tenu une plume tressaille en la lisant, et de pareilles phrases ne sont pas rares. Quelquefois une pure image, qui semble détachée d'un bas-relief athénien, sort en pleine lumière du milieu d'un récit funèbre. « Pendant la peste I de Florence, dit-il, après la sieste de midi, les dames c et les cavaliers, groupés en cercle sur la pelouse du c jardin, se racontent tour à tour des histoires galantes. « Le glas des agonies sonne dans le lointain ; mais on « peut le prendre de loin pour une sonnerie de fête. « La brise qui souffle dans les orangers est peut-être « pestiférée; qu'importe le poison caché dans la coupe, c si le breuvage est exquis? Il fait bon de s'endormir « bercé par. ces jeunes voix émues ou rieuses, au son « des violes, à l'écho des joies de ce monde qui semble « finir.... Ainsi quelques années suffisent à détourner (( le cours des siècles et le penchant des esprits. Ima- « ginez-vous Dante témoin de la peste du xiv® siècle et « survivant à ses hécatombes. Quel terrible chant des « moiU il ctuiail entonné sur les générations abattues !
« De quel souffle puissant il aurait poussé ces grands (( essaims d'âmes vers leur destination éternelle ! C'est « de la vallée de Josaphat qu'il aurait contemplé ce « grand carnage de l'humanité; Boccace a choisi pour (( point de vue le Tibur d'Horace. On dirait que la « sombre mise en scène de son livre n'est qu'un artifice « dartiste, un cadre de cyprès destiné à rehausser la a volupté de ses contes et la beauté de ses femmes.... a Quelle joie de vivre au fort de la mort! Quelle rieuse a vendange au milieu de cet automne de la race hu- « maine! Si la peste surprenait une de ces conteuses (( pendant son récit, elle descendrait aux enfers comme « Proserpine, une poignée de fleurs à la main. »
Si étrange que soit le spectacle, si bizarre et si composée que soit l'émotion, il aboutit presque toujours aux images nobles ; son style est pittoresque jusqu'à être sculptural: comme un artiste de la Renaissance promené dans l'Espagne cathoUque, dans le moyen âge fangeux, dans la barbarie sanglante, dans l'Asie hallucinée, il trouve, pour exprimer les raffinements ou les horreurs des civilisations excentriques ou maladives, des figures que le ciseau d'un sculpteur ou le pinceau d'un peintre pourraient transporter sur le marbre ou la toile. « Lorsque la bohémienne est belle, dit-ii, sa « beauté est un enchantement. Son teint, cuit au soleil, a a la saveur de ces fruits qui sollicitent la morsure ; « ses yeux félins, où jamais ne passe une lueur de ten- < dresse, fascinent par leur magique clairvoyance. Elle I traîne, dans des babouches éculées, des pieds dignes
« de s*appuyer sur un socle ; elle étale cette chevelure a compacte et solide par laquelle on liait autrefois les « captives au char du vainqueur.... Son corps vivace « s'entortille à ravir dans des étoffes rayées et voyantes : « les verroteries, les amulettes, les sachets, les perles c fausses, les baies rouges, les monnaies turques, voilà « les écailles qui font reluire ce serpent. » Plus on regarde cet esprit, plus on lui trouve une trempe singulière et forte, italienne et même un peu espagnole, appliquée, à force de chaleur et de flamme, sur un métal massif, rigide, lustré, semblable à ces miroirs d'acier poli qui réfléchissaient les objets dans leur noirceur profonde et encadraient leurs reflets métalliques dans une nielle de figurines d'or.
