I. — LE PROJET
6 juin 1875.
Demain, rAssemblée reprendra la discussion du projet de loi sur l'enseignement supérieur. Il porte rétiq^uette de la liberté, et depuis près d'un demi-siècle l'amour de la liberté le plus fervent et le plus sincère le réclame. Mgr Févêq^ue d'Orléans, qui a mérité l'honneur d'obtenir sa mise à l'ordre du jour, a fait l'histoire éloquente de ses retardements. Que de persévérance, q;ue de labeurs, que de sacrifices ont acheté les moindres succès ! Que de délais il a fallu subir, que de mauvaises volontés il a fallu vaincre pour arriver seulement à une ombre de discussion. Les livres, les brochures, les pétitions, les mémoires, les discours ont été sans nombre. Il y a des hommes éminents dont cette q'uestion a employé la vie. Tous les évêq'ues et on pourrait dire tout le clergé et tous les catholiques de France ont tenu à honneur de faire des efforts et des vœux pour la liberté d'enseignement. Pour elle principalement et presque unique-
ment ils ont pris part à la vie politique. Ce qu'on a appelé le parti catholique n'a pas eu d'autre origine et presque pas d'aiUtre but. Depuis cinquante ans, on n'a pas été catholique, on n'a pas su faire tout son devoir comme catholique, à moins de se rallier à ce grand drapeau et de subordonner tout à ce grand intérêt. On a senti que, moyennant cela, l'on pouvait passer sur tout le reste, que, sans cela, le reste n'était rien. La question a été étudiée sous toutes ses faces, portée à toutes les législatures; elle a fatigué cinquante ministères et cinq ou six gouvernements. Aucun gouvernement n'a voulu franchement lui faire droit; malgré leur commun mauvais vouloir, aucun n'a pu l'éluder complètement et encore moins l'enterter. Résolue suivant la justice, elle pouvait les faire vivre, leur créer des hommes gouvernables et un parti du gouvernement; l'ayant repoussée, ils sont tombés et la question leur a survécu. Elle arrivée enfin. Dieu le veut! Tous les chrétiens devraient être en prières pour q^ue Dieu soutienne et bénisse la constance de ceux qui, jusqu'à présent, n'ont pas désespéré !
La situation s'est améliorée. L'enseignement libre, c'est-à-dire chrétien, quoique non affranchi et privé de sa tête et d'une partie de ses organes, a déjà fait ses preuves. En vingt ans il a su montrer qu'on ne saurait plus le remettre à son ancien esclavage ni se passer de son concours. On a vu qu'il forme des maîtres et que ces maîtres forment dies hommes. Il a donné du sang; cette récolte présage celles qui n'ont pas eu encore le temps de mûrir.
Il a les mêmes ennemis, non pas moins obstinés ni moins habiles qu'à l'époque où ils calomniaient son esprit et son avenir. L'Université est toujours debout et toujours maîtresse; elle connaît mieux son rival et son péril. Forcée de ne plus nous nier la liberté que nous lui demandons, elle prétend nous la présenter, mais c'est elle qui en a tracé le plan. La hberté n'y est pas encore.
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Discutons cependant, et, en continuant de demander la liberté, tirons des mains de l'ennemi ce que nous pourrons lui arracher, et mettons à part ces lambeaux. Plus tard, le reste viendra. Nous l'aurons d'autant plus vite et plus sûrement qu'il apparaîtra plus nécessaire. Créer l'édifice tout d'une pièce n'est pas possible par le temps qu'il fait et avec les moyens que nous avons. Il faut que la France apprenne et • voie combien elle a besoin de toute la liberté de l'enseignement catholique.
Ce n'est pas la révolution qui l'a voulu ni qui voudra nous le donner. La révolution a be&oin de la tyrannie, elle a peur des lois bienfaisantes et fécondes. Mais les révolutions ont commencé à nous faire ce présent et bon gré mal gré le compléteront. La première promesse et le premier engagement furent inscrits par hasard dans la charte de 1830. On ne sait quel bon ou quel mauvais esprit en jeta le mot que, peut-être, ne comprit personne. Il est infiniment peu probable que quelqu'un se soit trouvé là avec l'intention de déposer dans la charte le germe d'un parti catholique. Néanmoins le germe grandit et tout le règne de Louis-Philippe, règne par excellence de l'Université, n'eut pas de préoccupations plus grandes que de l'extirper. Il résista. La révolution de 1848 en procura les premiers fruits. Elle ne se l'était pas proposé, assurément! Sous Louis Napoléon, si semblable à Louis-Philippe, l'Université reprit sa besogne. Elle voulut abattre l'arbre que 1831 avait semé, que 1850 avait vu naître; mais il était trop tard. M. Duruy ne put qu'en couper les branches, et ce fut Napoléon WL qui tomba. Une autre révolution a donné naissance W^ au projet de loi sur l'enseignement supérieur; M. La- ^K- boulaye remplace M. Duruy... C'est inquiétant pour la ^m' liberté; mais enfin, c'est M. Laboulaye et M. Wallon ^H qui sont mortels.
^B Espérons et persévérons. La science même, cette ^K fameuse science qui ne veut pas de l'enseigne- ^B ment de l'Eglise, vient à notre secours. Elle prou-
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ve à sa façon, par Vàbsurde, combien l'enseignement supérieur est nécessaire à la France. Un petit fait vient à propos nous montrer combien il est temps que ceux qui croient en Dieu puissent prendre la parole. Il aura de l'empire sur le bon sens et la bonne foi de quelques députés.
Un M. Cari Vogt, fameux savant prussien et fameux athée, vient de publier une seconde édition française de ses Lettres physiologiques, chères aux libres-penseurs, et la Revue scientifique de M. Grermer-Baillière leur consacre un article où nous puisons ces deux citations.
M. Vogt :
« Toutes les propriétés que nous désignons sous le nom d'activités de Fâme ne sont que des fonctions de la substance cérébrale, et pour nous exprimer d'une façon plus grossière : la pensée est à peu près au cervea'u ce que la bile est au foie et l'urine aux reins. Il est absurde d'admettre une âme indépendante qui se serve du cerveau comme d'un instrument avec lequel elle travaille cOmme il lui plaît. »
La Revue scientifique :
« En définitive, la conclusion qui semble bien certaine, c'est la disparition de notre personnalité après la mort : cette opinion fait crouler tout l'échafaudage des récompenses et des peines futures; elle détruit toute espérance de revivre plus tard et de se souvenir avec bonheur, dans une forme plus parfaite, des imperfections de notre existence passée. Ici Vogt a raison, c'est là où nous mènent les idées scieyitifiques actuelles. Cette conclusion désole bien des gens qui tiennent-à ces idées religieuses entachées d'anthropomorphisme, q'ui sont l'héritage des premiers âges de l'humanité. Il faut nous résigner à mourir tout entiers, à ne jamais voir la vérité pleine.
» Ce désespoir de nous sentir vagtiement désirer un
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but q'ue nous n'atteindrons pas, doit suffire à notre orgueil. Il est 'un proverbe arabe qui dit : « L'espérance est une esclave, le désespoir est un homme libre. »
Ainsi parlent en général à la jeunesse ceux à qui la loi actuelle livre le monopole du haut enseignement. Il convient qu'une autre loi leur donne des contradicteurs et un contrôle. Tant que les gouvernements ne le feront pas, les révolutions travailleront à le faire.