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Derniers jours de la bohême

Un jour, c'était au commencement de l'Empire, nous étions chez Jules Janin, rue de Tournon. A cette époque-là, celui qu'on avait surnommé fastueusement le Prince des critiques n'avait pas encore quitté la ville pour s'installer, rue de la Pompe, dans son joli petit chalet de Passy. Nous étions trois ou quatre à causer d'art et de littérature avec le feuilletoniste en bonnet de coton et en robe de chambre, comme toujours, lorsque François, le valet de chambre, annonça nonchalamment C. Ladvocat. — « Qu'il entre, ce cher ami ! » s'écria l'auteur de VAne mort. En même temps, un homme d'une taille un peu au-dessous de la moyenne se montra, après une légère inclinaison de tête, faite à la manière des gens de cour. Une tête déjà blanche, mais encore fort éveillée. Le nouveau venu était

mis très correctement, sans recherche. On devinait que, chez lui, l'élégance était native et qu'il avait dû être rompu de très bonne heure aux pratiques de cette vieille politesse française que nous voyons s'en aller à tire-d'ailc. Après avoir dépassé le seuil du cabinet, il se découvrit, mais en tenant son chapeau de la main droite, sans qu'il y eût rien de trop humble dans son attitude. Sur ses lèvres encore roses se dessinait un sourire dans lequel il pouvait bien y avoir quelque chose d'amer, un peu de tristesse Ce n'était pourtant qu'un éclair. Le contentement y monta bien vite.

De son côté, Jules Janin venait de se lever de son siège. Dès qu'il l'avait aperçu, il s'était préparé à lui faire bon accueil.

— Ah! messieurs, dit-il de sa voix sonore, si bien timbrée, vous voyez le Prince des éditeurs chez le Prince des critiques, puisque c'est de cette façon qu'on s'obstine à nous appeler l'un et l'autre. Allons, jeunes gens, permettez donc que je vous présente une Altesse, eh! oui, une Altesse de la littérature. Le Ladvocat que vous voyez ici, chez moi, sans chambellans, sans gardes du corps et sans porte-coton, est un autre Denys de Syracuse. Il a régné jadis au Palais- Royal. Il y trônait en libraire très réellement, très sérieusement, et, comme tant de tètes couronnées, il a été renversé par une révolution. Oui, messieurs, il est tombé le jour mémo où

trois rois ont vu s'écrouler leur trône : Charles X, Louis-Antoine XIX et Henri V. Juillet a causé sa chute. Sic voluerefata.

Jules Janin, personne ne l'ignore, ne pouvait prononcer ni écrire dix lignes de suite sans les entrelarder d'une citation latine. C'a été un tic que les universitaires blaguaient très fortement et qui assommait les mondains, mais dont il n'a jamais pu ni voulu se défaire. Cependant le visiteur, évidemment familier, prit un siège, et, après quelques paroles insignifiantes sur la pluie et le beau temps, nous le vimes tirer de sa poche un petit papier qu'il tendit sans façon au journaliste. Comme ce fait annonçait qu'il pouvait être question entre eux de quelque affaire privée, ceux qui étaient présents demandèrent à se retirer.

— Non, riposta vivement le gros critique, ce n'est pas la peine; Ladvocat et moi nous n'avons pas à nous gêner. Il ne s'agit que d'une signature qu'il vient me demander, comme on irait chez le serrurier du coin chercher un passe-partout afin d'ouvrir une porte. Il a donc besoin d'un billet de trois lignes qui lui serve d'introducteur auprès de l'illustrissime ambassadeur de la reine d'Espagne, un hidalgo que j'ai eu l'honneur de rencontrer, l'été dernier, aux Roches, la maison de campagne des Bertin. Trois lignes, mes amis, — et, en disant ces mots, il reprenait sa plume, — trois lignes, mettons-en six, mettons-

en douze; ça va être vite fait, et Ladvocat s'en ira dare-dare, n'est-ce pas ?

— Mon Dieu, oui, riposta le petit homme, je m'en irai sans plus attendre, et pour deux raisons. La première, c'est que je n'aime pas à demeurer en place; la seconde, c'est que j'ai un cabriolet, un ver rongeur, qui m'attend en bas, à la porte.

— Ladvocat qui compte avec la dépense ! Ladvocat économe ! Qui eût jamais cru à rien de pareil ! murmurait Jules Janin, tout en écrivant.

Vous pensez bien que le billet était déjà écrit. Improvisateur inépuisable à la manière de Denis Diderot, son maître, le feuilletoniste des Débats brûlait le papier du bout de sa plume de fer. Un madrigal en prose, sûrement bien tourné, n'avait pas demandé plus d'une minute et demie. La chose faite, il jeta sur ses pattes de mouche une légère pincée de poudre à poudrer l'écriture, introduisit le billet dans une enveloppe, tendit le tout au vieil ami et ajouta, toujours sur le ton de la bonhomie narquoise de tout à l'heure, cet adieu si aimable :

— Tenez, Altesse, prenez, partez et retrouvez votre couronne.

Un court instant ne s'était pas écoulé, qu'après les salamalecs d'usage, Ladvocat avait disparu, descendant les escaliers quatre à quatre, afin de se rendre sans retard à l'ambassade

d'Espagne, où il avait affaire. Mais aussitôt qu'il fut parti, Jules Janin, tout en s'emportant en éloges presque dithyrambiques sur le personnage, tenant à nous le mieux faire connaître, entra dans de longs détails sur ce que cet homme avait été jadis, sur le grand rôle qu'il avait joué pendant quinze ans dans le commerce des lettres et pourquoi il était si vite tombé : qiio modo cectdit potens f

Vers le milieu de la Restauration, mettons en 1820, si vous voulez, Ladvocat était arrivé de sa province. Il dut vivre sans le sou, mais avec un esprit inventif et le besoin d'agir. Dans le premier chapitre de Gil Bios, Le Sage assure que tout petit homme est décisif. Celui-là tenait de la nature le don d'être pétulant et de bien savoir ce qu'il voulait. Eh ! pardieu, il voulait faire fortune ; mais de quelle façon ? par quels moyens ? Après avoir jeté un coup d'œil rapide autour de lui, en se demandant ce qu'il convenait de faire pour se trouver une bonne place au soleil, il avait décidé de relever la librairie. Faire des livres, c'était, en effet, tout indiqué par le temps où l'on était. Pendant près de vingt-cinq années consécutives, de 1790 à 1815, la France avait eu à soutenir un duel terrible contre l'Europe entière. Des flots de sang avaient coulé un peu partout. Quatre millions d'hommes, à ce que disait la statistique, étaient couchés sur trente champs de bataille. De Paris à

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Moscou, on était las de la guerre. Les anciens rois succédant à l'Empire, le canon se taisait à la fin. On ne demandait plus qu'à vivre en paix pour refaire la famille française, aux trois quarts épuisée, puisque, sur tels et tels points du pays, on ne trouvait plus que des femmes quand il fallait mener la charrue aux champs. D'autre part, la Charte de Saint-Ouen, se disant libérale, la tribune se relevait; la presse renaissait ; les écoles se rouvraient. Résultat final : lire allait devenir une nécessité aussi urgente qu'universelle.

— Très belle occasion pour ouvrir boutique, se dit Ladvocat.

Oui, sans doute, l'occasion était propice, et le jeune homme était bien décidé à la saisir aux cheveux; mais encore où fallait-il s'installer? N'oubliez pas que, par comparaison avec le Paris d'aujourd'hui, le Paris d'alors était une sorte de Lilliput, car, dans son étroite enceinte, il ne comprenait encore que 800,000 habitants, et il en compte, présentement, 2,500,000.

En ce temps-là, la ligne des boulevards, à demi nue, n'était bâtie que depuis la rue de la Paix jusqu'au boulevard du Temple, et encore en ne laissant voir que des maisons fort peu hautes et très espacées. On ne savait pas ce que c'était que ces brillantes colonies étrangères qui ont semé depuis lors tant de palais en marbre aux Champs-Elysées. Les grandes voies qu'a réalisées le baron Haussmann n'existaient qu'à

l'état de projets, au fond des cartons de l'Hôtel de Ville. Où était donc lame de Paris? Où vivait-on le plus ? Où la foule se portait-elle de préférence ?

Le nouveau débarqué observa avec soin, très froidement, et il n'eut pas grand'peine à voir que l'endroit de la capitale où l'on s'agitait le plus et où, par conséquent, l'or circulait le plus, c'était le Palais-Royal

Ce vieux palais, propriété patrimoniale des d'Orléans, n'avait que très peu bougé depuis la journée mémorable où, monté sur une chaise, Camille Desmoulins le mit en rumeur en poussant son premier cri de révolte. Sans contredit, c'était celui des quartiers de la grande ville qui reflétait encore le plus la vie bigarrée, spirituelle, insouciante et licencieuse de l'ancien régime. Non seulement il n'avait pas été rebâti depuis Philippe-Egalité, son dernier maître, ce qui veut dire qu'il n'avait pas été assaini, mais aussi, mais surtout, on ne s'était pas encore préoccupé du soin de le moraliser. Sous les arbres du jardin, sous les arcades du palais et dans la fameuse galerie de bois, remplacée plus tard par la galerie de verre, cinq cents filles, la tête et la gorge nues, un bouquet ou un éventail à la main, se promenaient du matin au soir. Jamais femme honnête ne mettait les pieds dans cette zone, une Corinthe déshonorée et redoutable.