Un trait reste à noter : comme tous les artistes, il est fantaisiste; il n'appartientpas à l'histoire, mais l'histoire lui appartient ; il n'y entre pas pour porter sous les yeux du lecteur l'image intacte et simple des hommes et des races qui ont vécu, il se sert des grands personnages du passé pour se donner de grands spectacles, et si la perspicacité de l'imagination puissante et flexible le fait pénétrer comme un historien jusque dans le sanctuaire des âmes éteintes et des civilisations évanouies, il n'en rapporte les empreintes vivantes que pour en former des groupes tragiques ou harmonieux. Tel est ce morceau sur l'empoisonnement des Borgia : « Le poison agit sur a le vieux pape avec la violence de la flamme ; il tomba « presque foudroyé. César avait dompfé l'empoisonnea ment conune on apprivoise un reptile; il s'était fait
€ un estomac de Mithridate, à l'épreuve des plus noirs « venins. La cantarella, cette^ poudre sucrée qui re- K celait un feu corrosif, entama pourtant ses entrailles. (( On dit que, pour guérir, il se fit enlermer dans le (( corps d'un taureau fraîchement éventré. Le conte, si K c'en est un, a la beauté d'un mythe. Cet homme de « meurtres et d'incestes, incarné dans l'animal des « hécatomhes et des bestialités antiques, en évoque a les monstrueuses images. Je crois entendre le tau- « reau de Phalaris et le taureau de Pasiphaé répondre « de loin, par d'effrayants mugissements, aux cris « humains de ce bucentaure. » Il est clair qu'ici le poète a oublié son lecteur pour jouir de son rêve; il ne s'efface plus devant son sujet, il le commente ; et cet abandon à soi-même est fréquent chez lui. Il va chercher, dans tous les cercles des idées et des histoires modernes ou antiques, des comparaisons et des métaphores capables d'illustrer sa pensée. Entre ses mains, les jeunes femmes de Boccace deviennent « les Schéhérazades du Sépulcre ». 11 dira de l'Inquisition : a C'était « une croisade à son début ; bientôt ce ne fut plus n qu'une police; l'ange exterminateur se fit alguazil. » En parlant des contes de fées « dont les nourrices sura tout perpétuèrent les récits », il ajoute : « C'est de c leur sein rustique qu'a jailli cette voie lactée de la a féerie qui sillonne d'une si vague clarté le ciel de a l'enfance, p Des images courtes et puissantes, des résumés étranges et frappants, des alliances de mots hardies et inattendues viennent ainsi consteller et bos-
seler la trame du style ; elles font une broderie composite et comme une orfèvrerie étalée sur une jupe du xvi^ siècle. A mon sens, il y en a trop, et parmi tant de diamants, on rencontre quelques pierres fausses. J'en ai noté une dans la description des grandes déesses, morceau parfait qui mériterait de n'avoir pas une seule tache. Tel était le style des maîtres en Angleterre, en Espagne et en Italie à la un delà Renaissance ; ils multipliaient l'ornement par surabondance d'imagination; ils contournaient les formes par caprice d'invention; ils poussaient l'art jusqu'à cette limite extrême où commencent le raffinement, l'obscurité et l'alTectation ; Calderon en est rempli, et Shakespeare en regorge. On peut accepter ces excès, et même s'y complaire, parce qu'au lieu d'indiquer une faiblesse, ils manifestent une force ; quand la végétation est luxuriante et entrelacée, c'est que le sol est trop profond et trop riche ; même dans les concetti de la grande époque, il y a des idées ; la bizarrerie des mots, après nous avoir heurtés un instant, nous fait entrevoir des groupes, des formes, des couleurs, des rapprochements, des contrastes que nul autre procédé littéraire n'exprime ; et quiconque nous donne une vérité neuve, petite ou grande, abstraite ou sensible, étrange ou simple, est un bienfaiteur de notre esprit. Accordons à un écrivain les licences que réclament son tempérament et sa fantaisie ; permettons que le souffle véhément et vibrant par lequel il soulève et pousse devant nous les hommes et leurs œuvres l'emporte parfois lui-même au delà du ton naturel;
souffrons que cette voix virile retentisse de temps en temps comme une fanfare; consentons à ce que cette curiosité cosmopolite assemble volontiers dans une même page les disparates de plusieurs siècles et les contrastes de plusieurs civilisations. Une seule chose est nécessaire : la force et l'originalité du sentiment personnel, et ce double don éclate en celui-ci comme en peu d'hommes. Je me trompe, une seconde chose est nécessaire, c'est que l'esprit à qui la nature l'a départi l'emploie tout entier sur la matière qui peut lui fournir son meilleur emploi. Quel homme serait plus capable que celui-ci d'écrire l'histoire de la peinture espagnole ou vénitienne, de représenter dans un ample tableau les mœurs de la Renaissance florentine ou de la croisade castillane? U sait les deux langues comme pas un; il a vécu ou voyagé dans les deux pays ; il n'est pas de document historique ou littéraire, d'œuvre plastique ou poétique qu'il ne connaisse et ne ju^e avec la compétence exercée d'un critique et lémotion primesautiére d'un artiste. Les mots, les tours et tous les trésors du langage sont sous sa main; non seulement il égale les plus habiles maîtres dans l'art de décrire les formes extérieures des choses, mais l'âme intérieure des choses lui est aussi visible qu'au romancier et au psychologue qui font métier de démêler et de noter les nuances des sentiments. Par une rencontre encore plus rare, il a la faculté d'embrasser les ensembles, de saisir exactement les caractères généraux des époques, de sentir et d'exprimer les différences profondes des races et des siè-
des ; c'est sans effort et toujours qu'il voit en grand et par masses. Nul autre ne serait plus capable de faire, après un recueil d'études, un livre proportionné et complet; et il y a deux ou trois livres que nul autre ne pourrait aussi bien faire. Des travaux quotidiens le détournent ; il disperse en filets précieux un talent et une érudition qui, pour s'épancber et s'endiguer, auraient besoin d'un large lit. Si l'histoire pouvait parler, elle lui dirait comme Valentine de Milan h Dunois : • Ah ! tu mas été dérobé ! •
Journal des Débats, 28 janvier 1861»