‹ Derniers mâelangesChapitre 10 sur 208 · PREMIERE SUSPENSION DE L UNIVERS · texte numérisé non relu

PREMIERE SUSPENSION DE L UNIVERS

avoir raison qu'à longs intervalles, par éclairs. L'a majorité nationale de 1871 est dispersée et décomposée. Les éléments divers qui la formaient étaient une compression de la foudre, mais non pas un métal. Cet amalgame s'est dissous; ces choses hétérogènes, rendues à l'état libre, se sont cristallisées chacune à part, selon la loi de leur nature. En d'autres termes, la majorité de 1871 était monarchique, elle est devenue fôdérative dans une proportion dont personne ne se soucie d'avoir l'expression mathématique.

Du reste, qu'est-ce que c'est qu'une majorité? Et, en l'absence du droit certain, q;uel crédit, nous ne disons pas quelle autorité, peut-elle posséder sur la minorité contraire? Jamais on ne fera entendre à personne que les sentiments quelconques exprimés dans le scrutin par la moitié plus un des votes émis puisse devenir la loi des consciences. Cette fiction aura toujours besoin de la force. Une force qui ne se justifie que suivant la raison, et qui est contre le principe admis de la résistance, sera toujours éludée et enfin brisée. Pour ceux qui ont lutté contre ce résultat, et même pour ceux qui l'ont créé, le droit de la majorité est fictif. On n'appuie rien de durable sur une base fictive. Dans le moment qu'on suppose la base le droit n'existe déjà plus, et ceux qui l'observent par un effort de conscience ou de raison se sentent naturellement et moralement incapables de le défendre.

Nous sommes donc, en dépit de nous-mêmes, contraints aux atermoiements, aux compromis, et fatalement précipités dans les aventures. Nous allons d'aventure en aventure, jamais en ligne droite, toujours à l'aveugle, jusqu'au moment où la catastrophe pressentie, mais imprévue, arrête nos pas ou plutôt nos titubations. L'effort suprême de notre sagesse est parfois d'arrêter un peu. Nous nous berçons de l'espoir d'être toujours sages, mais la maladie suit son cours. Au lendemain d'un de ces coups de sagesse, la catastrophe éclate et le gouffre nous saisit.

L'ACETATE DE MORPHINE

27 mars 1874. ■

Les lois de l'ordre sont inexpugnables. On peut les rendre impuissantes, on ne peut les détruire ni les suppléer. La révolution consiste dans la guerre qui leur est faite. Proudhon, célèbre dans notre temps fait à sa mesure, disait : Jusqu'ici le monde a tourné d'Orient en Occident; je Veux qu'il tourne désormais d'Occident en Orient. C'est l'idée révolutionnaire. Proudhon ne pouvait en exprimer mieux la superbe, totalement imbécile. L'homme jusqu'ici marche sur les pieds, il faut que désormais il marche sur la tête. Il le faut parce que je le veux, je le veux parce qu'il faut que je me distingue et que je dise du nouveau! La société écoutait ces hâbleries assaisonnées de gros blasphèmes, et n'avait pas même assez de sens pour y reconnaître sa propre pensée. Elle ne remarquait pas non plus q^ue le hâbleur marchait sur ses pattes autant et plus que personne. Elle admirait, sur la foi de quelques galopins qui criaient que c'était nouveau et qui juraient d'exécuter la théorie. Cependant ni Proudhon, ni sa gloire, ni l'essai des galopins n'ont rien changé aux lois constitutives du monde. La Révolution se heurte en vain aux lois qu'elle prétend abolir. Elle les insulte, mais ne les abolit pas; et l'insulte produit éternellement le trouble qui les vengera tant qu'elles ne seront pas obéies. C'est une loi.

