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mettant ridée d'un rajeunissement dans la forme. Sa correspondance démontre qu'il professait une sorte d'admiration pour les quatre grands poètes qu'on donnait comme chefs à la nouvelle Ecole, mais quant à ceux de leur suite, il les repoussait au loin, vu leur bouffissure ridicule, et il les accusait de faire renaître le gongorisme. Au spectacle de ces excès, il proclamait tout haut son culte pour les Anciens.
J'ai caché de la Muse antique L'autel proscrit dans mon grenier.
Je suis un païen de l'Attique Comme Vergniaud et les Cbénier.
J'insiste là-dessus : Hégésippe Moreau était classique, mais, entendons-nous bien, il était classique avec l'idée de rajeunissement au point de vue de la forme. Il suffit de lire ses œuvres, prose et vers, pour voir qu'il écartait de lui comme de vieilles guenilles tous les produits prétendus littéraires qui nous étaient venus du premier empire. Aurait-il pu admettre cette insipide kyrielle d'épopées burlesques qui commence à l'Imagination de Jacques Delille pour toucher à Esménard et s'arrêter à M . Gaspard Pons Viennet , le chantre des Mules de don Mif/uel? Dans une lettre intime, il dit très naïvement que les Grecs, les Latins et la Bible sont sa Trinité. Il avait un goût prononcé pour les deux Chénier et il faut, du reste, ne pas oublier qu'à l'époque où.
au sortir de ses classes, il a fait ses premiers vers, les grands interprètes de la nouvelle Ecole n'étaient pas encore venus. Il n'y avait qu'un très petit nombre de polyglottes pour connaître Goethe et Byron et même Alfieri. En France, si l'on en excepte Chateaubriand, on ne voyait que deux figures, celles de Béranger et de Casimir Delavigne. L'écolier de Provins avait pu étudier Shakespeare, mais seulement dans les adaptations de Dueis. A un ami, qui me l'a rapporté, il disait que hi soudaine apparition des Romantiques lui avait fait l'effet d'une sorte d'ébl-ouissement. Les Méditations poétiques, Eloa, les Orientales, les Contes d'Espagne et d'Italie ne pouvaient manquer d'émouvoir ce jeune esprit, mais il tenait à l'antiquité païenne par de fortes racines. Ce qu'il admirait sans réserve, c'était la révélation que venait de faire H. de Latouche en ressuscitant le poète qui a composé le Jeune malade et Homère mendiant. Il fraternisait donc avec les nouveaux venus, mais non sans réserve. A son gré, ils s'écartaient trop de la tradition française. Il leur reprochait de faire l'amour trop noir, trop furieux et trop enclin aux moyens tragiques. « Ils oublient, ajoutaitil, que les armes parlantes de notre race sont le coq gaulois, qui est d'une si belle alacrité à la guerre comme en amour, et l'alouette, dont le vol matinal annonce si joyeusement l'arrivée du jour. » Il partait de là pour regretter qu'on ne
sût plus faire de ces poèmes charmants qui aidaient nos pères à égayer la vie. « Epopées, Drames, et Romans, écrivait-il à son ami T..,, un de ses condisciples, oui c'est beau, mais c'est bien morose aussi. Ce que je vois avec peine, c'est qu'on ne trouvera plus chez nous l'équivalent de Vert- Vert ou celui de la Pipe cassée. » Soixante-quinze ans se sont écoulés depuis qu'il formulait cette plainte, et l'observation, par malheur, n'a pas été démentie.
La langue classique rajeunie, c'était donc ce qu'il demandait.
Après un demi-siècle, l'avenir a dû reconnaître qu'il était dans le vrai.
A Auguste Barbier, qui venait d'achever la lecture du Myosotis, on demandait laquelle des pièces contenues dans ce Recueil il aimait le mieux: « La plus petite, répondit-il, la Vaulzie : c'est un chef-d'œuvre ». Rien de mieux. Cette élégie de quarante vers est un chef-d'œuvre, en effet, et les professeurs de seconde, si habiles à faire des parallèles et à établir des comparaisons, sauraient bien la poser à côté de plusieurs pièces de Moschus et d'Anacréon.
Un hnancier qui a fait grand bruit, il y a trente-cinq ans, J. Mirés, si heureux en apparence, si maltraité, au réel, par la mauvaise chance, disait avec un grand sens : « Gagner des millions ne sufdt pas: ce qu'il y a do plus difficile, c'est de se faire pardonner sa fortune ».