Ces Phrynés, très peu contenues par la police des mœurs, ce n'était encore qu'un des côtés de la corruption. Le Palais- Royal se recommandait par d'autres attraits. Vous avez deviné qu'il s'agit des maisons de jeu. Il en existait trois, soigneusement numérotées. Pour avoir une idée à peu près exacte de ce qui se passait dans ces centres du plaisir, disons plutôt dans ces enfers du vice, lisez le second chapitre de la Peau de chof/i'in. H. de Balzac, qui était jeune à cette époque, a vu de près ces chefs-lieux de la Roulette et du Trente-et-Quarante et, en dix pages d'une éloquence qui rappelle les mouvements du Dante et ceux de Bossuet, il décrit et ces établissements terribles et le personnel si curieux, l'écume et l'élite de la population d'alors qui s'y mêlaient sans cesse.

L'amour vénal, le jeu, la table toujours mise, le théâtre décolleté, c'est-à-dire les plaisirs les plus corrosifs, trouvaient en ce coin de Paris leur quartier général. Nuit et jour, tout ce compartiment de Paris était en mouvement. Le soir venu, cinq ou six cabarets s'ouvraient pour les viveurs d'abord ; c'était le temps où Eugène Brifïault écrivait dans V Album : « On ne soupe bien ((u'au Pa.lais-Royal ». Après souper, on trouvait l'enceinte encore illuminée; c'était la sortie de la Comédie-Fran(;aise, où l'on était allé applaudir Talma ou écouter M^'® Mars. Quant aux petits bourgeois et aux gens du peuple, ils

se délectaient au Café des Aveugles, un souterrain au fond duquel se faisait entendre un orchestre formé de musiciens venus des Quinze-Vingts. — Le moyen que la foule ne se portât pas sans cesse dans un tel endroit !

Sans doute, la vogue se partageait. Tandis qu'on voyait les Nestors d'Académie et les gens de bon ton se promener aux Tuileries sous les beaux marronniers plantés jadis par La Quintinie, les élégants, les femmes à la mode donnaient la préférence au boulevard des Italiens, que, depuis le retour des Bourbons, on appelait le boulevard de Gand. La cour, les dignitaires, la haute finance, les carrosses se montraient déjà dans cette superbe avenue des Champs-Elysées qui mène au bois de Boulogne et à Bagatelle, ce petit château où étaient élevés les Enfants de France ; mais le Paris du vice et du hasard, et aussi, hélas ! celui de la jeunesse, fréquentaient plus assidûment le Palais-Egalité. Pas un provincial, pas un riche étranger surtout, ne fût-ce que pour satisfaire une vive curiosité, ne s'exemptaient d'y faire deux ou trois haltes. Parfois même, ils s'y fixaient pour un trimestre.

Ainsi que je l'ai déjà dit, l'or y coulait à flots. Raison pour laquelle on voyait sous les arcades les offices de trois ou quatre changeurs. Mettez, s'il vous plait, le double pour les préteurs sur gage, pour les usuriers qui achètent les reconnaissances du Mont-de-Piété. Chose curieuse,

les boutiques de libraires y abondaient plus qu'ailleurs. Ainsi la culture de l'esprit trouvait à se faire jour au milieu de tant de dévergondage. Disons même que lorsqu'on voulait se procurer une nouveauté littéraire, le dernier pamphlet de Paul-Louis ou le récent numéro du JVain Jaune, c'était au Palais-Ro.yal qu'il fallait aller les chercher.

Ladvocat n'avait pas été le seul à observer ce fait. Voyant dans tant de remue-ménage une clientèle toute faite, plusieurs autres avaient établi le commerce des livres. On commençait par une échoppe; on finissait par un magasin. C'était ce qui était arrivé, entre autres, pour le chef desDentu, le grand-père de l'éditeur actuel. En débutant, il avait surtout vendu deux des romans ténébreux et naïfs de Ducray-Duminil : Cœlina ou l'Enfant du Mystère et Alexis ou la Maisonnette dans les bois ; et c'était ainsi que se formait une dynastie de libraires. D'un coup d'œil Ladvocat comprit que son entreprise pourrait vite réussir et parvenir à un grand développement. On était encore sous le règne de Louis XVIII. Il sehasarda.il n'eut d'abord qu'une petite boutique. Presque rien. Quelques rayons, un comptoir modeste, deux ou trois sièges. Le principal, c'était la devanture. Il était essentiel, en effet, de mettre en évidence les couvertures voyantes, ces titres à effet qui attirent l'œil et arrêtent pour ainsi dire le passant au collet. En

ces temps-là, vers 1823, si les Bourbons paraissaient solidement assis sur leur trône, si Napoléon était mort et enterré, si c'en était fait de toute restauration bonapartiste, néanmoins l'esprit chauvin était en l'air. On ne regrettait pas l'Empire, auquel les mères reprochaient tant d'hécatombes humaines, mais par le fait de la plus étrange des inconséquences, on se mettait à le chanter. Béranger rappelait dans ses odes les prouesses de la Grande-Armée ; Horace Vernet jetait sur une toile un soldat laboureur ; les théâtres représentaient sur leurs scènes ce même type, fort aimé du peuple. Il y avait donc dans cet élément social, le grognard reti)'é dans ses foyers, une mine d'or à exploiter, et ce fut ce que devina encore notre apprenti éditeur. La première œuvre qu'il présenta au public fut une brochure satirique en l'honneur des soldats congédiés que les ultra-royalistes d'alors avaient surnommés « les brigands de la Loire «. L'opuscule en question était intitulé : V Emploi de la demisolde. Imaginez un petit écrit, très vif, censément fait par un lieutenant de la garde impériale, mis au rancart par le nouveau règne et, vu l'insuffisance de sa solde, obligé de se faire un état manuel pour vivre. Comme il y avait dans ces pages une certaine dose de critique avec quelque épigramme à l'adresse du gouvernement royal, elles se vendirent à un nombre considérable d'exemplaires. On faisait queue pour avoir ce cahier.

— Un premier succès, se disait le jeune commerçant : il faut qu'il soit suivi de l^eaucoup d'autres.

Il ne disait rien de trop, il ne se vantait pas. « Une boutique de libraire, a dit Edmond Texier, c'est un jardin où accourent les abeilles. « Ladvocat savait attirer les auteurs en vogue. Pour y mieux réussir, il agrandit son magasin du double. Avec son premier argent, il donna des dîners. C'était l'époque où Brillât-Savarin publiait son code de la gastronomie, où Henrion de Pansey, ce savant jurisconsulte, s'écriait : a Je ne croirai au progrès que quand je verrai un cuisinier à l'Institut ». M. de Villèle, président du Conseil, ne se maintenait au pouvoir qu'en mettant la nappe, toutes les semaines, pour les trois cents députés qui formaient sa docile majorité. Détail de nos mœurs politiques d'alors, que le poète le plus applaudi de cet âge a si bien exprimé dans un distique fameux : ,

Tout se fait en dînant dans le siècle où nous sommes, Et c'est par les dîners qu'on gouverne les hommes.

Connaissant le pouvoir de la fourchette, Ladvocat en a fait quelque chose comme une baguette magique. Les meilleures poulardes ! des trufïes ! du château-yquem ! Rien de trop délicat, rien de trop cher pour fêter les gens d'esprit ! Voilà ce qu'il disait et voilà aussi ce qu'il faisait : une in-

vitation à dîner, très galamment adressée aux meilleurs compagnons de la plume. A table, il leur commandait des œuvres, prose et vers, qui, à la longue, devaient former le fonds d'une maison considérable.

Au bout de deux ans, le mi^deste établissement de la galerie de bois n'était plus qu'un souvenir. La boutique s'étendait désormais sur deux travées, et le jeune éditeur mariait son nom avec les noms les plus illustres du jour : des historiens, des poètes, des critiques, des conteurs, le sel de la société française. Ces reflets de gloire n'empêchaient point le commerce de la maison d'aller bon train, au contraire. Une des meilleures opérations de Ladvocat, celle qui lui donna bien vite, avec un grand lucre, une sorte de rayonnement, ce fut la mise en vente des Messéniennes de Casimir Delavigne, un Tyrtée tombé dans l'oubli. Qui croirait aujourd'hui que cet aède fut regardé comme le plus grand artisan lyrique de 1816 à 1820? Ces cantates, animées d'un grand souffle patriotique, toute la jeunesse des collèges les savait par cœur. Faut-il rappeler ici que le titre coïncidait avec le soulèvement de la Grèce, avec le mouvement des philhellènes et le départ de Byron pour Missolonghi et que, par conséquent, il enflammait les âmes ? L'ode sur Waterloo, celle sur la dévastation de nos musées par l'étranger, celle où le poète évoque la figure de Napoléon et prophétise sa cliute, les beaux

couplets sur Jeanne d'Arc et sur Christophe Colomb, cil ! mon Dieu ! ces thèmes font sourire aujourd'hui de pitié les cénacles naturalistes et les cafés prétendus littéraires où l'on s'amuse à renier toute l'histoire du dernier siècle; mais, que voulez-vous que je vous dise ? sur la fin de la Restauration, c'était un enthousiasme qui allait jusqu'à lidolâtrie. On rencontrait le buste de Casimir Delavigne un peu partout. Ladvocat, sachant que l'Ecole des vieillards rapportait 80,000 francs à son auteur, lui payait le seul manuscrit 7,000 francs. A la vérité, la pièce était jouée par Talma et par M'^'' Mars, ce qui en doublait l'attrait. Jugez donc si, après ce triomphe, la publication des Messéniennes prenait la tournure d'une bonne affaire ! Encouragé par le succès, ne s'embarrassant point des questions d'école, l'éditeur allait ensuite à Victor Hugo, le chef des Romantiques et, comme pendant, il faisait paraître les Odes et Ballades. Mais avant tout cela, par tout cela, par un étonnant coup d'audace, il avait mis au jour une superbe édition in-octavo des Œuvres complètes de Chateaubriand, payée par lui 300,000 francs.