l'acétate de morphine 27

La France veut avoir le bénéfice des lois de l'ordre, et veut continuer de les mépriser. Elle veut jouir de la paix, et conserver en même temps la révolution. Depuis cent ans elle s'est donné ce problème à résoudre. Elle n'a réussi qu'à dépenser en ruineuses et sanglantes expériences les ressources qui lui restaient pour se sauver. Sa fortune est épuisée, son tempérament est détruit. A force d'avoir vu échouer tous ses faux médecins, elle méprise d'avance tous ceux qu'elle aura et ne croit plus à la médecine. Elle dirait comme cet empereur de Rome : J'ai péri par l'abondance des médecins. Il est probable que cet empereur avait, comme elle, exigé de ses médecins qu'ils le gouvernassent selon sa folie. C'est ce qui arrive sûrement parmi les peuples à qui tous les médecins peuvent s'offrir et même s'imposer. Nous en avons présentement qui présentent un moyen nouveau. L'on s'en 'moque un peu, ils n'ont pas l'air de le croire bien sûr. On l'essaye néanmoins, par la considération qui en a fait essayer tant d'autres : crainte de mieux, faute de pire. Ce moyen est le sommeil.

Ils plaident pour que le sommeil soit réputé la paix, et ils parlent de l'imposer, dussent-ils employer le canon.

Ils ont, du reste, un soporatif jeune, frais et charmant, par lequel «ils remplacent l'opium qui donne de mauvais rêves. C'est l'acétate de morphine, un poison divin. On l'introduit entre cuir et chair au moyen de fines aiguilles, et subitement le malade s'endort. L'opération a je ne sais quoi qui s'harmonise avec les choses du temps. L'aiguille trempée d'acétate de morphine rappelle la baïonnette prussienne trempée d'idée comtntmarde. Elle procure un doux repos.

Cette médication obtient du crédit parmi les gens de bourse et de banque, très puissants dans la presse. — Ce qu'on trouve de sérieux au fond de toutes les consciences, disent-ils, c'est le goût des affaires, en d'autres termes, le besoin de faire fortune promptement. Or, pour faire fortune, sept ans peuvent large-

ment suffire. A moins d'être fou, gui peut refuser sept années grasses? Et quand on aura fini les sept années grasses, qui aura la folie de vouloir changer et d'affronter sept années maigres? Ainsi ces sept ans d'affaires nous donnent réellement l'éternité. Allons!

Beaucoup de révolutionnaires sont de cet avis plus qu'ils n'en conviennent. Il y a toujours des révolutionnaires qui sentent que la révolution doit se calmer. Ce sont ceux qui ont le pied dans l'étrier. Machinalement, ils inclinent aux sentiments conservateurs. Quelle inquiétude peuvent-ils concevoir pour la révolution? Ils sont des siens. Quelle crainte peuventils inspirer aux conservateurs ? ils vont être des leurs, et le progrès qui leur plaît maintenant est le progrès pacifique, dont les conservateurs ont toujours fait grand cas.

Mais, dans le personnel de la révolution, il n'y a pas seulement l'idée révolutionnaire, qui est personnelle et qui raisonne : il y a le sentiment révolutionnaire, qui est public et qui ne veut pas raisonner. Derrière les repus, il y a les affamés, dont le nombre est grand; il y a les fanatiques, dont la foule est immense et qui ne seront jamais satisfaits, pût-on les assouvir. Ceux-là ne veulent pas entendre parler du « progrès pacifique ». Le progrès pacifique suppose le travail, l'ordre, la subordination, la police; ils n'en veulent plus, et ils déclarent cyniquement qu'il n'y en aura plus tant que la révolution n'aura pas arraché les bases de l'ordre éternel. Plus d'autel, plus de famille, plus de propriété, c'est-à-dire plus d'hommes; dernier mot de la révolution.

La révolution est satanique. Cette parole de Maistre a fait rire jadis le ci-devant comte de Rémusat, lequel se fait un devoir de ne pas croire à l'existence de Satan. Mais le rire de M. de Rémusat n'y fait rien. Satan est celui qui fut homicide dès le commencement, et qui le sera jusqu'à la fin. La Révolution est son ouvrage. Avec le concours de la liberté de

l'acétate de morphine 29

l'homme, il tend à transformer la société humaine en machine de mort. '

La révolution a fait un homme qu'elle dit nouveau, et qui l'est par certains côtés. On a connu l'homme barbare avec ses vices mêlés de vertus, l'homme civilisé avec ses vertus mêlées de vices; elle a créé le barbare de la civilisation, qui a les vices de la civilisation et n'a plus les vertus de la barbarie. C'est l'homme nouveau. Il appelle vertus ses vices accumulés, et souvent il croit que l'effronterie du vice est l'apogée de la vertu.

