LA FORTUNE MILITAIRE
5 janvier 1874.
A Antibes, sous les orangers en fleurs, des radicaux ont montré la bonne volonté d'égorger le condamné Bazaine sur le seuil de la prison où la mort lui est commuée en vingt années d'agonie. L^ prudence d'un brave marin a déjoué leurs vœux. Ils n'ont pu que pousser des clameurs de mort. Cet homme pourra mourir vingt ans sous le poids de la dégradation officielle, mais aux yeux des radicaux d'Antibes il vit, et leur soif est frustrée. L'a douleur morale ne leur est point connue.
Il faut avouer que notre pauvre France laisse ,à désirer, pour le moment. Mais malgré la concurrence qui lui est faite en Italie, en Espagne et ailleurs pour la richesse, l'ampleur, la discipline et la stupidité de
sa canaille, elle est encore le premier pays du monde. I
Quelques, heures avant cet incident, passant devant les Marguerites, nous songions à la destinée du maréchal jBazaine. Il a été soldat et de ceux qui pressentent .dans leur giberne le bâton de maréchal. Durant quarante ans, il n'a pas chômé. Après son laborieux apprentissage en Espagne, dans un corps qui ne ,s'épargnait point, il est arrivé capitaine en Afrique et il a fait partie de la seconde garnison de Milianah. Une garnison de douze cents hommes, si mal pourvue et si abandonnée, qu'en huit ou dix mois ils moururent huit cents, et des quatre cents qui furent relevés, deux cents tombèrent sur la route et cent cinquante au moins dans les hôpitaux. Après un an, il n'en restait pas vingt. Bazaine, l'heureux Bazaine, fut de ceux-là. Avec le temps, il passa colonel, à travers le feu. Il a entendu dire, dans son procès, par l'accusateur, qu'il s'était accoutamé en Afrique à la politique tortueuse dont l'habitude s'est fait sentir à Metz : parole de trop, comme tous les accusateurs en disent ,souvent, injurieuse à bien d'autres qu'à l'accusé, et que le tribunal aurait dû reprendre. En Afrique comme ailleurs, les balles vont droit, et nos soldats vont au-devant des balles. Plus d'une fois, dans les camps, Bazaine retrouva la captivité de Milianah. Il eut ensuite la captivité et le feu de Crimée; ensuite le feu d'Italie, ensuite le feu du Mexigue. Là le bâton de maréchal sortit enfin de sa giberne ouverte depuis si longtemps, et la fortune qui l'avait jusqu'alors caressé, non sans y mettre le prix, commença de lui vendre plus cher ce qu'on croit qu'elle donne. Elle fit malgré lui entrer le soldat dans la vie politiqae, dans les responsabilités pleines d'angoisses, dans les haines envieuses let inexorables. Ensuite, à pas précipités, comme si cette fortune cruelle craignait d'être devancée par la mort, elle le poussa à la tête de l'armée de Metz, dans la boue jusqu'au cou, dans le désordre jusqu'à l'âme. Metz où la mort seule pouvait