Du coup, après les Didot, il est vrai, il était reconnu pour être le premier éditeur de Paris. A l'avenir, il ne sortirait plus de chez lui que des ouvrages de haute valeur. En ce temps-là, l'ombre de lord Byron tournait la tête à l'Europe littéraire; Amédée Pichot traduisit l'auteur du

Pèlerinage de Child-Harold, et ce fut encore une très bonne aubaine. M. Guizot donnait Y Histoire de la civilisation et revoymt la traduction du Sliakespeare de Le Tourneur. Un très grand corps d'ouvrage allait sortir du môme établissement. Nous voulons parler de Y Histoire des ducs de Bourgogne de M. de Barante, immense labeur, pratiqué un peu sans doute à coups de ciseaux, mais qui, au bout du compte, pouvait marcher de pair avec les admirables Etudes d'Augustin Thierry. — Que de grandes choses ! que de monuments! et comme ce petit homme, en considération de tant d'efforts, méritait bien d'être un négociant heureux !

Heureux, eh ! sans aucun doute, Ladvocat l'était et, peut-être, allons-nous être conduit à dire qu'il l'était trop. Tant qu'il avait eu sa maison à fonder et sa fortune à faire, il s'était montré tour à tour libéral et magnifique au point de vue de l'argent. Avec le redoublement de succès, il devenait prodigue. Il en était arrivé même à croire qu'il avait dans sa boutique un Potose inépuisable, et il agissait en conséquence. J'ai parlé des dîners qu'il donnait, et ce n'était rien encore. Il avait un grand train de maison, belle mise, un équipage, une livrée. Et, pour expliquer tant de luxe, il avait une réplique toute trouvée :

— Est-ce donc, disait-il, que je pourrais me présenter cliez M. de Chateaubriand comme un simple paltoquet ?

Ainsi, les affaires allant comme nous venons de le dire, il était tout simple qu'il menât grand train. Les soupers au cabaret, chez Vcfour ou chez Véry, devenaient de règle. Ce n'étaient plus seulement les auteurs de sa maison qu'il avait à convier ; il y avait, en outre, à offrir la franche lippée à nos seigneurs les journalistes, des coopérateurs sans le concours desquels rien ne saurait se faire dans le monde moderne. Partez donc de là pour voir en lui un Mécène : « Salut, Mécène, petit-fils des rois, prince des chevaliers romains ! » Dans une comédie en vers, Je Roman à vendre, un des vaudevillistes d'alors, Bayard, le neveu de M. Scribe, s'est appliqué à faire de l'éditeur par excellence le portrait suivant :

Je suis fêté de tous ; ma maison est brillante. J'ai sui" l'esprit courant vingt mille écus de rente. Je vends tout; j use tout par trente éditions. J'exploite à mon profit les réputations. Recherché des auteurs, estimé des actrices. Je fais des marchés d'or jusque dans les coulisses. J'ai des amis partout. Les journaux sont pour moi. Et j'imprime les vers d'un procureur du roi.

A la bonne heure, Ladvocat pouvait mener la vie d'une altesse ; mais, à Paris et dans le xix»^ siècle, le baromètre, même pour l'homme le plus heureux, ne demeure pas toujours au beau fixe. Tout passe, tout casse, tout lasse. Une tempête politique était à la veille d'éclater, et elle devait,

en quelques heures, emporter la fortune du fabricant en livres.

En 1830, au commencement de l'année, Paris était une Athènes ; on ne s'y occupait sérieusement que de littérature et d'art. Sans la brusque arrivée aux affaires d'un fanatique de réaction, la ville, ivre de poésie, de musique, d'éloquence, de beaux tableaux et de romans, n'aurait pas eu la tête tournée par la politique. Pour le moins, la révolution eût été ajournée. Si, au lieu d'appeler le prince de Polignac aux Tuileries, Charles X, prenant les choses à la manière anglaise, eût constitué un ministère libéral avec Jacques Laffîtte ou Casimir Périer, le vieux trône n'aurait point été déraciné par une tempête. Chateaubriand et le duc de Fitzjame avaient donné ce conseil; mais la cour, frappée d'aveuglement, s'était moquée d'eux, et les trois ordonnances, marquées de la griffe royale, voulaient faire rebrousser le siècle par delà 1789, en faisant renaître le bon plaisir du prince. On sait ce qui est arrivé. Le peuple s'est levé ; il a pris les armes ; il s'est battu trois jours de suite contre les Suisses et contre la garde, et le troisième jour, un soir, il ne restait plus rien de la dynastie des Bourbons aînés.

Jamais mouvement populaire n'aura fait naître autant de clameurs joyeuses. Il y avait eu une triple bataille dans les rues, mais pas d'excès. Le 30 juillet, au matin, quand on apprit que le

vieux roi, vaincu, se retirait à Rambouillet pour y signer son abdication, la capitale prit un air de fête. Ou voyait reparaître les trois couleurs partout et sous toutes les formes, comme drapeaux, comme cocardes et comme écharpes. Les femmes s'en paraient à l'aide de rubans assortis et de fleurs ; Casimir Delavigne, déjà nommé, improvisait la Parisienne, un hymne pas très véhément, mais où il se trouvait tout de même un peu de souffle, et Adolphe Nourrit, le ténor en vogue, un drapeau tricolore à la main, venait le soir, à l'Opéra, au premier lever du rideau, chanter cette Marseillaise qui ne s'était plus fait entendre depuis le Dix-Huit Brumaire. Toutes les écoles, la Polytechnique en tête, fraternisant avec les ouvriers des faubourgs, acclamaient la Charte rajeunie comme le signal d'une ère nouvelle. On avait reconnu l'auteur de René au milieu de la foule, et le peuple, le soulevant dans ses bras, l'avait, malgré lui, porté en triomphe, en criant : « Vive la liberté de la presse ! »

Encore une fois, rien de plus beau ni de plus imposant ; mais, par malheur, il devait y avoir à subir le contre-coup de tant d'ivresse. Pendant les trois jours de combat, les ateliers s'étaient fermés; les affaires, le commerce, l'industrie n'avaient pu que chômer. On sait combien est une chose délicate la vie de ce (ju'on appelle le crédit. Un rien, un fait insigniliant, une rumeur

en l'air en troublent la frêle économie; à plus forte raison, l'alarme et la mévente arrivent-elles dès qu'il y a une révolution. Ce triomphe des idées libérales effraya la finance, la Bourse, la Banque, le papier en circulation. Tout à coup l'argent se cacha. Les amis de la dynastie déchue, saisis d'effroi, désertaient leurs hôtels pour aller bouder dans leurs châteaux ou conspirer à l'étranger. On avait eu beau improviser un nouveau roi en moins d'une semaine, cet interrègne avait suffi pour donner la fièvre aux intérêts et pour susciter une crise qui appauvrirait pendant plus d'un an Paris et la France entière.

^Si les livres, prose ou vers, sont une nécessité sociale, puisqu'ils forment la substance avec laquelle se nourrit l'esprit, il est vrai de dire aussi qu'ils ne sont qu'une affaire de luxe, une sorte de superflu. Il y a soixante-quinze ans, l'instruction n'ayant été que fort peu répandue dans les masses, les seules classes d'«n haut faisaient l'emplette de nouveautés littéraires. Vous devinez ce qu'un tel état de. choses devait amener dans une maison telle que celle de Ladvocat. Sans doute, on y multipliait les affiches; on parait l'étalage des in-octavo et des brochures de la veille. Peine perdue. Les brillants magasins ne devaient plus voir venir l'acheteur aristocratique à pied ni en voiture. Quant aux envois en province et à l'étranger, ils s'étaient arrêtés brusquement. On ne lisait plus que les journaux.

Au bout de trois mois, chez cet éditeur, qui avait été en possession de tant de richesse, le malaise et la gêne entraient de plain-pied. Non seulement la caisse n'y trouvait plus de papier Joseph, mais il n'y avait plus ni or ni argent. Les gros sous eux-mêmes cessaient de s'y montrer. Aux jours d'échéance, on ne savait de quel bois faire flèche. Il fallait créer des expédients ruineux, avoir recours à des emprunts usuraires ou suspendre ses payements, c'est-à-dire accepter le déshonneur, puisque c'en est un que de ne pas payer après engagement pris par écrit.

— Chose cruelle ! disait Ladvocat, cette révolution à laquelle j'ai travaillé me ruine de fond en comble, car elle ne se borne pas à faire fuir mes acheteurs ; voilà qu'elle m'enlève, un à un, les coopérateurs sur lesquels était assis le prestige de ma maison. Je comptais sur la plume d'aigle de M. de Chateaubriand. Eh bien ! l'illustre vicomte vient de donner sa démission de pair de France, et il parle d'émigrer en Suisse, et c'est tout au plus si, avec ses belles strophes, Béranger pourra le retenir. Je fondais des espérances sur M. de Barante, l'auteur de V Histoire des ducs des Bourgogne : notre nouveau roi l'envoie à Saint-Pétersbourg en qualité d'ambassadeur. Je soutenais le ménage du petit Guizot. Je donnais, par mois, 500 francs au mari pour continuer l'Histoire d'Angleterre, et 500 francs

à la femme pour écrire des contes d'enfants, genre dans lequel elle excelle. Voilà que Louis- Philippe prend l'un pour en faire un ministre et l'autre pour venir causer avec la reine. Il y avait encore M de Salvandy, auquel je comptais aussi 500 francs par mois pour me faire, tous les ans, une brochure qu'on tirait à 50,000 exemplaires. Le nouveau régime s'empare aussi de celui-là pour en faire un vice-président de la Chambre des députés Allons, je suis un homme mort !

Dans ces heures d'amertume et de découragement, il se rappelait Sautelet, cet autre éditeur si brillant, qui, six mois avant Juillet, voyant qu'il ne pourrait faire honneur à sa signature, s'était cassé la tête d'un coup de pistolet. L'événement a été d'autant plus remarqué qu'il a fourni à Armand Carrel l'occasion de composer son Traité sur le suicide, c'est-à-dire les plus belles pages qu'ait écrites le rédacteur en chef de l'ancien National. Lui aussi, Ladvocat, il tournait autour d'une arme meurtrière, et il se demandait si le moment n'était pas venu pour lui d'en finir avec la vie.