Une ébauche de l'homme nouveau s'est montrée dans les temps de la décadence païenne, et il était l'esclave qui suscitait les Césars. Le christianisme l'avait fait disparaître; la révolution le ressuscite et le complète. Elle l'habitue à l'orgueil du triomphe, au mépris de l'ordre, à la haine de Dieu et de l'humanité. Elle l'appelle à l'empire; il entend sa voix.

La bassesse de cet être nouveau n'a pas d'égale. Son ignorance est éternelle, sa férocité est lâche et sans repentir. Dans la main du sauvage dépravé, la révolution a mis des armes peut-être irrésistibles. Il est soumis au sophisme, plein de rancunes, dévoré d'envie; il ne répugne à aucun crime, il se moque de toute raison comme de toute pitié; quand il assassine et quand il incendie, on peut lui dire qu'il fait justice, il est capable de le croire; il est armé de la presse, du suffrage universel et de la terreur.

Ce n'est là encore qu'une partie de sa force. Tout cela ne lui a pas donné la raison ni l'intelligence et pas même, le nombre. Cette bête se saoule. Quand elle a pris les palais du pouvoir, alors elle descend dans les caves et s'assoupit. Le vin fait ce que n'ont pu faire les lois. Hommes d'ordre, remplissez vos caves, c'est la meilleure défense de l'ordre. Assoupie, la bête est liée, et à son tour dominée par la terreur. Il se forme un pouvoir nouveau. Un minimum de bon sens y suffit. Dans l'ancienne Rome on faisait patriciens ceux qui connaissaient leur père; de nos jours,

ceux qui résistent à la séduction du vin. La société, où l'épouvante a fait des conversions, revient appuyer ceux qui lui donnent l'espoir de vivre.

Mais cette société ne se rétablit pas. Elle se venge, elle ne fait pas justice, parce que la justice n'est pas en elle et qu'elle refuse de se soumettre aux conditions qu'il y faut. Pour faire justice, il faut être juste. La société ne veut pas être juste. Elle ne veut pas dépendre des principes supérieurs sans lesquels elle ne saurait exister. Elle ne veut pas reconnaître Dieu, elle ne veut rien donner à Dieu. Là est le désordre, là est la force insondable de la révolution.

La société veut être obéie et ne point obéir. Elle prétend punir envers elle les outrages qu'elle commet elle-même plus grièvement envers Dieu. Elle dit : Je suis reine, la terre m'appartient et je n'ai pas de souverain au Ciel. Mais Dieu existe et n'agrée point cette prétention. Toute sagesse manque avec la crainte de Dieu. Cette société rebelle est condamnée à voir s'élever de son sein des rebelles qu'elle peut un moment contraindre, mais non convertir. Une logique inexorable la force de les trouver innocents lors même qu'elle les punit, car elle les a élevés pour faire ce qu'ils font, et ils ne font que ce qu'elle fait.

Dormez tant que vous voudrez, ou plutôt tant que vous pourrez; la justice qui vous sauverait ne vous viendra pas en dormant; il en viendra une autre, elle viendra contre vous avec le bruit du tonnerre, et vous vous réveillerez pour fuir, mais trop tard.

SEPTENNAT OU MAC-MAHONNAT?

28 mars 1874.

Hier, pendant que nous parlions des avantages exagérés que J'on attend du sommeil, l'Assemblée, en réponse à une proposition soudaine de M. Dahirel, manifestait plus énergiquement l'intention de dormir.