On peut appliquer le mot aux succès littéraires. Chez les gens de lettres, un étrange instinct d'envie ou de rivalité hargneuse ne veut pas permettre au camarade de cueillir un brin de laurier. Combien de fois n'ai-je pas vu sur mon chemin la rage des émules éclater en cris de fureur contre les victorieux du théâtre et de la librairie ! En 1883, H. de Balzac, nourrisson du vieux jeu, en était encore à parler la langue des anciens et, en voyant les vipères siffler à l'apparition de la Peau de chagrin, un de ses plus beaux livres, il disait : « Les rocs escarpés du vieux Parnasse ne sont pas moins ensanglantés que le Golgotha ». Or, en 1837, quand parut le Myosotis, sans affiches, sans réclame, il y eut partout, pour saluer ce nouveau venu, un léger mouvement de curiosité, car enfin ces vers, si bien frappés sur l'enclume de la prosodie, méritaient bon accueil. On en parla donc un peu, ça et là, dans les journaux et aussi dans les cafés, mais ce ne fut qu'au milieu des bâillements de l'indifférence. Un jour que je les signalais à J.-J. Chaudes-Aiguës, un des critiques en titre de la Revue de Pans, cet expert-juré me répondit : « Ça ! des vers ? Allons donc ! Des boutsrimés, tout au plus ! » Et â demi-voix : « Il est vrai que je ne me suis pas donné la peine d'en lire plus de six ou huit )). Edouard Ourliac, l'auteur de Suzanne, pourtant très bon connaisseur, se retranchait dans des préventions d'école. En
— Oi —
ce temps-là, ce spirituel humoriste était l'un des enfants de chœur de la cliapelle où pontifiait Victor Hugo, et il n'aurait pu admettre ni le Hameau incendié ni l'adorable Chanson à la Fermière, mais il avouait n'avoir pu lire sans une vive émotion les Contes en prose et surtout le Guy de chêne. « Ces pages, à la bonne heure, me disait-il, voilà le véritable art d'écrire. » Par bonheur, un autre de mes amis, un des premiers adeptes de l'Ecole Nouvelle, intervint et, d'un coup, fit taire toutes ces injustices. Je parle de Félix Pyat. Dans un retentissant feuilleton du National, journal d'avant-garde, alors fort lu, il annonça, analysa, vanta le livre, avec des citations en guise de fanfare. Dès ce jour-là, Hégésippe Moreau cessait d'être un homme obscur et son nom entrait dans la célébrité. Je sais bien que la passion politique y était pour quelque chose. La jeunesse républicaine, alors nombreuse et fort agissante, buvait ces odes et s'en enivrait. Il y avait surtout à ce sujet un mouvement de faveur sur la rive gauche, chez les étudiants. « Un vrai poète nous est né », s'écriaient-ils sous les galeries de l'Odéon.
Si vous le voulez bien, je placerai ici un fait de très petite grandeur, mais pourtant digne de remarque Un mois environ avant que parût le feuilleton, voyant que son livre était ignoré et que, vraisemblablement, il n'était pas destiné à aller au public, Hégésippc Moreau. pressé, d'ail-
leurs, par le besoin, avait pris l'édition presque entière et l'avait portée chez un épicier voisin, où elle serait arrangée en cornets. Ce petit rayon de gloire venant du National avait suffi pour ranimer l'amour-propre de l'auteur et pour lui rendre une étincelle d'espérance. Il était alors retourné en toute hâte chez l'épicier et s'était saigné aux quatre veines pour racheter les exemplaires invendus.