Paris est un immense enchevêtrement de villes qui sont toutes affairées ; c'est un océan de tètes humaines. Tous les jours que Dieu fait, il se passe dans ses murs cent drames plus mouvementés les uns que les autres. On y est sollicité par le spectacle d'une rixe dans la rue, d'un procès en séparation de corps au Palais de Justice,

par un duel au Bois, par une lettre qui court les journaux ou par une épigramme qui voltige partout. Le va-et-vient des intérêts, le jeu des passions et des folies en tout genre y commence dès l'aube et ne s'arrête même pas durant la nuit. Or, en dépit de tant de bruit, malgré tant d'émotions incessantes, pour peu qu'on touche au monde des lettres, le moindre épisode ne tarde pas à être dévoilé et à prendre la figure d'un événement. En quelques heures, cela devient un on-dit populaire : « Comment ! vous ne savez pas ? Ladvocat a chargé un pistolet ! Il veut se faire sauter le caisson ! — Ladvocat ! un homme qui a toujours eu la main si ouverte ! Eh ! mais, il faut s'opposera ça ! Il faut lui venir en aide ! » Sauver l'éditeur de la ruine, ce fut bientôt comme un mot d'ordre. Disons-le très hautement, c'a été un très beau mouvement de la part de la littérature contemporaine. Ce que le seul Walter Scott avait fait naguère pour sauver son libraire de Londres de la faillite ou de la mort, tous ceux qui, à Paris, grands ou petits, tenaient une plume avec honneur, s'engageaient à le faire pour relever le brillant magasin du Palais-Royal. Historiens, poètes, critiques, conteurs, polygraphes de toutes les couleurs, sans acception de parti politique ni d'écoles, ils se réunirent pour signer une très belle déclaration qui était aussi un engageiuent formel. Ils s'assujettissaient tous à fournir chacun deux articles

gratuitement, à l'effet de former douze volumes grand in-octavo roulant sur la capitale, sur son histoire, sur ses mœurs et sur ses travaux. Paris ou le Livre des Cent et un, tel était le titre. Une très jolie vignette d'Henri Monnier, un peu romantique, suivant la mode d'alors, montrait le Diable boiteux s'appuyant sur sa béquille et lorgnant avec ironie la grande cité. Tout autour, les médaillons des historiographes de Paris, Saint-Foix, Sébastien Mercier, Dufaure et les autres.

Après soixante-quinze ans écoulés, quand on parcourt des yeux la momenclature de ces écrivains accourus à la voix de l'un d'eux pour sauver un galant homme d'un naufrage commercial, on ne peut maîtriser un très vif mouvement d'admiration et d'attendrissement. Pas une des gloires de ce temps ne s'est exemptée de coopérer à l'oeuvre commune. On y rencontre Chateaubriand et aussi Paul de Kock ; on y aperçoit Lamartine et aussi M. Ernest Fouinet ; on y distingue les aînés, tels que Benjamin Constant, et les jeunes, tels que Léon Gozlan ; on s"y arrête surtout à deux noms qui s'y produisent plus souvent que les autres, ceux de Charles Nodier et de ce Jules Janin dont je parlais au début de ces Souvenirs. Vieux et jeunes, hélas ! le temps n'a rien respecté : ils ont disparu autant les uns que les autres !

Ces douze volumes des Cent et un n'étaient

pas seulement un hommage rendu à la loyauté d'un homme qui avait journellement affaire aux gens de lettres, c'est-à-dire à l'élément du monde moderne le plus difficile à satisfaire. En raison des ouvriers en fait de style qui y travaillaient, ils finissaient par devenir un très beau monument d'histoire et d'art. Le succès fut rapide, grand, mais peu durable, puisque rien ne dure dans notre pays. Ils firent renaître, un moment, la vogue de la maison chancelante. Il est même juste de reconnaître qu'ils exercèrent une vive infl uence sur l'esprit du moment ; car, dès le lende main de leur apparition, nous avons vu la spéculation s'efforcer de les imiter. Ainsi M'"® Béchet publia le Nouveau tableau de Paris, dix volumes agencés de la même façon, presque tous par les mêmes auteurs. D'autre part, MM. Guillaumin et Pagnerre s'associaient afin de faire paraître Paris Réoolutionnaii^e, dix autres volumes retraçant les orages politiques dont lagrandecité a été le théâtre depuis Labiénus jusqu'à nos jours.

Étant ainsi imités, les Cent et un n'en avaient que plus de relief. On les achetait, on les lisait, on les copiait, mais, au point de vue de l'argent, ce ne pouvait être qu'un palliatif. Il en résulta un gain d'une centaine de mille francs. Pour tout autre, c'eût été le salut ; pour Ladvocat, ce n'était qu'un moyen d'amuser les huissiers et non une bonne fortune assez abondante pour les congédier.

De toute nécessité, il fallait songer à autre chose et mettre la main sur d'autres ressources. Justement les Mémoires de Saiîit-Simon et les Historiettes de Tallemant des Réaux, récemment trouvés, firent qu'on prit goût aux autobiographies. Ce genre était sur le point de faire fureur. On sait que la France s'est toujours montrée très friande de ces livres au moyen desquels les personnages réels racontent leurs propres aventures. Quoi de plus captivant que les Mémoires du cardinal de Ret^ et que ceux de Gramont? Portraits, révélations, scènes d'alcôve, anecdotes, petits mystères, petits scandales, tout un grand monde, hommes et femmes, à voir en déshabillé, c'est un régal pour les oisifs et pour les curieux. Tout récemment même, un peu avant Juillet, !a vogue était allée aux racontars d'un ancien condisciple de Napoléon à l'Ecole de Brienne, c'està-dire aux Mémoires de Bourrienne . Ah ! ce Bourrienne, ancien secrétaire intime de l'empereur, il s'était rallié aux Bourbons et il était mort fou dans une maison de santé. Mais on avait trouvé chez lui beaucoup de papier noirci, un fatras, un amas de notes et, avec cet à peu près de renseignements, M. Maxime de Villemarest, un écrivain de la presse légitimiste, avait fait dix volumes de Mémoires, qu'on avait lus avec un vif empressement. Or, Ladvocat eut l'idée de faire faire un pendant à cette publication, et, pour y parvenir, il s'adressa à une grande dame del'ex-

cour impériale, c'est-à-dire à M*"" la duchesse d'Abrantès, la veuve de Junot.

Femme d'esprit, sachant assez bien écrire pour pouvoir tout exprimer, cette ancienne dame d'honneur de Joséphine fit aussi dix volumes. Ces nouvelles confidences furent la coqueluche du moment. On se les arrachait. Il en résulta un regain de fortune, a Mais, se ditLadvocat, puisque ce genre répond si bien aux appétits du public, voj'ons à le cultiver. » Hâtons-nous de dire ici qu'un heureux hasard vint alors seconder ses projets. Un matin, à son lever, on lui annonça la visite d'une inconnue qui se présentait sous ce nom étrange : Ida de Saint-Elme, un nom évidemment arrangé. — Qu'était-ce que cette visiteuse? Que voulait-elle ? — L'éditeur vit tout à coup s'avancer cavalièrement une vieille femme, d'une toilette des plus excentriques.

Cette manière de fée Carabosse avait la tête couverte d'un chapeau à fleurs peu d'accord avec ses cheveux gris. Elle portait une robe de soie brochée à falbalas, atlectant de montrer un châle râpé des Indes, monument d'une ancienne splendeur. Notez que la figure était plus fanée que le reste; mais ce qui la distinguait, cette vieille femme, qui paraissait descendre d'un cadre de l'an VII, c'était un petitcochon de Barbarie qu'elle portait au fond d'un cabas brodé. Avec tout ça, en regardant sous ses rides, on devinait qu'elle avait été belle. Effectivement, pendant le Direc-

toire et sous le Consulat, c'avait été une merveilleuse statue de chair et d'os.

L'éditeur la fit asseoir. Il causa familièrement avec elle, et ilnetardapas à apprendre qu'il avait sous les yeux quelque chose comme une Laïs de la première République. Il sut que cette quémandeuse, à présent sans le sou, avait jadis roulé carrosse. Les généraux les plus brillants d'alors avait filé pour elle la quenouille d'Hercule, notamment Moreau, Ney, Augereau et aussi Ouvrard, le munitionnaire.

— Voulez-vous publier mes Mémoires, monsieur ? ajouta-t-elle.

En même temps, du même sac où était le petit cochon, elle tira une poignée de chiffons sales et graisseux que notre élégant n'aurait pas osé toucher, même avec des pincettes ; mais ce mot de Mémoires, alors magique, lui avait fait dresser l'oreille. La subtilité de son flair naturel venait de lui révéler qu'il y avait là-dedans un très beau coup de dé à jouer. En bravant toutes ses répugnances, il prit ces feuillets épars, sans lien, sans ordre, sans numérotage, et y jeta, à la dérobée, un premier coup d'œil. Eh bien, ce grimoire informe était aussi offensant pour le regard que pour le toucher et l'odorat. Un assemblage horrible de mots cyniques, sans orthographe. Au premier moment, il eut la pensée de rejeter cet odieux manuscrit dans la main crochue qui venait de le lui tendre; mais quatre ou cinq

noms propres, alors fort en évidence, qu'il y aperçut et une pensée soudaine le poussèrent à se raviser. Il regarda de nouveau la vieille et lui dit :

— Au fait, madame, nous pourrons peut-être faire atïaire ensemble.

