IV. — LA MALADIE SUIT SON COURS
21 mars 1874.
Nous songions à récapituler les événements politiques des deux derniers mois. Au moment de commencer ce travail, nous nous apercevons de son inutilité. Ces événements sont tout simplement des faits divers déjà sortis de toutes les mémoires. Ils ont un moment occupé ou même passionné les journaux, sans avoir intéressé personne. On veut s'amuser de tout, on n'a souci de rien. Tout ennuie, tout échappe. Au fond, on désespère. Qu'importe l'avènement de Chislehurst, qu'importe l'élection académique, qu'importe une discussion de plus sur le septennat? Qu'importent telle naissance, telle maladie, telle ruine? Au fond, rien ne va, rien ne dure, rien ne commence, et il n'y a que la mort qui ne meurt pas. L'es médecins ont nn mot pour exprimer qu'un malade traîne sans remède possible vers une fin imminente et imprévue. Ils disent : « La maladie suit son cours. » Le cours d'une maladie composée de vingt différentes maladies, toutes mortelles!
Oui ne le sent, même parmi ceux qui ne veulent pas le dire? Où est le spéculateur, où est le savant, où est l'homme d'Etat qui ne sent pas que quelque chose d'essentiel manque à la terre? Il n'y a point de base, point d'avenir. Tout fondement est ruineux, tout édifice lézardé; il n'y a ni pierre taillée ni ciment pour aucune construction nouvelle; la brute même refuse son service, et la matière même, par l'effet de son abondance, semble épuisée. C'est l'état du monde.
On disait il y a quelque temps : « L'a parole est a la France, l'heure est à Dieu. » Mais la France semble n'avoir plus de parole et Dieu n'avoir plus d'heure. Dieu a effacé toutes les heures du cadran.
Ce que l'on peut faire aujourd'hui, dans l'esprit où on le veut faire, peut devenir très périlleux et reste essentiellement inutile. L'Assemblée n'est pas en état de faire un pouvoir et ne le fera pas; elle n'est pas en état de faire une loi qui aille vraiment au but, elle ne la fera pas. Etant divisée, elle ne fera rien qui ait l'unité. N'existant que par occasion, elle ne fera rien qui dure. Elle est condamnée au provisoire par l'impossibilité manifeste où elle se trouve, et où elle veut demeurer, d'agir selon le droit religieux et selon le droit politique préexistants. Comment faire une loi avec la conviction que la chose décrétée aujourd'hui n'existera pas demain? Tout simplement on nourrit et on prolonge la révolte insensée contre le droit qui survivra. On le laisse immortel et on le rend impuissant. On arme la force de l'erreur contre la force de la vérité, la force de l'habitude contre la force des choses.
On a dit avec raison que jamais Assemblée ne représenta davantage la majorité du pays, dans un de ces moments rares où un pays a pu se sentir une majorité. Mais rien ne peut faire que l'Assemblée n'ait manque ce qu'elle avait à faire alors, et que depuis longtemps déjà cette majorité dont elle émane n'existe plus. Jamais les majorités nationales n'ont de lendemain. Ce qu'elles ont d'abord décrété, dès le lendemain elles ne le veulent plus. Le peuple ne veut et ne peut