Pour sortir du provisoire, l'honorable député du Morbihan demandait une loi d'urgence qui mît aux voix, le l^ï" juin prochain, la république ou la monarchie. L'a réponse, provisoire encore, a été : Ni monarchie ni république, mais le septennat. Provisoirement, nous ne sommes pas dans le provisoire, puisque nous avons un définitif de sept ans, et ce définitif ne peut gêner personne, puisque personne ne peut le dire éternel. i

Sans doute, à bien regarder la chose, il y a ^q;uelque subtilité dans tout cela, et l'on trouve moyen encore de subtiliser la subtilité. En quel sens et de quelle manière le septennat est-il voté? L'est-il définitivement, r est-il provisoirement?, Est-ce le septennat, estce simplement le mac-maJionnat l Diverses interprétations et sous-interprétations sont en présence. Tant q;ue le maréchal vivra, c'est le septennat. Si le maréchal mourait pendant son règne, le septennat mourrait avec lui, n'eût-il fait que commencer, et ce ne serait plus que le mac-mahonnat. Or, on ne peut comprendre

im mac-mahonnat sans Mac-Mahon! Il faudrait une loi qui changeât au moins le nom de la machine, et qui l'appelât par exemple le hroglionnat, si M. de Broglie venait à succéder, auquel cas l'institution redeviendrait un septennat de six ans, ou de six mois, ou de six jours, ou de toujours. Car si la loi défend de restreindre le terme, elle n'a pas dit qu'on ne pourrait l'élargir au moyen d'une loi. C'est le grand avantage de pouvoir toujours et instantanément faire des lois. Par ce moyen merveilleux, on est toujours dans le définitif sans sortir jamais du provisoire; on n'a jamais de lois et on n'en manque jamais. Les lois y peuvent perdre de la solidité, mais elles y gagnent de l'élasticité et se prêtent mieux aux besoins variés de l'esprit humain, surtout de l'esprit humain nouveau. Si elles paraissent peu favorables au sommeil présentement cherché, elles favorisent beaucoup le mouvement. Et enfin qui empêche qu'un jour, perfectionnés dans l'art de confectionner et de manier les lois, nous n'en trouvions une qui conciliera le sommeil et le mouvement? Un homme, qui n'était pas notablement plus ingénieux que nous, fit jadis ce beau présent à la terre. Il ordonnait le mouvement, on se mouvait; il ordonnait le sommeil, on dormait. Cet homme s'appelait César, et dura trois cents ans. Il est mort, mais nous en avons retrouvé la graine.

Subsidiairement, et en considérant le septennat comme fait, — ce qui, franchement, ne paraît pas douteux, — il y a encore ceci, qu'on a débattu hier a la Chambre : Quand commence le vrai septennat? A' la date connue du vote qui l'a constitué, ou à la date inconnue des « lois constitutionnelles » qui doivent l'organiser soit en monarchie, soit en république, soit en ni l'une ni l'autre, afin de l'utiliser soit pour l'une, soit pour l'autre, soit pour rien du tout?

Cette question est délicate, surtout pour un journal qui relève de maladie. Il y a une manière de la prendre qui pourrait impliquer le crime de lèse-majesté. Elle n'a pas été résolue, nous nous abstenons

SEPTENÎ^AT OU IVIAC-MAHONNAT 33

de la traiter. Contentons nous de noter le vote q^ui écarte le vœu de M. Dahirel, sans décourager sa constance. Une majorité de 330 voix contre 256, sur 586, rejette l'urgence de la proposition. Dans ce scrutin, M. Gambetta a voté avec M. Dahirel, et M. de Kerdrel avec M. le dud de Broglie, triomphant pour la cinquième ou sixième fois, ce qui vaut mille au moins. On a ensuite voté les nouvelles fortifications de Paris. Elles s'étendront sur un périmètre de quarante lieues autour de la ville, seront longues à construire, coûteront 60 millions, donneront de l'ouvrage aux maçons et terrassiers, et vaudront ce que vaudront les cœurs appelés à les défendre. Si Dieu n'est pas avec ceux qui défendent la ville, ceuX-là, dit l'Ecriture, travailleront en vain.

Page 1