La journée n'était pas finie qu'il avait dressé son plan. Avec les chifïons de papier, une centaine de pages, tout au plus, on trouverait moyen décomposer dix forts volumes in-octavo. En réalité, la vieille dame n'aurait qu'à raconter oralement sa vie ; on prendait quelques notes, et d'habiles improvisateurs, des journalistes bien connus, feraient pour elle ce que M. Maxime de Villemarest avait fait pour Bourrienne, le secrétaire intime de l'empereur. Ils bâcleraient une suite de récits galants sur la Révolution, à dater de 1792 jusqu'à 1815. On intitulerait le tout : Mémoires de la Contemporaine, et l'entreprise marcherait comme sur des roulettes.

Ce programme, en effet, fut suivi de point en point. Ces chapitres d'une vie licencieuse et folle, à peine lancés dans le public, tout le monde voulut y mordre. Encore une fois, la mode le voulait aussi. A la vérité, quelques gens de cœur, quelques esprits délicats protestèrent contre le trafic d'une existence libertine ainsi étalée; mais qu'importait à la foule et à l'éditeur! Cette "publication, à ce qu'on disait dans la librairie, ce serait une lueur propre à éclairer la conscience

publique sur certains points obscurs de l'histoire, et il n'en fallait pas plus pour lui servir d'excuse. Cependant un des vilains côtés de la chose, c'est que cette Ida de Saint-Elme, remise à flot au moyen des droits d'auteur, crut être redevenue un personnage. Intrigante de haute volée, elle se servit de la circonstance pour se faufiler, on n'a jamais pu savoir comment, dans certains •milieux où elle n'aurait jamais dû mettre les pieds. Par quels procédés, par quel art est-elle parvenue à s'emparer de trois lettres confidentielles, entièrement écrites par le roi Louis-Philippe ? Je parle des trois épitres fameuses par lesquelles le vieux prince exprimait sa vive antipathie pour les faubourgs de Paris, les aimables faubourgs, disait-il ironiquement. Ces mêmes lettres, la vieille coquine les avait vendues au parti légitimiste, alors à couteaux tirés avec le roi des Barricades. On sait qu'elles ©nt paru, un matin, dans la France de 1842, feuille ultraroyaliste. Déféré à la cour d'assises, le journal « henriquinquiste » fut condamné à six mois de prison et à 10,000 francs d'amende. Quant à la cause première du scandale, à M™'' Ida de Saint- Elme, elle s'était cachée et avait réussi à se rendre invisible. (Voir, à ce sujet, la Revue rétrospective deJ. Taschereau, 1848.)

Revenons àLadvocat. — En faisant bon accueil à l'aventurière, s'il avait commis une mauvaise action, il avait fait une bonne affaire d'argent ;

mais il se promettait bien de ne plus se frotter aux existences tarées, quand même elles lui apporteraient des trésors. Ce fut ainsi qu'il éconduisit un autre visiteur de sinistre figure qui venait à lui, à son tour, avec un manuscrit à la main. J.-F. Vidocq, en personne, lui avait, en eflet, demandé aussi une entrevue, et c'était aussi pour lui faire éditer ses, Mémoires . J.-F. Vidocq le voleur, J.-F. Vidocq l'ancien forçat du bagne de Toulon, J.-F. Vidocq qui, sous le règne de Charles X, avait été chef de la police de sûreté, que de mystères, grands et petits, n'avait-il pas à faire connaître !

— Il y a cent mille francs à gagner avec votre confession, lui dit Ladvocat, mais je ne veux plus manger de ce pain-là. Portez donc votre manuscrit à d'autres.

Ce fut par d'autres, en conséquence, que furent publiés les Mémoires de Vidocq, spéculation pas très louable, sans doute, mais très fructueuse. Tout au contraire, Ladvocat, se rapprochant le plus possible de son origine, cherchait à revenir à la vraie littérature. On le vit donc faire paraître en deux volumes in-octavo, sous ce titre emprunté à Homère : le Népenthès, les principaux articles tombés de la plume de Loëve-Veimars, conteur et criti(|ue de premier ordre, delà taille deProsper Mérimée et de Stendhal. Il donnaensuite ses soins à la publication du Théâtre étranger, anglais, allemand et Scandinave, traduit par

l'élite de nos littérateurs. Mais ces honorables tentatives faites pour ressaisir la vogue devaient échouer devant l'indifférence ou la mobilité des lecteurs. On allait désormais acheter des livres chez Charles Gosselin, l'éditeur de Lamartine et chez Eugène Renduel, l'éditeur de Victor Hugo. L'éditeur de Chateaubriand n'avait plus c^u'à fermer boutique.

Il ne tarda pas, en effet, à se retirer du commerce.

Ladvocat a été un homme habile, et je l'ai assez fait voir tout à l'heure; c'était aussi, et avant tout, un excentrique, absolument d'accord avec les têtes à l'envers de l'époque où il a vécu. La petite chronique a retenu plusieurs traits de lui qu'on ne sera peut-être pas fâché de connaître. Et je demande à nos lecteurs la permission d'en citer deux, en courant

Pendant les beaux jours du temps où sa maison était prospère, le charmant auteur de Trilby et de tant d'autres oeuvres qu'on ne peut se décider à oublier, Charles Nodier, était en relations journalières avec le brillant éditeur. Philologue incomparable, infiniment célèbre à cause de son Dictionnaire des onomatopées , il était précieux, soit pour improviser une préface, soit même pour rédiger un prospectus. On comprend néanmoins qu'un travail si rebutant, purement industriel, dût répugner à ce romancier d'une imagination si fraîche, au poète de la prose, comme l'a appelé Méry.

— Ah! dame, s'écriait Ladvocat, tant pis pour lui! Pourquoi est-il si ferré sur la grammaire?

Et il avait sans cesse dix ou douze pages arides à lui demander. Charles Nodier, très souvent à court d'argent, finissait toujours par apporter la copie commandée, mais ce n'était qu'en rechignant et en se faisant tirer l'oreille. Un jour vint môme où il refusa net. Le scène se passait justement au Palais-Royal, dans le cabinet du libraire.

— Cher ami, la mise en vente d'un livre n'attend pas : il me faut absolument une préface pour demain matin.

Et il lui montra l'ouvrage dont il s'agissait d'improviser lavant-propos.

— Non ! non ! répondit l'autre, impossible. Je ne suis pas en veine. Je n'écrirai pas une ligne.

— Pas une ligne ! s'écria Ladvocat d'un ton moqueur ; eh bien, c'est ce que nous allons voir.

En même temps, se levant vivement de son siège, il sortit, poussa la porte et la ferma en lui donnant un tour de clef; en sorte que l'auteur de Jean Sbogar était prisonnier ,

— Nodier, mon ami, vous avez sur cette table tout ce qu'il faut pour écrire : vous ne sortirez d'ici que lorsque la préface sera faite.

On a deviné que l'écrivain criait comme un beau diable.

— Mais, disait-il, j'ai beau me creuser la tête, je ne trouve rien.

— En ce cas, vous attendrez que la Muse vous inspire.

— Mais ça peut demander du temps. En attendant, je mourrai de faim.

— Pour ça, n'ayez nulle crainte, Nodier, on aura soin de vous bien nourrir.

En même temps, Ladvocat envoyait commander chez Véry un excellent dîner, dont on passa les plats, les verres et les flacons par la fenêtre. Le vin fin n'avait pas été oublié. Total : cinquante francs au bas mot. Un dîner de prince pour une tête. Comment résister à un pareil jeu? Charles Nodier s'exécuta. Au bout de deux heures le dîner et la préface étaient finis de concert, et, après lui avoir glissé dans la main un billet de cinq cents francs, l'éditeur remettait son ami en liberté.

Attendez, voici un autre trait, et celui-là sera la contre-partie du premier.

Cette autre aventure se produisait après la Révolution de Juillet, c'est-à-dire à une époque de déveine et lorsque la ruine et la mévente rôdaient autour de la maison. En ce temps-là, l'éditeur, roulant carrosse, avait un cocher du nom de Jean, un drôle peu attachéàson maître. Voyant que les huissiers venaient souvent signifier des protêts et craignant pour ses gages, qui étaient en souffrance, il imagina de faire assigner Ladvocat en payement des 1,500 francs qui lui étaient dus.

Un matin donc, le valet de chambre remit l'exploit au libraire.

— Qu'est-ce que c'est que ça ?

— Monsieur, c'est une assignation de Jean, le cocher.

Aussitôt grande colère du maître :

— C'est bon, dit-il, nous réglerons ça, comme il faut, à la première occasion.

On était en ce momentdans la saison des orages. En consultant son baromètre, Ladvocat attendit qu'il anjionçât un gros temps, une forte tempête. Quand il vit que le ciel était bien noir, que les éclairs commençaient à se montrer et le tonnerre à se faire entendre, il sonna son cocher.

— Allons, Jean, dit-il, maître Jean! Endosse ta livrée, ta casaque la plus belle et la plus légère ; attelle sans retard et monte sur ton siège. Très bien ! Il pleut déjà à grosses gouttes ; c'était ce que je désirais. Ah! Jean! ah! maître Jean! tu te môles de m'envoyer du papier timbré ! Attends ! attends ! Monte donc sur ton siège ! Tu vas me conduire à petits pas à l'Arc de l'Étoile et quand nous serons à l'Arc de l'Étoile, tu me conduiras à la barrière du Trône. Et ne vas pas me verser, entends-tu ? La police est prévenue. Si tu me verses, plainte de ma part et tu iras coucher en prison, coquin! Ah! drôle, tu m'envoies du papier timbré ! Allons, allons à l'Arc de l'Etoile ! » Et à la lin du jour, lorsque l'équipage rentrait, après l'orage, maître Jean, trempé comme

une soupe, était à deux doigts d'une pleurésie.

Maître Jean, qu'on paya dans la huitaine, fut congédié, cela va sans dire. Il est supposable que la leçon lui a profité et qu'il n'a plus envoyé d'huissier à ses maîtres.

