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Le Critique. — Vous conl'esserez ({u'cUo est iirclii- mauvaise.
L'Ami. — Ali! rà, (jue nous dites-vous là?
Le Critique. — Une vérité cjue vous allez saisir sans elîort, si vous m'accordez seulement cinq minutes d'attention.
Gustave Nadaud, en ramassant son calinc. — Croyez que, pour mon compte, je vous écoute de toutes mes oreilles, clier monsieur.
L'Ami. — En ce cas, parlez.
Le Critique. — Un peu de préambule, avant tout. Je tiens les Deux gendarmes pour une composition des plus répréhensibles, mais entendons-nous bien : il ne s'agit ici que d'une question de forme. A la vérité, en matière de poésie, sérieuse ou frivole, la forme est tout. Dans le fond, ce serait une autre paire de manches. L ingrédient satirique y est assez abondant et d'une application fort actuelle, à cause du second empire. On ne peut mieux persifler l'abus de ce principe anormal qu'on appelle la passivité du monde militaire. En cela, je serais d'accord avec vous, mais au point de vue de la facture, j'y reviens : rien de plus condamnable.
L'Ami. — Expliquez donc pourquoi.
Le Critique. — Ce sera facile. Une observation, d'abord. Cher poète, vous savez les lois de la prosodie, puisque vous faites des vers. Ne prenons pas les règles trop sévères, trop raffinées (ju'a posées Théodore de Banville dans le Traité
qu'il vient de publier. Nous nous contenterons du petit code classique de l'abbé Proyart, qui est en usage dans les collèges. Suivant ce Manuel, en fait de vers, le défaut capital, celui qu'il faut le plus éviter, c'est la répétition des mots.
Gustave Nadaud. — Accordé.
Le Critique. — Un mot répété deux fois à un espace rapproché devient un signe d'indigence. S'il se présente trois fois, il rebute. Qu'on l'exhibe quatre fois, il exaspère. On est alors endroit de rejeter l'œuvre loin de soi et de dire : « Ça ne vaut pas tripette ». Etes- vous pour cette observance ?
Gustave Nadaud . — Oui, sans aucun doute.
Le Critique. — A la bonne heure, mais vous ne l'avez guère prouvé en composant votre chanson. Tenez, citons, prononçons clairement et bien :
Deux gendarmes, un beau dimanche, Chevauchaient le long d'un sentier...
Deux fois le mot un, en deux vers, n'est-ce pas?
Gustave Nadaud. — Mon Dieu, oui, deux fois un, et c'est trop, mais...
Le Critique. — Attendez, et continuons :
Uan portait la sardine blanche ..
Gustave Nadaud, pâlissant. — Ça l'ait trois. Ah ! mon Dieu, je ne m'étais pas aperçu...
Le Critique. — Un peu de patience. Ce n'est pas fini. Poursuivons donc!
L'autre, le jaune baudrier.
Le premier dit d'un ton sonore...
Gustave Nadaud, contrarié. — Quatre fois le même ndot en cinq vers ! (Il laisse tomber sa tête sur ses mains.) Allons, cher monsieur, vous n'avez que trop raison : c'est très fautif ça.
L'Ami. — Mais ça n'empêche pas la France entière...
Le Critique, — Encore une fois, laissez donc de côté cet argument-là, puisqu'en matière d'art il ne saurait compter. Vous venez de constater avec moi un vice rédhibitoire, ce qui revient à dire, en langage de maquignon, que ceux qui ont acheté la chanson pourraient se faire rendre l'argent; mais il y a plus fort que ça à faire voir dans ce malheureux poème.
L'Ami. — Quel défaut pourriez- vous donc encore signaler?
Le Critique. — Un manquement du même genre, mais ^émmé, ou, si le mot vous déplaît, redoublé.
Gustave Nadaud. — Que voulez-vous dire ?
Le Critique. — Je veux dire et je dis très nettement, mon cher poète, que nous venons de constater que le mot un a été répété jusqu'à quatre fois dans cinq vers, et que ce n'est qu'une
vétille, puisqu'un autre mot, larticle le ou la, se trouve, dans les six vers, répété jusqu'à huit fois de suite, c'est-à-dire jusqu'à satiété, jusqu'à l'abus
L'Ami. — Huit fois! Ce n'est pas possible !
Le Critique. — Huit fois, et pas une de moins, ainsi que vous vous" en assurerez en récapitulant. Voyons, reprenons le couplet comme si de rien n'était :
Deux gendarmes, un beau dimanche.
Chevauchaient le long d'un sentier.
L'un portait la sardine blanche, L'autre le jaune baudrier.
Gustave Nadaud, à demi-voix. — Le ! la ! Quatre vers et en voilà déjà cinq, hélas!
Le Critique, adouci, mais toujours ferme. — Continuons toujours.
Le premier dit d'un ton sonore :
— Le temps ent beau pour la saison.
L'Ami. — Cinq et trois font huit, c'est vrai...
Le Critique. — Il me serait facile de vous montrer d'autres tares et d'un ordre plus élevé ; mais je n'ai aucune raison de vous attrister, et si j'ai fait devant vous cette affligeante analyse, c'est que vous êtes venu me la demander. N'est-ce pas vrai ?
Gustave Nadaud. — C'est vrai de toute vérité, cher monsieur.
Le Critique. — J'estime, du reste, qu'en voilà assez hï-dessus, à moins que vous n'ayez le désir de me voir passer aux autres strophes.
Gustave Nadaud. — Non, non, cher monsieur. Ainsi que vous venez de me dire le premier : restons-en là... Je veux garder mes illusions sur le rests de ma malheureuse chanson.
Le Critique. — Ah ! pas si malheureuse, après tout ! Tenez, je vous en ai t'ait voir les côtés faibles. Il est juste que je mette maintenant en relief ce qui en fait le mérite. Premier point : si, au point de vue de la mécanique, elle est mal construite, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'elle est d'une bonne envolée, animée d'un fier sarcasme, puisqu'elle vous a presque valu les honneurs d'un procès devant la sixième chambre. Mais, avant tout, elle est fort gaie, ce qui fait que, dans ce pays où l'on aimera toujours à rire, son succès prendra feu comme sur une traînée de poudre, et qu'il sera durable.
Ces dernières paroles, prononcées, du reste, avec un très grand accent de sincérité, rassérénèrent quelque peu l'esprit et la figure du poète Après avoir vivement remercié l'impitoyable analyste, il lui serra la main et se retira, toujours accompagné de son ami. Le temps marchait, puisqu'il ne s'arrête jamais. Les années s'enchaînaient aux années ; Gustave Nadaud s'était efforcé de ne plus se rappeler cette visite mais il paraît qu'il n'a pu parvenir à l'oublier tout à fait.
Pour finir, répétons que c'a été un fort galant homme ; disons aussi que, la guerre venue, il a été un ardent patriote, un véritable ami de la France, et c'est un titre qui prend de plus en plus de valeur par le temps d'imbécile anarchie qui court.