Derniers jours de Canada français [microforme]
Sous le rapport hygiénique, que nous prenons à tâche d'envisager seul ici, les campagnes de guerre, terrestres ou maritimes, présentent trois caractères bien tranchés. Celles-ci rapides, celles-là lentes ; les autres mixtes. La campagne rapide a généralement un but précis, un échiquier restreint; son succès dépend de l’instantanéité dans les marches, d'attaques in:prévues, de coups d’audace; mais elle fatigue beaucoup les hommes, par la substitution incessante du mouvement des troupes au petit nombre de belligérants, qu'amoindrit d'ailleurs chaque jour le feu ou la maladie. Annibal venant attaquer Rome; César envahissant la Gaule; Napoléon poursuivant au delà des Alpes et du Rhin les aigles autrichiennes, prussiennes et russes, ont imprimé à ce genre
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de campagnes le cachet de leur génie. L’hygiène y figure peu. On n’a pas le temps d'appliquer ses préceptes.
Dans les campagnes lentes on la voit, au contraire, ménager les vaincus pour l'intérêt des victorieux, éviter les grandes batailles, leur préférer une stratégie savante où les révélations de la climatologie, jointes aux ressources qu'offrent des subsistances bien aménagées, sauvegardent à la fois le physique et le moral des troupes. Xénophon, Fabius, Pompée, Vauban, Villars, Moreau, Suchet, Gouvion-Saint-Cyr, etc., reconnus maîtres en ce genre, étaient d'admirables hygiénistes. Nés pour la guerre sage, la guerre défensive ou d’occupation permanente, ils ont laissé, soit d’instructifs exemples, soit des règles précieuses d'administration militaire et de vigilance, dignes d’être méditées.
Quant aux campagnes mixtes, à ces expéditions lointaines, difficiles, dans lesquelles spontanément apparaissent l'extraordinaire, l’imprévu, au milieu d’obstacles presque insurmontables, il importe que chez les chefs, l’intrépidité calme du vrai courage soit doublée d’études ethnologiques et hygiéniques préalables, afin de pouvoir, immédiatement après la conquête, l’organiser d’une manière solide sans heurter des préjugés respectables, ni mêler ensemble certaines races incompatibles; afin d’avoir égard, dans l'habitat des nouveaux venus, aux coutumes, aux usages du peuple indigène; car le bon seus veut qu’au lieu de suivre la vie européenne, on l’abandonne ou la modifie d’après les conditions d’altitude et de longitude, suivant les qualités, les inconvénients du sol, le caractère typique de l’indigène et les ressources du pays.
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Nos guerriers colonisateurs, avis rara, Montcalm, Bugeaud, Bosquet, avaient adopté ces principes d'hygiène gouvernementale. Mieux secondés qu'ils ne le furent par l’Etat, ils nous eussent épargné bien des hommes, bien des millions et d’amers regrets. Au lieu de phrases
banales, d’accusations ou de plaintes qu’on ne croirait pas fondées, nous allons esquisser, à vol d'oiseau, les dernières péripéties de notre possession Canadienne, car l’ense,gnement qu’elles donnent s’adapte aux circonstances actuelles, aux points noirs qui vacillent sous l’horizon.
Le 3 avril 1757, vis-à-vis le port de Brest, que faisaient au large ces frégates armées sur pied de guerre dont l’Océan furieux battait les flancs? Elles recevaient trois mille huit cents hommes, houreux et fiers de franchir quinze cents lieues pour sauver de l’avide convoitise britannique le Canada, cette Nouvelle France, comme il se disait alors, dont l’âme aimante tressaillait d’inquiétude à l’unisson de la nôtre. — Si peu de monde, en perspective d'obligations si grandes et d’incalculables périls!..... Mais quels hommes!..... Les plus braves soldats d'Europe, réunis sous deux chefs quine font qu’un, qui s'aiment parce qu’ils s’estiment : le marquis de Montcalm, le chevalier de Lévis, et derrière eux un jeune officier, déjà capable de les remplacer au besoin, Bougainville! c’est tout dire, qu’un autre héros, Chevert, l’intime ami de Montcalm, avait cru ponvoir lui confier (1).
Après quarante jours d’une navigation dangereuse, par quatre-vingt-douze heures de tempêtes et d’effrayants sillages entre des bancs de glace flottants et
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(1) Le marquis de Montcalm, né en 1712, au château de Candiac (Rouergue), mort lieutenant général en 1760.
Le duc de Lévis, né en 1720, au château d'Avac (Languedoc), mort maréchal de France en 1787.
Le comte de Bougainville, né en 1729, à Paris, vice-amiral, sénateur, membre de l'Institut, mort en 1811.
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des brames épaisses, Montcalm débarquait à Québec. Un vrai coup de maître signala son arrivée ; trompant le généralissime anglais, comte de Loudon, stationné avec douze mille hommes au camp d’Albany, rives de l’Hudson, et l’attirant à soi sur le lac Champain, en simulant une attaque sérieuse, il oblique et se porte cent lieues plus loin, vol d'aigle audacieux, sur la côte méridionale du lac Ontario où l’attendaient 3,000 hommes, tant français qu’indigènes.