Un dernier mot sur Ladvocat.

Les Mémoires de la Contemporaine avaient été une excellente affaire. Ecrits à tour de rôle par des hommes qui s'entendaient à intéresser le public, ils étaient dans toutes les mains, sous tous les yeux. La caisse de l'éditeur s'était remplie encore une fois. Tous frais payés, le bénéfice avait dépassé 100,000 francs. Mais qu'était-ce que cette somme pour un viveur que n'instruisaient pas les revers et qui persistait à vouloir vivre en grand seigneur ? Cette bonne aubaine passa donc avec le charme et la rapidité d'un rêve.

Toutefois, pour diminuer un peu le chiffre de ses dépenses, Ladvocat s'était décidé à changer la résidence de sa librairie. Du Palais-Royal il était allé de l'autre côté de l'eau, au quai Malaquais ; mais, on le sait, c'est surtout le quartier des bouquinistes. La vogue ne l'y suivit pas et, il faut bien le répéter, il dut fermer boutique.

Sur ses vieux jours, pour se trouver un gagnepain, il s'associa à une ancienne maîtresse, M"^'** Camille, bien connue comme marchande de modes. Ce fut lui qui, à ce qu'il paraît, remit les guipures en honneur. A cette étrange industrie il avait d'abord gagné quelque argent, mais

un tel expédient ne pouvait le mener bien loin. Dans ses dernières années, il se rendit à Madrid. Là, il reçut le titre de fournisseur des objets d'art du roi et de la reine d'Espagne ; mais on a bien deviné qu'il n'y avait que peu de ressource dans cette profession, qui n'en était pas une. Il reparut à Paris, mais pour y végéter jusqu'à sa mort, laquelle survint au commencement du second Empire. Jules Janin a écrit, un jour, à la fin de son feuilleton du Journaldes Débats, vingt lignes de nécrologie sur ce contemporain si brillant vingt-cinq ans auparavant : « Il est mort sur un lit d'emprunt, dit le critique ; il est mort isolé et dénué de tout, triste fin d'un homme qui avait été le bienfaiteur de plusieurs et l'ami de tous. )) — Telle a été son oraison funèbre.

^SSS§SS^SS^SI;SSS^^^^^S^^SSS

UN POlsTE D HIER ET D AUJOURD HUI

HÉGÉSIPPE MOPvEATJ

Les beaux vers ne vieillissent pas.

(Emile Deschamps.)

S'il est des morts qu'il faut qu'on tue, il en est aussi qu'il faut qu'on ressuscite. Celui dont on lit le nom au-dessus de ces pages serait de ce nombre. Remettons- le donc sur ses jambes et pour le saluer jusqu'à terre dans un sincère sentiment de piété. C'est, du reste, ce qu'on a vu faire, il y a moins d'un an, à un groupe de délicats. Au tournant de ce xx® siècle, où il est de mode de dresser des statues, c'est-à-dire des Dieux, surtout dans notre Paris, on a songé tout à coup à cet enfant du peuple, si pauvre de son vivant, mais qui nous a enrichis après sa mort. Des ouvriers typographes, n'oubliant pas qu'il a été des

leurs, des membres du Caveau (jui savent par cœur ses chansons, de fervents amis des vers qui sont de vrais vers, tous ceux-là, joints aux admirateurs du génie persécuté du sort, se sont réunis et ont fait les frais d'un monument funéraire qu'on a inauguré au cimetière de Montparnasse, dans la saison des lilas et des roses.

Ce souvenir d'hier, encore tout actuel, serait une belle occasion pour parler du Myosotis. Vous pouvez bien penser que je n'en ferai rien. Qu'en dire ? Il n'y a pas à s'étendre sur ce livre, qui a soixante-cinq ans de date. Il n'y a qu'à constater qu'il a eu dix éditions ; qu'il est classé à jamais et qu'il a sa place marquée dans toutes les bibliothèques conservatrices de ce qui est beau. Tous les critiques, d'ailleurs, ont eu à s'exprimer sur cette œuvre exquise d'un pauvre rapsode auquel la destinée n'a pas voulu laisser le temps de donner toute sa mesure. A divers intervalles, Sainte- Beuve lui a consacré plusieurs articles, preuve qu'il attachait de l'importance à cette ligure. Après lecture et sur le récit du décès à l'hôpital, l'auteur de Stello, autant ébloui qu'attristé, disait à son ami G. Pauthier, le sinologue : « N'estce pas un autre Chatterton ? » Le plus enthousiaste était H. de Latouche, celui qui a fait revivre André Chénier. Lisez de lui ce petit voyage à travers Paris de 1810, intitulé la Joarncc (run poète. Même emportement l}rique chez Alexandre Dumas, Félix Pyat et Laurent Pichat. Mais

combien d'autres que je ne nomme pas ! Un grand dialecticien, un ancien ouvrier d'imprimerie comme lui, P.-J. Proudlion, peu tendre d'ordinaire pour les joueurs de flûte, voyait là de belles odes, et il disait : « Nous avons été jeunes dans le même temps. Il a travaillé comme moi. Il a souffert comme moi. Que n'ai-je eu l'heureuse chance de le rencontrer ! »

Cette chance, je l'ai eue, moi, mais une seule fois et, comme on dit, en camp volant. Ovide dit quelque part du chantre des Géorgiqucs, sa vive admiration : Tantam Virgilium vidi : « Je n'ai fait qu'entrevoir Virgile ». Je ne suis pas Ovide, bien entendu, et lui n'était pas le favori d'Auguste : il n'était qu'un passant, encore peu investi de renommée. J'étais,. par hasard, au bras d'un desesancienscondisciplesquandtousdeux, se rencontrant, s'accostèrent, échangèrent une poignée de main avec quelques paroles insignifiantes, et ce fut tout. Que voulez-vous? Pourtant le nom de ce passant m'était resté dans la mémoire et je me le rappelai, le 28 décembre 1838, lorsque les journaux annoncèrent sa mort.

Depuis cette rencontre, soit par suite de mes relations dans le monde littéraire, soit pour obéir à ma tâche de journaliste, j'ai eu vingt fois à m'occuper d'Hégésippe Moreau et j'}^ ai toujours mis un religieux empressement. C'est pourquoi la récente manifestation du Montparnasse a frappé ma pensée, en réveillant en sursaut tous mes

souvenirs. Je vais rassembler ici, sans ordre chronologique, mais avec sincérité, ce que j'ai pu apprendre sur le pauvre aède, et j'ai lieu d'espérer que ces différents traits ne seront pas sans intérêt pour le lecteur.

La tombe a été surmontée d'un buste dû à une artiste de talent, à Mf'^G. Montorgueil, la femme de mon confrère et ami, G. Montorgueil, le rédacteur en chef de V Intermédiaire des chercheurs. Certes, il a fallu bien des recherches, une grande application et beaucoup de patience pour arriver à mener à bonne fin cette œuvre d'art. Un tel labeur présentait les plus âpres difficultés. De son vivant, Hégésippe Moreau n'était ni assez riche ni assez célèbre pour qu'un peintre s'aventurât à jeter son portrait sur une toile. La plastique n'a conservé de lui que sa tête, moulée en plâtre par M. Guy, alors mouleur de l'Ecole de médecine, à l'heure même où le cadavre était étendu sur l'amphithéâtre de dissection. Cette tête, non moins volumineuse que celle de Géricault, n'est pas seulement curieuse au point de vue delaphrénologie. La beauté idéale des poètes y éclate à chaque trait. Vingt-quatre heures s'étaient écoulées lorsque l'artiste prenait l'empreinte de ce masque puissant ; la mort avait donc déjà décomposé ce beau visage, mais, en étudiant le plâtre avec quelque attention, il est encore aisé de retrouver l'homme intelligent déliguré par l'agonie. Le front est vaste et frappé de protubé-

rances énergiques. Les yeux, qu'aucune main n'a fermés, paraissent fixer encore de leur regard vif et doux ; le nez est un peu courbé, fort et noble comme un bec d'aigle ; les lèvres un peu grosses, ce qui est, selon Lavater, un indice de bienveillance, n'ont pas l'air de gémir. Tout l'ensemble de la physionomie rappelle la figure de Henri Heine, cet autre grand poète qui a su aussi ce que c'est que souffrir.

On sait son enfance, racontée par lui-même. Dès son premier jour, il semble avoir été marqué par la fatalité pour être de ceux qui auront à pâtir. Orphelin, il est recueilli par la charité. Il fait ses études au petit séminaire d'Avon, près F(mtainebleau, mais il ne sera pas prêtre. Les classes finies, il est sans ressources. Que faire? Il n'a pas de famille. Comment vivre ? Il a la tête pleine des chefs-d'œuvre littéraires de l'antiquité. Ah ! c'est beau, le grec et le latin ! C'est superbe, Sophocle et Horace ! Mais l'homme n'a pas comme la tortue une maison toute faite qui le loge gratis et il n'a pas non plus, comme le mouton, un elbeuf naturel sur les épaules. Où trouver, d'ailleurs, pour vivre, le pain du froment et le vin de la vendange ? Il faut donc avoir recours au conseil salutaire donné par J.-J. Rousseau et apprendre un état. Il sera un ouvrier d'imprimerie, à Provins, la ville des roses, fort hospitalières pour lui. Il s'y exerce, après quoi il vient à Paris où il est admis à travailler

dans les ateliers de la maison Didot. Rien de mieux, mais le démon poétique l'envahit et le remplit de trouble. II fait des vers. Il en fait de fort bons, mais où cette parturition le mènerat-elle ? Des vers ! Il en pleut toujours en France et, dans un vaudeville alors fameux, les CheoiUes du maître Adam, le menuisier de Nevers, on dit que Pégase est un cheval qui porte les grands hommes à l'hôpital. N'oubliez pas que nous sommes sur la fin de 1829. L'attention publique ne se fixe que sur un brillant quadrige d'inspirés : Lamartine, Alfred de Vigny, Victor Hugo et Alfred de Musset. Tous les autres ne seront que de la marmaille. Il suit de là que ce pauvre inconnu, fit-il des merveilles, est comme s'il n'était pas, et cependant cet ouvrier peut dire avec plus de vérité qu'Oronte :

Et moi, je vous «outiens que mes vers sont fort beaux.