N. B. — En 1905, le volume-princeps du Myosotis figure parmi les rares et se paie 100 francs dans les ventes publiques.
Ainsi qu'on vient de le voir, Félix Pyat avait pris feu pour le chantre de la Voulzie. En lisant les vers du pauvre poète, il avait vu combien la vie était âpre pour lui. Ne se contentant pas, dès lors, d'attirer l'attention sur son œuvre, il céda au désir de venir en aide à son auteur, S'estimant a heureux d'avoir à mettre sa main dans la main qui a écrit de si belles choses », il se rendit, un jour, à l'imprimerie où travaillait le typographe inspiré. Il a, depuis, raconté dans la Revue du Progrès, de Louis Blanc, en termes très touchants, ce qu'ils se sont dit en celte entrevue, et c'est là une page fort intéressante de l'histoire littéraire, mais c'était la première et la dernière fois qu'ils auraient à se rencontrer, du moins l'un et l'autre étant en vie. En effet, l'auteur, alors si populaire, diAngo, de Diogène et du Cliiff'onnier de Paris, ne devait revoir Hégé-
sippe Moreau qu'à six mois de là, mort, à l'hôpital de la Charité, étendu sur une table de marbre et au moment où son corps allait être livré au scalpel des carabins. « Si j'étais arrivé une demi-heure plus tard, me disait-il, le travail de la dissection était opéré et les restes du défunt auraient disparu. » Ainsi ce démophile tant maudit, tant malmené par ceux qui ne l'ont pas vu de près, ayant pris le rapsode de Provins en affection, aura sauvé ses vers de l'oubli et son corps de la destruction (1).
Plus tard, un groupe d'amis, des ouvriers
(1) Dans la Revue du Progrès, 15 janvier 1839, Félix Pyal dresse comme il suit une sorte de procès-verbal de la mort du poète :
<i Le 20 décembre 1838, à midi, je me suis transporté, en la compagnie de MM. Altaroche, rédacteur en clief du Charivari, et Sainte-Marie Marcotte, avocat, à l'hôpital de la Charité, et là. ayant traversé des cours où l'herbe croît comme au cimetière, et des corridors bas-voùtés comme des tombeaux, j'ai trouvé dans la salle d'amphithéâtre, sur une table de pierre, un cadavre.
« Ce cadavre était nu, couché sur le dos, les mains croisées devant la poitrine, la lèle un pou pencliée vers l'épaule droite et les yeux tout grands ouverts. — Quel était ce cadavre ? — C'était le numéro douze. Il meurt tant d'iiommes là qu'on ne les appelle plus : on les numérote. — Quel était ce numéro douze ? — Un poète. — Quel poète ? — Hégésippe Moreau. »
L'auteur de Diogène part de là pour accuser le monde, l'ordre social, la Franci insouciante de laisser les meilleurs de ses enfants succomber sous le faix de l'isolement et de la faim, mais je ne reproduirai pas son réquisitoire, peut-être juste, au fond, mais conclu en termes bien acerbes et dont certains faits auraient dû atténuer la trop grande sévérité.
d'imprimerie, des étudiants et des littérateurs, s'accordant en une pensée pieuse, se sont concertés pour acheter un terrain au Montparnasse et y recueillir les os de cet autre Richard Savage. Félix Pyat refusa alors de prendre part à cette manifestation. « Non, disait-il, point de tombeau à qui n'a pas eu de « maison ». C'était répondre par une antithèse. C'était voir les choses de trop haut. C'était aussi vouloir aggraver le reproche qu'il faisait à l'ordre social d'avoir laissé cet aulète mourir de faim, mais très certainement il avait tort. Nos grands morts nous instruisent. Paris renferme dans son enceinte trois superbes cimetières qui sont des musées dans lesquels, rien qu'en se promenant, le peuple recueille des leçons d'histoire et de philosophie.
En cet endroit de mon récit se présente un douloureux épisode dont j'aurais bien souhaité d'avoir à ne rien dire, mais qui a fait trop de bruit pour qu'il soit permis de le passer sous silence.
Voici le fait tel qu'il s'est produit.
En 1834, quand les sanglantes émeutes de Lyon furent apaisées, ceux des Républicains de marque qui avaient été compromis dans ces événements reçurent ordre de quitter la ville. De ce nombre était L.-A. Berthaud, un des auteurs de l'Homme rouge, une satire hebdomadaire dans le genre de la Némésis. Il émigra donc chez
nous et se reprit à faire son métier d'Archiloque. Qui attaquer? La personne du roi étant inviolable, il n'y avait plus guère comme tète de Turc à viser que M. Gisquet, le préfet de police d'alors. Berthaud le mit en joue et le cribla de traits mordants. Mais le magistrat, manchot d'humeur irascible, aimait la riposte. Ne pouvant pas répondre par lui-même, il chercha et fit chercher un rimeur qui voulût bien prendre fait et cause pour lui. Servir la police était tenu pour un office infâme, surtout dans ces temps troublés, surtout pour ce préfet qui avait fait assommer des marchands de journaux sur la place de la Bourse. Il avait fait fureter les mansardes et n'avait pas trouvé, mais à la fin, un jour, on lui amena un pauvre diable, mal mis et mourant de faim, un déshérité chez qui la lueur argentée d'un salaire pouvait faire vaciller les forces de la conscience et obtenir qu'il répondît tant bien que mal à l'attaque. La réplique fut faite. Elle est pâle, flasque, sans couleur, sans vertu et elle fut payée comptant, trois cents francs en écus de cent sous. Vous la trouverez tout au long, hélas ! dans la jolie petite édition en deux tomes in-18 du Myosotis, faite par Lemerre.
