IL — LE VOTE
13 juillet 1875.
Hier, 12 juillet, fête de saint Jean Gualbert, abbé, a été votée la loi de l'enseignement supérieur, à la majorité de cinquante voix. A présent la cause de la liberté est gagnée et celle du monopole perdue. Nous pouvons chanter Nunc dimittis. Après une attente de 37 ans, plus d'une fois presque découragés, il nous est donné de voir ce que nous avons toujours dit être le moyen humain le plus assuré de la résurrection et du salut. Par la liberté de l'enseignement, le christianisme rentre dans la vie politique et recommence d'être une institution sociale active.
Tout n'est pas fait, et l'on peut dire que tout reste à gagner; mais tout peut l'être, et nous osons affirmer que tout le sera. Le principe est acquis, conquis, proclamé, reconnu. Il faudra des combats, des sacrifices, 'une longue patience, comme il en a déjà tant fallu. Les efforts et les sacrifices seront faits, la patience sera fournie. On y est préparé, et Dieu enverra des secours inattendus. Ce qui n'a pas manqué dans
le passé ne manquera pas dans l'avenir. De puissantes universités catholiques surgiront de nos bouleversements et floriront au milieu de nos tempêtes. Dans ces écoles où Dieu élèvera des hommes pour lui et pour la France, dans ces écoles où l'on connaîtra le vrai, où l'on croira le bien, où l'on aimera le beau, se referont des hommes, c'est-à-dire des chrétiens et des Français. A présent il y a quelque chose dans l'avenir : on aperçoit le germe d'une unité française renouvelée. Qu'avait de plus que nous la vieille France? Un seul Dieu et un seul cheff, 'un iseul cœur et une seule tête. Sans doute, nous en sommes loin! Il y aura bientôt cinquante ans, lorsque le nom, insignifiant alors, de la liberté d'enseignement fut introduit dans la charte de 1830, on ne sait par qui et dans quelle vue, nous étions plus loin encore. La fièvre révolutionnaire était dans sa vigueur et dans ses illusions, quelques-unes généreuses, tombées aujourd'hui ou dans l'atonie ou dans la démence, et si un homme osait parler de l'existence, de la force et du droit non pas de l'Eglise, mais du christianisme, il paraissait insensé. Qui eût prévu les collèges rehgieux, les pèlerinages, une église votive du Sacré-Cœur déclarée d'utilité publique à la demande de l'archevêque de Paris? Lorsque, quelques années après la révolution de juillet, les catholiques demandèrent la liberté de l'enseignement, la presse libérale répondit : On ne vous doit que l'expulsion! Et cette réponse semblait à peine trop fière. Vers la fin du règne de Louis-Philippe, M. Thiers fit voter l'expulsion des jésuites, et à la veille des banquets, Louis-Phihppe, interrogé sur la liberté d'enseignement, depuis longtemps amenée à la barre de ses deux Chambres, disait encore : « Jamais! » Il fut chassé le lendemain par les docteurs et les nourrissons de l'Université; et le surlendemain, M. Thiers lui-même, se laissant de bonne grâce contredire par la sagesse inopinée des événements, introduisait les congrégations enseignantes, jésuites compris, dans la première loi de liberté. M. Thiers a la bonne part de paternité
dans ces collèges de jésuites qui sont la grande horreur de la révoluiion, mais qui déjà, en 1870, avaient élevé des centaines de nobles martyrs de la France Que voulez-vous ? Cela est ainsi ! La France ne peut se passer de Dieu, et Dieu, grâces lui en soient éternellement rendues, ne veut pas se passer de la Franoe.