Pour trancher notre colonie au point central, isoler « le Pays d'En-Haut et le Pays d'En-Bas », les Anglais avaient élevé, près d'Ontario, une forteresse redontable, bien armée; bien munie, qui leur assurait l'immense commerce et la navigation d'intérieur, dont le fleuve Saint-Laurent formait l'artère principale : c'était l'objectif essentiel de Montcalm. Vingt pièces d'artillerie portées à bras, que lui-même assit et pointa, eurent bientôt fait taire les feux ennemis. Alors, au milieu des flammes, sur des monceaux de cadavres, où gisaient le commandant et presque tous les officiers, deux régiments anglais, fait inouï, mirent bas les armes devant mille Français entourés de trois mille colons et Peaux Rouges, leurs auxiliaires, qu’un tel succès pénétra d’estime pour les vainqueurs.
A la date du 21 août, Montcalm écrivait: « Je leur ai pris cinq drapeaux, cent vingt et une bouches à feu, les provisions d’uné année pour trois mille hommes, six barques armées et pontées; j’ai démoli, brûlé trois forts. » La lettre était expansive ; elle exprimait l’enivrement du bonheur inespéré, tandis que, dans une autre missive au ministre d'Argenson, il se plaint d'un
succès « si fort contre les règles ordinaires dn métier. » — « Monseigneur, je vous prin d'assurer Sa Majesté que si jamais, comme je l'espère, elle veut m'employer dans ses armées, je me conduirai par des principes différents.»
Rien n’est plus naturel, ni moins apprêté. L'héroïqne général qu’entraînait la clairvoyance de son génie au delà des règles trop méthodiques, trop compassées de l'époque, avouait sa faute avec candeur et conjarait les traits malins, les sournoiseries perfides des gens de cour, qu’effarouche toute espèce de lueur morale apparaissant dans une pénombre quelconque. Peu après, il rejoignait au lac du Saint-Sacrement, avec des troupes fraîches ou reposées, le chevalier de Lévis,
Deux années consécutives, s’entr’aidant l’un et l’autre, par la plus admirable fraternité guerrière; empruntant à la climatologie, à la météorologie leurs premières indications préservatives ; administrant, colonisant, d’une manière judicieuse; guerroyant dès qu’il le faliait et jamais quand il ne le fallait pas: exerçant l'hygiène morale non moins que l'hygiène physique, modelées sur le territoire américain du nord, où les extrêmesse touchent, ils prouvaient tout ce qu'a de puissance l'autorité qu'inspirent aux peuples, même barbares, un cœnr droit et généreux, une âme compatissante logée dans un corps de fer, et l’étude attentive des besoins, des mœurs et de la contexture physique du territoire possédé.
Par malheur, la somnolence gouvernementale compro-
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mettait chaque jour davantage nos possessions d'ountremer, Pour ne point troubler cette quiétude indifférente du roi, ministres, courtisans, maîtresses en tête, affec-
taient de s'y désintéresser ; on n'envoyait plus guère de Versailles à Montcalm que des ordres contradictoires, timides, sans vergogne, souvent inexécutables. Malgré les plus justes plaintes, on maintenait La Bourdonnaye, général d’antichambre, gouverneur peu capable et mou ; Bigot, intendant faussaire et prévaricateur de la pire espèce, mais prodigue autant que superbe. Munitions, vivres, objets de campement, solde, linge, habits, chaussures, tout manquait; il fallait, à chers deniers, se les procurer de troisième main. Famine, épidémies, privations, misères inimaginabless’étendaient menacantes ; un soufHe pestilentiel d’affaissement et de mort s'élevait de cent lieux divers. Le courage seul des vieux soldats, l’ingénieux dévouement des chefs ne faiblissaient pas. Montcalm, Lévis, Bougainville ordonnèrent d’abattre quantité de chevaux. Avec cette viande fraîche on fit d'excellentes soupes à la Vauban, qui sauvèrent l’armée, tandis que le quinquina, l’eucalyptus, la coca maîtrisaient les fièvres endémiques des populations. Du fort William-Henry, clef de la vallée d'Hudson, nous délogeñmes les Anglais; trente-deux peuplades hostiles acceptèrent notre alliance. Différentes de mœurs et de langage, unanimes dans leur haine contre l’étranger, mais respectant « les visages pâles de France » à l’égal des visages jaunes de l’Inde. ellesdevinrent d’utiles éclaireurs et d’intrépides soldats d'avant-garde.
Montcalm vivait constamment au milieu d'elles, ils
fumaient ensemble le calumet de la paix; ils échan-
geaient des colliers de Wampum, des plumes symboliques et parlantes. Depuis lors, beaucoup d'amis au teint rouge cuivré ne quittèrent plus le général français, auquel ils ne trouvaient qu’un seul tort, celui de ne pas aimer l’eau de feu (l'alcool) et de l’interdire à ses braves. Ils se réconciliaient avec eux en les régalant d’un café que relevait le tafia.
hannbos au vais, pas ves.
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