Cependant comme la plaquette en question n'était pas signée, on ignora d'abord de quelle pauvre lyre elle était tombée. Ce ne fut que fort longtemps après, sous le second empire, quand étaient morts tous ceux que l'alfaire concernait,
que ce secret fut éventé. Sainte-Beuve, comme on sait, était un chercheur impitoyable, s'efforçant d'être pleinement renseigné sur ceux dont il avait à parler. Ayant à faire une seconde étude sur Hégésippe Moreau, il mit, sans malice, la chose à découvert. Là-dessus, un écrivain de la presse militante, Taxile Delord, rédacteur du Siècle, cria à l'invraisemblance, peut-être même à la calomnie. En sorte que, pour se défendre, Sainte-Beuve dut avoir recours aux preuves, insista et fit exhiber le corps du délit. Il n'y avait plus moyen alors de se dérober à l'évidence.
Au surplus, bien avant l'échéance de ce scandale, dont il ne devait pas être témoio, le pauvre poète, se ressaisissant, reprenant son sang-froid et sa volonté, avait été le premier à s'accabler de reproches. A la femme qu'il aimait et à laquelle il avait constamment ouvert son âme, il racontait la sinistre aventure et il lui écrivait : a Ce déplorable argent me brûle les mains ». Avaitil agi en homme conscient, lorsqu'à la prière du préfet, il faisait cet odieux marché? Il n'osait plus, disait-il, se regarder lui-même dans un miroir et se répétait le cri de l'Evangile sur les trente deniers db l'Iscariote : Pecunia tua teciun sit ! Assurément cette défaillance d'un jour a empoisonné toute sa vie.
Trouvera-t on mauvais que je m'arrête ici dans une parenthèse pour invoquer en sa faveur
le bénéfice des circonstunccs atténuantes? Il ne s'agit pas d'excuser la brochure. Elle est condamnable à tous les ])oints de vue. Mais, messieurs les Gâtons, messieurs les criminalistes, répondez-moi, je vous j)rie. Analysons bien le fait. Tous les jours, devant les tribunaux, vous excusez l'ivresse du vin et aussi l'ivresse de l'amour, et, certes, il n'y a pas à vous le reprocher. Que n'avez-vous la môme indulgence pour l'excès de la misère, pour celui qui est en proie à l'abandon, au froid et à la faim ? Malesuada famés, la faim mauvaise conseillère, a dit un autre poète, mais un grand poète rente. Qui sait si, le cas échéant, Virgile lui-même n'eût pas failli ?
Au surplus, les biographes et les autres greffiers de l'histoire littéraire n'ont pas insisté sur cet épisode. On a pensé avec raison que si l'on se montrait sévère pour celui-là, il faudrait user de la même rigueur pour cent autres, ceux-ci ayant fait ceci, ces autres ayant fait cela. On s'est donc tu sur ce trait, après tout véniel, puisqu'il y a eu acte de repentir, et l'on a bien fait.
Un épisode moins sinistre, mais qui demande à être noté, pour faire voir qu'il avait fait l'impossible pour se bien tenir.
On lui avait dit : « Que ne faites-vous du tliéàtre? Une pièce apphiudie, c'est une mine d'or. » Faire une pièce jouable, y mettre du
mouvement, de l'intérêt, de l'esprit, certes c'est bien quelque chose. Eh bien, non, ce n'est rien. La faire recevoir par un directeur, ce serait quelque chose. Eh bien, ce n'est rien encore. L'essentiel, c'est d'obtenir qu'on la joue. Quand sera-ce ? Avec quels acteurs ? Au milieu de quelles circonstances? Si elle est jouée, réussirat-elle? Que de courses! que d'ennuis! que de transes ! Il était mal vêtu, amaigri, attristé, peu décoratif. Comment se présenter à un de ces pachas, si dédaigneux, qui sont à la tête d'une entreprise théâtrale? L'espèce joue à l'aristocrate et n'est que difficilement accessible, même pour les messieurs de bon ton. Rien qu'à la vue de son chapeau frippé, on le consignerait à la porte. D'abord, quand on est inconnu, apportâtil un chef-d'œuvre, on commence par vous rembarrer. « Mon cher, il vous faut un collaborateur : c'est notre garantie. » Le collaborateur, autre plaie d'Egypte.