Sous Napoléon III, il fallut, pendant la seconde moitié du règne, lutter contre une recrudescence universitaire. La liberté eut à dévorer la redoutable faveur de M. Duruy, qui s'était emparé de l'esprit de ce Nabuchodonosor. M. Duruy multiplia ses entreprises et ses embûches et tomba, précédant de peu la chute à jamais sinistre de son maître. L'ouragan emporta le trône, l'armée, les Chambres, hélas ! l'honneur militaire ! Il emporta la richesse, il faillit emporter Ja France, il parut emporter le bon sens. Que de tombes il fallut à la justice de Dieu pour rompre l'horrible et irrésistible torrent! Il passa enfin, laissant d'inénarrables ruines; mais parmi les mares de sang au milieu desquelles fumaient les incendies, la croix était debout et le courage n'avait pas faibli dans les cœurs chrétiens. Là, ni la guerre, ni la foudre, ni la peur, ni la honte n'avait rien entamé. Partout on avait fait son devoir, partout on voulait continuer de le faire, partout l'espérance priait et vivait. Dieu connaît des choses que les journaux n'avouent pas, il accueille des vœux qu'ils s'étonnent d'entendre former. Que de projets et d'entreprises combinés savamment par la sagesse humaine ont misérablement échoué ! que d'aspirations chrétiennes ont réussi! Et enfin, voici la liberté d'enseignement, |un mois après le jour du Sacré-Cœur.
Il n'a fallu attendre que quarante-cinq ans !
Il est vrai, c'est peu de chose en apparence, ce que l'on nous donne. Un champ étroit, mal commode, rocailleux, entouré de haies difficiles, et autour de ces haies des ennemis disposés à nous fusiller lorsque nous ensemencerons. Nous entrerons cependant et nous travaillerons, et avant peu ceux qui sont là pour
nous empêcher viendront se joindre à nous. Nous saurons bien de quelque façon les employer à défricher le champ, à enlever les pierres, à donner des semences, à élever des édifices. Les uns nous aideront par l'émulation et l'exemple; les autres viendront à nous de bonne volonté, et ceux-là ne seront pas les moins nombreux. On finira par comprendre qu'il faut fonder quelque chose et porter le remède où est le mal. Tout le monde n'est pas sourd et ne hait pas irréconciliablement le bien. S'il faut lutter autrement encore, nous lutterons. Ce que l'on a conquis en quarante-cinq ans ne se perd pas en un jour. De nouvelles rencontres feront de nouveaux soldats. Dans pareille guerre on fait des prisonniers qui veulent embrasser le drapeau.
Enfin Dieu est avec nous et nous avons l'espérance.
Après 1830, les catholiques avaient à soutenir de grandes causes qui paraissaient difficiles, pour ne pas dire perdues, et desquelles assurément, nous pensions ne pas voir le triomphe : 1« Le retour des églises de France à la liturgie romaine : il est opéré complètement; dom G^uéranger en a joui longtemps avant de mourir. 2^ La liberté des ordres religieux : c'est fait, et le P. Lacordaire a été même académicien, ce qui n'indique point la renaissance de la barbarie, ni, autant qu'on le dit, la répugnance de « l'esprit moderne ». 3° La liberté de l'enseignement congréganiste, primaire et secondaire : c'est fait; les congrégations ont des écoles et des collèges assez bien entretenus par le choix spontané, des familles. 4» La ruine de la séparation gallicane : c'est fait, d'iun commun consentement. Nous avons vu très tranquillement, à tout prendre, le Syllahus et le Concile, dont personne n'est mort ni ne moiurra, et qui ne sont, pour ceux qui n'en veiulent pas, que des choses spirituelles qu'ils ne comprennent pas et qu'ils finiront par embrasser volontiers. 5° L'enseignement supérieur, chose inespérée, il y a quelques années, et qui excitait beaucoup la passion luniversitaire, mais, du reste, chose mûr^
dans l'opinion. La chose est faite et les fureurs se calmeront. Il faut que l'Université se transforme, qu'elle travaille beaucoup, peut-être qu'elle prie un pe'u, et, dans tous les cas, qu'elle soit moins incrédule et avec plus de mesure. La liberté de l'enseignement est nécessairement assainissante. Si l'Université ne veut pas se transformer, notre avis est qu'elle mourra, et que l'Etat lui-même lui administrera la potion mortelle. Dans ce cas, elle l'aura bien voulu.
Ainsi Die;u a manœuvré, et il a mené l'aveugle monde durant ces quarante-cinq années, pleines de révolutions et de morts. Espérons.
Rendons lun juste hommage à Mgr l'évêque d'Orléans, et à MM. Chesnelong et Lucien Brun, qui ont été les héros de cette dernière campagne.