Tel était bien aussi le sentiment de quelques connaisseurs auxquels il lisait ses essais, mais n'importe : en notre cher pays, on ne croit au mérite que lorsqu'il est imprimé, broché, mis en vente dans une boutique fort achalandée et que les cent trompettes de la Réclame ont dit à tous les échos que c'est la pie au nid. Ironie du sort! il imprimait les billevesées d'autrui et il ne pouvait parvenir à faire adopter par un libraire un seul couple de ses alexandrins. Par

bonheur, une femme d'un grand cœur, la veuve d'un Girondin, M™® R..., qui aimait les belles strophes, s'était éprise des siennes et se mettait résolument en campagne pour qu'on fit meilleur accueil à l'homme et à ses œuvres.

Un jour, cette dame le conduisit par la main au Journal des demoiselles, une très petite revue mensuelle. Mais, ici encore, il s'obstinait à ne présenter que des vers, et quels vers ! La pièce qu'il apportait comme essai était celle qui a pour titre : r Enfant maudit. — Le morceau, d'une superbe envolée, est admirable d'un bout à l'autre. — « Tout cela est magnifique, lui dit y[me Fonqueau de Pussy, la directrice du recueil, mais les vers ne vont pas à nos jeunes filles, dont nous entreprenons de faire des maîtresses de maison. Il nous faut de la prose. » Seulement, sur un mot de ces dames, Hégésippe Moreau put porter V Enfant maudit à M. Latour Mézeray, qui l'inséra dans le Journal des Enfants et le paya 100 fr. « Faisons donc de la prose )), se dit ensuite le débutant. Retiré dans une mansarde du Quartier Latin, il y composa alors coup sur coup la Souris blanche, les Petits Souliers, Thérèse Sureau et cet incomparable Guide chêne, que personne n'a jamais pu lire sans ressentir une vive émotion. Mon Dieu, c'était un très beau commencement, mais ce n'était qu'un commencement. Pourquoi donc n'a-t-ilpas continué? Pourquoi n'a-t-il pas pris

du champ en donnant à l'un de ses récits l'étendue d'un volume? Très probablement le succès eût été au bout d'un joli conte de trois cents pages, puisque la France moderne raffole de ces fariboles et, venant de lui, c'eût été plein d'intérêt.

Dans ce même Pays Latin, il y a^^ait alors un jeune Breton du Morbihan, qui y étudiait la médecine. Celui-là devait être un jour un des maîtres dans l'art de guérir. Je le nomme tout de suite. C'est le docteur Alphonse Guérin, un chirurgien de la taille de Nélaton, dont il a été le rival, et j'ai à ajouter ici qu'il y a deux ans, sa ville natale lui a dressé une statue. Hégésippe Moreau et lui s'étaient rencontrés et convenus. Ayant les mêmes opinions, un peu aussi la même manière d'écrire, ils avaient projeté de faire un roman. Il s'agissait d'un drame historique, à la manière de ceux de Walter Scott. Le thème, tout à fait épique, roulait sur la vie de Lazare Hoche, le jeune et brillant général de la République. (Notre poète avait déjà, très légèrement, touché à ce sujet en écrivant pour le Joiwnal des Enfants le très petit conte intitulé le Neveu de la fruitière.) C'est du docteur Guérin lui même, dont je me flatte d'avoir été un des plus vieux amis, que je tiens ces détails. « Eh bien ! lui demandai-je un jour, pourquoi ce roman n'a-t-il pas été fait ? — Pourquoi ? Ah ! parce que la vie était fort difficile pour

lui et pour moi ; parce qu'il y fallait un peu de loisir, du silence, du recueillement et la certitude du lendemain ; parce que nous avions à combattre la misère et qu'elle a été alors plus forte que nous. En second lieu, la mort est survenue trop vite pour l'un des deux et à un moment où nous ne la soupçonnions pas si proche. >) Depuis lors, le savant docteur, membre distingué de l'Académie de médecine, est arrivé à la réputation et à la fortune, deux célestes apparitions que son collaborateur ne devait pas connaître, du moins pendant sa vie . Qu'on me permette de placer ici les deux vers, tout à fait fatidiques à son égard, qu'il a mis dans la bouche de la sœur du Tasse :

J'avais rêvé la gloire et la fortune mais L'une arriva trop tard; l'autre ne vint jamais.

Pardon, la misère, la dèche, la vache enragée, le supplice qui consiste à tirer le diable par la queue, nul n'aura autant passé par là que l'auteur du Myosotis. Pour bien comprendre la raison de ces rudes épreuves, reportons-nous en imagination à ce qu'était la profession littéraire (si c'est une profession) dans cet âge de combat qui va de 1833 à 1840. Se produire était plus difficile qu'il ne l'est aujourd'hui de traverser la Manche à la nage. Il n'existait alors, et à grand'peine, que trois ou quatre m.aisons où l'on eût la témérité

d'éditer des livres et, pour ne pas risquer de tomber dans de mauvaises affaires, pourne publier qu'à coup sûr, elles ne s'ouvraient qu'aux célébrités consacrées par la vogue et jamais, au grand jamais, aux commençants. Dans les journaux très peu nombreux, à cause du timbre et du cautionnement, et point riches du tout, puisqu'ils n'avaient tous (ju'une poignée d'abonnés (la vente au numéro n'existait pas), c'était la même chose. Etant forcément inconnus, les jeunes gens étaient fatalement condamnés à débuter toute leur vie. En guise de refuge, comme pis aller, il n'y avait pour eux que ce qu'on appelait la petite presse, les journaux satiriques et les feuilles théâtrales, n'ayant d'autre clientèle que celle des comédiens, de bien braves gens, disait Henry Monnier, mais qui avaient plus de poux que de sous. Maigre pitance et point de fanfare pour qui s'égarait dans ces parages. Croyez bien que celui qui écrit ces lignes en sait quelque chose.

Hégésippe Moreau avait le travail peu facile. Improviser lui était pénible. Autre chose : quoiqu'il ait semé le comique à pleines mains dans ses chansons, il avait l'esprit plutôt tendu au grave et au sentimental ; c'est dire que la presse légère, qui vit surtout d'épigrammes, n'aurait pas été son affaire. Il s'y est quelque peu frotté. La jolie chanson des Cloches a paru dans le Corsaire et la poignante satire : Lacenaire, poète, dans le Charivari. En tant que renommée et

que salaire, le jeu ne valait pas la chandelle. Il y renonça et il fit bien. C'est, du reste, ce qu'avaient fait, avant lui, les devanciers de ce genre : Jules Janin, Alphonse Karr, Léon Gozlan, Félix Pyat, Jules Sandeau et George Sand elle-même. Il eut donc le bon esprit de ne. pas s'attarder dans ce canton, qui n'est planté que de cyprès et même de mancenilliers. Il se reprit, d'abord, à son métier de compositeur d'imprimerie, et puis à ses odes et à ses élégies.

Des vers, toujours des vers, répétons-le, il en faisait de très beaux sur les clioses du temps. Un jour, c'était un hymne sur les 5 et 6 juin 1832 (le terrible et sanglant combat du Cloître Saint- Merri); un autre jour, c'était sur Fieschi, qu'il maudissait. Un peu après, c'était la très belle ode, très morale, sur l'attentat et le supplice d'Alibaud, un héros qu'il n'approuvait pas, mais qu'il ne pouvait se défendre d'admirer Tout le monde d'alors a applaudi à cette prosopopée, où il repousse, en moraliste^ l'idée du régicide.

Forgeron, laisse sur l'enclume Le fer vengeur inachevé.

L'arme du siècle, c'est la plume.

Levier qu'Archimède a rêvé.

Ecrivons : quand, pour la patrie, La plume de fer veille et crie Aux mains du talent indigné, Rois, princes, valets, tout ensemble S'émeut... et la plume d'or tremble Devant l'arrêt qu'elle a signé.

Ces strophes et les autres, il les montrait, mais timidement, en homme craintif. Les camarades d'atelier les communiquaient aux Lices Chansonnières, qui les déclamaient après boire. Quelques amis cherchaient à les répandre dans le monde, en les copiant, mais ces diverses propagandes s'arrêtaient à ça. Et dame, cela tombait mal. Des vers! Paris en était hypersaturé. Estce qu'on n'en faisait pas trop, dites ? Et même un utilitaire venait de pousser sur les martyrs de la prosodie un cri de réprobation. « Ah ! s'écriait-il dans une revue conservatrice, n'avezvous pas bientôt fini, mes petits Messieurs, de nous apitoyer sur la détresse des paresseux qui font des vers ? Est-ce qu'il n'y a de Chatterton et de Gilberts que sur l'Hélicon ? Est-ce que le pêcheur de Bretagne qui se noie pour m'apporter une sole et le couvreur qui tombe de mon toit sur le pavé ne sont pas autant dignes d'intérêt que vos artistes en mauvaises ruines ? Et cependant vous ne songez jamais à pleurer sur ceux-là. » Cette boutade d'un économiste au cœur de grès, il l'avait vue et, en s'en faisant l'application, ahuri et attristé, il disait à ceux qui l'entouraient en ce moment :

— Après tout, ce censeur m'a bien l'air d'être dans le vrai.