Avant de vous faire l'honneur de prendre la moitié des droits d'auteur, il fait des façons, ne vous reçoit qu'avec hauteur, se fait tirer l'oreille, manque aux rendez-vous qu'il donne et ne touche à votre manuscrit que comme s'il avait la gale. — Néanmoins et malgré tout, Hégésippe Moreau tenta l'aventure. Il fit un vaudeville en un acte, gai, alerte, emporté, mordant. — Très bien, mais où le porter ? — Comme il n'osait pas se présenter en personne, il le recopia propre-
ment, l'enserra à l'aide d'un rul)an rose et le déposa, avec une requête en forme de lettre, chez un vaudevilliste en vogue, un galant homme dont tout le monde disait du bien. A la bonne heure, mais le cher auteur était fort recherché. Point de jour où l'on ne fît chez lui un dépôt de la même sorte. Il n'y avait donc pas à s'étonner si l'aspirant ne recevait pas de réponse. Il écrivit plusieurs fois, il passa à dix reprises chez le concierge. Point de nouvelles. Fatigué de tant de démarches qui n'avaient pour fin que de lui faire user ses chaussures, il avait fini par regarder l'afïaire comme perdue et par y renoncer. Mais à un an et demi de là, un matin, en passant auprès du petit théâtre du Palais-Royal, il eut la pensée de jeter un coup d'œil sur l'affiche et il y lut ces mots: Le Collaborateur, vaudeville en un acte de MM. Theaulon et ***. Les trois étoiles, c'était Lui. Hélas ! le vieil auteur, ayant égaré la lettre d'envoi, avait oublié son nom et le faisait figurer par des astérisques; mais il s'empressa de lui faire tenir par la Société des auteurs dramatiques la somme qui lui revenait. Cela s'élevait à 1,500 francs. Jamais le pauvre poète ne s'était trouvé en possession d'un pareil trésor. Songez donc: 1,500 francs! Six mois d'abondance pour un prolétaire de l'écritoire! Les amis lui dirent : « V\\ bien, il faut vous y remettre ». — Il répondit par un sourire de tristesse, suivi d'un refus. Ce ([u'ils cou-
sidéraient comme une bonne aubaine avait été la source de mille soucis et d'un amer désenchantement.
Remonter à ce Calvaire, il ne s'en sentait plus la force. Sa volonté aussi avait décru. Cela coïncidait avec l'heure où, voyant que le Myosotis ne se vendait pas, il en portait les exemplaires chez un épicier de la rive gauche pour en faire des cornets. « Que la destinée fasse de moi ce qu'elle voudra: je refuse. » Il eut tort certainement : les philosophes de l'école de Descartes lui auraient dit sans doute qu'un homme de cœur doit lutter jusqu'au désespoir, même jusqu'à la mort, mais, malade, désenchanté, isolé, il succombait sous le faix de mille défaites. J'ajoute que ce même succès du Collaborateur aura été pour lui le dernier sourire de la fortune.
N.-B. — Cette pièce n'a pas été reproduite dans les nouvelles éditions du Myosotis, pas plus que l'Ode à la faim. Ni qu'un autre chant, très beau, en l'honneur d'un héroïque officier de marine, le commandant Bisson, qui, en Grèce, pendant la guerre de l'Indépendance, a fait sauter son navire plutôt que de baisser pavillon devant Ibrahim pacha
En 1854, à son retour de Bruxelles, où il s'était figuré avoir été exilé, Alexandre Dumas père fondait le Mousquetaire. Un de ses premiers soins devait être de faire connaître à ses lecteurs
le Mijofiotis, dont la lecture l'avait charmé. Il lui a consacre alors une étude de mille lignes, prodigalité peu commune chez les gens de presse. Sous forme de conclusion, il a rédigé un projet d'épi taphe en l'honneur du poète, mais ens'efïorçant d'y introduire un reproche à l'adresse du gouvernement sous lequel est mort le pauvre et brillant ouvrier en prosodie. Voici, mot pour mot, ce projet d'épitaphe :