L'AUTOPSIE D'UNE CHANSON
Gustave Naclaiid, ce joyeux enfant du Nord, aura eu pour destinée de traverser la vie en chantant. Nul n'aura mieux pratiqué l'art de sourire aux hommes et aux choses. Sur sa tombe, à peine fermée, jetez à pleines mains, non des cyprès ni même de noires scabieuses ; effeuillez des œillets, du myrte et des roses. Il ne lui a pas suffi d'être un joyeux esprit; il a tenu, en effet, à prendre congé des autres avec une simplicité peu commune. Suivant ses dernières volontés, ses obsèques ont été exemptes de gloriole. Point d'appareil militaire autour de son cercueil, pas d'oraison funèbre sur le bord de sa fosse. Il a donc su finir en sage.
Paris moderne est bondé de poètes. Nous en avons de toute largeur. Aucun d'eux n'aura eu autant de modestie. Quoiqu'il fût le plus aimé, le plus écouté des masses, puisqu'on a tiré ses œuvres à 100,000 exemplaires, puisqu'on fredon-
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nait partout ses refrains, il ne s'en est jamais fait accroire, et il ne se donnait pas du tout pour un demi-dieu. Seulement il ne se défendait pas de rire de tels et tels métromanes en vue, qui s'imaginent faire rouler le tonnerre toutes les fois qu'ils frottent une allumette, afin de l'enflammer.
Je n'irai pas jusqu'à dire qu'il ait été un autre Anacréon. Ce qu'il y a de sûr, pourtant, c'est que, s'écartant à dessein des grandes choses du jour, pour lesquelles il ne se sentait pas né, il a paru avoir donné le meilleur de son âme à la philosophie insouciante du vieillard de Téos. L'amour, les fêtes, le laisser-aller, le plaisir, la danse, un peu de moquerie sur les travers du temps, il ne voyait rien de plus à son horizon, et ce sont bien là les seules choses qu'il ait chantées. Rien de plus, mais rien de moins dans ses trois recueils de chansons.
A-t-il aimé l'argent? — Oui, mais seulement dans la mesure indiquée par Alfred de Vigny, c'est-à-dire qu'il a voulu en avoir tout autant qu'il en faut à un galant homme pour vivre en épicurien propre, en se tenant à une égale distance de la misère sordide et du luxe tapageur. On lui avait attribué une prébende de douze cents francs par an sur la feuille des pensions littéraires. Quant à lui-même, pour se créer une pente un peu douce vers la vieillesse, il avait eu l'idée d'éditer lui-même, en un album à cent francs, la
collection de ses meilleures chansons, paroles et musique, et il y gagna 275,000 francs. Partie de cette somme fut employée à acheter à Nice une villa qu'il baptisa du nom de Pandore, et c'était là qu'il passait ses hivers. L'autre partie a été changée en rentes à 3 p. 100, ce qui lui donna un revenu de 6,000 francs.
Pas si béto pour un chantre des anciens sylphes débraillés du bal Mabille.
A l'exemple de ceux qui trouvent le bonheur à cultiver leur jardin, Gustave Nadaud, sorte de Candide de la littérature chantante, a été, ce semble, un homme heureux. Mais, s'il savait se contenter de peu, il ne fallait que peu de chose aussi pour déranger le cours de sa belle humeur. On a cité, dans un journal, le couplet railleur, faussement attribué à Lamartine, démenti, renié même par le grand poète, mais qui, pendant dix années, a été comme une blessure vive faite à l'amour-propre du chansonnier. Un autre épisode, que j'ai été à même de voir se dérouler sous mes yeux, parce que j'en connaissais intimement les personnages, m'a démontré que le plus mince incident de la vie usuelle suffisait pour pousser ce rapsode craintif à broyer du noir. Au surplus, il nous avait lui-même révélé les faiblesses de son âme en composant les couplets dans lesquels il expose pourquoi et comment, ayant peur des soucis de hi famille, il s'appliquerait à rester garçon.
Un soir, au commencement du second empire, rue de La Bruyère, on avait organisé une soirée d'artistes ; c'était l'heure à laquelle venait de paraître la fameuse et très amusante chanson des Deux gendarme.'^, laquelle était déjà dans toute sa vogue. On la chantait avec d'autant plus d'entrain qu'on voyait en ces vers un moyen de réagir contre l'élément soldatesque du jour. Dans la petite fête dont je parle, il n'y avait cependant rien de politique; c'était l'œuvre d'art seulement qu'on acclamait. Mais dans un coin du salon, un humoriste, rédacteur bien connu de journaux épigrammatiques, demeurait froid et protestait par son silence contre l'engouement de ses voisins. La maîtresse de la maison s'en étonna et dit à cet ours : « Vous ne trouvez donc pas cette chanson bonne ? — Je la trouve bonne à pendre, » répondit le satiriste.
A trois jours de là, l'Alceste vit entrer dans sa cellule deux visiteurs : un intime et Gustave Nadaud. Aussitôt s'engagea le dialogue suivant :
Gustave Nadaud. — On m'a rapporté, cher monsieur, que vous ne trouviez pas de votre goût ma clianson des Deux gendarmes.
Le Critique. — On vous a dit vrai, mon cher poète.
Gustave Nadaud. — Mais voyez donc quel accueil lui fait l'opinion publique!
Le Critique. - Il faudrait être aveugle ou sourd pour ne pas convenir du fait. Toute la
France est avec vous. Toute la France vous chante.
L'Ami. — En effet, on chante ces couplets d'un bout à l'autre du pays. Ils vont de la boutique au salon, du palais du millionnaire à la mansarde du bohème, de la place publique à l'atelier Le potache même de nos lycées les murmure en jouant, pendant les récréations.
Le Critique. — Rien de plus vrai. Il y a unanimité sous ce rapport. Jamais le suffrage universel ne se sera manifesté avec autant d'éclat.
Gustave Nadaud. — Eh bien, alors?
Le Critique. — Eh bien, vous savez la protestation d'un vieux Romain, puisque vous avez fait vos classes : Etiamsi onmes, ego non. Quand je serais seul contre trente-six millions d'autres, je ne céderais pas. Je le maintiens : cette chanson tant applaudie est fort mal faite et, lyriquement parlant, inavouable.
Gustave Nadaud. — Mais comment ça? Pourquoi ?
L'Ami. — Oui, pouvons-nous savoir?
Le Critique. — Vous allez tout savoir. J'ajoute que je ne m'avance pas trop en vous disant que, dans un instant, après un examen loyal, vous partagerez, l'un et l'autre, mon avis.
L'Ami. — Ah ! c'est trop fort, par exemple !
Gustave Nadaud. — Comment ! j'arriverai à avouer que celle de mes chansons qui a le plus de succès n'est pas bonne ?