Que ses vers dussent ne rien rapporter, c'était ce qui se voyait pour cent autres. Tout récemment, Victor Escousse et Auguste Lebras

s'étaient asphyxiés parce que deux de leurs pièces avaient été mal accueillies du public. La pauvre Elisa Mercœur, la Sapho de la Loire, comme on l'appelait, venait de succomber sous le faix du dénuement. Emile Roulland, le fils d'un général de l'empire, s'éteignait, faubourg Saint-Honoré, dans les angoisses de l'isolement et de la misère. Moreau savait donc par l'histoire du passé et par ce qui arrivait dans le présent qu'une lyre ne vaut pas une guitare et qu'on en meurt. Mais son métier manuel aussi lui manquait; c'était tantôt par suite d'un chômage forcé, tantôt à cause de la maladie, car la tuberculose commençait à l'atteindre. En ces cruelles conjonctures, il céda au découragement et il eut, par deux fois, la sinistre pensée d'avoir recours au suicide; mais, par bonheur, ce désespoir ne dura pas et il se reprit, si dure qu'elle fût, à aimer la vie. Ce fut alors qu'il eut à faire plusieurs haltes à l'Hôtel-Dieu et à d'autres hospices.

Ceux qui ont lu son livre avec quelque attention n'ont pas manqué de voir qu'il y maudit souvent la faim. C'est, en effet, ce qu'il redoute le plus. Entre autres pièces où il en parle, il est un petit poème qu'il présente comme une romance, mais qui est bel et bien une ode. Ses desiderata y sont clairement exposés. Ce morceau a pour titre : l'Oiseau que j'attends. Ce jour-là, en avril, le pauvre homme est à la fenêtre

de sa mansarde. Le printemps est de retour. Pour bien indiquer que la nature est en léte, les oiseaux apparaissent, battant des ailes avec joie. Petits et grands, ils se présentent sous les yeu.\ de ce frère à deux pieds, sans plumes, l'homme de Platon. Il en est un qu'il attend : ce n'est pas l'aigle : il n'a plus d'ambition. Ce n'est pas le rossignol qui chante si mélodieusement la nuit : il ne croit plus à l'amour. Ce n'est pas non plus le martinet des grèves, qu'on voit s'endormir sur un beau lac d'azur et d'or pour y rêver. Il n'a pas le moyen de vivre dans la fantaisie. Celui qu'il appelle et qui ne vient pas, c'est celui que Jalivé a envoyé au prophète Elle. Vous savez la légende. Le saint homme crevait d'inanition dans les déserts du Carmel ; Dieu eut pitié et lui adressa un corbeau pour le nourrir. C'est à ce même oiseau que s'adresse le poète.

Arrive donc, je t'en supplie, Noir messager, dont Dieu se sert, Corbeau, qui, sur les pas d'Elie, Emiettais du pain au désert.

Portant la part que Dieu m'a faite, Arrive, il est temps,... mais, hélas !

Mort de faim avec le prophète, L'oiseau que j'attends ne vient pas

On a raconté que, dans une nuit de colère ou d'ironie, pendant qu'il errait à travers les rues, le ventre creux, Hégésippe Moreau aurait com-

oo

posé une Ode à la faim. C'étaient des ïambes brûlants, dans lesquels il accusait le Ciel et la Terre, Dieu et les hommes, et tout ce qui existe, puisque tout est mal. Mais, suivant ce qu'on a ajouté, il aurait détruit cette noire imprécation aussitôt qu elle avait été faite. A peine en aurait-il donné lecture à un petit collège de pauvres diables, ses camarades. — Pourquoi cette destruction hâtive ? — Parce que c'aurait été tout à la fois un blasphème et une moquerie sans mesure. Toutefois, il en est resté un court fragment conservé par M. L. de Faulquemont, l'un de ses amis ; quatre vers qu'il a publiés dans le Tam-Tam de 1840, où l'on pourrait les retrouver. Ces vers, les voici :

A tout prix, il faut que je mange, Rien ne saurait m'empêcher.

Que le bon Dieu m'envoie un ange, Je le plume pour l'embrocher.

On va sans doute trouver que ce quatrain est , raide, mais, en ce temps-là, on était encore tout plein des hardiesses sacrilèges de Byron; le rationaliste, prêché tour à tour en Sorbonne et au collège de France tenait le haut du pavé tout lelong de Paris, en sorte que ces idées sataniques étaient pleinement dans l'air. C'était au point qu'un homme, réputé pour la modération de sa pensée, Ernest Legouvé, venait de faire paraître dans la Revue Poétique une fantaisie assez originale, mais qu'on

aurait brûlée à Rome sur les marches du Vatican. Il y établissait le bilan moral et psychologique d'un philosophe qui était mort la veille.

Un jour, l'Ame et le Corps d'un sage.

Tirant chacun de son côté.

Se souhaitèrent bon voyage Aux portes de l'Eternité.

Oui, ils se souhaitaient bon voyage, mais en se rappelant leurs divergences pendant la vie. Sur ce, ils se chamaillaient de la belle façon et en fin de compte, ils se réjouissaient d'être séparés.

— O mon corps, dans notre ménage, Tu fus plus despote que roi.

Voulais-je chanter dans ma cage?

Monsieur était goutteux. — « Tais toi ! » Bonne âme, voulais-je une messe,

Tu me menais loin du saint Lieu Fêter... Dieu sait quelle déesse, Adieu, mon corps. — Mon àme, adieu!

Mais le Corps se rebiffe et donne la réplique.

— Et tous vos caprices, ma chère, Pouvez-vous donc les oublier ?

Soupçons, amours, désirs, colère Faisaient un forçat du geôlier.

Dans la maison toujours la guerre.

Mais le bail se rompt grAce à Dieu, Déménagez, ma locataire.

— Adieu, mon corps ! — Mon i\me, adieu!

Un moment, ils s'apaisent et vont jusqu'à s'attendrir.

— Ah ! pourtant, j'ai connu, mon maître, De beaux jours dans ces jours maudits Et je regretterai peut-être

Notre enfer dans mon paradis.

Tiens, mon corps, que la paix se fasse. Ah ! pardonnons-nous devant Dieu.

Jours de divorce et jours de grâce.

— Adieu, mon corps ! — Mon âme, adieu !

Les voilà bien près de se réconcilier. Est-ce que le pardon n'est pas la iin de toutes les querelles ?

— Voyons, ma chère, je te prie.

Si Dieu te damne, dis à Dieu Pour enfer qu'il nous remarie.

— Adieu, mon corps ! — Mon âme, adieu !

Mais il faut obéir à la loi inexorable d'en haut. Chacun doit aller de son côté. — Où? Qui pourrait le dire ? Ils s'en vont donc en aveugles.

Ah ! serrons-nous la main encore.

-- Adieu, mon corps ! — Mon âme, adieu !

Dans le même temps, M. François Ponsard, alors romantique, traduisait en vers le Manfred, de Byron, et l'un de ses amis de province, momentanément exilé à Paris, M. Emile Péhant, le futur bibliothécaire de Nantes, donnait à l'àRe-

vue poétique du X/X" siècle un sonn(3t où, lui aussi, il traitait le bon Dieu du haut eu bas :

Sois uiaiidit, Dieu môcliaiit ou nul !

Si j'ai cité ces légères débauches d'esprit, c'est pour répondre aux accusations très vives que plusieurs critiques bien pensants ont fait peser sur Hégésippe Moreau, à cause de quelques-unes de ses chansons, sans doute peu ortiiodoxes. De 1825 à 1835, ces licences sur ces choses saintes étaient monnaies courantes et il y aurait bien des traits curieux à exhumer à ce sujet, mais je dois m'en tenir à ce point que l'auteur du Myosotis était en plein dans le mouvement de l'actualité. C'est une excuse comme une autre, si le pauvre homme a besoin d'excuse. Et puisqu'il a lui-môme prévu le cas en disant que son âme n'a été pour rien dans ses erreurs et dans ses fautes.

Fuis, âme blanche, un corps malade et nu ; Fuis en chantant vers le monde inconnu.

Assez là-dessus. Revenons dare-dare à notre déshérité. Nous en étions au chapitre de la Faim. Ceux d'aujourd'hui doivent s'étonner en le lisant. Ayant poussé dans un âge d'abondance et où une bouteille d'encre habilement répandue sur le papier peut se clianger en un ruisseau d'or, ils ne doivent rien comprendre aux plaintes du pauvre

homme. Ah! s'ils eussent vécu il y a soixantedix ans, à mie époque où un petit pain, une flûte d'un sou, était une conquête peu facile à faire! Ah! s'ils eussent entendu les cris d'amertume de tels et tels contemporains illustres que je ne veux pas nommer! Oui, l'auteur du Myosotis a manqué souvent du pain de seigle dont je viens de parler, et il l'a dit dans ses vers. L'en blâmera-t-on ? Cette note revient chez lui peutêtre trop souvent. A la même époque, un autre, du nom d'Alphonse Karr, écrivait dans Fa Diè^e : « Une couronne de laurier coûte moins cher et se renouvelle moins souvent qu'une couronne de pain de quatre livres », et, au fond, c'était la même quérimonie. Mais je n'ai pas été le seul à remarquer avec quelle insistance Hégésippe Moreau répétait l'expression de son grief. J. Barbey d'Aurevilly avait donc fait la même observation et j'entends encore, à ce sujet, son langage toujours emphaticjue, mais toujours imagé.

— La Faim ! s'écriait-il ; est-ce qu'il n'en a pas fait sa Muse? Il la chante vingt fois. Il la chante sur tous les tons. Ce serait à faire croire qu'il est né dans la Tour Penchée de Pise et qu'il est un arrière-petit-fils d'Ugolin !

Une autre remarque à faire, c'est qu'étant de nature fort impressionnable, il ait pu traverser le violent tourbillon des Temps Romantiques sans se laisser gagner par la contagion. Classique il était, classique il est resté, mais en ad-

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